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La Boétie

Estienne de la Boétie est né à Sarlat le 1er septembre 1530, et est mort à Germignan, près de Bordeaux, le 18 août 1563. Il fut conseiller au Parlement de Bordeaux, et doit surtout sa célébrité à l'amitié qui l'unit si tendrement à Montaigne (Essais, 1. I, chap. XVII) et à une éloquente déclamation politique contre la tyrannie, le Discours de la servitude volontaire ou le Contr'un, qu'il écrivit à seize ans et qui circula longtemps manuscrit avant d'être publié pour la première fois en 1576 dans un recueil intitulé Mémoires de l'Estat de France et, depuis, dans la plupart des éditions des Essais. La Boétie avait écrit en outre des vers latins et français "plein d'invention et de gentillesse", dit Montaigne, et des traductions de l'Economique attribuée à Aristote, de la Mesnagerie de Xénophon, et d'opuscules, de Plutarque. Parmi ses pièces de vers latins on en trouve une qui roule sur l'amitié et fait songer au chapitre de Montaigne et au mot qui en résume l'inspiration : 
"Si l'on me demande pour quoy je l'aimais :
parce que c'estoist luy, parce que c'estoit moy."
La hardiesse du Contr'un et la virulence toute antique et républicaine de certains passages empêchèrent Montaigne de le publier, et firent qu'il en atténua toujours autant qu'il put la portée en le faisant passer pour une simple «exercitation» de jeune homme. Il ne voulait pas qu'on l'accusât «de l'avoir mis en lumière à mau-vaise fin et pour troubler et changer l'estat de notre police ». 
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La tyrannie

« Mais, o bon Dieu! que peut estre cela? comment dironsnous que cela s'appelle? quel malheur est cestuy la? ou quel vice? ou plustost quel malheureux vice? veoir un nombre infiny, non pas obeïr, mais servir : non pas estre gouvernez, mais tyrannisez; n'ayants ny biens, ni parents, ny enfants, ny leur vie mesme, qui soit a eulx! Souffrir les pilleries, les paillardises, les cruaultez, non pas d'une armee, non pas d'un camp barbare contre lequel il fauldroit despendre [ = dépenser] son sang et sa vie devant; mais d'un seul, non pas d'un Hercules, ne d'un Samson; mais d'un seul hommeau [= petit homme] et le plus souvent du plus lasche et femenin de la nation ; non pas accoustumé a la pouldre [ = poussière] des batailles, mais encores a grand' peine au sable des tournois; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette! Appellerons nous cela lascheté Dirons-nous que ceulx là qui servent, soyent couards et recreus [ = excédés de fatique. Participe passé du vieux verbe se recroire (se recredere), se rendre, s'abandonner à l'ennemi]? Si deux, si trois, si quatre ne se deffendent d'un, cela est estrange, mais toutesfois possible; bien pourra l'on dire lors, a bon droict, que c'est faulte de coeur : mais si cent, si mille endurent d'un seul, ne dira l'on pas qu'ils ne veulent poinct, non qu'ils n'osent pas se prendre a luy, et que c'est, non couardise, mais plustost mespris et desdaing. Si l'on veoid, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent païs, mille villes, un million d'hommes, n'assaillir pas un seul, duquel le mieulx traicté de touts en receoit ce mal d'estre serf et esclave, comment pourrions nous nommer cela? est-ce lascheté ?....

Pauvres gents et miserables, peuples insensez, nations opiniastres en vostre mal, et aveugles en vostre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et paternels! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n'est a vous; et sembleroit que meshuy [ = désormais, à partir de ce jour (magis hodie)] ce vous seroit grand heur de tenir a moitié [= garder la moitié en cédant l'autre] vos biens, vos familles et vos vies; et tout ce degast, ce malheur, cette ruyne, vous vient, non pas des ennemys, mais bien certes de l'ennemy et de celuy que vous faictes si grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement a la guerre, pour la grandeur du quel vous ne refusez poinct de presenter a la mort vos personnes. Celuy qui vous maistrise tant, n'a que deux yeulx, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a aultre chose que ce qu'a le moindre homme du grand nombre infiny de vos villes; si non qu'il a plus que vous touts, c'est l'advantage que vous luy faictes pour vous destruire. D'ou a il prins tant d'yeulx d'ou vous espie il, si vous ne les luy donnez? Comment a il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous? Les pieds dont il foule vos citez, d'ou les a il, s'ils ne sont des vostres? Comment a il aulcun pouvoir sur vous, que par vous aultres mesmes? Comment vous oseroit il courir sus, s'il n'avoit intelligence avecques vous? Que vous pourroit il faire, si vous n'estiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous mesmes? Vous semez vos fruicts, a fin qu'il en face le degast; vous meublez et vous remplissez vos maisons, pour fournir a ses voleries; vous nourrissez vos enfants, a fin qu'il les mene, pour le mieulx qu'il face, en ses guerres, qu'il les mene a la boucherie, qu'il les face les ministres de ses convoitises, les executeurs de ses vengeances; vous rompez a la peine vos personnes, a fin qu'il se puisse mignarder en ses delices, et se veautrer dans les plaisirs; vous vous affoiblissez, a fin de le faire plus fort et roide a vous tenir plus courte la bride; et de tant d'indignitez, que les bestes mesmes ou ne sentiroient poinct, ou n'endureroient poinct, vous pouvez vous en delivrer, si vous essayez, non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez resolus de ne servir plus, et vous voyla libres. Je ne veulx pas que vous le poulsiez, ny le bransliez [= l'ébranliez] ; mais seulement ne le soubstenez [ = soutenez] plus; et vous le verrez, comme un grand colosse a qui on a derobbé la base, de son poids mesme fondre en bas, et se rompre. »
 

(La Boétie, extrait du  Discours sur la Servitude volontaire).

En dépit des affirmations de Montaigne et malgré le récit de d'Aubigné, qui raconte que « le jeune escholier » l'écrivit pour se venger d'un déni de justice contre un hallebardier qui lui avait laissé à « la risée des grands » tomber son arme sur le pied un jour qu'il était au Louvre, nous croyons que le Contr'un n'est pas une simple boutade ou une réminiscence de l'Antiquité, mais une admirable page d'éloquence politique, le cri d'une conscience indignée. Montmorency, « ce grand rabroueur de personnes », comme dit d'Aubigné, ravageait alors la Guyenne révoltée et écrasée d'impôts : ce furent ses exact tions et ses cruautés qui dictèrent à la Boétie son Con-tr'un.

Le discours se résume aisément dans ces deux thèses fondamentales : 

1° tous les hommes sont nés libres ou égaux et nul n'a le droit de confisquer à son profit leur liberté, qui est d'institution naturelle et divine;

2° si les hommes sont esclaves, c'est par ignorance de leur force et de leurs droits; c'est qu'ils veulent l'être et pour recouvrer leur liberté, ils n'ont qu'à vouloir, car ils ont pour eux le nombre et la force.

Ces propositions de droit naturel n'offrent rien de bien nouveau, mais elles sont relevées par l'accent irrité, l'éloquence passionnée, les souvenirs vivants de l'Antiquité républicaine. La Boétie secoue rudement la torpeur et l'inertie de ses contemporains habitués à servir : «Ceux qui, en naissant, se sont trouvés le joug au col, ne s'aperçoivent point du mal», et perdent avec le souvenir le désir de la liberté. Pourtant tout homme est libre par nature et par la volonté de Dieu. L'homme n'est « subjet qu'à la raison, et serf de personne ».
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La liberté

« Les hardis, pour acquerir le bien qu'ils demandent, ne craignent point le dangier; les advisez ne refusent point la peine les lasches et engourdis ne savent ny endurer le mal ny recouvrer le bien; ils s'arrestent en cela de le souhaiter [ = ils se bornent à une chose, à le souhaiter]; et la vertu d'y pretendre [ = la force, le pouvoir d'y prétendre] leur est ostée par leur lascheté; le desir de l'avoir leur demeure par la nature. Ce desir, cette volonté est commune aux sages et aux indiscrets [ = imprudents], aux courageux et aux couards pour souhaiter toutes choses qui, estant acquises, les rendroient heureux et contents. Une seule en est à dire [ = il n'en est qu'une où il y ait à dire, à réclamer, qui fasse défaut], en laquelle je ne sçais comme nature default [ = comment la nature fait défaut, manque] aux hommes pour la desirer, c'est la liberté, qui est toutes fois un bien si grand et plaisant, que, elle perdue, touts les maulx viennent à la file, et les biens mesmes qui demeurent aprez elle perdent entierement leur goust et saveur, corrompus par la servitude. La seule liberté, les hommes ne la desirent point; non pas pour aultre raison, ce me semble, sinon pour ce que, s'ils la desiroient, ils l'auroient; comme s'ils refusoient faire ce bel acquest [ = acquisition; le mot acquest s'est conservé dans la langue du droit] seulement parce qu'il est trop aysé.

Pauvres gents et miserables, peuples insensez, nations opiniastres en vostre mal, et aveugles en vostre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos champs, voler vos maisons, et les dépouiller des meubles anciens et paternels! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n'est à vous; et sembleroit que meshuy [  = aujourd'hui] ce vous seroit grand heur [ = bonheur] de tenir [ = posséder] à moitié vos biens, vos familles et vos vies : et tout ce degast, ce malheur, cette ruyne, vous vient, non pas des ennemis, mais bien certes de l'ennemy [ = non des ennemis du dehors, des envahisseurs, mais de l'ennemi intérieur, du tyran], et de celuy que vous faictes si grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez point de presenter à la mort vos personnes. Celuy qui vous maistrise tant, n'a que deux yeulx, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a aultre chose que ce qu'a le moindre homme du grand nombre infiny de vos villes; sinon qu'il a plus [ = ce qu'il a de plus] que vous touts, c'est l'avantage que vous luy faictes pour vous destruire. D'où a il prins [le texte doit être corrompu, et il faut lire sans doute : tant d'yeulx, d'où il vous expie] tant d'yeulx; d'où vous espie il [ = d''où il vous épie], si vous ne les lui donnez? Comment a il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous? Les pieds dont il foule vos citez, d'où les a il, s'ils ne sont des vostres? Comment a il aulcun [ = quelque] pouvoir sur vous, que par vous aultres mesmes? Comment vous oseroit il courir sus, s'il n'avoit intelligence avecques vous [ = parce que vous vous y prêtez]? Que vous pourroit il faire, si vous n'estiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous mesmes? Vous semez vos fruicts, afin qu'il en fasse le degast [= pour qu'il les ravage]; vous meublez et remplissez vos maisons, pour fournir à ses voleries [...]. Vous vous affoiblissez afin de le faire plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride : et de tant d'indignitez, que les bestes mesms ou ne sentiroient point ou n'endureroient point, vous pouvez vous en delivrer, si vous essayez, non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez resolus de ne servir plus; et vous voyla libres. Je ne veulx pas que vous le poulsiez [ = poussiez], ny le bransliez [ = ni que vous le mettiez en branle (pour le faire tomber)]; mais seulement ne le soubstenez plus : et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a derobbé [cette expression s'est conservée avec la même signification, dans la locution: ses genoux se dérobent sous lui.] la base, de son poids mesme fondre [ = se précipiter] en bas, et se rompre. »

(E. de la Boétie, extrait du  Discours sur la Servitude volontaire).

Tous sont égaux, « tous faicts de mesme figure, et, comme il me semble, à mesme moule afin de s'entrecognoistre tous comme compaignons eu plutôt frères». On voit que le Contr'un contient déjà la devise républicaine liberté, égalité, fraternité. La Boétie est bref malheureusement sur les moyens qu'a le peuple de s'affranchir, et répète un peu naïvement qu'il n'y a qu'à vouloir et à se compter : 

«Soyez résolus de ne servir plus, et vous voylà libres. Je ne veux pas que vous poulsiez (le tyran) ny le bransliez; mais seulement ne le soubtenez plus, et vous le verrez, comme un colosse à qui l'on a desrobbé la base de son poids mesme, fondre en bas et se rompre.»
Villemain a dit de cet admirable discours : « On croirait lire un manuscrit antique trouvé dans les ruines de Rome sous la statue brisée du plus jeune des Gracques.» On y sent partout la haine de l'oppresseur, la pitié des opprimés, la colère contre leur passive résignation, et peut-être le secret désir de vivre à «Venise plutôt qu'à Sarlat », en république plutôt qu'en monarchie. (Alexis Bertrand).
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Montaigne évoquant La Boétie dans une lettre

« Quoyque des fines gents [= des esprits délicats] se moquent du soing que nousavons de ce qui se passera icy aprez nous, comme nostre ame, Iogee ailleurs, n'ayant plus à se ressentir des choses de ça bas [ = ici-bas], j'estime toutes fois que ce soit une grande consolation à la foiblesse et briefveté de cette vie, de croire qu'elle se puisse fermir [ = fixer (par opposition à l'instabilité de la vie humaine)] et alonger par la reputation et par la renommee; et embrasse tresvolontiers une si plaisante et favorable opinion engendree originellement en nous, sans m'enquerir curieusement ny comment, ny pourquoi. De maniere que, ayant aymé, plus que toute aultre chose, feu monsieur de La Boëtie, le plus grand homme, à mon advis, de nostre siecle, je penserois lourdement faillir à mon debvoir, si, à mon escient [ = à ma connaissance], je laissois esvanouir . et perdre un si riche nom que le sien, et une memoire si digne de recommandation [ = par les parties qui le rendaient digne d'admiration]; et si je ne m'essayois, par ces parties là, de le ressusciter et le remettre en vie. Je crois qu'il le sent aulcunement [ = en quelque façon], et que ces miens offices le touchent et rejouïssent de vray, il se loge [ = il est logé, il habite en moi] encores chez moy si entier et si vif [ = vivant], que je ne le puis croire ny si lourdement enterré [ = enterré si profondément, sous un amas de terre si lourd], ny si entierement esloingné de nostre commerce. Or, monsieur, parceque chasque nouvelle cognoissance que je donne de luy et de son nom, c'est autant de multiplication de ce sien second vivre [ = cela le fait revivre encore davantage], et d'advantage que son nom s'ennoblit et s'honnore du lieu qui le receoit [ = suivant la valeur de ceux chez qui se conserve son nom, sa mémoire], c'est à moy à faire, non seulement de l'espandre le plus qu'il me sera possible, mais encores de le donner en garde a personnes d'honneur et de vertu; parmy lesquelles vous tenez tel reng, que, pour vous donner occasion de recueillir ce nouvel hoste, et de luy faire bonne chère [ = bon visage, bon accueil. C'est le sens primitif du mot chère (de cara, tête, figure], j'ay esté d'advis de vous présenter ce petit ouvrage. »

(Montaigne, Lettre adressée à M. de Mesme, seigneur de Roissy et de Malassise en lui dédiant la traduction des Règles du mariage de Plutarque, par E. de La Boétie).
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Dictionnaire biographique
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