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Littérature
La littérature française
jusqu'en 1900
Aperçu
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La littérature médiévale-
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  • Jalons chronologiques
  • Des origines à la majorité de saint Louis
    De la majorité de saint Louis à 1500
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  • Les genres et les oeuvres
  • Les chansons de geste
    Les Romans carolingiens
    La Chanson de Roland
    La littérature courtoise
    Romans de la Table ronde
    La légende d'Alexandre
    Le Roman de la Rose
    La littérature bourgeoise et satirique
    Le Roman de Renart
    Les Fabliaux
    Le théâtre
    L'histoire
    Le XVIe siècle
    L'Humanisme
    La prose
    Rabelais
    Gargantua et Pantagruel
    Montaigne
    Les Essais
    La Satire Ménippée
    La poésie. - La Pléïade
    Marot
    Ronsard
    Le théâtre
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    Le XVIIe siècle
    La poésie et le théâtre
    La prose
    Les Précieuses
    La querelle des Anciens et des Modernes
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    Le XVIIIe siècle
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    Le XIXe siècle
    La poésie
    le théâtre
    La prose
    Nous appelons littérature française la littérature qui a pour langue le français c'est beaucoup moins et un peu plus que la littérature de la France. Pendant les premiers siècles, les seuls textes littéraires que nous connaissions directement sont écrits en latin; lorsque la littérature française se fait enfin une place à côté de la littérature latine, celle-ci n'en paraît pas sensiblement affaiblie; elle continue son développement, parallèlement à la littérature française, ne lui empruntant presque rien, lui donnant au contraire beaucoup. Nous ne nous occuperons pas de la littérature latine du Moyen âge en France, car son histoire rentre dans une histoire générale de la littérature latine de l'Occident. 

    Dès le IXe siècle, des raisons sur lesquelles nous n'avons pas à disserter ici amenèrent en France la formation de deux littératures en langue commune en face de la littérature latine unique, l'une dans le Midi, l'autre dans le Nord. Nous ne nous occuperons que de celle du Nord, renvoyant pour celle du Midi à l'article Littérature provençale. Voilà en quoi littérature française est beaucoup moins que littérature de la France. Nous avons dit que c'était aussi un peu plus. En effet, depuis la conquête de l'Angleterre par les Normands francisés jusqu'en 1350, le français est la langue préféré de la littérature d'Outre-Manche, et cette littérature anglo-normande, comme on l'appelle généralement, fait corps avec la littérature française; en outre, du côté du Midi, la littérature française a fait une autre conquête, celle de l'Italie du Nord, conquête moins profonde assurément, moins durable que celle de l'Angleterre, mais plus intéressante peut-être par ses origines, car elle ne doit rien à la force des armes : la littérature franco-italienne fait le pendant de la littérature anglo-normande ou franco-anglaise. 

    On notera enfin que les croisades ont importé à Chypre, en Morée, en Palestine l'usage du français au moins pendant deux ou trois siècles, et que quelques oeuvres littéraires intéressantes ont vu le jour dans ces pays lointains. Viendront par la suite des littératures de langue française en Belgique, au Canada, en Suisse, en Afrique, etc., et que l'on range, avec la littérature française, sous la rubrique des littératures francophones.

    Le Moyen âge

    Le XIIe siècle.
    La plus ancienne littérature de France fut celle des trouvères et des troubadours. Ces derniers, qui écrivaient en langue d'oc, ont produit de petites effusions lyriques sur l'amour ou sur d'autres sujets frivoles; ils fleurirent surtout aux XIe et XIIe siècles. On nommera trois des plus célèbres troubadours qui ont ilIllustré cette langue : Bernard de Ventadour, Pierre Cardinal et Bertrand de Born.

    Le premier ouvrage historique en langue d'oïl est une traduction des Chroniques de Saint-Denis, qui date de Philippe-Auguste. Plusieurs autres versions du même ouvrage succédèrent à celle-ci, en même temps que plusieurs ouvrages originaux racontaient en langue vernaculaire les histoires passées.

    L'imagination suivit l'exemple que lui donnait la mémoire. Les trouvères, picards et anglo-normands, dans leurs chansons de geste  célébrèrent les actions héroïques des rois et des chevaliers illustres. Ces chansons de geste, appelées aussi romans, sont très nombreuses. Les vers et la prose furent employés indistinctement dans ces ouvrages. Le premier de tous fut  le Roman de Brut en vers, par Wace, achevé en 1155. Le plus vieux des romans en prose fut Tristan de Léonois, le plus joli peut-être de tous les romans de la Table-Ronde; le plus célèbre fut le Roman de Rou, aussi par Wace. Un autre ouvrage de la même époque, et peut-être même antérieur à ceux que nous avons nommés, c'est la Chronique dite de Turpin, traduite du latin en français, et devenue, sous cette nouvelle forme, la source des innombrables chansons où l'on célébrait Charlemagne et Roland, la plus connue, et aussi la meilleure a été  La Chanson de Roland ou de Roncevaux.

    Le XIIIe siècle.
    A mesure que l'on avance dans les temps, la poésie s'établit dans les vers, la vérité dans l'histoire, le style dans le langage. Déjà l'on voit poindre la renaissance des lettres-: le temps des essais est passé, celui des perfectionnements commence.

    Dès les premières années du XIIIe siècle, Villehardouin (né vers 1167 ), maréchal de Champagne, écrivit la Chronique de la conquête de Constantinople (1207), à laquelle il avait pris part. Là, pour la première fois, un trouve un récit clair et intéressant des événements auxquels l'auteur a assisté, une appréciation judicieuse des faits, une véracité pleine de bonne foi, de désintéressement et de modestie, une simplicité exempte de détails superflus. Henri de Valenciennes continua l'ouvrage de Villehardouin.

    Guillaume de Nangis (mort en 1302) et Guillaume de Chartres (mort vers 1380) écrivirent tous les deux une Histoire de saint Louis. Puis Joinville (1223-1317), sénéchal de Champagne, composa ces charmants Mémoires de Louis IX, où il raconte avec une si précieuse, naïveté, avec une vivacité si enjouée, les combats et les prières, la vie militaire et la vie intime, le courage et la bigoterie de son maître. Ses récits ont un caractère particulier, qu'on ne retrouve au même degré chez aucun autre historien. Aussi Joinville a-t-il eu plus d'un imitateur, et est-ce dans des récits de ce genre qu'il faut chercher désormais l'histoire vraie du Moyen âge et des temps qui l'ont immédiatement suivi. Aux siècles suivants, Froissart et Commines seront les fils de Joinville.

    La naïveté pleine de couleur qui se trouve dans ces mémoires constitue aussi le principal caractère de la poésie de cette époque. La ballade, le rondeau, le triolet, tous les agencements de vers réguliers et à refrain, étaient en pleine vogue et presque exclusivement employés. Parmi les poètes innombrables qui pullulèrent à cette époque, où les Croisades développaient si activement les germes poétiques, quelques-uns se sont fait remarquer plus particulièrement. Conon de Béthune, trouvère artésien, raconte dans ses chansons la quatrième Croisade.  Thibaut IV (1201-1253), comte de Champagne, a laissé des chansons dans lesquelles il déplore ses douleurs amoureuses avec plus de simplicité que de lyrisme, et plus de soin dans la forme que d'enthousiasme dans l'idée. Marie de France, qui occupait vers 1250 un des premiers rangs parmi les poètes anglo-normands, a composé des lais et un recueil de fables intitulé les Dits d'Ysopet. Enfin Guillaume de Lorris (mort vers 1240) avait commencé le grand poème, resté debout parmi tant de productions oubliées, et que le siècle suivant allait achever. 

    Le XIVe siècle.
    Le Roman de la Rose est une production très remarquable pour le temps où elle a été composée, et a conservé pendant près de deux cents ans une grande influence sur la littérature française. Il n'avait à l'origine, à ce que l'on croit communément, que 1150 vers, et était terminé par une sorte de dénoûment. Un siècle s'était écoulé depuis la mort de Guillaume de Lorris, lorsque Jehan de Meung (1260-1320) entreprit de continuer son oeuvre, ou plutôt de là refaire sur un plan beaucoup plus vaste. Le Roman de la Rose fut imité en anglais par Chaucer dans son Romaunt of the Rose

    Un autre roman, du même siècle, qui fut continué au siècle suivant, et qui eut plusieurs auteurs lui aussi, est le Roman du Renard, autre  poème allégorique et satirique également fort célèbre au Moyen âge. Mais, malgré ces illustres exemples, le XIVe siècle ne fut pas très fécond en poètes, et on ne peut plus guère citer encore que le roman d'Amadis de Gaule, écrit vers 1380 et attribué à Loberin. Néanmoins le champ où avaient semé Guillaume de Lorris et Jean de Meung ne devait pas rester stérile; seulement la moisson ne devait jaunir au soleil que dans le siècle suivant.

    Il en fut tout à fait de même pour l'histoire. Un conteur simple, facile, sans apprêts, sans intentions fortes, n'ayant guère, à vrai dire, d'autre mérite que sa naïveté et son penchant à narrer longuement et avec tous les détails ce qu'il avait vu de ses yeux ou entendu de ses oreilles, ouvrit de nouvelles routes par où le siècle suivant marcha vers le progrès. Jean Froissard, curieux de savoir et avide de redire, recueillit une foule de renseignements sur les faits de son époque, et à l'aide de ces renseignements écrivit ses Chroniques, qui vont de 1325 à 1400. C'est un livre précieux, par la charmante bonhomie du conteur, par sa simplicité, par sa crédulité même, par la couleur répandue sur cette histoire sans prétention. 

    Dans le domaine de l'histoire on pet encore mentionner quelques mémoires ou chroniques plus précieux par le fond que par la forme, et, sur la limite qui sépare l'histoire de la poésie, quelques récits en vers, tels que le Roumant de messire Bertran du Glayequin, jadis chevalier et connestable de France, par Trueller, lequel a dû être écrit de 1381 à 1386.

    Le XVe siècle.

    La poésie.
    La poésie a été représentée en premier lieu par Christine de Pisan (1365-1415), dont l'oeuvre ese signale par la noblesse de sentiments, la tendresse et la grâce. Elle a composé un grand nombre de poèmes, parmi lesquels un Roman d'Hector ou les Cent histoires de Troye. Alain Chartier (1386-1458) excita chez ses contemporains une admiration que témoigne l'anecdote du baiser mis sur la bouche éloquente du poète par la reine Marguerite d'Écosse. Charles d'Orléans (1391-1463), écrivit dans un langage plus clair, plus pur, plus précis. Aussi tendre, aussi gracieux, plus poétique que Christine de Pisan quand il chante les beautés de sa dame on les richesses de la nature. Cette tardive apparition a servi la gloire de Villon (1431-1490), à la poésie facécieuse et libre, qui a obtenu de grands suffrages, et fourni matière à de nombreuses imitations : Marot, Rabelais, La Fontaine l'aimèrent, l'étudièrent et profitèrent à son école. Il a perfectionné la rime. 

    Dans la deuxième motié du siècle, parmi les poésies peu nombreuses, et qui consistent surtout en ballades, rondeaux, etc., il faut remarquer le Grand Testament et le Petit Testament. On doit encore compter parmi les poètes : Martial d'Auvergne ou de Paris (né vers 1440, mort vers 1508) et Octovien de Saint-Gelais (né vers 1466, mort en 1502), lequel a laissé, outre quelques poésies originales, une traduction en vers de l'Énéide et des Épîtres d'Ovide.

    L'histoire.
    Le XIVe siècle n'était pas encore fini que déjà les écrivains se multipliaient. Jean Jouvenel des Ursins (1350-1431)  écrivait l'histoire de Charles VI, de 1380 à 1422. Son récit, simple, exact, méthodique, est empreint d'une certaine tristesse en harmonie avec les misères du temps. Robert Gaguin (1440-1501) fut le premier qui tenta de dégager l'histoire de France des ténèbres qui en couvraient les commencements, et des fables, des traditions, des légendes, qui envahissaient à, tout instant le domaine de la vérité. Ce même Robert Gaguin fut un de ceux qui tentèrent une autre route inconnue aussi jusque-là ; l'un des premiers, il aida Jean Gerson (1363-1429 ) à jeter en France les fondements de l'art de la parole. Vers 1460 Martin Delphe publia un Traité de l'art oratoire.

    Citons aussi, pour la première moitié du siècle : Pierre de Fenin (mort en 1433), écuyer et panetier de Charles VI, a laissé des Mémoires qui donnent une idée fort juste des moeurs et de l'esprit de son temps. Christine de Pisan, déjà mentionnée, a aussi composé un livre des Faits et bonnes moeurs du roi Charles V. Le Religieux anonyme de Saint-Denis, sage, sérieux, initié aux affaires du temps, représente l'opinion des hommes graves de l'Université, de la magistrature et de la riche bourgeoisie. Monstrelet (1390-1453) est précieux pour la multitude de faits qu'il a enregistrés.

    En somme, c'étaient là des raconteurs plus que des écrivains; mais voici que la seconde moitié du XVe siècle arrive, et que l'histoire va produire une oeuvre véritablement littéraire. A côté des chroniques d'Olivier de la Marelle (1426-1501), de Jean de Roye, de Jean Molinet (mort en 1507), etc., se dressent les Mémoires de Philippe de Commines. Cet éminent historien vécut de 1445 à 1509. Chez lui les qualités du fond sont aussi celles de la forme : le style est sage, sérieux, réfléchi, plus pittoresque que poétique dans l'expression, mais disant nettement les choses, contant clairement, jugeant avec sagacité, mettant toujours sur l'idée le terme le plus propre, non à la faire briller, mais à l'éclairer d'une lumière nette et pure.

    Le théâtre.
    C'est du XVe siècle que date en France l'origine de la poésie dramatique. Le 4 décembre 1402 , les Confrères de la Passion, ayant joué devant le roi, obtinrent des lettres patentes qui les autorisaient à s'établir à Paris, à l'exclusion de toute autre société du même genre. Les mystères, qu'avaient commencé à jouer les pèlerins revenant de la Terre sainte, et que jouaient encore les confrères privilégiés, n'étaient que des versions dialoguées de la Bible ou des légendes. Il ne s'y trouvait aucun plan, aucun ordre de composition. 

    A côté des mystères s'élevèrent bientôt les moralités, dans lesquelles les auteurs, abandonnant les sentiers battus, mirent à contribution leurs richesses personnelles, cherchèrent de nouvelles ressources dans la mythologie, et inventèrent des fables allégoriques. Puis les soties et les farces vinrent attaquer les ridicules : elles eurent recours, il est vrai, au bouffon et au grotesque plutôt qu'aux peintures spirituelles et aux fines railleries. Néanmoins, la gaieté y arriva quelquefois au vrai comique; elle mérite le nom de comédie, cette farce de l'Avocat Patelin, dont l'invention et le dialogue sont si plaisants, et qui fait tant d'honneur au XVe siècle.

    La Renaissance

    On peut dire que le XVIe siècle, par l'affranchissement des idées, en brisant le moule étroit qui enserra les intelligences au XVe, fut comme le précurseur, comme l'avant-garde du XVIIIe siècle. Les deux grands facteurs de cet affranchissement de la pensée furent la Renaissance, dont la découverte de l'imprimerie grandit la portée, et la Réforme, qui décupla l'importance de la Renaissance. Au XIVe et au XVe siècle, nous assistons à l'ébranlement et à la division de l'Europe, à la ruine de l'unité du Moyen âge : l'Eglise, en perdant son emprise totalitaire sur les esprits, est contrainte à laisser chaque peuple reprendre sa vie indépendante et personnelle. Une société nouvelle se fonde, dont il ne reste plus à affranchir que les esprits : ce sera précisément l'oeuvre du XVIe siècle. Les époques de transition, comme le XVe siècle, sont généralement peu littéraires, et la littérature qui avait eu un si grand développement en France au XIIIe siècle et de là avait rayonné sur toute l'Europe, se ressentant de la situation politique de la France, était restée malingre et chétive. Au contraire, l'impulsion que va donner aux esprits l'étude de l'Antiquité en élargissant l'horizon, l'impulsion de la Réforme en affirmant le droit de l'intelligence humaine au libre examen vont créer une littérature vivace et forte, à laquelle il ne manquera, pour être vraiment grande, que la forme parfaite qu'atteindra le XVIIe siècle.

    La poésie.
    La première période du siècle, où l'on sent le besoin d'une réforme littéraire, est marquée par Clément Marot, qui fait suite au Moyen âge, hérite de Villon et de son esprit. Boileau a bien jugé Marot, et il n'y a rien à changer à son expression d'élégant badinage. Marot est au-dessous de Villon pour la créativité; mais plus orné, plus correct, il a trouvé le secret de plaire en plus haut lieu, et, depuis Jehan de Meung, c'est le premier poète qui ait également pour lui le peuple et les grands. II sut être élégant sans cesser d'être populaire et très français. II imita Horace, Tibulle, Pétrarque; il fit des épîtres, des élégies et des sonnets; mais il eut un grand respect  pour la vieille langue française, et il est compté parmi ceux qui en ont donné les lois. Ses épigrammes, si célèbres, n'ont de grec ou de latin que le nom; ce sont les huitains et les sixains de ses devanciers. Mais il leur a donné une finesse achevée dans Oui et Nenny, dans Cupido et sa Dame, et une véritable éloquence dans celle de Semblançay. Ses rondeaux sont délicieusement gaulois; qui ne sait par coeur Au bon vieux temps? II a une excellente ballade, celle de Lubin; mais elle est toute satirique : la ballade commençait déjà peut-être à devenir chose fade; il y fallait le sel de la satire. Il n'est pas jusqu'à ses épures qui ne soient de la vieille roche française. Les deux meilleures, celles au Roi, semblent deux Requestes de Villon, mais d'un Villon qui sait son monde et qui fait sa cour. C'est par les épîtres surtout que Marot a fait école, et qu'il est l'ancêtre de Voiture, de Chaulieu, de J.-B. Rousseau, de Voltaire lui-même, à qui il a transmis le vers de dix syllabes, si français, si ancien, le plus ancien de tous, créé avec la langue elle-même au XIe siècle, compagnon fidèle de la chanson de geste au XIIe, remis sur l'enclume au XVe par les faiseurs de ballades, poli de nouveau par Marot au XVIe, orné de grâces toutes gauloises par La Fontaine au XVIIe, pétillant d'esprit dans les satires et contes en vers de Voltaire au XVIIIe, et, dans ce moment même, gâté, privé de sa césure, c.-à-d. de sa beauté native et de son cachet, par des hommes de talent qui ne savent pas ce qu'ils font.

    Maître Clément, d'une conduite si peu sage et d'un goût si prudent, ne fit qu'une entreprise au-dessus de ses forces, les Psaumes ; et encore ne peut-on pas dire que son goût et son oreille se soient trompés, puisque ses strophes étaient soutenues et portées par la musique.

    Ronsard qui le suivit, par une autre méthode. Réglant tout, brouilla tout, fut un art à la mode. L'auteur de l'Art poétique, implacable dans les vers suivants, n'a été que juste dans ceux-ci : les sévérités qui succèdent n'ont aucun contrepoids, et il en résulterait que Ronsard n'est qu'un pédant fastueux et ridicule; mais on ne pouvait mieux dire que ne font les deux premiers vers, et j'y reconnais le grand critique. Dans Ronsard, ce n'est pas le poète qui est mauvais, mais la méthode.

    Après Marot, un vrai poète ne pouvait songer à s'arrêter; car le supposé bon goût de Mellin de Saint-Gelais n'est que timidité ingénieuse et pauvreté correcte. Les merveilles des arts, les modèles de Rome et d'Athènes retrouvés, la robuste jeunesse du siècle, l'humiliante supériorité d'une langue morte qui reprenait l'empire avec la vie, tout criait aux nouveaux venus: "En avant!" et rien ne leur disait : "Prenez garde!". Ronsard partagea l'erreur de tout son siècle; il ne vit qu'une manière de marcher en avant, qui consistait à se faire remorquer par les Anciens. Au lieu d'amener peu à peu le flot de la Renaissance dans le vieux lit du fleuve trop étroit pour son impatience, il se jeta, suivi d'une pléiade, disons mieux, d'une génération entière, dans le courant nouveau, sans s'apercevoir qu'il allait à l'abdication de la langue nationale.

    L'art est long et la vie est courte, disaient les Anciens : Ronsard et les siens voulurent tout créer à la fois, ode, épopée, élégie, théâtre, langue poétique; ils voulurent faire tenir tout l'art dans une seule vie. Mais on n'improvise pas une littérature, de même qu'on ne fait pas du jour au lendemain sa fortune, sans richesses d'emprunt, sans biens mal acquis. Les réformateurs de la poésie française poussèrent leurs emprunts jusqu'à la puérilité. C'étaient des enfants qui plantaient dans le sol français toutes sortes de branches fleuries sans racines, et qui battaient des mains à leur jardin venu par enchantement. Le poète vaut beaucoup mieux que la méthode; et s'il a survécu dans quelques strophes, dans quelques belles pages satiriques, et surtout dans les sonnets et les chansons. Ce qui manque à Ronsard, c'est la mesure. II en a manqué dans sa Franciade, épopée interrompue, qui ne prouve pas seulement l'erreur du poète et du public, mais aussi leur retour au bon sens. II en a manqué dans ses odes à strophes et antistrophes, et notamment dans celle A l'Hôpital, autrefois son chef d'oeuvre, aujourd'hui le plus curieux échantillon de sa méthode malencontreuse. On parle trop de l'emphase et de la bouffissure de Ronsard; son vrai caractère, quand il est mauvais, c'est le mélange des tons nobles et des tons vulgaires.

    En revanche, la langue de Marot et de Villon, qui hurle sous sa plume quand il la force de pindariser, il la sait parler admirablement quand il le veut. Entre eux et lui, on ne sent plus alors d'autre différence que le bénéfice du temps, un idiome plus riche, un rythme plus plein et plus sonore. Tout le monde accorde que nous devons à Ronsard d'excellents sonnets, tels que : Quand vous serez bien vieille; des chansons gracieuses, parfaites de tous points : Mignonne, allons voir si la rose...; de beaux morceaux descriptifs : la Forêt de Gastine, dans l'élégie 30e. On ne lui refuse pas le mérite d'avoir manié l'alexandrin avec supériorité dans sa Réponse à quelque ministre. Sa gloire lyrique est litigieuse : a-t-il des strophes entières? N'importe; de temps en temps un bonheur d'expression, un coup d'aile, plus d'un vers qui lui a été dérobé sans rien dire, le classent parmi les esprits qui osent et qui inventent. Il avait tout à créer dans l'ode : le premier il a employé le mot et donné une idée de la chose; le premier de nos poètes, il a parlé de sa lyre. Sa gloire épique est un paradoxe : lui-même a dû le pressentir. Je dirai plus : non-seulement il n'a pas donné l'épopée, mais par l'exemple de sa chute il a peut-être empêché d'en avoir.

    Joachim Du Bellay, plus novateur en théorie qu'en pratique, publia le manifeste de la nouvelle école, Défense et illustration de la langue françoise, en 1549. En exposant la méthode de Ronsard, nous n'avons fait en quelque sorte que nous souvenir de ce livre. On peut différer d'opinion sur l'entreprise des réformateurs, mais il faut de toute nécessité avouer que les principes du disciple et du maître sont identiques. Le manifeste de Du Bellay est guerrier, révolutionnaire, non seulement contre le latin, mais contre la langue de Jehan de Meung, de Villon et de Marot. Ici, comme plus haut, il est juste de distinguer le poète de son drapeau; et lui-même nous en fournit le moyen, quand il recommande d'innover principalement en un long poème. Du Bellay, qui mourut jeune, n'a jamais tenté l'entreprise : ses Regrets et ses Antiquités de Rome se composent de sonnets qui, parmi ses contemporains amoureux de Rome et d'Athènes, lui valurent le surnom d'Ovide. Dans ses Jettes rustiques, le Vanneur, petit chef-d'oeuvre de légèreté, prouverait à lui seul que Du Bellay avait le sentiment de la perfection.

    La pléiade est une constellation de sept poètes dont l'éclat se perdit dans les rayons de l'astre principal. Ce fut une école où les amitiés, les intérêts, la communauté d'opinions politiques et religieuses, ne jouèrent pas un moindre rôle que les doctrines littéraires. A dire la vrai, Ronsard fut le maître reconnu de tout son siècle, et ses disciples les plus outrés se trouvèrent peut être chez ses ennemis. Guillaume Salluste, seigneur Du Bartas, son jeune rival, se montra, pour le dépasser, plus Ronsardiste que Ronsard ; il recueillit de sa Semaine, ou la Genèse mise en vers de la nouvelle école, une grande gloire littéraire parmi les protestants.

    Le XVIe siècle, pacifié dans les lettres comme ailleurs sous Henri IV, parvint à sa fin avec cette illusion que "la poésie était montée su plus haut degré où elle serait jamais" (Montaigne). A peine si quelques esprits libres ou mécontents cherchaient encore. Malherbe lisait et raturait Ronsard. Agrippa d'Aubigné, poète historien et soldat, continuait la guerre protestante avec la plume, et répandait avec le goût du temps, c.-à-d. sans frein et sans mesure, la colère et l'ironie dans les vers quelquefois admirables de ses Tragiques, ou dans la prose diffuse, mais souvent spirituelle ou éloquente, des Aventures de Foeneste, de l'Histoire universelle, et des Mémoires. Mais tout le monde s'en tenait à Ronsard; la gloire acquise semblait suffire, et l'on avait Desportes et Bertaut seulement pour fournir la cour de sonnets et de chansons nouvelles à la manière de l'Italie. Des chansons, une surtout, Ô nuit, jalouse nuit, firent la réputation et la fortune de Desportes, qui devint évêque. Bertaut, qui fit encore moins, ne fut que prieur. Ce genre de récompense était encore une imitation de l'Italie.

    La prose.
    La prose française, au XVIe siècle, fournit une carrière analogue à celle de la poésie : elle ne se livra que par degrés à l'esprit de la Renaissance et à l'imitation des Anciens. Sobre, précise et rapide avec Calvin, plus savante, mais encore modérée dans la recherche de la période latine avec L'Hôpital, elle étala toutes ses richesses natives ou empruntées du dehors, avec Amyot, Rabelais, et Montaigne. On dirait que la différence des procédés littéraires répond exactement à celle de l'esprit religieux, et le style des prosateurs de la seconde époque n'aurait pas moins scandalisé Calvin que ce qu'il appelle les "pompes désordonnées de nos églises". II y a tant d'affinités entre l'esprit de la nation et son culte héréditaire, qu'on peut dire sans crainte que Calvin apportait une réforme à l'esprit français autant qu'à la religion. Mais s'il se mettait en travers de certaines qualités telles que l'humanité, la sociabilité, l'imagination, il a écrit et parlé en maître la langue française. Bossuet, qui s'y connaît, n'a pu s'empêcher d'avouer que Calvin a effacé Luther par son éloquence autant que par son goût.

    Le second orateur du XVIesiècle en date comme en mérite, est le chancelier Michel L'Hôpital, le plus noble type de cette magistrature qui conserva comme un patrimoine d'héroïsme et de dignité dans les troubles civils, et aboutit à Daguesseau, un peu affaiblie du côté du courage, mais sans rien perdre du côté de la vertu et du talent. L'Hôpital éleva la voix dans un de ces temps où les sages ne sont pas écoutés; il dut prêcher la modération quand il n'y avait place que pour les arguments de la force, quand on faisait pendre et brancher ses adversaires en guise de réfutation, quand la parole était à des orateurs capitaines, tels que ce terrible Montluc, un prosateur de ce siècle qui a écrit ses Mémoires avec la pointe sanglante de son épée. Un orateur ne vit que par les passions : L'Hôpital a quantité de mots heureux, quelquefois même sublimes, qui sont le jugement et la condamnation de ses contemporains; ce sont les cris de l'âme d'un honnête homme : il n'a guère de pages éloquentes. Au reste, la modération de ses principes s'étend à son style et à sa langue; il s'arrête entre la simplicité de Calvin et la richesse de Montaigne, et fait une juste place aux mots latins dans sa phrase, comme il en faisait une dans l'État aux Huguenots. La prose d'Amyot, de Rabelais et de Montaigne rivalise au contraire avec la nouvelle école; elle aussi a "la bride sur le cou "; elle aussi est érudite; mais elle passe par les mains de deux hommes de génie, et elle porte l'érudition légèrement.

    Jacques Amyot ne doit pas être jugé comme traducteur : c'est une question de décider s'il savait réellement le grec. Les langues de l'Europe, jeunes encore, adoptaient la traduction comme gymnastique. On a dit avec beaucoup de justesse qu'Amyot a rendu Plutarque français; il l'a en effet habillé à la française. Mais on peut ajouter que ce travestissement a rajeuni; et Henri IV a rendu cet effet à merveille quand il a dit dans une lettre :

    " Plutarque, me soubrit toujours d'une nouvelle frescheur. - L'aymer c'est m'aymer; " ajoute-t-il par une spirituelle galanterie à l'adresse de Gabrielle d'Estrées, " car il a esté longtemps l'instituteur de mon bas aage. " 
    Rien ne pourrait mieux exprimer l'agréable empire et la popularité du traducteur. Il a été l'instituteur non pas seulement de Henri IV, ni des princes de Valois pour lesquels il a écrit, mais de tout un siècle. Son livre fut un cours d'histoire et de morale à l'usage du monde: on s'aperçut même plus tard qu'il y avait là un cours entier de bonne langue française.

    Quel que soit le cynisme de Rabelais, l'esprit gaulois, pour ainsi dire, tout entier est en lui : tout ce qu'il y a de gaulois dans les conteurs des siècles suivants, dans les poètes, dans le théâtre, procède de lui. La Fontaine est son disciple le plus fidèle et le plus reconnaissant. Racine et Beaumarchais l'ont mis à contribution. Mme de Sévigné elle-même trouve moyen de concilier un souvenir de Rabelais avec une lecture de Nicole. Rabelais a trouvé des critiques sévères, méprisants même; pourtant, il n'a jamais cessé d'être populaire. II déplaît à deux sortes d'esprits. Les uns ne lui pardonnent pas d'avoir à plaisir trempé sa plume dans l'impureté d'en avoir souillé la gaîté française : non seulement il est obscène, mais par son tour d'esprit positif et goguenard il met en fuite tout idéal, toute élévation d'âme et de coeur. Les autres seraient plus indulgents s'ils n'étaient dégoûtés d'abord de sa grossiéreté : ils sont choqués de cette verve et de cette culture latine et grecque qui débordent sans se pénétrer et s'amalgamer.

    Rabelais peut être par moments  le mets des plus délicats, comme le dit La Bruyère, mais il manque absolument de délicatesse. Il plaît trop à d'autres qui tombent dans un excès opposé. Ils grandissent Rabelais outre mesure : c'est un Homère gaulois; Gargantua et Pantagruel sont l'Iliade et l'Odyssée de la France. Ils oublient tout simplement qu'il y a eu Corneille, Racine, et Bossuet; que la langue française a été cultivée et polie 200 ans, non seulement dans les cours et les académies, mais dans les salons et dans toutes les compagnies honnêtes; en un mot, que la littérature française est une littérature de gens bien élevés. Ou bien ils font de Rabelais un précurseur et comme une forme primitive de l'esprit de Voltaire : ils prennent au sérieux les Mystères horrificques du curé de Meudon, et l'oeuvre étrange de Rabelais, semblable au fameux cheval de bois, ne contient dans ses flancs rien moins que le scepticisme du XVIIIe siècle, l'Encyclopédie, le Contrat social et la Révolution française.

    Ces exagérations après coup s'éloignent toutes plus ou moins du vrai et solide jugement porté sur Rabelais par ses contemporains. Ils n'ont vu (ils avaient raison) dans son livre qu'une peinture satirique de la société du temps, politique, religieuse, aristocratique, bourgeoise; peinture énergique et toute mêlée d'audaces grossières, mais sans parti pris. Le parti pris, au contraire, se voit clairement dans La Boétie, l'ami de Montaigne, auteur du Contr'un ou de la Servitude volontaire, déclamateur avec talent, mais trop radical. L'absence du parti pris est une moitié du succès de Rabelais. De là vient aussi qu'il a cru à son oeuvre comme artiste, à ses créations de Panurge, de Picrochole, de Dindenaut, de frère Jean des Entomeures, de tant d'autres auxquelles il nous fait croire, et qui vivent dans notre imagination; de là vient qu'il est, quand il le veut, un des plus grands narrateurs.

    Le XVIe siècle se clôt sur un écrivain hors du commun dont la plume est presque sans rivale parmi les moralistes français. Il y avait eu déjà des auteurs excellents : Montaigne commence la série des grands écrivains. II parle de lui-même dans tout son livre des Essais; il professe le doute, c'est le moins sûr des guides; et pourtant il n'est pas d'auteur plus aimé. II parle de lui-même : « Sot projet », dit Pascal;  « aimable projet  », dit Voltaire. Quelle que soit l'opinion du lecteur sur ce point, il y a deux choses qu'il ne sera pas tenté de nier; l'une, que la vanité de Montaigne trouve également son compte à dire le mal et le bien sur sa personne; l'autre, que sa vanité, sans calcul comme sans fausse modestie, est la plus sociable du monde. II professe le doute, mais il oublie si souvent sa profession! Montaigne est bien autre chose en vérité qu'un philosophe. Il pare de toute chose et touche à tout sans rester, sans peser, comme un excellent causeur, comme un maître en « cet art de conférer  », qui plaisait tant à Pascal lui-même. Ou bien s'il s'arrête à une question, il la « pince jusqu'à l'os », il pénètre jusqu'à la moelle. Mais le plus souvent il glisse, il court, comme dans ce chapitre des Coches, où vous vous embarquez avec lui sans savoir où vous arriverez, mais bien certain de parcourir toutes sortes de paysages divers et animés qui ne vous sortiront jamais de la mémoire. II sépare la religion de la morale ou prudhommie, comme on disait alors, ce que nous devons croire de ce que nous devons pratiquer. Et bien qu'il semble réduire en poudre la raison humaine et la philosophie, ce scepticisme ne profite nullement à la foi. La nature seule, la nature qui est le dernier mot de Montaigne, demeure debout. D'ailleurs, ce mot explique son talent et son style, comme son goût et sa morale. Il a voulu, ce sont ses propres paroles, naturaliser l'art autant que les autres artialisent la nature. Et c'est du sein de la nature, comme d'un inépuisable réservoir, qu'il tire  tant d'expressions  vivantes, tant de mots colorés qui font voir des yeux son idée et toucher de la main sa pensée.

    Calvin, Amyot, Rabelais, Montaigne, voilà les points culminants de la langue comme de l'éloquence française au XVIe siècle. Au-dessous l'on trouverait le méthodique Charron, l'auteur de la Sagesse, qui se croyait l'héritier de Montaigne, et fut sans le  vouloir le patriarche de nos esprits forts; le prolixe et amusant Brantôme, gaulois surtout par la licence, mais portant la marque visible de la double influence italienne et espagnole; les prédicateurs de la Ligue, enfants de Paris, ayant à leur tête l'audacieux Boucher; les auteurs de la Satire Ménippée, tout aussi Parisiens, mais de l'école du bon sens, c.-à-d., comme il arrive dans cette ville remuante et spirituelle, ouvriers de la onzième heure, qui apportent le concours, de l'ironie et de l'éloquence à la cause de la raison, quand il est temps que cette dernière triomphe. (B.).

    Le XVIIe siècle

    Le XVIIe siècle a été pour la littérature française un époque merveilleuse, qui commence à avec Malherbe, Regnier et Guez de Balzac, et, passant par les deux périodes les plus brillantes, celle de la jeunesse ou de Descartes, de Corneille, de Pascal, et de Molière, et celle de la maturité ou de Boileau, de Racine, de La Fontaine, de Sévigné, de Bossuet, et de Bourdaloue, achève sa verte et vigoureuse vieillesse avec La Bruyère, Fénelon, et Massillon.

    Première période (1610-1660).
    Le XVIIe siècle n'offre d'abord qu'une confusion extrême : l'âge précédent se prolonge dans celui-ci, et la limite est difficile à marquer. Le XVIIe siècle commence dès 1600 avec Malherbe; par Montchrestien et d'Aubigné, le XVIe siècle s'étend jusqu'à 1620 et même 1630. Dans cette confusion féconde et puissante, où ce qui naît se mêle avec ce qui finit, quelques faits généraux se laissent distinguer. Dans la littérature, comme ailleurs, les passions politiques et religieuses s'amortissent; l'amour de la paix, de l'ordre, de l'unité, impose la monarchie absolue. Un grand courant de libertinage, philosophique et mondain, apparaît, et, en face, un fort mouvement de renaissance catholique, qui trouve d'illustres représentants, particulièrement à Port-Royal. A l'Hôtel de Rambouillet se constitue une société polie, qui prépare un public et un joug, aux écrivains. L'esprit mondain, se combinant avec l'influence italienne transmise du XVIe siècle et avec l'influence espagnole qui va tout envahir, produit le goût précieux, dont le goût héroïque et le goût burlesque ne sont que des formes extrêmes. Sous cette pression, la littérature s'éloigne du naturel à la recherche du fin, du grand, du bouffon, c'est-à-dire toujours du rare et de l'étonnant. Cependant, l'art classique s'organise peu à peu, sur le double principe de l'observation morale et de la régularité formelle. La philosophie cartésienne opère d'abord comme un auxiliaire de l'art classique et de la religion, en attendant qu'elle aide à les dissoudre : par le goût du vrai, le respect de la logique et de la raison, l'intérêt donné aux choses de l'âme, elle aide l'esprit classique à se dégager du lyrisme et du précieux. Enfin, la langue épurée par Malherbe, nuancée et raffinée par l'effort du monde précieux, achève autant qu'il est possible, de se fixer par le travail réfléchi de l'Académie française, de Vaugelas et des grammairiens. Elle accroît sa richesse intellectuelle en perdant de sa variété pittoresque et de son énergie.

    Les genres. 
    Dans la poésie agonise l'inspiration lyrique. Malherbe, esprit net et discoureur éloquent, ouvrier excellent de la langue et du vers, est combattu par Théophile, suivi par Racan, tous les deux plus poètes et plus naturels que lui. En Voiture se consomme la transformation du sentiment poétique en esprit précieux. La galanterie fine envahit la poésie. Mais Saint-Amand, tour à tour éperdument fantaisiste ou crûment réaliste, grand peintre de paysages et d'intérieurs, et Scarron, l'auteur du Virgile travesti, qui pour dix ans mit le burlesque à la mode, montrent deux natures diversement originales et puissantes : le premier est plus artiste et moins vulgaire, même en ses grossièretés.

    Le roman, après avoir contribué par l'Astrée à former l'esprit mondain, n'en est plus que le reflet affaibli : pastoral, non sans poésie, avec d'Urfé, exotique sans pittoresque avec Gomberville, historique sans vérité avec La Calprenède et Mlle de Scudéry, il s'oriente vers la description morale et l'analyse des caractères, sans renoncer aux aventures incroyables et aux sentiments hors nature. Il ne produit, hormis l'Astrée, que des oeuvres interminables et médiocres, oeuvres de mode incapables de survivre à la mode. En face de ce faux idéalisme se pose le roman, qui traduit la réalité commune, réaliste chez Sorel (Francion), burlesque chez Scarron (Roman comique).

    Misérable est l'épopée. Malgré les sujets modernes et nationaux, elle n'a rien de national ni de moderne : asservie à l'imitation inintelligente de l'Enéide et de la Jérusalem délivrée, écrasée sous les règles, remplaçant le sentiment de la nature par un faux goût décoratif, elle ne produit que des oeuvres pédantesques, pompeuses et froides (le P. Lemoyne, Scudéry, Chapelain, Desmarets).

    Au contraire, le théâtre s'organise et donne des chefs-d'oeuvre. Au début, confusion et inégalité, avec Hardy, qui continue à produire. Racan, à défaut de dramatique, met de la poésie dans la pastorale. Vers 1630, le public a pris goût au théâtre, et Rotrou, Du Ryer, Scudéry, Corneille, Tristan apparaissent. Leur aîné, Mairet, apporte les règles des trois unités, qu'il emprunte aux Italiens et donne pour les règles des anciens; Chapelain, puis d'Aubignac l'aident à les imposer. Le triomphe des règles assure celui de la tragédie; la pastorale, puis la tragi-comédie s'éliminent. Rotrou a mis de la fantaisie, du lyrisme dans la folle intrigue tragi-comique; Pierre Corneille, dans la tragi-comédie du Cid, découvre la tragédie. Il lui donne sa forme, enfermant, dans une action soigneusement graduée, une étude serrée de la psychologie humaine, et posant l'intérêt dramatique dans le conflit des caractères. Il remplit ses oeuvres d'histoire et de politique, et surtout expose sa conception originale de la volonté souveraine, d'où il tire le sublime de son théâtre. Il éleva la tragédie à un tel degré de grandeur qu'il n'a jamais été surpassé : le Cid, Horace, Cinna, et Polyeucte sont encore aujourd'hui l'objet de l'admiration universelle. Son exemple conduit Rotrou à écrire quelques belles tragédies poétiques et passionnées. La comédie ne se débrouille pas encore : tour à tour précieuse, lyrique, bouffonne, caricaturale, intriguée, elle a peine à se distinguer de la tragi-comédie, de la pastorale et de la farce : Corneille, dans le Menteur, en définit du moins le ton et donne un modèle de dialogue comique.

    La prose a été réglée par Balzac, qui coule des lieux communs de morale et de politique dans une large phrase oratoire : sa pensée ne remplit pas sa forme. Mais Descartes, dans son Discours sur la Méthode, montra que la langue française permettait de traiter les sujets philosophiques les plus élevés, et Pascal, dans ses Lettres provinciales, établit le premier véritable modèle de prose française.  Puis, se retournant contre les libertins et mettant au service de sa foi toutes les ressources de l'esprit scientifique et de l'analyse, Pascal prépare une Apologie de la religion chrétienne, dont les fragments, incomplets, obscurs et profonds, d'une inépuisable richesse de pensée et d'une beauté de forme incomparable, fourniront le livre des Pensées.

    Deuxième période (1660-1715).
    Un grand changement se fait voir après 1660, vers le temps où Louis XIV commence à gouverner par lui-même. Par l'adoration qu'il excite, il absorbe le patriotisme dans le sentiment monarchique, et, par son despotisme jaloux, il éteint l'esprit politique. L'inspiration chrétienne domine et oblige le libertinage à se cacher, jusqu'à ce qu'il reparaisse à la fin du règne sous ses deux formes de débauche élégante et de libre philosophie. La préciosité des ruelles fait place à l'esprit de cour plus simple et plus fin; une nouvelle préciosité de salon renaîtra vers la fin du siècle, combinant la philosophie avec le bel esprit. Mais le grand fait de cette période est que l'art classique achève de s'y organiser : un petit groupe de grands écrivains, réagissant contre l'esprit précieux et dépassant l'esprit de cour, ramène la littérature à la raison, c'est-à-dire à la vérité, à la peinture exacte et simple de la nature. S'affranchissant des influences italiennes et espagnoles, qui s'écartent de la nature, ils vont aux anciens, où ils trouvent la vérité dans la beauté. A cette école qui, autour de Boileau, réunit Racine, La Fontaine, et Molière, se rallient les plus grands des prosateurs : Bossuet, La Bruyère, Fénelon, que leur goût personnel conduit à prendre pour mot d'ordre vérité et Antiquité.

    Les genres. 
    Dans la poésie, le lyrisme est éteint. La poésie galante et spirituelle, de cour ou de salon, pullule Benserade en est le meilleur représentant avec Mme Deshoulières, et plus tard l'abbé de Chaulieu. Sous la plume de La Fontaine, la fable devint une véritable comédie sur une petite échelle. Boileau, réaliste un peu vulgaire, moraliste assez banal, dans ses Satires et sesEpîtres, crée la véritable critique, qui est l'application d'une esthétique, et donne dans l'Art poétique les lois de l'art classique.

    La comédie se dégage et atteint son apogée avec Molière, dont les chefs-d'œuvre sont : le Misanthrope, Tartufe, l'Avare et les Femmes savantes. De la farce par laquelle il débute, il tire une comédie de moeurs et de caractère, où le comique puissant enveloppe une conception originale de la vie. La comédie de caractère qu'il a créée meurt avec lui. Regnard, sans observation pénétrante, donne des comédies spirituelles, où la gaieté va jusqu'au lyrisme. Dancourt fait une comédie réaliste, appliquée, sans intention morale, à l'expression de réalités basses. Le Sage, par le ramassé de l'observation et l'énergie de la satire, élève ce genre presque à la hauteur de la comédie de caractère.

    Dans la tragédie, la politique de Corneille est délaissée. L'amour s'y substitue comme matière tragique. Quinault offre l'analyse du sentiment tel qu'il peut éclore dans la vie artificielle de la cour. Racine, à l'aide des anciens, remonte à l'amour passionné, et offre d'admirables tableaux poétiques, où l'histoire et la légende, artistement évoquées, encadrent les fureurs et les crimes de l'amour; sans changer la forme tragique que Corneille avait constituée, gardant l'action rapide et l'analyse serrée, il a trouvé dans la passion de l'amour le moyen de rendre à l'oeuvre dramatique le caractère pathétique et touchant que la tragédie française semblait perdre.Andromaque, Iphigénie et Phèdre rappellent les plus belles productions de l'Antiquité grecque. Mais autour de lui, et après lui, ni ses rivaux, comme Pradon, ni ses disciples, Campistron, Lagrange-Chancel, ne comprennent son art leurs tragédies, froides et fausses, sacrifiant la vérité des sentiments à la nécessité de l'intrigue, montrent la décadence du genre, qui ne semble se relever parfois qu'en inclinant vers le mélodrame et le spectacle.

    Dans la prose, le roman se resserre et se raffine avec Mme de La Fayette, dont l'analyse est pénétrante et originale. Puis il évolue, à travers des oeuvres médiocres, mémoires apocryphes et prétendues histoires, vers une peinture plus particulière des moeurs et des milieux, remplaçant peu à peu l'analyse par la sensibilité. Sous le roman héroïque ou noble vit toujours le roman réaliste et satirique avec Furetière, et, tout à la fin du règne, avec Le Sage, qui donne ses premières esquisses de moeurs.

    Deux genres neufs se développent, appropriés au goût du siècle pour l'observation morale : les maximes et les portraits. La Rochefoucauld, dans ses Maximes, recherche l'amour-propre de l'homme dans toutes ses actions. Les Pensées, extraites des papiers de Pascal, se présentent comme l'oeuvre d'un profond moraliste chrétien. Enfin, La Bruyère, dans ses Caractères, sans système ni originalité philosophique, étudie et note avec exactitude, dans un style très travaillé et ingénieux, les expressions sensibles du caractère et du sentiment intérieurs.

    L'éloquence religieuse manifeste la puissance de l'esprit chrétien avec Bossuet, plus poète et plus philosophe, Bourdaloue, plus exclusivement moraliste et analyste, Fénelon, avec son Télémaque, plus spontané, familier et sensible. Mais le déclin se manifeste dans la rhétorique élégante de Fléchier, puis dans la rhétorique philosophique et sentimentale de Massillon.

    Cependant, la vie intense du catholicisme et le talent de quelques ecclésiastiques ont conquis pour un temps à la littérature les provinces de la théologie et de la controverse. Bossuet fait lire au monde les sévères discussions de son Histoire des variations et de ses Avertissements aux protestants. Fénelon et lui l'occupent de leurs aigres et éloquentes polémiques sur le quiétisme. Soumettant l'histoire à la théologie, Bossuet donne le Discours sur l'histoire universelle. Malebranche mêle son catholicisme mystique et l'idéalisme cartésien, et charme le public en inquiétant les théologiens par l'essor hardi de sa pensée.

    Si les historiens, les Dupleix, les Mézeray, les Daniel, ne donnent rien que de médiocre, les hommes d'action, les femmes même laissent des mémoires intéressants. La Rochefoucauld, Mlle de Montpensier, Mme de Motteville, Louis XIV même, Mme de La Fayette, Fléchier, Mme de Caylus, sont à lire : le cardinal de Retz les domine tous par la vie de ses récits et la profondeur de ses portraits. Saint-Simon regarde et n'écrit pas encore.

    Le talent de la conversation, développé par la vie de société, produit une littérature épistolaire riche et exquise. Parmi les lettres de Racine, de Fénelon, de Bussy-Rabutin, de Saint-Evremond, se distinguent celles de deux femmes, la raisonnable Mme de Maintenon, et surtout la vive, intelligente et ardente Mme de Sévigné, dont la correspondance a pris place parmi les chefs-d'oeuvre du siècle.

    La transition vers le XVIIIe siècle.
    Malgré sa splendide floraison, le temps de l'art classique est court. Le goût du monde, en se formant, devient plus tyrannique : la querelle des anciens et des modernes, marque la fin du grand art classique. Avec l'approbation du public mondain, les modernes rejettent le goût antique et menacent le sens artistique, la poésie, le vers. Fénelon, par sa Lettre à l'Académie, manifeste passionné en faveur des anciens, n'arrête pas le mouvement. La littérature pseudo-classique commence avec le versificateur Jean-Baptiste Rousseau. Un nouvel esprit apparaît, qui menace de détruire la religion et transformer la littérature. Tandis que Saint-Evremond répand le libertinage léger par ses écrits et que l'épicurisme des moeurs triomphe dans la société du Temple, deux auteurs font une oeuvre plus grande et de plus de portée : Fontenelle fait entrer la science dans le domaine de la littérature; Bayle met à la disposition du public qui veut penser les résultats de la controverse protestante et de l'érudition théologique : son Dictionnaire critique est un maître de doute méthodique et un arsenal des raisons de douter. Par ces deux écrivains, le XVIIIe siècle commence en plein règne de Louis XIV. (NLI).

    Le XVIIIe siècle

    Avant la Révolution.
    La poésie, le théâtre
    Si la littérature française passe pour être plus amoureuse d'esprit que de poésie, plus jalouse de l'art de bien dire que de celui de faire des vers, c'est le XVIIIe siècle qui lui a fait cette réputation. Ce siècle a été partout le règne de la prose, mais surtout en France. La veine de la poésie y a été tarie plus tôt qu'ailleurs : les sources nouvelles y ont jailli plus tard aussi. Tout ce qu'il y a d'imagination au XVIIIe siècle est à peu près contenu dans les limites du théâtre, qui n'était pas encore le domaine banal d'une foule désoeuvrée sans aucun lien d'idées, de goût et de culture intellectuelle.

    Pour rendre justice à Voltaire, poète dramatique, et au public qui le favorisait, qui l'applaudissait, qui finit même par s'atteler au char de ce triomphateur, il ne faut pas seulement le comparer à Corneille et à Racine, et mesurer ce qui lui manque pour atteindre à la taille de ces grands artistes du théâtre et des vers. En procédant ainsi, on arrive trop sûrement à condamner et le poète et son public. Voltaire eut le tort de se dresser au théâtre une tribune; il en fit beaucoup moins un art qu'une puissance. De là les maximes, les beaux vers ambitieux, la philosophie, qui glacent le drame et ôtent aux personnages la vie et la vérité. Mais il y a autre chose que des vers philosophiques dans ses tragédies; il y a un idéal, même dans Voltaire, et il faut en tenir compte dans toute vue d'ensemble sur la littérature française. Si nous le lisons un peu moins avec nos goûts d'aujourd'hui, et un peu plus avec les sentiments, je dirai même avec la reconnaissance que devaient éprouver les contemporains charmés de certaines beautés nouvelles, si l'on compare la fadeur romanesque de ses prédécesseurs, et dont Crébillon lui-même ne sut jamais se dégager, avec le mouvement, la couleur et souvent la grâce qui respirent dans ses oeuvres, on rendra un jugement plus juste. 

    Voltaire a laissé à Corneille la fécondité des plans, qu'il appelait complication; il n'a pas voulu ou il n'a pas pu emprunter à Racine ses développements sur les passions humaines; il ne lui restait plus qu'à simplifier, à précipiter l'action. Des situations peu développées, un drame abrégé, des couleurs locales mieux observées, voilà le caractère de son théâtre; une scène mobile comme son imagination, un pathétique pressé d'arriver au but comme l'auteur, voilà son originalité. Voltaire, qui avait aussi l'a cour de son art, essaya de toutes les nouveautés auxquelles le théâtre de son temps pouvait se prêter. Il estima, non sans raison, que la simplicité antique était elle-même nouvelle, et il s'en approcha dans une certaine mesure quand il donna Oedipe, et surtout Oreste. Brutus montra aux contemporains de Louis XV les moeurs d'un peuple républicain que Voltaire avait vues sur le théâtre d'Addison. La conception terrible du parricide sur la scène, essayée souvent par Voltaire, avec le spectacle d'une apparition qui était également un souvenir du théâtre anglais, donna naissance à Sémiramis. Une conception analogue, plus forte encore, mais gâtée par un caractère faussement philosophique, tel est le fond de Mahomet. Une imitation timide de l'Orient dans l'Orphelin de la Chine, et quelques souvenirs heureux de la chevalerie dans Tancrède, ont fait naître sous la plume facile de Voltaire deux tragédies dont la littérature française garde le souvenir. Mais ses chefs-d'oeuvre sont ceux où il s'est moins souvenu de son rôle et davantage de son art, Zaïre, Alzire et Mérope. Non seulement il s'y livre avec confiance à la nature et à la passion, mais, chose remarquable, il a répandu quelques rayons de cette beauté morale qui est la marque suprême de la vraie tragédie française. 

    Les effets de terreur poussés aussi loin que possible par Crébillon dans Atrée, et les complications puissantes de Rhadamiste, sont une date importante, si l'on veut, de l'histoire du théâtre en France. Mais Crébillon n'eut pas d'école; il ne put même disputer la palme à Voltaire, et l'auteur de Zaïre fut la dernière gloire de la tragédie française.

    On peut dire que le miroir dont parle Molière, et dans lequel il reproduisait l'image de la société, était brisé et que les poètes comiques du XVIIIe siècle en recueillirent les morceaux pour y surprendre quelques images isolées du monde changeant qui passait devant eux. Destouches le plus sage et aussi le plus froid, y saisit un jour le Glorieux; Lesage, qui avait plus de verve, dessina la figure vivante de Turcaret; Gresset, qui avait plus de culture et non moins de connaissance du monde, suivit dans les salons et prit pour modèle le Méchant, où il se montre supérieur à la spirituelle frivolité de son Vert-Vert; Piron, qui aurait été un vrai poste s'il avait eu le respect de lui-même, fit la satire bien sentie (ne faut-il pas dire plutôt l'apologie touchante?) du poète, sous le titre de la Métromanie.

    Les deux poètes comiques les plus originaux de cette époque sont Marivaux, qui commence avec le siècle, et Beaumarchais, auteur du Barbier de Séville, qui en annonce la fin. Ils n'ont pas su, comme Molière, être comiques sans tomber dans l'épigramme, c.-à-d. sans chercher à montrer qu'ils avaient de l'esprit; mais ils ont hérité de lui cette finesse d'observation qui fait les créations vraies et nouvelles, et ils ont atteint parfois, surtout le second, à cette généralité d'application qui est le beau idéal de la comédie. L'auteur des Fausses confidences et du Jeu de l'Amour et du Hasard, venu en un temps de loisirs et de moeurs faciles, se contente de développer les nuances d'un roman d'amour. Presque toutes les théories de la Révolution se heurtent au milieu des intrigues étourdissantes de l'auteur du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro.

    La poésie pure a peu de souvenirs à conserver. Mettons à part Voltaire et Jean-Baptiste Rousseau : ce dernier, brillant versificateur, a des strophes et quelquefois des pages où l'on croit sentir le souffle du génie, mais il n'a pas une ode entière. Voltaire, même avec sa Henriade, qui reste une épopée de collège, malgré des morceaux étincelants, serait à peine au-dessus de Rousseau s'il n'avait été grand poète une fois dans sa pièce auxDélices, véritable hymne à la liberté, s'il n'avait excellé toujours dans ses poésies légères, mélange de grâce, d'épigramme et d'élégance, souvent dans ses Satires d'une heureuse facilité, deux fois dans ses Epîtres à Horace et à Boileau, où il se met entre eux deux , et peut-être plus près du premier que du second. En écartant ces deux noms considérables, quoique bien inégaux, il ne reste plus que des médiocrités, telles que Lefranc de Pompignan, c.-à-d. un disciple de disciple; et la poésie n'est plus qu'un jeu d'esprit, jusqu'à L. Gilbert, poète satirique d'une puissance peu commune, qui châtia de ses vers vengeurs un siècle dont il partageait un peu les défauts, et se montra surtout poète en disant adieu à la vie, et jusqu'à Lebrun, Tyrtée républicain, mais recevant un salaire pour des vers serviles, grand talent lyrique, mais déclamatoire et incomplet. Par son enthousiasme excessif, pour Delille presque à ses débuts, le XVIIIe siècle prouva qu'il admirait la forme de la poésie; mais il n'en avait pas le sentiment, et il ne tint pas à lui qu'en expirant il ne léguât rien aux poètes d'un autre âge Ce fut un de ses malheurs irréparables d'avoir tranché les jours d'un jeune et vigoureux génie couture André Chénier. Si avec tout ce que Chénier sentait encore dans sa tête que la hache allait faire tomber, on avait perdu également les Elégies et les Iambes, on n'aurait pas seulement été privés de quelques-uns des vers les plus purs et les plus antiques qui soient dans la langue française, on aurait ignoré le secret d'un grand poète, qui était appelé à rajeunir l'accent et le rythme de la muse française.

    La prose.
    L'histoire de la prose française pendant le XVIIIe siècle se partage exactement en deux moitiés. Durant la première, la littérature, déjà ambitieuse de devenir une puissance, est encore un art. Elle compte trois auteurs de haute volée : Voltaire, Montesquieu, Buffon, qui continuent, à beaucoup d'égards, la grande tradition littéraire; elle produit des textes durables mais elle ne tend pas à la destruction de l'ordre établi, soit qu'elle en espère l'amélioration, soit que l'esprit public, affaibli pat la corruption des moeurs, ne se prête pas aux changements. Durant la seconde, la littérature devient un moyen d'action, et elle oublie presque entièrement qu'elle est un art. Les gens sont impatients, les oeuvres hâtives Un seul écrivain s'applique beaucoup plus à détruire qu'à édifier : c'est J.- J. Rousseau. Un seul ouvrage a des proportions imposantes, mais il est l'oeuvre collective et ne circonstance d'un siècle qui n'avait pas de journaux : c'est l'Encyclopédie.

    Avant Voltaire, et comme pour l'annoncer, Fontenelle essaya de tout, même de la poésie : ses Idylles, esquisses agréables et galantes, sont si peu des oeuvres poétiques, qu'on peut n'en pas parler sans faire de lacune dans l'histoire des vers. Mais il y attrait un vide dans presque toutes les branches de la littérature, si Fontenelle n'y avait pas sa place. Histoire, religion, philosophie : il a touché à tout avec des hardiesses discrètes, particulièrement dans la Pluralité des mondes et dans l'Histoire des oracle, Ses Éloges des Académiciens lui donnent un rang considérable parmi ceux qui, à partir de ce temps, et sur ses traces, ont entrepris de vulgariser dans le monde les connaissances scientifiques.

    Mais l'esprit de Fontenelle est une première épreuve  imparfaite de celui de Voltaire : il y manque surtout le grand bon sens et la simplicité. La carrière de Voltaire se divise en deux parties comme le siècle même, et il en a réfléchi à peu près les tendances dans l'une et l'autre. Ses ouvrages les plus originaux et les plus parfaits appartiennent à la première. Ce sont les Lettres sur les Anglais qui apportèrent à la France le nom de Shakespeare, celui de Newton, et une première idée du gouvernement représentatif; l'Histoire de Charles XII, un autre fruit de l'exil, mais exempt de toute amertume, modèle de narration élégante et rapide; le Siècle de Louis XIV, conception neuve, qui embrasse dans l'histoire d'un siècle la peinture des moeurs et le mouvement des esprits aussi bien que le récit attachant des événements politiques, chef-d'oeuvre de l'écrivain dans cette prose claire et vive qui fait de lui notre dernier maître classique. Le meilleur ouvrage de la seconde période est l'Essai sur les moeurs, qui devait précéder le Siècle de Louis XIV, introduction téméraire à un ouvrage qui est un monument de raison. 

    De belles pages et la pensée légitime du progrès s'accompagnent de la thèse qui attribue au christianisme tous les maux de l'humanité racontés avec complaisance. Aucun des livres d'histoire ou de polémique antichrétienne de cette seconde époque n'aurait survécu, s'il n'avait été protégé par une gloire plus justement acquise. La raison de Voltaire pouvait faiblir ou être aveuglée par la passion et par les incidents du combat; ce qui ne vieillit jamais chez lui, c'était l'esprit. Les contes en prose de Candide, l'Ingénu, l'Homme aux quarante écus créèrent dans la littérature française un genre nouveau, dont Zadig fut un essai dans l'époque précédente. Sans doute le vrai modèle du roman au XVIIIe siècle est le Gil Blas de Lesage. Il n'a pas d'autre parti pris que de peindre l'humain et la société sous les yeux des lecteurs de toutes les classes. Mais les contes philosophiques de Voltaire ne sont pas moins des causeries que des récits, dans un salon d'une certaine époque et dans un monde initié à certaines opinions. Cette verdeur perpétuelle de l'esprit brille surtout dans la Correspondance, oeuvre unique dans notre littérature, puisqu'elle réunit deux mérites généralement séparés dans les correspondances : le charme du détail et l'importance des matières.

    Dans la meilleure partie du XVIIIe siècle, Montesquieu occupe la seconde place. Ses Lettres Persanes sont parfois de connivence avec les paradoxes ou avec les mauvaises moeurs du temps; mais jamais on n'a fait un portrait plus fidèle de la nation française, et l'on y trouve les gages assurés de ce que promettait l'esprit puissant et impartial de Montesquieu. Le chef-d'ceuvre de l'écrivain est le livre des Causes de la grandeur et de la décadence des Romains, qui, par un modèle resté jusqu'ici sans égal, ouvre la carrière à la vraie philosophie de l'histoire, c'est-à-dire aux vues générales ménagées dans un monde réel, non pas dans celui des chimères. Le chef-d'oeuvre du philosophe est l'Esprit des Lois, lecture aussi variée que les découvertes dont elle est remplie, et qui place un texte français, le seul peut-être qui en soit digne parmi les Modernes, à côté des textes politiques des auteurs de l'Antiquité. L'Angleterre y a reconnu avec admiration la peinture idéale de son gouvernement, étonnée de voir qu'il fût réservé à une plume française de faire le plus bel éloge de sa constitution : le monde moderne tout entier y a trouvé avec reconnaissance la première étude profonde sur le chaos du Moyen âge d'où il est sorti.

    La troisième placé appartient sans contestation à Buffon, qui est par sa naissance, comme par son esprit et son style, de l'époque sereine encore de ce siècle. Dès 1749, il n'avait plus rien à attendre de la gloire et de l'admiration de ses contemporains, et les premiers volumes de son Histoire naturelle avaient produit la plus vive sensation en France et en Europe. Le reste de sa vie, consacré à son grand ouvrage, offre jusqu'à la fin et jusqu'à ses Epoques de la Nature, le merveilleux spectacle d'un esprit calme, maître de lui-même, confiant dans la science et dans l'avenir, au milieu d'une époque de troubles et de combats. La belle époque littéraire et philosophique de Voltaire, de Montesquieu et de Buffon eut aussi son moraliste dans Vauvenargues, qu'il ne faut pas trop accuser d'avoir été indulgent pour les passions humaines, qu'il faut plutôt louer d'avoir noblement cherché à les concilier avec la loi morale, à les tourner au profit des généreux penchants.

    J.-J. Rousseau est le plus grand écrivain de la seconde moitié de ce siècle. Mais quel est l'ouvrage de Rousseau qui puisse être appelé un monument? Est-ce le Discours sur les lettres, ou le Discours sur l'inégalité des conditions, deux paradoxes académiques où sont contenus en germe tous les sophismes qu'il développa plus tard?  Est-ce la Nouvelle Héloïse, roman né des circonstances, dont la première partie étouffe la vraie passion sous les théories déclamatoires, et dont la seconde languit à mesure que la vertu, la vérité et la nature y reprennent une place au moins imprévue? Est-ce le Contrat social, qui est l'utopie politique organisée? Est-ce Emile, où respire un certain idéal philosophique et religieux, mais qui affiche la prétention de refaire la société, sans parvenir seulement à la corriger? Rousseau a écrit d'admirables chapitres sur Dieu, sur l'humain, sur la nature : il n'a pas fait un livre, à moins qu'on ne veuille excepter ses Confessions, qui seraient un portrait admirable et profondément instructif de sa vie, de ses erreurs, de ses infortunes, s'il n'avait réussi par son orgueil à le rendre inutile. Quand on lit Rousseau, on sent bien vite ce qui peut faire aimer l'homme et l'écrivain; on voit moins clairement ce qu'il a légué à la littérature française; mais s'il a fait la faute de ne pas songer au moins une fois à sa gloire dans la postérité, reconnaissons, pour être juste, qu'il a voulu souvent et qu'il a su plus d'une fois être utile à son siècle, à ses contemporains. Cet Alceste inattendu, que la Suisse envoyait  à la France du bord de ses lacs où se plaît la méditation, fit entendre dans les salons de Paris l'éloge d'une vie plus simple et plus naturelle; il fut éloquent contre ce que le XVIIIe siècle aimait le plus : le luxe, le théâtre, les plaisirs de la société; le premier, à moins qu'on ne veuille faire une exception pour La Fontaine, il fit passer le sentiment de la nature et l'amour de la campagne dans ses descriptions.

    Si Rousseau n'a écrit que des chapitres, Diderot n'a écrit que des pages. C'est le caractère du temps. L'intérêt du moment, la passion présente, la nécessité du combat faisaient prendre la plume. Tour à tour déiste, athée, partisan de la Providence, mais toujours fougueux dans ses idées, et se dispersant, se prodiguant lui-même d'abord pour subvenir à ses besoins, puis pour entretenir son succès, curieux de toutes choses, de la philosophie, du théâtre, des arts, des métiers, Diderot est le patriarche des journalistes avant les journaux; un vif intérêt le suit partout où il se porte; mais il ne peut fixer ni lui même, ni ses recteurs; il est tout plein de brillantes théories, et c'est dans la pratique qu'il échoue. Les Salons les Lettres à Mlle Voland ne sont ses meilleurs ouvrages que parce qu'ils devaient être des ébauches. Son collaborateur dans l'Encyclopédie et l'auteur du Discours préliminaire très estimé qui en est l'introduction, d'Alembert, corrigeait l'impétuosité de son associé. II avait hérité de Fontenelle, non seulement le secret d'accorder ensemble le goût de la littérature et la pratique des sciences, mais la prudence et l'amour du repos. Helvétius dans son traité De l'Esprit, d'Holbach dans son Système de la nature, Lamettrie dans son Homme-machine et Raynal dans son Histoire philosophique des deux Indes dépassèrent de beaucoup les doctrines radicales des encyclopédistes, pendant que d'autres écrivains, tels que Condillac, Mably et Condorcet, usèrent de plus de modération. C'est ainsi que les lettres, devenues une arène sociale, politique, philosophique, se préparait aux luttes du parlement et de la place publique.

    La Révolution.
    La vraie littérature de la Révolution est à la tribune : l'éloquence y est même trop littéraire. On voit qu'elle sort des académies et des collèges. Dans les assemblées, les esprits brillants  prennent aisément l'avantage sur les bons esprits. Vergniaud fut un esprit brillant; il avait les images, les mouvements oratoires, tout, excepté la fermeté de l'écrivain, de l'homme d'État. Mirabeau fut l'orateur complet. Éprouvé par les circonstances, longuement mûri par la solitude de la prison, et armé de toutes pièces par d'infatigables travaux, il parut avoir à la tribune la même universalité d'esprit qui faisait l'ambition et la gloire de Voltaire au fond de son cabinet d'étude. Voltaire n'est pourtant pas son maître; c'est J.-J. Rousseau qui fut le Platon de ces nouveaux Démosthènes, et Mirabeau se plaît quelque part à le proclamer l'un des plus grands écrivains qui fut jamais. La prose ample et vigoureuse de l'Émile est la fée qui présida à la naissance de la plupart de nos orateurs politiques, et si elle ne put leur donner la sagesse, elle leur prodigua la passion et l'éclat des figures.

    Durant tout le XVIIIe siècle, la littérature forme un grand courant qui aboutit aux innovations politiques. Arrivée au seuil des assemblées et au pied de la tribune, elle y abdique pour ainsi dire; elle s'absorbe et se perd dans le grand mouvement qui entraînait l'État, pour reparaître indépendante du torrent, maîtresse d'elle-même et transformée, aux premières années du XIXe siècle. Cependant, à l'exception des trois ou quatre années les plus orageuses, cet intervalle de dix ou quinze ans ne fut pas entièrement vide. Les lettres, reculant un instant devant l'apparition de la barbarie, invoquèrent le droit d'asile, soit dans quelque sanctuaire privilégié, comme ce cercle d'amis appelé la Société d'Auteuil, soit dans la solitude, sous la mansarde studieuse de Bernardin de Saint-Pierre, soit même au théâtre, sous les auspices de la gaité, qui est la denière à perdre ses droits dans le naufrage des libertés. Ce reste de littérature est comme un dernier regain du siècle qui finit; mais il fallait Iui faire sa place à part, à cause du temps où il se produisit et du contraste qu'il présente, soit avec le siècle qu'il vient achever, soit avec les terribles jours dont il eut le spectacle. 

    Douceur, modération, probité de l'âge d'or, pureté de moeurs, tendresse de sentiments, voilà ce qui respire dans les oeuvres de Delille, de Ducis, d'Andrieux, de Collin d'Harleville. Après avoir adouci pour notre scène élégante quelques-unes des sauvages fiertés de Shakespeare avec Ducis, après avoir égayé le théâtre, spirituellement avec Andrieux, plus franchement avec Louis Picard, non sans une pointe de sensibilité avec celui de Collin, la poésie française suivit ces modestes et honnêtes talents dans la retraite où ils attendirent de meilleurs temps. Delille, le prince de la versification, habile à mettre en vers les délassements de la société et les loisirs du coin du feu, comme dans le poème de l'Imagination, et même à faire verser quelques larmes pas trop amères et surtout vite séchées sur les malheurs d'une époque lamentable, comme dans la Pitié, voilà le modèle de cette poésie agréable, surtout descriptive, où il y a plus d'esprit et d'industrie que de vraie beauté.

    Deux prosateurs sont les témoins de cette époque révolutionnaire. Le premier, héritier ingénieux de ce que le XVIIIe siècle avait conservé de bonnes traditions, et surtout du goût épuré de Voltaire, enseigna avec finesse, quelquefois avec émotion, non seulement l'histoire, mais le métier des lettres : c'est La Harpe, dont le Cours de littérature fut classique. Bernardin de Saint-Pierre, disciple de Rousseau, eut le secret de son coloris, sinon de son éloquence, et conserva le respect du style, les traditions de l'art, au milieu de la tourmente. II en fut récompensé par la gloire d'avoir écrit Paul et Virginie, qui approche de la perfection, et les Études de la nature, qui sont un beau livre, XIXe siècle. 

    Les lettres, durant les années les plus ardentes de la Révolution, gardèrent le silence ou furent un instruments politique une arme au milieu de la mêlée des assemblées et des journaux. Par un contraste inévitable, ce qu'on appelle la littérature de l'Empire n'a été que l'essai d'un art, d'un passe-temps intellectuel, sans action et sans puissance dans la société. Cette absence de liberté et de pouvoir social ne fut pas même compensée par un peu d'innovation et de liberté littéraire. A la crainte d'exercer de l'influence sur le monde, on ajoutait celle de briser les formes et les traditions faussement classiques du siècle précédent. Ce n'est pas que cette époque demeurât stérile pour la littérature; mais le vrai mouvement littéraire était pour ainsi dire en dehors de l'Empire. Il vivait à l'écart, ou à l'étranger, ou en exil, avec Joseph de Maistre, Chateaubriand, et Mme de Staël. Par des torts réciproques, cette séparation entre les lettres et le pouvoir fut presque complète : elle était sans doute nécessaire même à la littérature, pour l'habituer  à ne s'adresser qu'à l'intelligence, à redevenir un art, tout en gardant une puissance légitime. La renaissance de l'art, tel est le caractère éminent du XIXe siècle. De grands talents ont été victimes de la lutte entre la puissance publique et les lettres; mais la littérature y a gagné, et elle a consolé par la gloire ceux qui en ont souffert.

    Parmi les autres écrivains du XVIIIe siècle, il faut encore citer :  Mlle Delaunay, et Saint-Simon dont les Mémoires obtinrent une célébrité méritée; Barthélemy, qui écrivit le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce; l'essayiste historique Rublière; Prévost, l'auteur de Manon Lescaut; Marmontel, auteur de Bélisaire; Florian qui écrivit des contes et des fables. (R.).

    Le XIXe siècle

    Il est commode de diviser l'histoire de la littérature française au XIXe siècle en trois périodes aux limites indécises. 

    La première, qui occupe une grande partie de la première moitié du siècle, est la période romantique, dont on peut trouver les racines chez Rousseau. Les initiateurs du romantisme, Chateaubriand (Atala, René) et Mme de Staël furent aussi les précurseurs de la renaissance qui suivit la stagnation momentanée produite par la période révolutionnaire; ce réveil littéraire fut dû aussi à l'infuence des chefs-d'oeuvre des littératures anglaise et allemande. Chateaubriand qui défendit le christianisme et le Moyen âge, intronisa le "moi" dans la littérature, renouvela l'imagination française. Quant à Mme de Staël, qui initia ses contemporains à des beautés jusque-là méconnues, elle fit prévaloir l'inspiration sur la discipline, exalta la vie sentimentale. 

    La seconde période a été qualifiée de réaliste puis de naturaliste. Leromantisme ayant été dévoré par ses ardeurs, une réaction se fit dans le tempérament moral du siècle, qui répudia le lyrisme, la fantaisie, et voulut réduire l'art à ne plus être qu'une anatomie du réel. Cela dura une trentaine d'années. 

    Puis, dans le dernier quart du XIXe, siècle, de nouvelles tendances se sont fait jour, d'où procédèrent tout d'abord une renaissance du roman psychologique et surtout de nouvelles conceptions de la poésie. Cette troisième, que l'on pourrait prolonger jusqu'au seuil de la Première Guerre mondiale, est en fait difficile de la définir par un mot unique, et, si ce qu'on appelle le symbolisme en caractérise certaines tendances, elle a pour trait essentiel la libre diversité de l'art.

    Le théâtre.
    Alexandre Dumas, Victor Hugo, Alfred de Vigny, Frédéric Soulié et quelques autres, inaugurent un genre nouveau : le drame, libéré des conventions classiques, mêlant la comédie avec la tragédie, substituant aux abstraites figures de l'art classique des individus vivant, d'une vie réelle et complète. Ils donnèrent des oeuvres dont la représentation fut ordinairement accompagnée de scènes de pugilat et même de batailles en règle, entre les membres des partis littéraires opposés. Ce ne fut qu'au bout de plusieurs années que la victoire resta aux jeunes, à ceux qui défendaient les nouvelles doctrines. Parmi les pièces qui excitèrent surtout l'enthousiasme et la critique, on peut citer: Henri III et sa cour, Antony, Térésa et Angèle, de Dumas; Ruy Blas, Hernani, Marion Delorme, Lucrèce Borgia et Le Roi s'amuse de Victor Hugo.

    Un mouvement de réaction se produisit pourtant lorsque Rachel commença à interpréter les tragédies de Corneille et de Racine; mais la Lucrèce de Poissard et la Virginie de Latour Saint-Ybars n'obtinrent qu'un succès éphémère. Casimir Delavigne tenta de concilier les systèmes romantique et classique dans Marino Faliero, dans les Enfants d'Edouard et dans Louis XI. Pendant ce temps, Eugène Scribe augmentait chaque jour l'énorme recueil de ses comédies ou, pour mieux dire, de ses vaudevilles. Quand, il s'avéra que le drame romantique avait bien fait son temps. De nouveaux venus se sont attachés à bien saisir la réalité contemporaine et à la rendre avec une forte exactitude. 

    Alexandre Dumas, qui poursuit son oeuvre, crée un théâtre où l'étude fournit tous les matériaux, où la logique les met en oeuvre, où personnages et événements sont asservis à la démonstration d'une thèse. Augier n'a pas la vigueur, l'éclat, la rectitude un peu tendue de Dumas, mais ses pièces ont un jeu plus libre, une carrure plus large, et il y met sans doute plus d'humanité. Becque, pour sa part, se rapproche le plus possible de la nature et répudie ce qu'il restait encore de conventionnel chez Dumas et Augier. Puis, après les violences systématiques du Théâtre-Libre, voici une nouvelle génération d'auteurs dramatiques qui donnent au naturalisme une germe plus souple ett introduisent dans la comédie autant d'analyse morale qu'elle peut en admettre.

    Le roman.
    Dès le début du siècle, le genre romanesque se développe dans tous les sens. C'est, après René de Chateaubriand et Corinne de Mme de Staël, tout lyriques, le roman personnel d'analyse, le roman historique, et surtout le roman de moeurs contemporaines, idéaliste avec George Sand (La mare au Diable, la petite Fadette) , réaliste avec le subtil et artificieux Stendhal (Le Rouge et le Noir), avec le précis et sobre Prosper Mérimée, avec Honoré de Balzac, deuxième période (La Comédie humaine). Balzac et George Sand s'égalent, en un genre considéré jusque-là comme frivole, aux plus grands noms de la littérature française. L'une y porte d'abord son exaltation sentimentale, puis elle s'apaise, et, toujours éprise du même idéal, l'exprime en des idylles tantôt champêtres, tantôt bourgeoises, qui sont la partie la plus durable de son oeuvre. Quant à Balzac, malgré ce qu'il y a en lui d'imaginatif et, presque de visionnaire, c'est un réaliste par sa philosophie scientifique, et parce qu'il a fait du roman une oeuvre essentiellement documentaire.

    Après que la vague romantique fut passée, le roman accuse toujours davantage ce caractère positif et analytique que lui avaient déjà imprimé les ancêtres du réalisme. Il devient un instrument d'enquête. Gustave Flaubert, chez lequel il y a beaucoup d'un romantique, est naturaliste par son impersonnalité (Madame Bovary). Bien inférieur à Balzac pour la richesse et la puissance, il le surpasse commee artiste, et sa perfection d'écrivain lui fait une place à part. 

    Edmond et Jules de Goncourt unissent au goût de l'exactitude scientifique une sensibilité nerveuse qui se marque par leurs raffinements et leurs contorsions, mais dont ils tiennent leur singulière aptitude à rendra la vie elle-même dans son actualité flagrante. Emile Zola (Thérèse Raquin, L'Assommoir, Les Rougon-Macquart, etc.),  chef et théoricien du naturalisme,  porte à son sommet la critique sociale, et voudrait n'être qu'un descripteur du réel, mais tourne de plus en plus à l'idéalisme symbolique, vers lequel l'entraîne sa puissante imagination. Alphonse Daudet allie l'observation et la poésie, la force et la grâce, l'ironie et la tendresse, la virtuosité d'un styliste et la spontanéité d'un improvisateur. Maupassant (Pot Bouille, etc.), entre tous les romanciers du XIXe siècle, est, celui qui mérite le mieux le nom de naturaliste : il se borne à cueillir les images que lui offre le monde pour les rendre telles quelles et sans déformation.

    A la fin du siècle, le roman continue d'être le plus riche des genres littéraires; tour à tour psychologique ou physiologique, individuel ou social, oeuvre d'imagination ou d'analyse, étude de moeurs ou de caractères. les romanciers l'accommodent à toutes les formes. chacun d'eux suivant son tempérament propre et sans qu'aucune de ces formes évince Ies autres.

    Outre ces maîtres dans l'art du roman que l'on vient de nommer,  nous devons mentionner leurs contemporains : Benjamin Constant, Etienne de Sénancourt, Eugène Sue (Les Mystères de Paris), Frédéric Soulié, Alphonse Karr, Alfred de Musset, Paul de Kock, Mme Charles Reybaud, Mme Emile de Girardin, Théophile Gautier, Charles de Bernard, Eugène Fromentin (Dominique), Barbey d'Aurevilly, Elie Berthet, Ponson du Terrail, Jules Sandeau, Emile Souvestre, Paul Féval et Méry; plus tard, Henri Mürger, Alexandre Dumas fils, Léon Gozlan, Arsène Houssaye, Champfleury, Ernest Feydeau, Emile Gaboriau, Octave Feuillet, Hector Malot, Edmont About, Cherbuliez, Erckmann-Chatrian (deux collaborateurs), Adolphe Belot, Catulle Mendès, Jules Vallès, Jules Verne, etc. 

    La poésie.
    En France, la poésie est loin d'être aussi goûtée que le roman. Cependant quatre poètes du XIXe siècle ont obtenu de leurs contemporains une popularité égale à celle de n'importe quel prosateur; ce sont Béranger, Lamartine (Les Méditations) , Victor Hugo et Alfred de Musset (Les Nuits, Confession d'un enfant du siècle), Parmi les autres poètes qui furent appréciés en leur temps, citons : Casimir Delavigne, Auguste Barbier, Victor de la Prade, Théophile Gautier, Jasmin (le barbier poète que ses écrits en langue d'oc ont rendu populaire dans le midi de la France et fameux partout ailleurs), l'écrivain provençal Frédéric Mistral. Il s'en faut de beaucoup que la postérité place ces noms au même niveau. Et les jalons que l'on suit aujourd'hui pour caractériser le siècle n'en retiennent que certains  (Lamartine, Hugo, Musset, Gautier), et en ajoutent d'autres (Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Apollinaire, etc.).

    Quoi qu'il en soit, c'est dans la poésie lyrique que se signala d'abord la génération des romantiques : Lamartine, qui ne sait que son âme, ou plutôt qui, sans ni même la savoir, l'exhale en effusions soudaines et presque involontaires, le plus naturellement, le plus spontanément poète entre ses contemporains; Victor Hugo, le chef d'école, le rénovateur de la langue et de la versification, génie puissant, fécond, divers, brillant peintre du monde extérieur, profond interprète de l'âme et de la conscience, incomparable par sa richesse d'invention verbale; Vigny, grave et méditatif, qui exprime sa personnalité, sans se mettre en scène, par des svmiboles épiques ou dramatiques; Musset, qui chante la passion toute chaude encore, la crie, au moment même, dans sa douloureuse ferveur; Sainte-Beuve, enfin, qui applique d'abord à la poésie la curiosité d'un moraliste et crée l'élégie psychologique. 

    Se dégageant du subjectivisme romantique (Gérard de Nerval), Leconte de Lisle affecte l'impassibilité, réprime, dans ses amples tableaux du genre humain à travers les âges, toute émotion personnelle qui altérerait ou violerait la majesté de l'art. Après lui, l'école du Parnasse, auquel ont le ratache (ainsi que Théodore de Banville, José-Maria de Hérédia, etc.) se signale par un respect superstitieux de la forme. Ancien romantique devenu Parnassien, Théophile Gautier proposa pour unique objet de la poésie la représentation du monde visible. Sully Prud'homme, pour sa part, exprime son âme en psychologue qui met la poésie au service de l'analyse; François Coppée décrit avec un soin minutieux les réalités familières. 

    Quant à Baudelaire, ce qu'il y a de plus caractéristique chez lui, c'est-à-dire sa mysticité sensuelle, en fera, vingt ans après sa mort; un initiateur du symbolisme - conception de la poésie opposée à celle du Parmasse. Tandis que les Parnassiens rendaient avec une exacte précision des formes sensibles, les jeunes poètes inventèrent une forme d'art plus musicale que pittoresque, et prétendirent, non pas exprimer ce qui se délinit, mais évoquer et suggérer ce qui est indéfinissable. Le naturalisme avait fait banqueroute. Rimbaud, Verlaine et Mallarmé, en attendant Apollinaire avaient désormais emboîté le pas à Baudelaire et annonçait un âge nouveau pour la poésie.

    En marge de la littérature.
    Si l'on s'écarte du cadre de la littérature proprement dite, pour considérer d'autres domines tels que la philosophie, la critique ou les sciences par exemple, on rencontre aussi des auteurs qui se sont révélés de remarquables écrivains. 

    Ainsi, l'histoire, qu'a vivifiée Chateaubriand, prend un éclat jusqu'alors inconnu. Elle est, romantique avec Augustin Thierry, qui la colore de son imagination et l'anime de sa svmpathie; son Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands est un modèle de narration dramatique. Romantique encore, avec Michelet, qui fait vivre l'histoire sous nos yeux; qui la vit lui-même, et pour lequel, à vrai dire, elle est une sorte de confession lyrique. Guizot, méthodique et hautain, veut en assujettir les accidents à l'austère fixité de lois générales;  son Histoire générale de la civilisation en Europe et ses autres ouvrages sont des monuments d'histoire philosophique. Thiers y applique son lucide esprit de praticien. Renan par sa Vie de Jésus et Taine par son Histoire de la littérature anglaise ainsi que par ses ouvrages sur les arts, sont ceux qui ont le plus attiré l'attention. Mais on doit aussi nommer Sismondi et Henri Martin, qui, comme Michelet, ont écrit les histoires générales de France des plus estimées. Parmi les autres écrivains célèbres qui ont cultivé le genre historique on trouve également : Lamartine, Villemain, Amédée Thierry, Vaulabelle, Garnier-Pagès, Lanfrey et Taille Detord, Mignet et Louis Blanc. Mentionnons enfin Fustel de Coulanges, qui applique applique à l'histoire une objectivité jalouse; après Fustel de Coulanges, l'histoire sort de la littérature pour se réduire à de minuteuses monographies. 

    En archéologie, le XIXe siècle brille par les travaux de Letronne, de Raoul-Rochette, de Beulé, de Belloguet, de de Rivière, de Lartet et de Quatrefages. Champollion, en trouvant la manière de déchiffrer les hiéroglyphes, jeta une vive lumière sur l'antique Egypte. L'étude des langues orientales, à laquelle Silvestre de Sacy a donné une grande impulsion, a été ensuite continuée avec succès par de Saulcy, Renan, Oppert et Ménant pour les langues sémitiques. Lenormant, Mariette, Chahas et de Rougé se sont fait une renommée comme égyptologues. Les ouvrages d'Abel de Rémusat, de Stanislas Julien, de Burnouf, de Rosny et d'Hervey de Saint-Denis n'ont pas peu contribué à propager en occident l'étude des langues chinoise, japonaise et sanscrite

    En philosophie, Victor Cousin, l'avocat de l'éclectisme et du spiritualisme, a été suivi par Jouffroy , Damiron , Emile Saisset, Amédée Jacques, Vacherot, Paul Janet, Adolphe Franck et Jules Simon. En dehors de l'école éclectique, quatre philosophes d'une grande originalité et d'une puissance extraordinaire, ont brillé chacun dans sa sphère propre, ce sont : Joseph de Maistre, apologiste du pouvoir absolu; de Bonald, champion de la monarchie et de l'Eglise; Ballanche, un rêveur mystique; et Lamennais, qui, après avoir été un défenseur hardi et indépendant de la papauté, se fit ensuite l'avocat de la démocratie pure. Le Cours de philosophie positive d'Auguste Comte expose un système philosophique, qui fut adopté par de nombreux adeptes dans les pays étrangers. Les plus notables des écrivains qui se sont occupés des sciences sociales sont, sans contredit, Saint-Simon et Fourier. Pierre Leroux, Louis Blanc et Proudhon sont en quelque sorte leurs disciples. 

    Les diverses branches des sciences naturelles ont servi de sujet à des écrivains de talent, tels que Lamarck, Jussieu, Cuvier, Lacépède, Candolle, Latreille, Etienne et Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Duméril et Alcide d'Orbigny. Elie de Beaumont, Beudant et Dufrénoy se sont occupés de minéralogie; Lavoisier a traité la chimie; Thénard, Gay-Lussac, Berthollet, Despretz, Pasteur, Berthelot, Chevreul et Dumas se sont adonnés à la physique et à la chimie. La littérature médicale a été enrichie par les ouvrages de Bichat, de Broussais, de Corvisart, de Magendie, de Trousseau, de Claude Bernard, de Broca et de beaucoup d'autres. Les sciences mathématiques furent brillamment cultivées par Lagrange, par Laplace, par Ampère, par Biot, par Leverrier et surtout par Arago

    L'économie politique et la philosophie ont eu aussi leurs écrivains estimables : Michel Chevalier, Léon Faucher, Rossi, Adolphe Blanqui, Frédéric Bastiat, André Cochut, Beaumont et Tocqueville. Comme écrivains politiques, il faut citer : Armand Carrel, Courrier et Cormenin; comme essayistes et critiques littéraires : Silvestre de Sacy, Saint-Marc Girardin, Philarète Chasles, Prévost-Paradol, Cuvillier-Fleury, Renan, Hippolyte Rigaud, Edmond Schérer, Caro, Jules Janin, Gustave Planche et Sainte-Beuve. Charles de Rémusat et Albert de Broglie ont traité les sujets historiques en se plaçant à leur point de vue philosophique et religieux. 

    La critique, enfin, de dogmatique et rationnelle qu'elle avait été jusque-là, devient explicative, comparative, se renouvelle par le sens historique, par la psychologie. par la physiologie même. Après Villemain, elle a pour principal représentant Sainte-Beuve, plus exact et plus curieux, qui en fait je ne sais quelle "herborisation", une sorte d'histoire naturelle, où la sagacité du savant s'allie à la délicatesse de l'artiste. A partir de la seconde moitié du XIXe siècle, la critique domine tout le développement de la littérature française. Elle est représentée par Taine et par Renan. Où Renan met ses scrupules de casuiste, ses ironies de dilettante; Taine porte la candeur brutale d'un géomètre. A la fin du siècle, il y a eu comme une restauration du dogmatisme classique, qui se renouvelle et peut-être se dément lui-même en appliquant la méthode évolutive, mais ce qui domine, c'est l'impressionnisme, et l'impressionnisme repousse toute doctrine et tout système.

    Terminons en citant les noms de Charles Blanc, Théophile Gautier, Edmond About, Paul de Saint-Victor, Léon Delaborde, Vitet et Delécluze, qui se sont particulièrement occupés de critique de beaux-arts; et Delécluze, Fétis, Hector Berlioz, Fiorentino et Scudo, de matières musicales. (NLI).



    Daniel Couty, Histoire de la littérature française, Bordas, 2004.
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