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Dieu
peut être considéré à deux points de vue, celui
de la philosophie et celui de la religion ,
ou plus exactement des religions monothéistes : la foi
religieuse suppose qu'il se révèle lui-même à
l'humain, par un effet de sa bonté; et, sans cette révélation
surnaturelle, l'humain ne pourrait avoir de Dieu
la connaissance requise pour son salut.
Selon les philosophes, au contraire, l'humain, ne s'aidant que de sa propre
raison, fait effort pour dégager l'idée
de Dieu, ou du moins d'en élaborer le concept.
Sous la variété
des formes qu'une même pensée peut
emprunter à la diversité des points de vue et aux habitudes
du langage, le concept philosophique de Dieu,
souvent obscurci par son affinité avec l'idée religieuse,
souvent confus, s'offre lui-même de plusieurs façons
: il sera défini soit à la manière des anciens Grecs
comme l'explication ou la cause ultime du monde (supposée unique),
soit de manière encore plus ambitieuse comme le concept d'un Être
réunissant en lui toutes les perfections que notre raison
peut concevoir. Dieu est l'Être parfait
ou infini. Cette définition
comprend et résume tout (y compris la première définition).
Et peut-être trop. Car elle étend le concept depuis, d'un
côté, l'intelligence, cause de l'arrangement
et de l'ordre universels, qu'Anaxagore,
entre les philosophes, semble avoir le premier dégagée, jusqu'à,
de l'autre côté, la sagesse infinie, jusqu'à la bonté
souveraine, la toute-puissance créatrice et la béatitude
parfaite, réunies à la plénitude de l'être...
Que peut faire le philosophe de tout cela? Quelle définition choisira-t-il?
et, d'ailleurs, peut-il raisonnablement s'emparer d'un concept aussi dépourvu
de poignée qui permettrait de le saisir avec sûreté?
Peut-il savoir, de science certaine, que Dieu
existe
et quel il est? Ou ne doit-il pas, au mieux, se contenter d'une simple
croyance,
mais naturelle encore, et dont la seule source
serait en lui-même? Nous n'avons pas de réponse, mais d'autres
en ont eu pour nous. Les voici.
L'argumentaire
traditionnel et sa critique.
La rencontre de
la foi religieuse des Chrétiens médiévaux et des notions
de la philosophie qu'ils ont progressivement hérité des anciens
Grecs, les ont conduit, sous l'impulsion initiale de saint
Anselme, à élaborer un argumentaire destiné
à asseoir la foi sur des raisons philosophique. C'est que, diront-ils,
Dieu étant présent à toutes choses, nous trouvons
en nous et hors de nous l'occasion d'en concevoir l'idée. Le spectacle
de la nature nous la suggère, aussi bien que l'observation intérieure.
Toutefois, ce n'est pas de la simple expérience qu'elle peut naître
: les deux formes de démonstration que l'on tire de la connaissance
de soi-même et de l'étude de la nature supposent, comme élément
fondamental, une conception de la raison. Un point de départ qui
est aussi l'occasion d'une instrumentalisation de la philosophie. Reléguée
au rôle de servante de la théologie, il lui sera assigné
(entre autres tâches) de dégager des conceptions de la raison,
supposées communes à tous les humains, mais aussi considérées
comme confuses chez la plupart d'entre eux, afin que l'analyse les développe,
les précise et les éclaircisse. En somme, il s'agira pour
la philosophie de produire ce que l'appellera des preuves de l'existence
de Dieu.
De ces preuves, il
y en a eu de toutes sortes, que l'on a cherché à classer
de diverses manières. par exemple, on distingue souvent (et assez
arbitrairement) les preuves ou arguments a priori, comme celui
qui veut que Dieu est la cause de son idée ou qu'il est la cause
de soi (preuve dite ontologique), et les preuves ou arguments a posteriori,
qui reposent sur le constat de l'existence du monde, et parmi lesquels
on range l'argument téléologique (Dieu est la cause de l'organisation
finaliste du monde) et l'argument cosmologique (Dieu est la cause de moi
et du monde). D'autres preuves reposent sur la tradition (tous les peuples
ont eu l'idée de la divinité...), etc. On se contentera ici
de mentionner celles qui ont le plus d'intérêt philosophique
:
Preuve
morale - Au dire de Socrate, initiateur de
cet argument, les humains ne purent se résigner à mourir
entièrement. Ils pensèrent que leurs ancêtres survivaient,
et qu'une récompense dans un autre monde était réservée
à ceux qui l'avaient méritée. Quelques-uns au moins,
les meilleurs, devenaient ainsi, aux yeux de leurs descendants, des bienheureux.
Une idée de réparation et de justice se joignit au culte
des morts, et la conscience humaine se représenta les dieux comme
les dépositaires et les gardiens de lois non écrites, disait
le philosophe, supérieures aux législations plus ou moins
imparfaites des cités.
Preuve physique
(ou téléologique) - En même temps un autre ordre,
non plus moral, mais physique, frappait les esprits. Le monde, en grec,
s'appelait d'un nom qui signifie ordre, kosmos; comment n'y pas
voir l'oeuvre d'une intelligence, noûs? Anaxagore,
à qui on peut faire remonter ce raisonnement, le dit expressément,
et tous les philosophes ensuite, à l'exception des épicuriens,
insistèrent à l'envi sur les marques d'un dessein intelligent
qui se manifeste dans les choses. La nature doit avoir ses fins comme l'humanité
a les siennes, et cette double idée d'une finalité
en nous comme hors de nous conduisit la pensée à la notion
d'un Dieu, toute sagesse et toute justice, qui en serait l'auteur.
Preuve cosmologique
- Par un effort d'abstraction, que l'on doit surtout Platon
et Aristote, on considéra ensuite tout
le réel dans sa généralité pure et simple;
il apparaît comme chose mobile et changeante, chose périssable,
qui n'a pas en soi la raison de son existence, ni dans un autre réel
qui lui ressemble; il ne s'explique que par lia principe suprême,
objet de la métaphysique, dira-t-on après Aristote. On l'appela
premier moteur, ou cause première, ou l'être nécessaire
que réclame tout être contingent, ou l'absolu que suppose
toujours le relatif.
Preuve ontologique
- La réalité concrète était toujours le point
de départ et le point d'appui. Mais un effort de plus, et l'on crut
pouvoir se passer d'elle l'idée toute seule d'un être infini
ou parfait n'enveloppe-t-elle pas l'existence de cet être? Il possède,
en effet, toutes les perfections, et l'existence en est certainement une;
donc l'être parfait ne peut pas ne pas exister. Cette argumentation,
que reprirent Descartes et Leibniz,
est de saint Anselme.
La faiblesse de ces
preuves, qui n'en sont donc pas à proprement parler, a été
mise en lumière par Kant. Si l'on excepte
la preuve morale, qui échappa à la critique du philosophe,
le défaut commun des autres est l'emploi illégitime qu'elles
font des principes de notre connaissance.
Le principe d'identité d'abord est simplement
analytique : il ne peut servir qu'à tirer d'un objet
ce qui s'y trouve contenu déjà, mais non pas à y rien
ajouter de nouveau. Comment donc réussira-t-on, dans la preuve ontologique,
à tirer d'une idée une existence?
Une question, avrai dire qui n'est pas nouvelle, puisqu'elle avait déjà
été posée par le moine Gaunilon, contemporain
d'Anselme, à propos du même sujet. Mais qui trouve désormais
une réponse plus décisive. Ou bien
l'existence de Dieu se déduit, explique Kant, de la seule idée
de Dieu ; mais c'est qu'on l'a introduite déjà et supposée
dans cette idée; en ce cas, la déduction vaut tout juste
autant qu'une telle supposition qui reste à justifier. Ou bien l'on
s'en tient à l'idée seule de l'être parfait,
et, en la décomposant, on y trouve l'idée de toutes les perfections,
entre autres l'idée de l'existence, mais non pas l'existence même
indépendamment de l'idée qu'on en a.
De même, dans
la preuve cosmologique, on se sert indûment du principe de causalité.
Celui-ci exige que tout phénomène
soit déterminé par un autre phénomène. Or s'il
nous permet ou plutôt nous ordonne de remonter d'anneau en anneau
la chaîne des phénomènes, il ne nous autorise pas à
abandonner tout à
coup cette chaîne
pour nous jeter en plein supra-sensible. Le même lien qui rattache
chaque fait à un autre fait peut-il servir à rattacher la
série totale (qu'il ne peut même nous faire connaître
entièrement) à un être qui n'est plus du tout un fait,
mais qui plane infiniment au-dessus? On se contente d'abord de la causalité
scientifique,
puis subitement on lui donne une extension métaphysique,
et l'on pense aboutir par elle à un être qui, de toute façon,
la contredit, qu'il soit comme on l'affirme sans cause,
ou bien qu'il soit à lui-même sa propre cause.
Quant à la
preuve de Dieu par la finalité dans le monde physique, les reproches
que lui adressa Kant, elle les avait, ce semble, acceptés d'avance.
L'intelligence ordonnatrice, qu'elle nous
amène à reconnaître, n'a pas nécessairement
créé le monde, dit-il; et les philosophes anciens admettaient,
en effet, comme principe du monde une matière
éternelle au-dessous de l'intelligence qui devait l'ordonner. De
plus, le désordre n'a-t-il pas sa place dans le monde à côté
de l'ordre, le mal à côté du
bien? Le Dieu, qui en est l'auteur, n'est donc point parfait? En effet,
il n'est qu'un des deux principes, et là où les principes
sont deux, ni l'un ni l'autre ne possède toute perfection. Enfin
Kant va jusqu'à dire qu'un accord entre plusieurs dieux
expliquerait l'ordre en ce monde aussi bien qu'une divinité unique;
et l'on songe au polythéisme plus ou moins atténué
qui s'exprima longtemps au cours de l'Antiquité. Mais ce qui infirme
encore davantage la preuve de Dieu par la finalité, c'est que la
finalité n'est pas un principe scientifique. La science renonce
à lui demander une certitude égale
à celle que lui fournit le principe de causalité, ou celui
d'identité. Elle étudie le monde, abstraction faite des causes
finales, et les philosophes eux-mêmes dans les temps modernes,
pour sauver la finalité, l'ont reportée à l'originedu
monde, dans un acte unique et surnaturel de Dieu qui le crée, puis
laisse les choses suivre leur cours mécaniquement et s'interdit
d'en retoucher les lois. Donc par la finalité,
encore bien moins que par les principes de causalité et d'identité,
on ne peut savoir, de science certaine c.-à-d. démontrer
ou prouver, à la façon des mathématiciens ou des physiciens,
que Dieu existe.
De
l'idée de Dieu au sentiment divin.
Ces critiques établissent
seulement que la science a des principes qui ne valent que pour elle et
dans son domaine propre, et qu'on ne peut pas s'en servir au delà.
Mais le mauvais usage de ces principes n'entame en rien l'objet auquel
on les appliquait : celui-ci subsiste dans son intégrité,
qu'on l'appelle idée de Dieu ou sentiment du divin, et il mérite
à son tour d'être examiné en lui-même. A défaut
de l'existence de Dieu hors de nous, sommes-nous assurés au moins
de son idée en nous-mêmes? Avons-nous de Dieu une idée
bien définie? Nous transportons en lui et nous lui attribuons ce
qui dans l'humain paraît avoir un caractère de perfection;
nous écartons tout le reste. Dieu devient comme une image agrandie
et embellie de l'humanité, une image idéalisée; mais
pas un trait de cette image qui ne soit pris à la nature humaine,
et les philosophes ont vainement fait effort pour échapper à
un anthropomorphisme inévitable.
Les épicuriens,
dans l'Antiquité, pensaient que la forme humaine, étant la
plus parfaite, devait appartenir aux dieux qui possèdent toute perfection,
et leur philosophie s'accordait en cela avec le culte et avec l'art de
tout le paganisme. Les stoïciens eux-mêmes,
sans dire que leur Dieu avait un corps, ou du moins un corps humain, le
faisaient cependant matériel, quoique d'une matière le plus
possible épurée et spiritualisée, et tout imprégnée
d'esprit. Les péripatéticiens
croyaient s'élever réellement au-dessus de l'humain, en définissant
Dieu par l'intelligence, comme si l'intelligence
n'était pas chose humaine encore, et qui supposait d'ailleurs dualité,
opposition d'un sujet et d'un objet. Enfin, par un effort suprême,
les
néo-platoniciens en vinrent
à concevoir Dieu comme supérieur et à l'intelligence
et à l'intelligible, et comme un sûr garant de la conformité
de l'un et de l'autre, grâce à la fusion et à l'union
des deux au sein de son unité-absolue.
L'humain cette fois semblait dépassé, et on se flattait d'avoir
atteint Dieu.
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La philosophie moderne
oscille beaucoup plus que l'ancienne entre le même besoin de déterminer
Dieu, et un sentiment autrement profond de l'infinité
de sa nature, laquelle se refuse à toute limitation ou détermination.
Au XVIIIe siècle, par exemple, des
philosophes comme Malebranche se plaignaient
qu'on enfermât toute la réalité
possible dans les deux grandes divisions de la matière et de l'esprit,
de l'étendue et de la pensée,
et ne se résignaient, faute de mieux, à appeler Dieu un esprit
qu'avec cette réserve expresse que lest un esprit infiniment plus
au-dessus de notre esprit humain que celui-ci loimême n'est au-dessus
de la matière. Autant dire qu'il nous est inaccessible. Spinoza
plus encore eut à la fois le respect de la pure essence
de Dieu et la crainte de la ternir par quoi que ce soit d'humain; il ne
voulut voir en Dieu qu'un être infini par la somme de ses attributs,
infini par chacun d'eux. Autant dire, que chacun d'eux est incompréhensible
à notre esprit, par cette infinité même, et à
plus forte raison leur somme infinie, Descartes
ne l'avait-il pas reconnu, lorsqu'il déclarait que par notre entendement
nous ne pouvons comprendre Dieu, ce qui équivaudrait à le
limiter, pas plus qu'avec nos bras nous ne pouvons embrasser le tronc d'un
gros arbre
ou bien une montagne ;
mais nous pouvons au moins toucher celle-ci du doigt, et il croyait de
même notre esprit capable de toucher Dieu. C'est ainsi qu'on s'embarrasse
dans d'inextritables difficultés. Car ou bien, à force de
dépouiller Dieu de tout attribut qui rappellerait l'humain, on se
trouve finalement en face d'un être irreprésentoble pour l'esprit
humain, ou bien en qu'on lui laisse est toujours emprunté à
notre nature humaine, et, de peur de lui communiquer quelque chose de nous,
peut-être lui avons-nous refusé ce que nous avons de meilleur,
pour lui attribuer le moindre et le pire? N'est-ce pas ce qui arrive, lorsqu'on
imagine l'infini se développant selon des lois-mathématiques,
c.-à-d. aveugles et brutales, comme si la géométrie,
après tout, n'était pas seulement un des produits de notre
activité humaine, et qui laisse place au-dessus d'elle à
des choses d'un autre ordre? Ainsi donc, au moment où l'on pense
avoir évité l'anthropomorphisme, il reparaît, et sous
une forme qui ne semble pas être la plus haute ni la meilleure.
Toute conception
de la divinité vient donc de l'humain, et se trouve, par cela seul,
entachée d'un vice d'origine. Et que dire, en outre, des difficultés,
tantôt logiques et tantôt morales,
de concilier en elle des attributs comme la justice et la miséricorde,
la puissance et la bonté, l'entendement et la liberté, peut-être
même la perfection et l'existence?
Dieu et l'humain semblent deux êtres incommensurables, et toute mesure,
empruntée à l'humain détruit ou tout au moins altère
la nature de Dieu en l'humanisant. L'infini
et Ie fini n'ont de ressemblance que dans les termes; tout ce qui ressemble
au fini est fini lui-même, et l'infini se trouve véritablement
avec lui hors de toute comparaison. Leibniz,
qui faisait l'humain si semblable à Dieu et réciproquement,
ajoutait néanmoins que Dieu est comme un océan, dont nous
n'avons que quelques gouttes. L'humain, a-t-on dit depuis, n'a ni barque,
ni boussole, pour en parcourir l'étendue et en sonder la profondeur.
Tout au plus peut il le contempler du rivage où ses pieds demeurent
invinciblement attachés, et encore se demande-t-il parfois avec
angoisse si ce qu'il a sous les yeux ne serait pas un sublime et vain mirage?
Oui, à moins
d'emprunter d'autres voies répondront certains philosophes d'autant
moins disposés à renoncer à l'idée de Dieu,
qu'ils estimeront l'humain incapable d'en détourner la vue, et le
monde seul ne lui suffit pas. Si le problème
de l'existence de Dieu est insoluble, faute
d'un principe-rationnel
pour le résoudre, si l'idée même de Dieu que l'esprit
humain se forge soutient difficilement l'épreuve de la critique,
et si, comme un ouvrier consciencieux, il rougit de son oeuvre; toujours
indigne en effet de ce qu'il voudrait exprimer, il ne peut cependant y
renoncer : pour lui le problème se pose toujours. Nos instruments
de connaissance perdent toute leur valeur
au-delà de ce monde; mais cet au-delà existe, quoique inconnu
pour nous et même inconnaissable; Et si le raisonnement
se refuse à en rien dire, nous n'en sommes que plus libres de nous
fier à ce qui n'est sans doute qu'une forme spéciale
de la raison, le sentiment.
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Principales
opinions philosophiques sur Dieu
L'Athéisme
tient peu de place dans l'histoire de la philosophie.
Au contraire, tandis que les croyances et les
religions populaires de l'Antiquité s'arrêtaient, sous la
forme du polythéisme, à la divinisation des causes
secondes de la nature la philosophie, dès son berceau, s'efforça
de s'élever à la conception
d'un être et d'une cause première.
Du sein même de l'école ionienne ,
encore tout engagée dans la recherche du principe
matériel de toutes choses, on vit sortir cette belle sentence d'Anaxagore
qui fait dire à Aristote que quand un
humain proclama qu'il y a dans la nature une intelligence,
cause de l'arrangement et de l'ordre universel,
cet humain parut seul jouir de sa raison au prix
des divagations de ses devanciers. Cependant il ne faut pas, avant Socrate
chercher dans la philosophie grecque un système
de théodicée régulière,
à moins qu'on ne veuille donner ce nom au panthéisme-éléatique
ou aux abstractions-pythagoriciennes
sur l'Unité primitive. A partir de Socrate,
les choses changent de face : non seulement il donne sa démonstration
de l'existence de Dieu, mais aussi de sa Providence.
Avec Platon et Aristote, la théodicée
prétend s'ériger en une science
véritable. II y a même dans Platon deux systèmes différents
sur Dieu : tantôt Platon considère Dieu comme l'idée,
comme l'essence suprême, qu'il appelle
indifféremment l'un, l'être ou le bien; c'est par ce côté
de sa doctrine qu'il se rattache à l'école
d'Élée
et qu'il prépare le panthéisme alexandrin
: tantôt, par une heureuse inconséquence, il voit en Dieu
la cause du mouvement, l'ordonnateur de la matière (la philosophie
grecque n'a jamais envisagé l'idée d'un Dieu créateur),
qu'il façonne sur le plan des Idées.
Suivant
Aristote,
Dieu est le premier moteur immobile, le souverain bien et la cause
finale vers laquelle aspirent et tendent tous les êtres, l'objet
suprême de l'intelligence (premier intelligible) et en même
temps la suprême intelligence. Comme d'ailleurs, dans ce système,
la matière, sans disparaître entièrement en tant que
principe indépendant et coéternel, se trouve réduite
au moindre rôle possible, .celui de puissance des contraires, Ia
théodicée d'Aristote, malgré les critiques qui lui
ont été adressées, est en définitive la plus
conséquente que l'Antiquité nous ait transmise. Elle a en
tout cas mieux résisté non seulement aux doctrines presque
complètement négatives des
Épicuriens,
qui concevaient les dieux comme des êtres doués de la forme
humaine, quoique affranchis des besoins humains et sans corps
solides, menant dans les intervalles des mondes infinis une vie paisible
et bienheureuse, mais aussi à celles des Stoïciens
et des Alexandrins.
Les
Stoïciens,
unissant dans une alliance bizarre le naturalisme
et le panthéisme, faisaient de Dieu
à la fois l'âme
et la substance du monde, en le confondant avec l'éther, duquel
tout naît, et dans lequel tout vient s'absorber. Le Dieu des Alexandrins
est, comme celui des Éléates
et de la Dialectique-platonicienne,
l'être-absolu, l'unité
sans mélange. Mais, après Platon et Aristote, la théodicée
alexandrine eût été par trop rétrograde, si
elle n'eût tenu compte de ces autres
attributs
divins, l'intelligence et la puissance. Concilier ces attributs, qui impliquent
nécessairement la multiplicité (dualité
du sujet et de l'objet
de la connaissance; dualité de la
cause
et de l'effet), avec l'unité absolue qui
est le fond de la nature divine; expliquer comment l'un se développe
dans le multiple, l'infini dans le fini, par l'émanation
( Système
de l'émanation), par les principes intermédiaires, etc.;
telle fut la tâche impossible que s'imposèrent les Alexandrins.
La
philosophie chrétienne ne connut longtemps d'autre Dieu que le Dieu
de la Bible .
Telle est, d'ailleurs l'explication de ce que, quand la philosophie
eut conquis assez d'indépendance pour se séparer de la théologie ,
ce fut vers cette idée de Dieu déjà formée
et profondément ancrée que la ramenèrent constamment
ses spéculations. La philosophie moderne
comptera ainsi un certain nombre de déistes,
quelques athées et un système
panthéiste
éclatant, mais peu populaire, le spinozisme.
On n'y trouve pas, cependant, sur la nature et les attributs de Dieu, ces
écarts d'imagination dont Montaigne
(Essais, II, 12) a reproduit, au profit du scepticisme,
le tableau piquant que Cicéron en avait
déjà tracé dans le traité De la nature des
dieux. II n'y a point de différences essentielles entre les
opinions de Descartes, de Malebranche,
de Leibniz, de Bossuet,
de Fénelon, de Clarke, etc. Sans doute,
même, Kant, ne se démarque-t-il
pas tant que cela de ses prédécesseurs. (B-E.). |
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C.
Adam
1900 |
Le
monde ne suffit pas...
Le monde physique
a pu d'abord inspirer à l'humain de la terreur, et quelques philosophes
ont pensé jadis que la croyance aux dieux
n'avait pas d'autre cause. Cependant tout n'est
pas terrible pour l'humain dans la nature, et
si toujours, en effet, il a à redouter d'elle la douleur et la mort,
c'est elle aussi qui assure son existence, c'est à elle qu'il est
redevable de toutes les joies de la vie. Comment ne ressentirait-il donc
pas à l'égard des dieux, pour leurs bienfaits, de la reconnaissance
et de l'ardeur? La nature lui apparaît comme une bonne mère
encore plus que comme une marâtre. Mais peut-être aussi n'est-elle
ni l'une ni l'autre, et l'humain a-t-il tort de se considérer comme
le centre et l'unique but de toutes choses, et de les rapporter à
son bien-être physique et à son plaisir; le sentiment égoïste
qu'il éprouve, en se plaçant à ce point de vue, est
trop mêlé, et contrarie au moins autant qu'il ne favorise
son aspiration au divin.
La nature d'ailleurs,
par le spectacle de l'ordre immuable qu'elle offre
aux esprits, produit bientôt en eux l'étonnement, source de
la sagesse, disait Platon,
c. -à-d. de la philosophie et de la
science.
Car, sous le coup de l'étonnement, la curiosité de l'humain
s'éveille, et il se met en quête des lois
qui fondent cet ordre de l'univers. A mesure qu'il en prend connaissance,
il se lie davantage à la régularité parfaite avec
laquelle tout s'accomplit, il compte désormais sur elle et ne s'en
étonne plus. Or l'harmonie qui se trouve exister entre sa pensée
et les choses ne témoigne-t-elle pas du commun auteur qui aurait
fait le monde pour être connu de l'esprit humain, et ce dernier pour
connaître le monde? A moins de prétendre que c'est lui-même
encore, que c'est sa propre raison que l'humain
retrouve et recourait ainsi dans un ordre de phénomènes
qui ont leur fondement en lui bien plus que dans les choses? Mais on soutient,
par contre, que l'esprit humain a été formé peu à
peu sous la seule action des choses, et amené par elles au point
qui convenait pour les refléter fidèlement. Le monde n'aurait
pas été créé pour répondre aux besoins
de l'intelligence humaine; mais cette intelligence,
produite par lui, se serait, comme les autres productions, tant bien que
mal adaptée au milieu.
Par bonheur, l'humain
éprouve un troisième ordre de sentiments à l'aspect
de la nature, il l'admire comme belle et comme sublime. Et rien ne met
mieux son âme entière en harmonie et
en sympathie avec
elle que cette admiration. Par une sorte de magie ,
il lui donne une âme ;
il fait d'elle une personne dont il sent battre le coeur contre le sien,
et il s'abîme avec ivresse dans l'infini
des choses, ou plutôt il l'absorbe en lui et son âme s'élargit
assez pour le recevoir. L'art et le culte se sont dès l'origine
unis, comme si l'émotion-esthétique
ne faisait qu'une avec l'émotion religieuse. Les anciens divinisaient
la nature pour sa beauté, et les modernes, contemplant la mer sans
limites ou dans l'immensité des cieux les étoiles sans nombre,
sa prosternent devant l'infinité de Dieu.
Mais la loi morale,
a dit Kant, ne réclame pas moins notre admiration
que le ciel étoilé. Et, bien avant lui, Aristote
proclamait qu'une chose au monde est encore plus belle que l'étoile
du matin
: c'est la justice. L'humain, en effet, qui se consulte lui-même,
croit entendre au fond de sa conscience un oracle plus sûr en faveur
de Dieu que les réponses toujours ambiguës que lui fait l'univers,
quand encore l'univers ne reste pas muet. Dans l'humanité l'ordre
n'est pas réalisé comme dans la nature, et l'on ne trouve
que trop le désordre et le mal. A cette vue, si parfois la conscience
humaine sa sent prise par le doute et par le désespoir qui l'éloigne
de Dieu, d'ordinaire elle se rejette-vers lui dans l'espérance de
sa justice. Elle veut s'expliquer à elle-même le mal, en justifiant
celui qui en est l'auteur. Serait-ce l'effet mystérieux d'un destin
aveugle et barbare, auquel il faille céder en silence? Ou n'est-ce
pas plutôt une punition et aussi une expiation que la justice divine
envoie à des coupables? Au moins de la sorte l'humain n'a rien à
reprocher aux dieux; il s'en prend à lui seul, il s'accuse lui-même,
et se juge et se condamne, plutôt que de leur attribuer une méchanceté
gratuite. Que si l'expérience ne confirme
pas cette théorie généreuse,
si l'on recherche en vain dans la vie d'un misérable la faute qu'il
a dù commettre, et que, ne la trouvant pas, on remonte jusqu'à
ses ancêtres, toujours en vain, la conscience n'abandonne pas pour
cela son explication; elle suppose plutôt,
au delà de toute vie dont on a conservé la mémoire,
un premier criminel, auteur de toute l'espèce humaine et pour qui
ses descendants continuent d'être châtiés. Mais quoi!
admettra-t-elle donc des souffrances infligées à perpétuité
aux enfants pour le crime de leur père? La conscience invente alors
autre chose : souffrir est une épreuve momentanée en vue
d'un bien, au lieu d'être l'expiation d'un mal. Il s'agit, non plus
de payer la dette du passé, mais de gagner une récompense
dans l'avenir; et le regard se détache volontiers du prétendu
crime antérieur, qui pèserait toujours sur l'humanité,
pour s'élancer au-devant du bonheur futur qu'elle peut obtenir par
ses mérites. Cette seconde théorie, religieuse encore plus
que la première, conduit l'humain jusqu'à Dieu, comme au
juste rémunérateur dont il a besoin; toutes deux vont chercher
hors de l'expérience la cause finale ou la raison dernière
de ce qui révolte l'humain dans l'expérience.
L'esprit humain fait
plus de difficulté maintenant à en appeler à Dieu
tout d'abord; il ne se décide à l'invoquer enfin qu'après
avoir usé de tout le reste. Le mal dont se plaignent les humain
n'a-t-il pas en partie sa cause ici-bas, en euxmêmes et dans la société
dont ils sont membres? Celle-ci est sans doute établie pour un bien
général qu'elle réalise en effet; par elle la vie
humaine se trouve à peu près sûre du lendemain et peut
se développer et s'épanouir chez un certain nombre. Mais
ce bien n'est-il pas acheté chèrement? Tous profitent-ils,
chacun selon ses mérites, de tous les avantages sociaux? Ou n'y
a-t-il pas un partage terriblement inégal, une exploitation inique
du plus grand nombre au profit de quelques-uns? Longtemps on ne vit à
ce mal d'autre remède que la pitié pour la foule des misérables,
ou la charité de tous les humains entre eux. Mais de nos jours,
lassé d'attendre les effets de cette charité et de cette
pitié que la conscience seule impose
à quelques-uns comme un devoir, on s'est demandé si tous
les autres ne pouvaient rien revendiquer au nom de la justice comme un
droit. Au lieu donc de déclamer contre l'iniquité de la nature
et de Dieu, à laquelle, si elle existe, l'humain ne peut rien, on
s'en prend plutôt à l'injustice des sociétés
humaines, qu'on peut au moins corriger. Mais ceux qui songent à
de telles réformes d'un coeur pur et pour
obéir à un sentiment d'humanité qui tout à
la fois les pousse et les guide, ceux qui s'efforcent de le faire passer
dans leurs actes et autour d'eux dans les faits eux-mêmes, ceux-là,
qu'ils le veuillent et le sachent ou non, ont véritablement foi
en Dieu, à leur manière, puisqu'ils travaillent dans la mesure
de leurs forces à anticiper sur la terre la réalisation de
son règne, qui est celui de la justice.
Que cet idéal
soit réalisé et personnifié par eux dans un Etre parfait
qu'ils adorent, ou qu'ils se contentent de le croire peu à peu réalisable
et de le sentir vivant et agissant dans leur âme, c'est là,
en effet, dans l'âme humaine, qu'il a incontestablement son siège,
c'est de là qu'il répand son influence sur l'humanité.
Jamais peut-être on n'a tant cru que de nos jours à l'empire
des idées, et le scepticisme lui-même,
semble-t-il, n'a pas peu contribué à mener à un tel
idéalisme.
Lorsqu'il détruit, ou seulement met en doute, la réalité
supérieure des objets auxquels certaines idées se rapportent,
il ne peut faire que ces idées au moins n'aient existé, qu'elles
n'existent même encore dans l'esprit, et avec elles leur action puissante
et bienfaisante sur le monde; or, pour le scepticisme, cette action, d'où
la tireraient-elles, que d'elles seules, si leur objet n'existe pas? L'idéal
a donc sa place tout au sommet de l'âme humaine, où nous sommes
certains de son existence, comme Descartes
avait la certitude de la vérité
de ces trois propositions Je pense, je
suis, Dieu est. Dieu, pour Descartes, est l'idée du parfait,
autant dire de la perfection, ou, si ces deux mots disent trop encore,
le sentiment et aussi le besoin de perfectionnement pour l'humain, sentiment
et besoin qui ont plus de force qu'une idée, puisqu'ils entraînent
l'âme tout entière et en sont véritablement le premier
moteur. Nous ne nous arrêtons, en effet, dans cette marche ascendante
que par notre faute ou. nos défaillances, car nous avons toujours,
disait Malebranche, du mouvement pour aller
plus loin, et nous sommes produits, selon une parole de Pascal,
pour l'infinité.
Ces pensées
qu'exprimaient les philosophes du XVIIe
siècle, en songeant surtout à l'humain intérieur et
à son perfectionnement moral, ceux du XVIIIe
en firent l'application à la science de la nature et au gouvernement
des sociétés; et, ne pouvant réaliser sur-le-champ
tous leurs rêves, ils se consolaient par la théorie du progrès
indéfini de l'humanité. Bien que le XIXe
siècle se défiera de cette formule, il ne renoncera pas à
la chose, et, l'on pourrait toujours dire que tous ceux qui s'efforcent
d'améliorer, d'une façon ou d'une autre, le sort de leurs
semblables, et qui croient au succès de leurs efforts, s'élèvent
par là même au-dessus de la réalité
telle qu'elle est, jusqu'à une hauteur où doivent se rapprocher
et s'unir, dans la religion
du bien, leur commun idéal, toutes les bonnes volontés. (C.
Adam).
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En
bibliothèque - les dialogues
métaphysiques de Platon, le Phèdre, le Timée,
etc.; la Métaphysique d'Aristote; Cicéron, De la
nature des dieux; St Anselme, Ie Monologiumet le Proslogium;
St Thomas d'Aquin, Summa theologiae; Descartes, 4e partie du Discours
de la méthode, et Méditations; Malebranche, Recherche
de la vérité, I. III, 2e partie; Leibniz, Monadologie,
et Essais sur la bonté de Dieu, l'origine du mal, etc.; Bossuet,
De la Connaissance de Dieu et de soi-même, et Elévations
sur les mystères; Fénelon, De l'Existence de Dieu;
Clarke, De l'Existence et des attributs de Dieu; spinoza, Ethique,
1re partie, et Traité théologico-politique; Kant,
Critique
de la raison pure, 3e partie; E. Saisset,
Essai de Philosophie religieuse, Paris, 1860, in-8e.
E.
Caro, L'Idée de Dieu et ses nouveaux critiques; Paris,
1864. - P. -M. Béraud, L'Idée de Dieu; Paris, 1875.
- Guyau, l'irréligion de l'avenir;
Paris, 1887.
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