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Rabelais

François Rabelais est un écrivain  né à  Chinon en 1490 (de Thou) ou en 1495, mort à Paris le 9 avril 1553 (La Renaissance). On connaît peu ses origines; d'après une tradition très répandue, il fut le cinquième enfant d'un petit vigneron qui paraît avoir exercé la profession de cabaretier on bien celle d'apothicaire. La maison où il naquit, rue de la Lamproie, devint par la suite une hôtellerie, puis un jeu de paume. Suivant la coutume villageoise, Rabelais passa son enfance en pleine liberté, courant les rues avec les gamins du voisinage, bataillant avec eux, se vautrant dans les ruisseaux, maraudant ou s'amusant fort à contempler les trognes des buveurs de la « Cave paincte », un cabaret dont il garda toujours le souvenir et où, plus âgé, il but « maints verres de vin frais». Dans cette version de l'histoire, Thomas Rabelais, le père, n'était guère riche, et il crut bien agir en faisant de son dernier fils un moine. Une autre version fait de son père un avocat royal, propriétaire prospère, et le fait naître au domaine de la Devinière près de Chinon. Quoi qu'il en soit, François fit ses premières études à l'abbaye bénédictine de Seuillé. Puis il passa au couvent de la Baumette, près d'Angers.
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Rabelais.
François Rabelais (ca. 1490 - 1553).

Dans cette maison de Cordeliers, il rencontra les du Bellay et Geoffroy d'Estissac : c'étaient des esprits d'élite, qui surent apprécier, à sa valeur, l'extraordinaire intelligence du moinillon. D'Estissac, devenu évêque de Maillezais, l'attira chez les cordeliers de Fontenay-le-Comte où il resta quinze ans et où il prit tous les degrés du sacerdoce. Il fut ordonné prêtre en 1511. Les moines, ses compagnons, avaient fait - écrit Colletet - «-sans doute plustot encore profession d'ignorance que de religion ». Leur règle étroite, leur conversation oiseuse, leur grossièreté étaient insupportables à Rabelais. Un seul d'entre eux était lettré, c'est Pierre Amy, avec lequel il se lia vite : par son intermédiaire, il fut en correspondance avec Erasme. D'autre part, d'Estissac lui envoyait tous les livres qu'il pouvait se procurer et le mettait en relations avec Tiraqueau, fameux légiste, avec des prélats amoureux des lettres latines et grecques. De proche en proche, il connut Guillaime Budé et tous les célèbres humanistes.

Sa supériorité n'était pas pour plaire aux bons cordeliers qui patientèrent tant qu'il ne lut que du latin mais qui ne purent décidément supporter sa passion pour les ouvrages grecs, d'eux incompris et qui leur semblaient des grimoires hérétiques, sinon sataniques. L'abbé confisqua les livres et mit Rabelais au cachot. Il en put sortir, grâce à l'intervention de ses amis et surtout à la protection active de Tiraqueau, qui était lieutenant général au bailliage de Fontenay. Il put même, sans trop de difficultés, quitter le couvent et rejoignit d'Estissac au château de Ligugé, sur les bords du Clain, où il se grisa de liberté. Il obtint par les du Bellay la cure de Souday, dans le Perche, puis une maisonnette à Langey, en face de leur château. Mais Rabelais, avide de savoir, abandonna cette vie paisible; il parcourut toute la France, visitant les villes où il savait rencontrer des professeurs en renom. On le voit à Poitiers, à Bourges, à La Rochelle, à Bordeaux, à Toulouse, à Valence, en Avignon, à Orléans, à Paris, à Montpellier (1530). Là, il s'arrête, étudie la médecine avec profit, excursionne, entre temps, aux îles d'Hyères, dont le charme le séduit à tel point qu'il s'en dénommera plaisamment le « caloier ». 
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En 1532 il vient à Lyon où l'attirait le désir de se faire imprimer, car il avait en manuscrit des Commentaires sur Galien et les Aphorismes d'Hippocrate, une édition des lettres de Manardi, médecin de Ferrare, des recherches épigraphiques, etc. Il est nommé médecin en chef du grand hôpital du Pont-du-Rhône et professe un cours d'anatomie sur le cadavre même, chose alors fort peu ordinaire. Il vit d'une vie intense, heureux d'étudier toujours, d'exercer un art qu'il aime, de converser avec des hommes tels que Bonaventure Despériers, Etienne Dolet, Clément Marot, de corriger les belles éditions du grand imprimeur Sébastien Gryphe, surtout de voir imprimer ses premiers travaux, même un Testament de Lucius Cuspidius et un Contrat de rente (Lyon, 1532, in-8), opuscules de droit romain, où son érudition novice n'avait pas su découvrir l'oeuvre de faussaires habiles. Il fabrique des almanachs où commence à se donner carrière sa verve railleuse et enfin, toujours en 1532, il remanie un vieux roman populaire les Grandes et inestimables chroniques du grand et énorme géant Gargantua

Cette fable obtint un succès prodigieux. On ne s'amusait guère aux dissertations pédantes des savants, composées la plupart du temps en latin, et les gens capables de lire n'avaient pour alimenter leur curiosité que la ressource des bons vieux contes, arrangés à la diable par les éditeurs et stupidement écrits. Rabelais constata avec satisfaction qu' « il s'en est vendu plus en un mois que de bibles en neuf ans ». Cette satisfaction détermina sa vocation littéraire. Il avait besoin d'argent; ses honoraires de médecin n'étaient pas élevés, et il était fort dépensier de nature. Il résolut donc de continuer, ou comme il disait « d'engraisser » une oeuvre de si bon rapport qui, certainement, lui semblait de nulle importance au regard de ses préoccupations scientifiques, et c'est ainsi qu'il écrivit, par morceaux, et probablement en ses moments de loisir, son immense roman. C'est à Lyon enfin, qu'il eut, d'une femme demeurée jusqu'ici inconnue, un enfant qu'il nomma Théodule. Ce petit garçon, au dire d'un contemporain, Boissoné, montra une, intelligence précoce; il mourut à deux ans. Rabelais qui n'avait pas voulu s'en séparer, même pendant ses voyages, dut éprouver de sa perte un chagrin profond; il ne nous en a rien dit : ce n'était pas alors la mode que les écrivains entretinssent le public de leurs sentiments les plus intimes.

En octobre 1533, Jean du Bellay, évêque de Paris (et cousin du poète Joachim du Bellay), accomplissant une ambassade à Rome, prit au passage Rabelais à Lyon et l'emmena en qualité de médecin et sans doute aussi de secrétaire ou de conseiller; il estimait, de longue date, sa science théologique et sa connaissance approfondie du droit canon qui pouvaient lui être d'un grand secours dans l'affaire qu'il allait traiter et qui n'était rien autre que la solution des difficultés soulevées par le divorce de Henri VIII d'Angleterre. A peine arrivé, Rabelais s'éprit d'archéologie et conçut, d'après un plan personnel, une topographie de Rome. Mais il fut devancé par Marliani, et il dut se contenter, par la suite, de publier une édition de cet auteur, avec une préface où perce l'humeur de l'homme de lettres auquel on a « pris son sujet ». Il était de retour à Lyon au début de 1534 et il reprit son poste au grand Hôpital. Mais il en fut bientôt privé « parce il s'est absenté, sans congé prendre pour la deuxième fois », raison au fond assez légitime (5 mars 1534). 

Dès juillet 1535 il retourne à Rome avec du Bellay. Il reste de ce nouveau séjour une correspondance intéressante avec d'Estissac, auquel Rabelais envoie des graines de toutes sortes « desquelles le Saint Père fait semer en son jardin secret du Belvédère ». C'est ainsi qu'il introduisit en France la culture des oeillets, de la laitue romaine, des artichauts, du melon. Il s'amuse à des promenades archéologiques. Il expédie à Dolet un flacon de garum, dont il a retrouvé la formule antique. Il visite tous les Français de marque : Philibert de l'Orme, Guillaume Philandrier, s'occupe avec eux de dessin, de mécanique, d'architecture; apprend l'arabe des Levantins qui fréquentent le palais de du Bellay. Enfin, il obtient, avec infiniment d'habileté, une bulle de Paul III (17 janvier 1536) qui l'absout de la faute qu'il a commise en se détachant sans autorisation de la règle conventuelle, qui lui permet de vivre en pleine indépendance et d'exercer la médecine, même qui vante « l'honnêteté de sa vie et de ses moeurs ». Juste à ce moment le cardinal de Tournon le dénonçait à l'autorité comme

« un des plus mauvais paillards qui soient à Rome [...], lequel il eut fait mettre en prison pour donner exemples à ces escripveurs de nouvelles ».
Fort de l'approbation du pape, Rabelais revient à Paris. On le retrouve ensuite à Montpellier où le 22 mai 1537 il reçoit enfin officiellement le titre de docteur; il professe avec grand succès à cette université, puis il passe à Narbonne, à Castre à Lyon, devient chanoine de Saint-Maur-des-Fossés, abbaye, sécularisée qui était dans la dépendance de Jean du Bellay et fréquente à Rambouillet chez les d'Angennes. En 1539 il est appelé, en qualité de médecin, auprès de Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, qui venait d'être nommé gouverneur de Turin. Il cumule son emploi avec ceux de géomètre et d'ingénieur, se livre avec passion à de nouvelles excursions topographiques et botaniques, recueille pour la Librairie royale des manuscrits syriaques et hébraïques, collige les oeuvres de Galien. En 1541, probablement pour les affaires de son patron, il pousse une petite pointe en France : on signale son passage à Chambéry; en novembre il revient définitivement avec Langey et, grâce à lui, est nommé maître des requêtes. Malheureusement ce protecteur puissant mourut en janvier 1543.

Rabelais, très affecté de cette perte, assiste, au Mans, à l'enterrement de Guillaume du Bellay, puis il erre dans l'Orléanais, en Touraine, en Poitou, va jusqu'en Bretagne. Il semble désorienté et inquiet : les « cagots » sont à ses trousses, la mort de du Bellay leur donne libre carrière. Dès le 14 février 1543, la faculté de Paris signale au Parlement Gargantua et Pantagruel et réclame des poursuites. La dénonciation est d'autant plus dangereuse qu'on vient d'arrêter Dolet. Mais, comme on l'a déjà remarqué, Rabelais a toujours su se créer dans tous les milieux des relations utiles. A Turin, il s'est lié avec le président du Parlement, Chemant, et Chemant, nommé chancelier de France en juin 1543, arrête toutes les poursuites. Rabelais, pleinement rassuré, obtient un privilège du roi le 19 septembre 1545 et écrit son Tiers Livre ou il ne craint pas de dire leur fait aux «-cagots et aux caphards ». Son audace est d'autant plus téméraire que les mêmes «-caphards » célèbrent leur récente victoire, le supplice de Dolet qui a confirmé leur toute-puissance. François Ier, qui a toujours protégé Rabelais, meurt le 31 mars 1547, et le cardinal de Lorraine supplante Jean du Bellay. Rabelais s'enfuit à Metz en grande hâte, sans même emporter d'argent. Il n'a pas attendu l'effet d'un nouveau retour offensif de ses ennemis.

Comme il faut vivre, il accepte, aux appointements annuels de 120 livres, les fonctions de médecin de la ville de Metz. Ses amis ont le temps d'agir et, au commencement de 1548, Henri II le fait prévenir officieusement qu'on ne lui garde pas rancune de ses écrits, voire qu'il peut en composer de nouveaux. Rabelais ne se croit pas encore assez assuré des sentiments de la cour pour reparaître à Paris, mais il profite de la permission qui lui est donnée et publie son Quart Livre (Lyon, 1548), dont l'apparition détermine une recrudescence de rage dans le clergé régulier et le factum le plus enfiellé qui se puisse imaginer, oeuvre du bénédictin Gabriel de Puits Herbaut (Theotismus, sive de tollendis malis libris (Paris, 1549, in-8). En août 1548, Jean du Bellay, chargé d'une nouvelle ambassade, rappelle son médecin, qui s'empresse de le rejoindre à Rome. Rabelais fait de la diplomatie pour son compte et il s'y entend à merveille. Il ordonne les fêtes données par l'ambassade de France en l'honneur de la naissance de Louis d'Orléans, fils de Henri II, et les décrit dans le petit traité de la Sciomachie qui fait bon effet sur la cour de France. Bien mieux il gagne à sa cause les puissants du jour : Odet de Chatillon, les Montmorency. Enfin rien ne lui est plus utile qu'une attaque enragée, de Calvin qui ne lui pardonne pas de s'être moqué de sa pédanterie. Aussi, revenu en France, Rabelais obtient, à la grande fureur des sorbonnistes, les deux cures de Saint-Martin-de-Meudon (18 janvier 1550) et de Saint-Christophe-du-Jambet. Il les résigna d'ailleurs toutes les deux, le 9 janvier 1552, pour livrer plus aisément sa dernière bataille. 

Malgré le privilège accordé par Henri II, le 6 août 1550, la Sorbonne et le Parlement avaient tant fait qu'ils avaient obtenu que la publication du Quart Livre fut suspendue (1er mars 1552). Mais il se trouva que le pape Grégoire IX venait de publier ses fameuses décrétales : elles avaient soulevé la réprobation du gouvernement et dès ce moment on petit voir se dessiner avec assez de netteté le mouvement qui prendra plus tard le nom de gallicanisme. Rabelais introduisit dans son ouvrage la critique hardie des décrétales, et le roi se montra satisfait qu'un écrivain de génie popularisât ses idées dans un roman aussi répandu que le Pantagruel. Les Papegauts, l'île Sonnante, l'axiome « il ne faut pas tomber en papimanie, car papimanie est purement idôlatrie », appuyaient tellement sa politique qu'il accorda pleine autorisation à l'auteur pour la diffusion de son livre. Rabelais avait gagné habilement la victoire. Depuis lors il semble avoir vécu en pleine tranquillité, achevant doucement son existence en lisant l'Évangile, Platon et Plutarque. On ne sait presque rien de ses dernières années. Il fut, dit-on, enterré à Paris, aux Jardins Saint-Paul.
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Signature de Rabelais.
Signature de Rabelais 
(sur le titre d'un ouvrage d'Hippocrate).

Telle est la vie de Rabelais. C'est l'existence d'un grand travailleur qui ne se rassasia jamais d'apprendre, d'un homme avisé et prudent qui sut se tirer des plus mauvais pas en un temps où l'on brûlait facilement les hérétiques, d'un homme de coeur et d'esprit qui sut se concilier les amitiés les plus puissantes, se donna tout entier à ses amis et ne lassa jamais leur dévouement. Aux yeux des contemporains, il apparaît sous les traits les plus vénérables et ils lui témoignent un profond respect. On ne l'appelle. guère que notre maître, notre bon maître. Brantôme dit même « nostre bon père ». Mais la légende s'est tout de suite substituée à la vérité. Et Rabelais est devenu un Grandgousier ou un Pantagruel, fortement mêlé de Panurge. On en a fait, en puisant apparemment dans ses livres, un gros mangeur, un gros buveur, un sceptique impudent, un bouffon, un cynique. On lui a prêté les actions les plus condamnables, de véritables filouteries. comme celle qui a donné naissance à l'expression « le quart d'heure de Rabelais »; et on l'a fait mourir aussi impudemment qu'il avait vécu. Il aurait dit, en expirant, « Tirez le rideau, la farce est jouée », après avoir laissé ce testament d'un goût douteux : « Je n'ai rien, je dois beaucoup, je donne le reste aux pauvres. » Ces calomnies ont longtemps pesé sur sa mémoire : la patiente érudition des critiques modernes en a fait justice. (René Samuel).



En librairie - F. Rabelais, Oeuvres complètes, Arléa, 2000. - Gargantua, Pantagruel, Nathan Parascolaire,1999. 

Michel Ragon, Le Roman de Rabelais, Livre de Poche, 2007; Claude La Charité, La rhétorique épistolaire de Rabelais, Nota Bene - Va Bene - Nuit Blanche, 2004. - Jean-Paul Santerre, Gargantua de Rabelais, leçon littéraire, PUF, 2003. - Raoul Vaneigem, Salut Rabelais, Complexe, 2003. - Vessela Guenova, La ruse dans le Roman de Renart et dans les oeuvres de François Rabelais, Paradigme Publications universitaires, 2003. - Gilles Henry, Rabelais, Perrin, 2000. - Tom Conley, L'inconscient graphique, essai sur l'écriture de la renaissance (Marot, Ronsard, Rabelais, Montaigne), Presses universitaires de Vincennes, 2000. - G. Demerson, L'esthétique de Rabelais, Sedes, 1999. - Gérard Milhe Poutingon, François Rabelais, bilan critique, Nathan (parascolaire), 1999. - Michel Bideaux, Rabelais-Dionysos, vin, carnaval, ivresse, Jeanne Laffitte, 1999. - Madeleine Lazard, Rabelais, l'humaniste, Hachette, 1993. - Frank Lestringant, Ecrire le monde à la Renaissance, quinze études sur Rabelais, Postel, Bodin et la littérature géographique, Paradigme publications universitaires, 1993. - Gérard Defaux, Marot, Rabelais, Montaigne, l'écriture comme présence, Honoré Champion, 1987. - Collectif, Des plantes médicinales dans l'oeuvre de Rabelais, CLD éditions.

Pour les plus jeunes, Le Rabelais, Mango (album à partir de 10 ans), 1999.



On ne possède comme portraits originaux de Rabelais qu'un petit bois et une assez belle gravure qui est à la bibliothèque de Genève. L'un a été reproduit dans l'Histoire de la littérature française de Petit de Julle ville (t. III), l'autre dans le volume de Heulhard, Rabelais, ses voyages en Italie. La ville de Tours lui a élevé un monument qui a été inauguré le 10 juillet 1881.
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Dictionnaire biographique
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