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Chateaubriand

François René, chevalier, puis vicomte de Chateaubriand est un illustre écrivain et homme politique français, né à Saint-Malo le 4 septembre 1768, dans famille noble et ancienne, et mort à Paris le 4 juillet 1848. Il brille surtout par l'éclat, le coloris et le grandiose des images, empreintes pour la plupart à une nature toute nouvelle; chez lui le sentiment, noble ou tendre, est presque toujours mêlé de mélancolie et d'amertume. Par ses qualités comme par ses défauts, Chateaubriand peut être considéré comme le père du romantisme en France. Comme homme politique, sa conduite et ses écrits semblent offrir de nombreuses contradictions; cependant, il fut toujours, ou du moins il voulut être à la fois l'ami de la royauté légitime et de la liberté, défendant alternativement celle des deux qui lui semblait être en péril : 
« je suis, a-t-il dit lui-même, bourbonien par honneur, monarchiste par raison, républicain par goût et par caractère. »
Les principales oeuvres de Chateaubriand
Le Voyage en Amérique
Essai sur les révolutions
Le Génie du Christianisme
Les Natchez
Atala
René
Itinéraire de Paris à Jérusalem
Les Martyrs
Le Dernier Abencérage
Les Etudes historiques
Essai sur la littérature anglaise
Mémoires d'outre-tombe

La vie de Chateaubriand

Années d'enfance et de jeunesse.
Dernier né d'Auguste de Chateaubriand et d'Apolline-Jeanne-Suzanne de Bédée, qui avaient eu dix enfants, dont six survivaient, il passa une partie de ses premières années, en compagnie de Lucile, la plus jeune de ses soeurs, dans le manoir féodal de Combourg (Ille-et-Vilaine), dont les salles désertes et le parc dévasté firent sur son imagination une impression ineffaçable. Elève du collège de Dol, puis de celui de Rennes, et destiné par sa famille à entrer dans la marine royale, il étudia, sans grand succès, les mathématiques, abandonna ses premières velléités, se crut une vocation ecclésiastique et passa soit à Combourg, soit à Dinan, quelques années de vagues rêveries et d'études imparfaites, au bout desquelles il fut bien obligé de s'avouer qu'il n'avait pas encore trouvé sa voie. Il se décida enfin pour l'état militaire. Muni, à 17 ans, d'un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre, alors en garnison à Cambrai, il traversa pour la première fois Paris, qu'habitaient déjà son frère aîné et deux de ses soeurs, fut bien accueilli de ses nouveaux camarades, fut bientôt fait capitaine, mais ne resta que quelques mois au service. 
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Les Soirées à Combourg

« A huit heures, la cloche annonçait le souper. Après le souper, dans les beaux jours, on s'asseyait sur le perron. Mon père, armé de son fusil, tirait des chouettes qui sortaient des créneaux à l'entrée de la nuit. Ma mère, Lucile et moi, nous regardions le ciel, les bois, les derniers rayons du soleil, les premières étoiles. A dix heures on rentrait et l'on se couchait.

Les soirées d'automne et d'hiver étaient d'une autre nature. Le souper fini et les quatre convives revenus de la table à la cheminée, ma mère se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour de siamoise flambée; on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je m'asseyais auprès du feu avec Lucile; les domestiques enlevaient le couvert et se retiraient. Mon père commençait alors une promenade qui ne cessait qu'à l'heure de son coucher. Il était vêtu d'une robe de ratine blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa tête, demi-chauve, était couverte d'un grand bonnet qui se tenait tout droit. Lorsqu'en se promenant il s'éloignait du foyer, la vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu'on ne le voyait plus; on l'entendait seulement encore marcher dans les ténèbres : puis il revenait lentement vers la lumière et émergeait peu à peu de l'obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi nous échangions quelques mots à voix basse quand il était à l'autre bout de la salle; nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait en passant :" De quoi parliezvous? " Saisis de terreur, nous ne répondions rien; il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l'oreille n'était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère et du murmure du vent.

Dix heures sonnaient à l'horloge du château : mon père s'arrêtait; le même ressort qui avait soulevé le marteau de l'horloge semblait avoir suspendu ses pas. Il tirait sa montre, la montait, prenait un grand flambeau d'argent surmonté d'une grande bougie, entrait un moment dans la tour de l'ouest, puis revenait, son flambeau à la main, et s'avançait vers sa chambre à coucher, dépendante de la petite tour de l'est. Lucile et moi, nous nous tenions sur son passage; nous l'embrassions en lui souhaitant une bonne nuit. Il penchait vers nous sa joue sèche et creuse sans nous répondre, continuait sa route et se retirait au fond de la tour, dont nous entendions les portes se refermer sur lui. »
 

(Chateaubriand, Souvenirs de Combourg, Livre IIIe).

Séjour à Paris (1786-1791).
Rappelé à Combourg par la mort de son père (6 septembre 1786), il obtint un congé pour régler ses affaires de succession, revint à Paris et, cédant aux sollicitations de son frère, fut présenté à Louis XVI et admis à suivre une de ses chasses (1787). Sa sauvagerie naturelle ne lui permit pas plus de faire figure à la cour que dans le grand monde où son frère l'introduisit alors. Il partageait son temps entre l'étude des classiques grecs et latins, trop négligée par lui jusqu'alors, et la fréquentation de quelques écrivains, La Harpe, André Chénier, Parny, Delisle de Sales, Ginguené, Lebrun, Chamfort, Carbon de Flins, dont l'accueil bienveillant ne fut guère récompensé, car il a tracé d'eux plus tard, dans ses Mémoires, des portraits dont Sainte-Beuve a signalé l'inconvenance et l'injustice. Toute l'ambition de Chateaubriand tendait alors, a-t-il prétendu, à l'insertion dans l'Almanach des Muses d'une idylle, l'Amour de la campagne, qui parut, en effet, dans le volume de 1790 et où rien, certes, ne trahissait le génie de celui qui l'avait laborieusement rimée.

Après avoir assisté en Bretagne aux premiers troubles qui signalèrent les édits du parlement de Rennes, il se trouvait à Paris lors de la prise de la Bastille, du meurtre de Foulon et de Bertier, des journées des 5 et 6 octobre et il assista aux préparatifs de la Fédération; mais la politique le préoccupait beaucoup moins à cette époque que l'ambition littéraire et la curiosité des voyages. De très bonne heure, il avait conçu l'idée de découvrir le passage au Nord-Ouest de l'Amérique, entre le détroit de Béring et la baie d'Hudson, et il s'en était ouvert à Malesherbes, beau-père de son frère aîné, qui l'y avait vivement encouragé. 
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Chateaubriand.
F.-R. de Chateaubriand (1768-1848).

Voyage en Amérique (1791-1792).
Au printemps de 1791, il s'embarqua à Saint-Malo, porteur d'une lettre de recommandation pour Washington que lui avait remise un gentilhomme français, le marquis de la Rouërie, qui, après avoir pris une part glorieuse à la guerre de l'Indépendance, devait devenir l'un des conspirateurs les plus fameux du parti royaliste.

Débarqué à Baltimore, Chateaubriand se rendit aussitôt à Philadelphie, fut poliment accueilli par le libérateur du nouveau monde, qui s'étonna un peu de la hardiesse de l'entreprise et peut-être aussi de la légèreté avec laquelle elle était conçue, visita New-York, Boston, puis il parcourut pendant une année les immenses solitudes de l'Amérique du Nord; il remonta la rivière d'Hudson jusqu'à Albany, chassa le buffle et le carcajou avec les Iroquois et les Indiens du Niagara, parcourut la région des lacs du Canada, l'intérieur des Florides et fraya tour à tour avec les Natchez, les Muscogulges et les Hurons. Chemin faisant, il ébauchait sur les lieux son poème des Natchez (Le Voyage en Amérique)

Un fragment d'un journal anglais, que le hasard fit tomber sous ses yeux, lui apprit la fuite et l'arrestation de Louis XVI à Varennes. Renonçant tout à coup à ses projets de découverte, que rien d'ailleurs ne faisait présager, il se crut engagé d'honneur à rentrer en France défendre son roi, revint à Philadelphie, obtint à crédit une place sur un navire en partance pour Le Havre et, après une traversée longue et pénible qui faillit se terminer par un naufrage, débarqua sur le sol natal le 2 janvier 1792.
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Le Meschacebé (Mississippi)

« Ce fleuve, dans un cours de plus de mille lieues, arrose une délicieuse contrée, que les habitants des Etats-Unis appelent le Nouvel Eden et à laquelle les Français ont laissé le doux nom de Louisiane. Mille autres fleuves, tributaires du Meschacebé, le Missouri. l'Illinois, l'Akanza, l'Ohio, le Wabache, le Tenase, l'engraissent de leur limon et la fertilisent de leurs eaux. Quand tous ces fleuves se sont gonflés des déluges de l'hiver, quand les tempêtes ont abattu des pans entiers de forêts, les arbres déracinés s'assemblent sur les sources. Bientôt la vase les cimente, les lianes les enchaînent, et des plantes y prenant racine de toutes parts, achèvent de consolider ces débris. Charriés par les vagues écumantes, ils descendent au Meschacebé : le fleuve s'en empare, les pousse au golfe Mexicain, les échoue sur des bancs de sable, et accroît ainsi le nombre de ses embouchures. Par intervalle, il élève sa voix en passant sur les monts et répand ses eaux débordées autour des colonnades des forêts et des pyramides des tombeaux indiens : c'est le Nil des déserts. Mais la grâce est toujours unie à la magnificence dans les scènes de la nature : tandis que le courant du milieu entraîne vers la mer les cadavres des pins et des chênes, on voit, sur les deux courants latéraux, remonter, le long des rivages, des îles flottantes de pistia et de nénuphar, dont les roses jaunes s'élèvent comme de petits pavillons. Des serpents verts, des hérons bleus, des flammants roses, de jeunes crocodiles s'embarquent passagers sur ces vaisseaux de fleurs, et la colonie, déployant au vent ses voiles d'or, va aborder, endormie, dans quelque anse retirée du fleuve.

Les deux rives du Meschacebé présentent le tableau le plus extraordinaire. Sur le bord occidental, des savanes se déroulent à perte de vue; leurs flots de verdure, en s'éloignant, semblent monter dans l'azur du ciel où ils s'évanouissent. On voit dans ces prairies sans bornes errer à l'aventure des troupeaux de trois ou quatre mille buffles sauvages. Quelquefois, un bison chargé d'années, fendant les flots à la nage, se vient coucher, parmi de hautes herbes, dans une île du Meschacebé. A son front orné de deux croissants, à sa barbe antique et limoneuse, vous le prendriez pour le dieu du fleuve, qui jette un oeil satisfait sur la grandeur de ses ondes et la sauvage abondance de ses
rives.

Telle est la scène sur le bord occidental; mais elle change sur le bord opposé et forme avec la première un admirable contraste. Suspendus sur le cours des eaux, groupés sur les rochers et sur les montagnes, dispersés dans les vallées, des arbres de toutes les formes, de toutes les couleurs, de tous les parfums se mêlent, croissent ensemble, montent dans les airs à des hauteurs qui fatiguent les regards. Les vignes sauvages, les bignonias, les coloquintes, s'entrelacent au pied de ces arbres, escaladent leurs rameaux, grimpent à l'extrémité des branches, s'élancent de l'érable au tulipier, du tulipier à l'alcée en formant mille grottes, mille voûtes, mille portiques. Souvent, égarées d'arbre en arbre, ces lianes traversent des bras de rivière sur lesquels elles jettent des ponts de fleurs. Du sein de ces massifs, le magnolia élève son cône immobile; surmonté de ses larges roses blanches il domine toute la forêt et n'a d'autre rival que le palmier, qui balance légèrement auprès de lui ses éventails de verdure.

Une multitude d'animaux placés dans ces retraites par la main du Créateur y répandent l'enchantement et la vie. De l'extrémité des avenues on aperçoit des ours, enivrés de raisins, qui chancellent sur les branches des ormeaux; des cariboux se baignent dans un lac; des écureuils noirs se jouent dans l'épaisseur des feuillages; des oiseaux-moqueurs, des colombes de Virginie, de la grosseur d'un passereau, descendent sur les gazons rougis par les fraises; des perroquets verts à tête jaune, des piverts empourprés, des cardinaux de feu, grimpent en circulant au haut des cyprès; des colibris étincellent sur le jasmin des Florides, et des serpents-oiseleurs sifflent suspendus aux dômes des bois en s'y balançant comme des lianes.

Si tout est silence et repos dans les savanes de l'autre côté du fleuve, tout ici au contraire est mouvement et murmure : des coups de bec contre le tronc des chênes, des froissements d'animaux qui marchent, broutent ou broient entre leurs dents les noyaux des fruits; des bruissements d'ondes, de faibles gémissements, de sourds meuglements, de doux roucoulements, remplissent ces déserts d'une tendre et sauvage harmonie, Mais quand une brise vient à animer ces solitudes, à balancer ces corps flottants, à confondre ces masses de blanc, d'azur, de vert, de rose, à mêler toutes les colleurs, à réunir tous les murmures, alors il sort de tels bruits du fond des forêts, il se passe de telles choses aux yeux, que j'essayerais en vain de les décrire à ceux qui n'ont point parcouru ces champs primitifs de la naturel. »
 

(Chateaubriand, Atala, prologue).

Les années d'exil (1792-1800).
Le moment était mal choisi. L'émigration avait en partie déjà dispersé sa famille; la suppression des droits féodaux réduisait à rien les propriétés qui lui étaient échues en partage à la mort de son père, et les bénéfices auxquels son affiliation à l'ordre de Malte lui aurait donné droit étaient, comme tous les autres biens du clergé, aux mains de la nation. Afin, dit-il, de lui procurer « le moyen de s'aller faire tuer au soutien d'une cause qu'il n'aimait pas », on le maria. La fiancée que lui avaient choisie ses soeurs, Mlle Céleste Buisson de Lavigne, âgée de dix-sept ans, était fille d'un chevalier de Saint-Louis, ancien commandant de Lorient, et sa fortune montait, dit-on, à cinq ou six cent mille francs. Le mariage, célébré en secret par un prêtre non assermenté (mars 1792), fut attaqué comme nul par un oncle maternel de la jeune femme, et celle-ci fut enfermée dans un couvent de Saint-Malo en attendant la décision du tribunal, qui se prononça en faveur de la validité. Quatre mois après, Chateaubriand émigrait

Tout son avoir consistait en une somme de 12,000 francs, avancée par un notaire sur la dot de sa femme, ou plutôt en 1500 francs, car il avait perdu le reste au jeu. Arrivé à Bruxelles avec son frère, il se sépara de celui-ci, gagna Coblentz et s'engagea dans la septième compagnie bretonne. Enveloppé dans la retraite des Prussiens après la glorieuse défense de Thionville (octobre 1792) et licencié ainsi que les survivants de son corps, Chateaubriand, blessé à la cuisse et atteint de la petite vérole, fut abandonné dans un fossé, jeté par pitié dans un fourgon, secouru par des femmes de Namur, et déposé mourant sur le pavé de Bruxelles où toutes les portes se fermaient devant lui. Son frère réussit cependant à lui faire passer une somme de 600 francs, qui lui procura quelques soins et lui permit de s'embarquer pour Jersey dans la cale d'une petite barque. Là encore, il faillit périr faute d'air et d'espace, et son état parut tellement désespéré que le patron du bateau, pendant une relâche à Guernesey, l'abandonna sur le rivage. 

Recueilli par de pauvres pêcheurs qui l'arrachèrent à la mort et parvenu chez un de ses oncles, le comte de Bédée, émigré à Jersey, il fut plusieurs mois avant de recouvrer sa santé profondément ébranlée. Il voulut, néanmoins, se rendre à Londres, où il espérait reprendre du service dans l'armée des princes, mais les médecins qu'il consulta lui déclarèrent que toute fatigue lui était désormais interdite et qu'il ne devait pas «-compter sur une longue existence ». C'est cependant alors qu'il traversa la période la plus aiguë, de sa vie de misère, partageant un galetas avec un compatriote nommé Hingant, puis avec son cousin de La Bouetardays, sans feu, sans pain, sans linge, enveloppé d'une méchante couverture, sur laquelle il posait parfois son unique chaise «-pour se réchauffer », prétendait-il, tandis que son cousin, drapé dans sa robe de conseiller au parlement de Bretagne, et que la gaieté n'abandonnait jamais, se flattait de coucher « sous la pourpre ».  Chateaubriand en était réduit à donner des leçons de français et à faire des traductions pour les libraires, et ils seraient morts, néanmoins, d'inanition, si Chateaubriand n'eût fait la connaissance du pamphlétaire Peltier et si La Bouetardays n'eut reçu quelques secours de sa famille. 
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La misère et la faim

« ... Hingant voyait aussi s'amoindrir son trésor; entre nous deux, nous ne possédions que soixante francs. Nous diminuâmes la ration de vivres, comme sur un vaisseau lorsque la traversée se prolonge. Au lieu d'un schelling par tête, nous ne dépensions à dîner qu'un demi-schelling. Le matin, à notre thé, nous retranchâmes la moitié du pain, et nous supprimâmes le beurre.... Cette diète rigoureuse, jointe au travail, échauffait ma poitrine malade; je commençais à avoir de la peine à marcher, et néanmoins je passais les jours et une partie des nuits dehors, afin qu'on ne s'aperçût pas de ma détresse. Arrivés notre dernier schelling. je convins avec mon ami de le garder pour faire semblant de déjeuner. Nous arrangeâmes que nous achèterions un pain de deux sous que nous nous laisserions servir comme de coutume l'eau chaude et la théière; que nous n'y mettrions point de thé que nous ne mangerions pas le pain, mais que nous boirions l'eau chaude avec quelques petites miettes de sucre restées au fond du sucrier.

Cinq jours s'écoulèrent de la sorte. La faim me dévorait; j'étais brûlant : le sommeil m'avait fui; je suçais des morceaux de linge que je trempais dans l'eau; je mâchais de l'herbe et du papier. Quand je passais devant les boutiques de boulangers, mon tourment était horrible. Par une rude soirée d'hiver, je restai deux heures planté devant un magasin de fruits secs et de viandes fumées, avalant des yeux tout ce que je voyais : j'aurais mangé, non seulement les comestibles, mais leurs boîtes, paniers et corbeilles. Le matin du cinquième jour, tombant d'inanition, je me traîne chez Hingant : je heurte à la porte, elle était fermée; j'appelle : Hingant est quelque temps sans répondre; il se lève enfin et m'ouvre. Il riait d'un air égaré : sa redingote était boutonnée : il s'assit devant la table à thé. « Notre déjeuner va venir », me dit-il d'une voix extraordinaire. Je crus voir quelques taches de sang à sa chemise; je déboutonne brusquement sa redingote : il s'était donné un coup de canif profond de deux pouces dans le bout du sein gauche. Je criai au secours. La servante alla chercher un chirurgien. La blessure était dangereuse. »
 

(Chateaubriand, extrait des Mémoires d'outre-tombe).

Peltier procura d'abord à son compatriote une chambre et un libraire, qui consentit à lui remettre quelques avances sur un livre dont il lui exposa la plan; peu après, et toujours grâce à Peltier, il fut chargé de déchiffrer des manuscrits français du XIVe siècle pour une société d'antiquaires, qui se proposait de publier une histoire du comté de Suffolk. Il se rendit donc à Beccles, puis à Burgay, sous le nom de Combourg, parce que, dit-il, aucun Anglais ne pouvait parvenir à prononcer son véritable nom, dut à de longues promenades à cheval le rétablissement de sa santé, et, tout en se livrant au travail de transcription qu'on lui avait demandé, ébaucha avec la fille d'un pasteur, Charlotte Ives, un roman en action, qui n'était pas sans analogie avec celui qu'un autre inconnu, P.-P. Prudhon, esquissait vers la même époque, à Paris, avec la fille de l'orfèvre Fauconnier; tous deux, il est vrai, se souvinrent à temps qu'ils étaient mariés et tous deux eurent la délicatesse de l'avouer au moment opportun.

L'Essai sur les révolutions.
Le livre auquel Chateaubriand travaillait fut terminé  « entre l'idée de la mort et un rêve évanoui ». Pendant son séjour à Beccles il avait successivement appris le supplice de son frère et de sa belle-soeur, montés sur l'échafaud le même jour que Malesherbes et Mme Le Peletier de Rosambo (5 floréal an II - 22 avril 1794), l'incarcération dans les prisons de Rennes de sa soeur Lucile et de sa femme et celle de sa mère à Paris, jusqu'au 9 thermidor, puis, à quelque temps de là, la mort d'une autre de ses soeurs, Mme de Farcy. Il avait alors ,en politique et en religion, des idées peu en harmonie avec celles qu'il professa plus tard. Il était en plein courant de scepticisme monarchique et religieux, ou pour parler plus exactement, universel, car l'Essai historique, politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la Révolution française (Londres, 1797, t. I, divisé en deux parties), où se révélait déjà son talent d'écrivain, concluait à ce que la nature humaine étant toujours la même et soumise aux mêmes lois, poursuivant les mêmes espérances et toujours détournée par les mêmes passions, les révolutions ne valent pas ce qu'elles coûtent, et l'humanité sera de tout temps exposée aux mêmes alternatives de doute, de désenchantement et de despotisme. Le pessimisme, qui perce à chaque page du livre, est plus amer encore dans des notes nombreuses tracées sur les marges d'un exemplaire de l'Essai qui, de main en main, parvint à Sainte-Beuve et qu'on a recueillies dans une réimpression récente. Envoyé à quelques critiques sur le continent, l'Essai passa presque inaperçu.

Un grand changement s'opérait peu de temps après son apparition dans l'esprit de l'auteur. En mourant loin de lui, sa mère recommandait à Mme de Farcy de le rappeler aux principes dans lesquels il avait été élevé; la lettre de Mme de Farcy, datée du 1er juillet 1798, ne parvint à son adresse que lorsque celle qui l'avait écrite avait elle-même cessé de vivre.

« Ces deux voix qui sortaient du tombeau, dit Chateaubriand, cette mort qui servait d'interprète à la mort m'ont frappé, je suis devenu chrétien : je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie de mon coeur : j'ai pleuré et j'ai cru. »
D'un manuscrit extraordinairement volumineux, dans lequel il entassait un peu au hasard ses ébauches, ses rêveries, ses réminiscences et jusqu'à des notes de statistique ou de botanique, il avait extrait les premiers chapitres d'un livre qu'il se proposait d'intituler Des Beautés poétiques et morales de la religion chrétienne et de sa supériorité sur les autres cultes de la terre. Un publiciste réfugié à Londres après le coup d'Etat du 18 fructidor (Le Directoire) et devenu bientôt son plus intime ami et son meilleur conseiller, Louis de Fontanes, l'engageait vivement à rentrer en France et à y mettre au jour les pages qu'il lui avait lues et dont l'éclat et l'originalité l'avaient frappé. 

Sous le Consulat et l'Empire (1800-1814).

Sur ses conseils et par son appui, Chateaubriand se procura un passeport au nom de Lassagne, de Neuchatel, et revit Paris après huit ans d'absence (mai 1800). Un libraire nommé Migneret consentit à lui avancer quelques fonds sur le Génie du christianisme dont le titre définitif, sinon le plan, était désormais arrêté; et le livre, grâce sans doute encore à Fontanes, était assez connu avant de paraître pour que le faux Lassagne put signer « l'auteur du Génie du christianisme » une lettre insérée dans le Mercure (1er nivôse an IV - 22 décembre 1800) contre Mme de Staël, à propos de son étude sur la Littérature considérée dans ses rapports avec l'état moral et politique des nations; premier signal des hostilités qui, en dépit de quelques rapprochements passagers, divisèrent toujours ces deux grands esprits.

Atala.
Bientôt, pour parer à l'éventualité d'une publication subreptice que lui faisait craindre la perte de quelque parties du manuscrit, a-t-il assuré plus tard, mais en réalité pour tâter l'opinion, il détacha de son livre un épisode intitulé Atala ou les Amours de deux sauvages dans le désert (1800, in-18). L'effet produit fut immédiat, immense et durable. Du jour au lendemain, l'émigré, dont une police bénévole respectait l'incognito factice, fut célèbre. Réimprimée coup sur coup, corrigée d'ailleurs par l'auteur dès la cinquième édition, traduite en plusieurs langues, accaparée par des faiseurs dramatiques subalternes, criblée d'épigrammes par des gens d'esprit tels que Morellet et Marie-Joseph Chénier qui, à vrai dire, n'y comprirent rien, Atala plaça d'emblée Chateaubriand entre Rousseau et l'auteur de Paul et Virginie, dont l'humeur
naturellement chagrine s'accommodait assez mal de cette rivalité inattendue. Malgré les critiques qu'on pouvait adresser et qu'on n'a pas épargnées à l'auteur, aussi bien à propos de la hardiesse ou de la bizarrerie de ses images qu'en raison de ses erreurs géographiques ou physiques, Atala est du petit nombre de livres qui font véritablement date dans le siècle et qui ont ouvert à la littérature française des horizons nouveaux.

La publication du Génie du Christianisme.
Dès son retour en France, Chateaubriand avait été introduit par Fontanes dans le groupe choisi de ses amis les les plus intimes : Joubert, Ballanche, Chênedollé, Bonald, Molé, Pasquier et Mme Pauline de Beaumont. Celle-ci, fille de Montmorin de Saint-Herem, l'un des derniers ministres de Louis XVI, est, de toutes les femmes dont Chateaubriand fut aimé, la seule qui semble avoir eu quelque influence sur son oeuvre. C'est sous ses yeux, et avec son aide, tout au moins pour les recherches et les citations, que le Génie du christianisme fut retouché et rédigé pendant l'été de 1801 à Savigny-sur-Orge (Essonne) où elle avait loué une maison de campagne. Le livre fut annoncé par un grand article de Fontanes, publié dans le Mercure et reproduit dans le Moniteur le jour même de la promulgation du Concordat et de la proclamation de la paix d'Amiens (18 germinal an X - 18 avril 1802).

Cette coïncidence, à laquelle le hasard seul n'avait pas présidé, est significative. Le culte catholique reprenait ainsi possession de soit empire sur les esprits et dans les desseins du gouvernement. Divisé par livres et accompagné de deux épisodes, Atala et René, dont le second était encore inédit, le Génie du christianisme offrait au point de vue littéraire les mêmes beautés et les mêmes défauts que le fragment qui l'avait annoncé, et les critiques eurent beau jeu à discuter la forme et le fond. Mais ces disparates et ces contradictions ne nuisirent en rien à la portée morale de l'oeuvre qui contribua plus que n'importe quel décret à la renaissance de pratiques religieuses. 

« Séparer le Génie du christianisme de cet ensemble de circonstances sociales auxquelles il se lie et de cet à-propos unique et grandiose, a dit Sainte-Beuve, c'est vouloir être injuste et ne le plus comprendre. Le livre en lui-même n'est sans doute pas un grand livre, ni un vrai monument, un monument comme l'eût été l'ouvrage de Pascal si l'auteur des immortelles Pensées eût vécu; que dis-je? à l'état de simples fragments où nous avons les Pensées aujourd'hui, ce serait presque, a mon sens, un sacrilège que de venir leur comparer l'oeuvre brillante, à demi-frivole. Mais ce que cette oeuvre fut véritablement, nous le voyons déjà; ce fut un coup soudain, un coup de théâtre et d'autel, une machine merveilleuse et prompte, jouant au moment décisif et faisant fonction d'auxiliaire dens une révolution sociale d'où nous datons. »
René.
René, détaché seulement en 1807 du livre où il formait épisode, eut, lui aussi, une profonde, mais néfaste influence. Dans ce récit où le personnage d'Amélie emprunte plus d'un trait à Lucile et à Mme de Beaumont, et dont l'analogie avec Werther est frappante, si la donnée, le milieu et les détails en diffèrent, Chateaubriand s'est peint tout entier ou plutôt il a peint moins encore la génération à laquelle il appartenait que celle qui l'allait suivre et qui se réclamerait de lui, en dépit de ses protestations. Ce dégoût des trivialités de l'existence quotidienne, cette vague inquiétude jamais apaisée, cette âpre mélancolie née des plaisirs mêmes, ne va-t-on pas la retrouver quelques années plus tard dans les premiers vers de Lamartine, dans les premiers romans de George Sand, dans Musset, enfin, à chaque page de ses oeuvres?

Châteaubriand et Napoléon.
Dans la premiers édition du Génie du Christianisme, remaniée depuis (ainsi que tous les autres ouvrages de Chateaubriand), la Préface se terminait par une allusion transparente au premier consul, comparé à Cyrus ordonnant au prince des prêtres de rebâtir le temple de Jérusalem et à l'obscur Israélite qui apportait un grain de sable pour sa reconstruction. Il semblerait en effet que l'auteur d'un tel livre se fût à jamais recommandé aux faveurs du maître que la France s'était choisi; c'était compter sans leur humeur également rebelle à toute supériorité et aussi sans des scrupules qui sont tout à l'honneur de Chateaubriand. Nommé, par Talleyrand, secrétaire de légation à Rome sous le cardinal Fesch, qui n'avait pas même été consulté (1803), il ne put supporter les ennuis de ce poste subalterne et les tracasseries que lui suscitait son chef. Il y eut de plus une des grandes douleurs de sa vie, et qu'il a retracée dans une lettre à Fontanes, dont toute l'Europe lettrée eut bientôt connaissance : Mme de Beaumont qui l'avait rejoint à Rome, malgré l'avis des médecins, mourut dans ses bras (4 novembre 1803). Revenu à Paris, il venait d'être nommé ministre près la République du Valais quand il apprit l'exécution nocturne du duc d'Enghien. II adressa aussitôt sa démission à Bonaparte et la guerre intestine qu'ils s'étaient déclarée éclata cette fois au grand jour. A quelques mois de là, le 9 novembre 1804, mourut abandonnée de tous, sauf d'un ancien domestique, pendant un séjour de Chateaubriand en Auvergne et en Bourgogne, Lucile de Chateaubriand (Mme de Caud), dont la raison surexcitée n'avait pu se calmer sous la bienveillante influence de Mme de Chateaubriand qui l'avait soignée en l'absence de son père.

Un voyage autour de la Méditerranée.
C'est encore du fameux manuscrit de Londres que Chateaubriand tira la première ébauche d'une vaste épopée en prose où il se proposait de démontrer que la religion chrétienne n'était pas moins favorable que le paganisme au développement des caractères et au jeu des passions et que le merveilleux propre à cette religion pouvait lutter avec celui de la mythologie. Afin de rendre le contraste plus saisissant entre le paganisme expirant et le culte nouveau, il choisit la fin du IIIe siècle où les longues persécutions de Dioclétien lui fournissaient le moyen de « conduire le lecteur dans les différentes provinces de l'Empire, particulièrement chez les Francs et les Gaulois [...]. La Grèce, l'Italie, la Judée, l'Egypte, Sparte, Athènes, les déserts de la Thébaïde sont les autres points de vue ou les perspectives du tableau ».

Cette énumération est comme le programme même du voyage que Chateaubriand accomplit avant de se mettre à l'oeuvre (19 juillet 1806 - juin 1807). Accompagné jusqu'à Venise par sa femme, il s'embarqua, suivi d'un domestique, à Trieste et parcourut tour à tour Sparte, Athènes, Smyrne (Izmir),  Constantinople (Istanbul), la Syrie, la Judée, Alexandrie, Le Caire, Tunis, Carthage, Cadix et enfin Grenade, où l'attendait une femme dont le nom, longtemps caché, n'est plus depuis belle lurette un mystère (Mme de Mouchy). Ce fut, assure-t-il, à l'Alhambra même qu'il écrivit le Dernier Abencerage, et il est facile d'y relever plus d'une allusion aux circonstances qui lui inspirèrent ce récit romanesque , devenu inséparable d'Atala et de René, bien qu'il leur soit sensiblement inférieur.

A peine rentré au foyer conjugal, Chateaubriand encourut la colère du maître et si l'affaire ne prit pas les proportions qu'il lui a plu de lui attribuer plus tard, elle n'en eut pas moins un retentissement considérable. En rendant compte dans le Mercure (4 juillet 1807) du Voyage pittoresque et historique de l'Espagne d'Alexandre de Laborde (1807-1808, 4 volumes in-folio), il emboucha la trompette, et les allusions que renferme le début de cet article allèrent droit à leur but. Il n'est pas de lettré qui ne connaisse cette sombre page où la prose a le nombre et l'harmonie des plus beaux vers et que toute une génération a sus par coeur :

« Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire; il croît, inconnu, auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. » 
Pour comprendre à distance l'émotion que causa cet exorde assez disproportionné avec le sujet même de l'article, il faut se rappeler le régime d'oppression latente sous lequel on vivait alors, la surveillance étroite et tracassière du théâtre, de la presse et de la littérature, les rancunes des partis vaincus, aigries encore par le silence même qu'on leur imposait. Napoléon était alors à Tilsitt, occupé à régler les conditions du traité qu'il signa trois jours plus tard. C'est là qu'il eut connaissance de l'article de Chateaubriand. S'il fallait en croire celui-ci, l'empereur n'aurait parlé de rien moins que de le « faire sabrer sur les marches de son palais ».

Un passage d'une lettre de Joubert à Chênedollé réduit l'incident à ses véritables proportions :

« Le pauvre garçon [Chateaubriand] a eu pour sa part d'assez grièves tribulations. L'article qui m'avait tant mis en colère était resté quelque temps suspendu sur sa tête, mais à la fin le tonnerre a grondé, le nuage a crevé et la Foudre en propre personne a dit à Fontanes que si son ami recommençait, il serait frappé. Tout cela a été vif, et même violent, mais court. Aujourd'hui tout est apaisé. »
Le Mercure de France dont Chateaubriand avait, paraît-il, racheté, moyennant 20,000-F, la propriété à Fontanes, ne fut pas supprimé, comme il l'a prétendu, mais il fut réuni à la Revue philosophique et littéraire (ancienne Décade) et la direction en fut confiée à Esménard. Chateaubriand réclama vainement, paraît-il, sous la Restauration, la restitution de la propriété dont il s'était vu spolié. Cette éviction arbitraire apaisa, semble-t-il, la colère de Napoléon, mais pour rassurer ses amis et pour travailler à loisir à sa fameuse épopée, Chateaubriand acheta près d'Aulnay, dans la Vallée aux Loups, une modeste maison de campagne où il rêvait de finir ses jours et dont il dut se défaire en 1817.

Les Martyrs.
Les Martyrs ou le Triomphe de la religion chrétienne, écrits dans cette retraite, parurent en 1809 (2 volumes in-8). Les polémiques soulevées par le Génie du Christianisme se ravivèrent avec plus d'âpreté encore et n'épargnèrent aucun des défauts du livre. Ce n'est pas seulement aujourd'hui la forme de cet interminable poème en prose qui nous paraît surannée et nous n'en sommes plus à nous demander si Chateaubriand avait le droit d'enfreindre la défense de Boileau, touchant les mystères chrétiens, mais les Martyrs sont entachés d'un vice bien autrement funeste : l'ennui en découle à pleins bords, et de cet immense panorama, où l'auteur accumule les paysages notés d'après nature, les réminiscences classiques ou parfois même des plagiats à peine dissimulés, il ne subsiste que quelques noms, ceux d'Eudore, de Cymodocé et de Velléda, quelques épisodes, tels que la description des moeurs des Francs et de leurs combats qui devait un jour révéler à Augustin Thierry sa vocation d'historien, ou des pages citées avec raison dans tous les manuels de rhétorique, comme les horreurs d'une tempête en vue des côtes d'Italie, ou le réveil d'un camp au lever de l'aurore.

L'Itinéraire de Paris à Jérusalem.
L'Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811, 3 vol. in-8), est le corollaire et le complément des Martyrs, mais il offre actuellement encore un tout autre intérêt : l'auteur y fait preuve, outre son magistral talent de peintre, de qualités d'observation et d'humour qu'il n'avait alors montrées qu'à ses plus intimes amis. Par sa date comme par son importance, l'Itinéraire inaugure cette littérature de voyage dont on a peut-être abusé depuis, mais qui restera l'une des formes les plus piquantes et les plus personnelles de la pensée moderne. Au point de vue purement historique et géographique, l'itinéraire n'était pas moins vulnérable que le Génie du christianisme ou les Martyrs : un médecin italien résidant en Grèce, le Dr Aramiotti a publié à Padoue, en 1817, une critique passablement acerbe de l'Itinéraire, résumée dans les Annales encyclopédiques de Millin (1817, t. II).

Chateaubriand et l'Académie.
La crainte de déplaire à Napoléon avait empêché l'Académie française de proposer le Génie du christianisme pour l'un des prix décennaux fondés en 1809 et distribués l'année suivante. Cet oubli volontaire n'eut pas le résultat qu'on en attendait, car l'empereur demanda brusquement un jour pourquoi Chateaubriand n'était pas de l'institut. Alla-t-il jusqu'à le faire menacer d'une prison perpétuelle, s'il refusait de se présenter, comme le candidat malgré lui l'a prétendu plus tard? On ne doit accepter qu'avec circonspection les dires de Chateaubriand, toutes les fois qu'il s'agit de ses rapports personnels avec l'empereur. M.-J. Chénier venait de mourir (10 janvier 1811), et Chateaubriand fut élu sans concurrent à sa place, le 20 février suivant. 

La situation ne laissait pas que d'être piquante et délicate; il lui fallait prononcer l'éloge d'un disciple de Voltaire, d'un républicain impénitent, d'un satirique dont il avait plus d'une fois senti l'aiguillon. Il lui fallait en outre, s'il ne voulait rien sacrifier à ses propres convictions, flétrir le régicide dans la personne de son prédécesseur comme dans celle de ses nouveaux collègues, Merlin (de Douai) et Cambacérès. Il lui fallait enfin introduire, bon gré mal gré, l'éloge obligatoire du principal auteur du drame d'Ettemheim et de Vincennes. Le discours qu'il lut devant la commission d'usage le 19 avril, fut improuvé par la majorité de ses membres, et soumis, sur son ordre, à l'empereur. Napoléon le trouva « de la dernière extravagance », cribla l'original de ratures et de coups d'ongles, et s'écria que s'il avait été prononcé, « il eût fait murer l'institut et jeter l'auteur dans un cul de basse-fosse ». 

Le témoignage de Bourrienne confirme ici celui de Chateaubriand lui-même. Condamné au silence, celui-ci se refusa noblement à une palinodie, et si son élection ne fut pas annulée, elle n'en demeura pas moins comme non avenue jusqu'à la réorganisation de l'Institut par la Restauration. Le texte du fameux discours ne put naturellement non plus être imprimé, mais il en courut d'innombrables copies. Par contre, et pour faire pièce à l'auteur, le gouvernement mit en circulation une édition tronquée et interpolée de l'Essai sur les révolutions, à laquelle Chateaubriand voulut opposer une réimpression intégrale. Il va sans dire que l'autorisation préalable lui fut refusée.

Quelques mois auparavant, Napoléon avait fait impitoyablement fusiller Armand de Chateaubriand, cousin de l'écrivain, comme agent des Bourbons, se contentant de répondre aux sollicitations de Mme de Rémusat : « Chateaubriand veut la grâce de son cousin? que ne la demande-t-il lui-même? » et il la lui eût accordée sans doute, moins par clémence que pour humilier un indomptable opposant. Puis il voulut le nommer surintendant des bibliothèques, mais, se ravisant bientôt, il le fit inviter par le préfet de police à s'éloigner de Paris. Chateaubriand, qui avait écrit dans la Vallée aux Loups les premiers chapitres de ses Mémoires, alla les continuer à Dieppe. De 1812 à 1814, il partagea son temps entre cette rédaction tant de fois reprise depuis, et des recherches historiques. Une carrière nouvelle, non moins orageuse que la première, allait s'ouvrir devant lui.

Sous la Restauration (1814-1830).
A peines les alliés eurent-ils pris le pied sur le sol de la France, que Chateaubriand lança sa fameuse brochure De Buonaparte et des Bourbons, dont Louis XVIII a pu dire qu'elle lui valut une armée, mais dont l'auteur, d'abord laissé à l'écart, puis nommé ambassadeur en Suède, eût été, s'il avait pu se rendre à son poste, le représentant de la légitimité auprès de l'allié de l'« usurpateur ». Le retour de l'île d'Elbe ne donna pas à Chateaubriand le temps de refuser, et il suivit à Gand le roi qui lui confia cette fois le portefeuille de ministre d'Etat. Il adressa en cette qualité à Louis XVIII un Rapport sur l'état de la France où il lui proposait l'établissement d'une charte et des mesures libérales à l'égard de Ia presse, de l'éligibilité et de la pairie; mais ce rapport, réimprimé à Paris sur une copie mensongère, le représentait comme conseillant au roi le rétablissement des droits féodaux et des dîmes, la reprise des biens nationaux, etc., et l'effet qu'il attendait de ce manifeste fut tout autre. 
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L'oeuvre de Napoléon

[L'idée générale de ce pamphlet qu'est De Buonaperte et des Bourbons est est que Napoléon Bonaparte est un faux grand homme, un insensé. A l'intérieur, il a ruiné la France par une mauvaise administration, par l'abus de la conscription et surtout par une abominable tyrannie :]

« Les crimes, l'oppression, l'esclavage marchèrent d'un pas égal avec la folie. Toute liberté expire, tout sentiment honorable, toute pensée généreuse deviennent des conspirations contre l'Etat. Si on parle de vertu, on est suspect; louer une belle action, c'est une injure faite au prince. Les mots changent d'acception : un peuple qui combat pour ses souverains légitimes est un peuple rebelle; un traître est un sujet fidèle; la France entière devient l'empire du mensonge : journaux, pamphlets, discours, prose et vers, tout déguise la vérité. S'il a fait de la pluie, on assure qu'il a fait du soleil; si le tyran s'est promené au milieu du peuple muet, il s'est avancé, dit-on, au milieu des acclamations de la foule. Le but unique, c'est le prince; la morale consiste à se dévouer à ses caprices, le devoir à le louer. Il faut surtout se récrier d'admiration lorsqu'il a fait une faute ou commis un crime. Les gens de lettres sont forcés par des menaces à célébrer le despote. Ils composaient, ils capitulaient sur le degré de la louanges; heureux quand, au prix de quelques lieux communs sur la gloire des armes, ils avaient acheté le droit de pousser quelques soupirs, de dénoncer quelques crimes, de rappeler quelques vérités proscrites! Aucun livre ne pouvait paraître sans être marqué de l'éloge de Buonaparte comme du timbre de l'esclavages; dans les nouvelles éditions des anciens auteurs, la censure faisait retrancher tous les passages contre les conquérants, la servitude et la tyrannie, comme le Directoire avait eu dessein de faire corriger dans les mêmes auteurs tout ce qui parlait de la monarchie et des rois. Les almanachs étaient examinés avec soin, et la conscription forma un article de foi dans le catéchisme. Dans les arts, même servitude : Buonaparte empoisonne les pestiférés de Jaffa : on fait un tableau qui le représente touchant, par excès de courage et d'humanité, ces mêmes pestiférés. Ce n'était pas ainsi que saint Louis guérissait les malades qu'une confiance touchante et religieuse présentait à ses mains royales. Au reste, ne parlez point d'opinion publique : la maxime est que le souverain doit en disposer chaque matin. Il y avait à la police perfectionnée par Buonaparte un comité chargé de donner la direction aux esprits et à la tête de ce comité un directeur de l'opinion publique. L'imposture et le silence étaient les deux grands moyens employés pour tenir le peuple dans l'erreur. »

[A l'extérieur, Buonaparte s'est comporté, dans sa diplomatie, comme un fou ou un enfant; et quant à son fameux génie militaire, les événements viennent de montrer ce qu'il faut en penser : ]

« Absurde en administration, criminel en politique, qu'avait-il donc pour séduire les Français, cet étranger? Sa gloire militaire? Eh bien, il en est dépouillé. C'est en effet un grand gagneur de batailles, mais hors de là le moindre général est plus habile que lui. Il n'entend rien aux retraites et à la chicane du terrain; il est impatient, incapable d'attendre longtemps un résultat, fruit d'une longue combinaison militaire; il ne sait qu'aller en avant, faire des pointes, courir, remporter des victoires, comme on l'a dit, à coups d'hommes, sacrifier tout pour un succès sans s'embarrasser d'un revers, tuer la moitié de ses soldats par des mesures au-dessus des forces humaines. Peu importe : n'a-t-il pas la conscription et la matière première? On a cru qu'il avait perfectionné l'art de la guerre et il est certain qu'il l'a fait rétrograder vers l'enfance de l'art. Le chef-d'oeuvre de l'art militaire chez les peuples civilisés, c'est évidemment de défendre un pays avec une petite armée, de laisser reposer plusieurs milliers d'hommes derrière soixante ou quatre-vingt mille soldats, de sorte que le laboureur qui cultive en paix son sillon sait à peine qu'on se bat à quelques lieues de sa chaumière. L'empire romain était gardé par cent cinquante mille hommes et César n'avait que quelques légions à Pharsale. Qu'il nous défende donc aujourd'hui dans nos foyers, ce vainqueur du monde! Quoi! tout son génie l'a-t-il abandonné? Par quel enchantement cette France, que Louis XIV avait environnée de forteresses, que Vauban avait fermée comme un beau jardin, est-elle envahie de toutes parts? »
 

(Chateaubriand, De Buonaparte et des Bourbons).

Après Waterloo, Chateaubriand refusa de faire partie du cabinet où Fouché avait reçu le portefeuille de la police qu'il ne put d'ailleurs conserver longtemps. Créé pair de France, il défendit la Chambre introuvable dans une brochure intitulée : De la Monarchie selon la Charte, où il s'efforçait en vain de convertir les intransigeants de l'émigration à quelques-unes des idées nouvelles, attaqua sans mesure dans le Conservateur le duc de Richelieu, que sa noble conduite en 1815 et en 1818 aurait dû préserver de ses traits, et surtout le duc Decazes contre lequel il s'oublia jusqu'à écrire à propos de l'attentat de Louvel : « les pieds lui ont glissé dans le sang », faisant ainsi remonter jusqu'au ministre la responsabilité d'un crime où il est difficile aujourd'hui de voir rien de plus qu'une vengeance personnelle. L'article eut un retentissement énorme et le ministère tomba. 

Chateaubriand, qui venait de flatter habilement l'opinion publique par un mémoire apologétique touchant la vie et la mort du duc de Berry (1820, in-8 et in-18), fut nommé par M. de Villèle ambassadeur de France à Berlin (1er janvier 1821), puis à Londres (avril 1822). Désigné pour assister en qualité de plénipotentiaire au congrès de Vérone (septembre 1821), il en revint pour remplacer Mathieu de Montmorency au ministère des affaires étrangères. Ce fut là le point culminant de sa carrière diplomatique, ou, comme il l'a singulièrement défini, « son René en politique ». Il réussit, malgré l'opposition de ses collègues, à faire déclarer la guerre à l'Espagne, et provoqua ainsi cette courte et brillante campagne du Trocadéro qui rendit un moment à la France l'illusion de ces victoires qu'elle ne connaissait plus. Néanmoins, quelques jours plus tard (6 juin 1824), il fut brutalement congédié.

Rejeté de nouveau dans l'opposition, Chateaubriand fut, au Journal des débats, la sentinelle avancée du parti libéral, et n'épargna pas les critiques à un régime dont il connaissait mieux que personne les côtés faibles. Il eut en particulier la gloire de faire abandonner par la Chambre le projet de loi contre la presse, ironiquement appelée loi de justice et d'amour. Cette guerre acharnée dura près de trois ans. Le ministère Villèle tomba et céda la place à Martignac. Nommé ambassadeur à Rome, près de Léon XII, Chateaubriand donna sa démission lors de l'avènement du cabinet Polignac. Il était à Dieppe au moment de la promulgation des ordonnances qui précipitèrent la chute de la maison de Bourbon. Revenu en hâte à Paris et porté en triomphe par un groupe de combattants qui saluaient en lui le défenseur de la liberté de la presse, il donna avec éclat sa démission de pair de France, après avoir lu à la tribune, le 7 août, une protestation longue ment motivée contre la monarchie proclamée le jour même, et résigna la pension viagère de 12,000F, attachée à son titre.

Dernières années (1830-1848).
Il avait d'abord projeté de se fixer en Suisse, mais il en fut bientôt rappelé par les événements et par l'opinion publique dont quelques strophes de Béranger s'étaient fait l'écho. Durant l'épidémie de choléra de 1832. il voulut distribuer aux diverses mairies de Paris les 12,000 F que la duchesse de Berry lui avait fait tenir pour remplacer la pension qu'il avait abandonnée : il ne put y parvenir. Lors du débarquement de la duchesse en Vendée, le gouvernement de « Philippe », qu'il continuait à ne pas reconnaître, se donna l'inutile satisfaction de l'arrêter et de le détenir quinze jours à la préfecture de police dans les appartements mêmes de M. Gisquet. Mis en liberté par ordonnance de non-lieu, Chateaubriand repartit pour la Suisse et séjourna quelque temps à Lucerne

Un Mémoire sur la captivité de Madame la duchesse de Berry (1833, in-8), terminé par l'apostrophe fameuse devenue bientôt le mot de ralliement du parti : « Madame, votre fils est mon roi! », l'amena sur les bancs de la cour d'assises, en même temps que le gérant de la Quotidienne poursuivi pour le même délit. Tous deux furent acquittés, et Chateaubriand connut de nouveau les enivrements d'une popularité à laquelle il n'était pas aussi insensible qu'il voulait bien le dire. Un message secret qu'il reçut de la captive de Blaye, et qu'elle l'invitait à faire parvenir à ses enfants à Prague, le décida à continuer ce rôle de « courtisan du malheur », dans lequel son orgueilleuse misanthropie se complaisait plus encore que ses convictions, car, écrivait-il alors, « je crois moins au retour de Henri V que le plus misérable juste-milieu ou le plus violent républicain ». Il ne put arracher au vieux roi Charles X son consentement à la déclaration de majorité de son petit-fils, et il renonça, pour toujours cette fois, à cette politique d'intrigues et de compétitions dont il avait vu de près le néant et la caducité (octobre 1833).

Les Mémoires d'outre-tombe.
Les quinze dernières années de la vie de Chateaubriand se peuvent résumer en quelques lignes : Chateaubriand, malade, presque paralysé par la goutte, trouva encore la force d'aller voir, en novembre 1843, le comte de Chambord qui lui donnait rendez-vous à Londres. Et pour le reste, son quotien, c'était: la mise en ordre, ou pour mieux dire, l'arrangement de ses Mémoires et tous les jours la visite qu'il rendait à Mme Récamier :

Dans ce salon de l'Abbaye-aux-Bois, tout ce que l'Europe comptait alors de gens célèbres vint défiler devant le vieillard morose « bâillant sa vie », selon son expression fameuse, assis au coin de la cheminée, indifférent à tout, hormis à sa gloire, inquiet du silence qui se faisait peu à peu autour de son nom, et que la verve de Béranger, avec qui il fut de tout temps en coquetterie réglée, avait seule le privilège d'arracher à sa torpeur. A certains jours, cet auditoire d'élite eut même l'insigne faveur d'entendre lire diverses pages du livre auquel Chateaubriand confiait le soin de défendre sa renommée, et qu'il retouchait encore au mois de juin 1847. Sa femme était morte le 9 février 1847, et Ballanche suivit, le 12 juin. Lui-même s'alita le 2 juillet 1848, reçut les sacrements, dicta son testament et mourut le mardi 4 juillet. La stupeur et l'effroi de Paris au lendemain des sanglantes journées de juin détournèrent l'attention de cette mort qui passa presque inaperçue. 

Le samedi 8, un service funèbre fut célébré dans l'église des Missions étrangères, située rue du Bac, dans le voisinage de la maison mortuaire ; le corps fut transporté à Saint-Malo, où eurent lieu le 18 juillet les obsèques solennelles. A l'élévation, la musique fit entendre la mélodie : Combien j'ai douce souvenance... Puis le cortège s'achemina vers l'îlot du Grand-Bé, dans la rade de sa ville natale, où le cercueil fut déposé dans le sépulcre de granit. Il repose là, sous une pierre entourée d'une petite grille en fer et surmontée d'une croix. Point d'inscription; ni nom, ni date.
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Chateaubriand sur son lit de mort.
Chateaubriand sur son lit de mort.

Le désordre de ses affaires avait depuis longtemps forcé Chateaubriand à «-hypothéquer son tombeau », selon sa propre expression. Ses Mémoires, qui en principe ne devaient paraître que longtemps après sa mort, avaient été cédés, moyennant une rente viagère de 12,000 F, à une société anonyme. Revendus à Emile de Girardin, ils furent découpés en feuilletons dans La Presse, et ce mode de publicité ne leur fut guère moins défavorable que le moment où on les jeta en pâture à la curiosité publique, c.-à-d. au moment des préoccupations politiques les plus graves. 

Ce n'est pas seulement la foule qui leur fit mauvais accueil : la critique sembla prendre sa revanche de la longue contrainte qu'elle s'était imposée tant que le maître avait vécu; à ce point de vue le cours professé à Liège en 1849 par Sainte-Beuve, et quelques pages de Nisard, bien dissemblables de celles que lui avait jadis inspirées une communication des Mémoires encore inédits, sont un témoignage significatif de cet état des esprits. Dans ce livre où, selon le mot de Nisard, il n'y a d'épargnés que les oubliés, on ne voulut voir alors que l'incommensurable vanité de l'auteur, ses affectations d'archaïsme, les digressions politiques et historiques auxquelles il s'était livré sans retenue, et le dénigrement systématique de tous ceux qui, princes, ministres ou écrivains, ne s'étaient pas inclinés devant son génie. De nos jours, nous en jugeons plus équitablement, et les Mémoires d'outre-tombe sont, en dépit des réserves qu'ils soulèvent et des longueurs qui les déparent, le livre le plus vivant, sinon même le plus lu de Chateaubriand.

La préparation vingt fois interrompue et vingt fois reprise de ces Mémoires n'avait pas seule rempli les loisirs que lui avaient fait les alternatives de la politique et sa retraite définitive depuis 1833. Privé des conseils de Fontanes et de Joubert qui, sans doute, s'y fussent opposés, il avait, dès 1825, mis au jour un dernier fragment du manuscrit de Londres qui aurait pu sans inconvénient n'en jamais sortir; l'ébauche des Natchez est contemporaine, en effet, de celle d'Atala, mais elle n'en a pas, tant s'en faut, la fraîcheur, et elle en semble beaucoup moins la suite que la parodie. 

Les Etudes et Discours historiques (1831, 4 vol. in-8) sont plus importants et malgré l'insuffisante érudition dont l'auteur fait un vain étalage, il serait injuste de ne pas reconnaître qu'elles ont contribué à la renaissance dont Augustin Thierry avait ouvert la voie. L'Essai sur la littérature anglaise (1836, 2 vol in-8), la traduction intégrale du Paradis perdu de Milton (1836, 2 volumes in-8), le Congrès de Vérone (1838, 2 volumes in-8) appartiennent à l'âge mûr de l'auteur, tandis que sa tragédie de Moïse (1834) et surtout sa Vie de Rancé (1844) déçoivent sous sa plume.

Les Natchez et le Dernier des Abencerages.
Les Natchez et les Aventures du dernier des Abencerages ont paru pour la première fois dans une édition des OEuvres complètes de Chateaubriand entreprise par Ladvocat (1826-1827, 28 vol. in-8). Le détail bibliographique des autres éditions partielles ou complètes nous entraînerait trop loin. Atala, notamment,  a été l'objet d'une illustration considérable de Gustave Doré (1862, in-folio), et de nombreuses réimpressions à l'usage des bibliophiles.

L'homme et l'oeuvre

Caractère.
Chateaubriand s'est peint lui-même dans ses oeuvres, tantôt indirectement (Atala, René, les Natchez), tantôt directement (Mémoires d'outre-tombe). Son caractère offre un singulier mélange de dédaigneuse froideur et d'enthousiasme lyrique.  Il fait dire à René :
« Je m'ennuie de la vie, l'ennui m'a toujours dévoré. »
 Il dit lui-même :
« J'ai bâillé ma vie, j'ai porté mon coeur en écharpe. » 
Sa vie a été sans cesse mêlée aux plus grands événements du siècle, et ses ouvrages sont sortis de la réalité tout autant que du rêve. Il dit :
« C'est dans les bois que j'ai chanté les bois, sur les vaisseaux que j'ai peint l'océan, dans les camps que j'ai parlé des armes, dans l'exil que j'ai appris l'exil, dans les cours, dans les affaires, dans les assemblées, que j'ai étudié les princes, la politique et les lois » (Mémoires d'outre-tombe).
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Sur mon caractère

« En aucun temps, il ne m'a été possible de surmonter cet esprit de retenue et de solitude intérieure qui n'empêche de causer de ce qui me touche. Personne ne saurait affirmer sans mentir que j'aie raconté ce que la plupart des gens racontent dans un moment de peine, de plaisir ou de vanité. Un nom, une confession de quelque gravité, ne sort point ou ne sort que rarement de ma bouche. Je n'entretiens jamais les passants de mes intérêts, de mes desseins, de mes travaux. de mes idées, de mes attachements, de mes joies, de mes chagrins, persuadé de l'ennui profond que l'on cause aux autres en leur parlant de soi. Sincère et véridique, je manque d'ouverture de coeur : mon âme tend incessamment à se fermer : je ne dis point une chose entière, et je n'ai laissé passer ma vie complète que dans ces Mémoires. Si j'essaie de commencer un récit, soudain l'idée de sa longueur m'épouvante; au bout de quatre paroles, le son de ma voix me devient insupportable, et je me tais. Comme je ne crois à rien, excepté en religion, je me défie de tout : la malveillance et le dénigrement sont les deux caractères de l'esprit français; la moquerie et la calomnie, le résultat certain d'une confidence.

Mais qu'ai-je gagné à ma nature réservée? D'être devenu, parce que j'étais impénétrable, un je ne sais quoi de fantaisie qui n'a aucun rapport avec ma réalité. Mes amis mêmes se trompent sur moi, en croyant me faire mieux connaître et en m'embellissant des illusions de leur attachement. Toutes les médiocrités d'antichambre, de bureaux, de gazettes, de cafés, m'ont supposé de l'ambition, et je n'en ai aucune. Froid et sec en matière usuelle, je n'ai rien de l'enthousiaste et du sentimental : ma perception distincte et rapide traverse vite le fait et l'homme, et les dépouille de toute importance. Loin de m'entraîner, d'idéaliser les vérités applicables, mon imagination ravale les plus hauts événements, me déjoue moi-même : le côté petit et ridicule des objets m'apparaît tout d'abord : de grands génies et de grandes choses, il n'en existe guère à mes yeux. Poli, laudatif, admiratif pour les suffisances qui se proclament intelligences supérieures, mon mépris caché rit et place, sur tous ces visages enfumés d'encens, des masques de Callot. En politique, la chaleur de mes opinions n'a jamais excédé la longueur de mon discours ou de ma brochure. Dans l'existence intérieure et théorique, je suis l'homme de tous les songes; dans l'existence extérieure et pratique, l'homme des réalités. Aventureux et ordonné, passionné et méthodique, il n'y a jamais eu d'être à la fois plus chimérique et plus positif que moi, de plus ardent et de plus glacé; androgyne bizarre, pétri des sangs divers de ma mère et de mon père.

Les portraits qu'on a faits de moi, hors de toute ressemblance, sont principalement dus à la réticence de mes paroles. La foule est trop légère, trop inattentive pour se donner le temps, lorsqu'elle n'est pas avertie, de voir les individus tels qu'ils sont. Quand, par hasard, j'ai essayé de redresser quelques-uns de ces faux jugements dans mes préfaces, on ne m'a pas cru. En dernier résultat, tout m'étant égal, je n'insistais pas; un comme vous voudrez m'a toujours débarrassé de l'ennui de persuader personne ou de chercher à établir une vérité. Je rentre dans mon for intérieur, comme un lièvre dans son gîte : là je me remets à contempler la feuille qui remue ou le brin d'herbe qui s'incline.

Je ne me fais pas une vertu de ma circonspection invincible autant qu'involontaire : si elle n'est pas une fausseté, elle en a l'apparence; elle n'est pas en harmonie avec des natures plus heureuses, plus aimables, plus faciles, plus naïves, plus abondantes, plus communicatives que la mienne. Souvent, elle m'a nui dans les sentiments et dans les affaires, parce que je n'ai jamais pu souffrir les explications, les raccommodements par protestations et éclaircissements, lamentations et pleurs, verbiage et reproches, détails et apologies. »
 

(Chateaubriand, extrait des Mémoires d'outre-tombe).

Portraits de Chateaubriand.
Des divers portraits originaux de Chateaubriand le plus connu est celui de Girodet (ci-dessus), exposé pour la première fois au salon de 1810 sous cette désignation : Portrait d'homme méditant dans la campagne de Rome. Chateaubriand a raconté comment Denon, en courtisan prudent, avait dissimulé, le jour de l'ouverture du salon, ce portrait dans un coin obscur et comment Napoléon exigea, au contraire, qu'il fût placé devant lui. Il reparut, cette fois avec le nom du modèle, au salon de 1814. Donné par Mme Récamier au musée de Saint-Malo, il a figuré en 1878 à l'éphémère exposition des Portraits nationaux. Un buste en marbre par David d'Angers (1829), conservé par la famille, un médaillon du même (musée du Louvre) et une statue assise par Duret (palais de l'Institut) complètent cette iconographie à laquelle il faut joindre d'assez nombreuses estampes gravées principalement d'après Girodet et David d'Angers. 

Influence de Chateaubriand. 
Théophile Gautier a dit de Chateaubriand :

« Il a restauré la cathédrale gothique, rouvert la grande nature fermée, et inventé la mélancolie moderne. » 
Si l'on ajoute que Chateaubriand a renouvelé la critique, on a ainsi résumé toute son influence.

1° Il a restauré la cathédrale gothique. 
Ceci doit s'entendre d'abord au sens figuré. Par le Génie du Christianisme, Chateaubriand, s'il n'a rien ajouté de sérieux au fond même de la théologie, a brisé par des arguments nouveaux et actuels, la tradition antireligieuse du XVIIIe siècle. Il a réhabilité socialement et esthétiquement le christianisme; il a même, en dehors de toute religion positive, expliqué et justifié le sentiment religieux. 

Au sens propre, il a ramené la curiosité et l'intérêt vers le Moyen âge, si dédaigné, pour des raisons différentes, des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. Institutions, moeurs, monuments, il a tenté de tout expliquer. A l'architecture pseudo-grecque, il a opposé l'art gothique national, dont il a montré les rapports symboliques avec le christianisme et les paysages de la France. Grâce à lui, les Augustin Thierry, les Victor Hugo, les Michelet, les Vitet, les Mérimée, historiens, poètes, critiques, administrateurs, se sont épris d'une admiration à la fois raisonnée et enthousiaste pour les chefs-d'oeuvre longtemps méconnus du Moyen âge.

2°. Il a rouvert la grande nature fermée. 
Il n'est pas vrai de dire que la nature était fermée pour une société qui avait pu lire Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, mais il est plus juste d'affirmer que Chateaubriand a étendu et transformé le sentiment de la nature. Il l'a étendu : car il n'a pas seulement, comme Rousseau, décrit la Suisse, la Savoie et la forêt de Montmorency ou le Mont-Valérien; mais après la solitude bretonne de Combourg, il a peint l'immensité de l'océan, à toutes les heures du jour et de la nuit, et la forêt américaine, et les rives du Mississippi; puis la campagne romaine, Naples, la Messénie, l'Attique, la Palestine, l'Espagne, - et chacun de ces tableaux, s'il accuse bien la main et la manière du même peintre, a toutefois son caractère propre et surprend encore le lecteur, deux siècles entiers de littérature descriptive, par un singulier mélange de précision dans les lignes et d'éclat dans le coloris. Ajoutez que dans ces paysages si variés et faits d'après nature, il a su placer des hommes dont le costume, les gestes et les moeurs sont appropriés au fond, sur lequel ils se détachent et avec lequel ils s'harmonisent. La couleur locale, impossible à reconstituer archéologiquement, est avant tout un rapport. Ni Atala, ni Chactas, ni Eudore, ni Cymodocée ne pourraient changer de cadre sans changer de psychologie, d'aventures et de langage. 

Mais si Chateaubriand a étendu le sentiment de la nature, il l'a aussi transformé. En effet, Bernardin de Saint-Pierre avait peint les mers, les orages et la nature exotique, et avec la plus riche palette. Mais ces descriptions restaient objectives. L'oeil de Bernardin est un miroir qui réfléchit avec autant de fidélité que de netteté toute la gamme des nuances; mais sa sensibilité ne semble pas se mêler au paysage. Chateaubriand, s'il reçoit beaucoup de la nature, lui rend plus encore. Comprimée et endolorie, incomprise d'une société toute à ses plaisirs ou à ses disputes, sa sensibilité à lui ne trouve de refuge que dans la nature. Il l'interroge, il l'associe à sa douleur, il la trouve maternelle ou indifférente, il l'adore ou il la maudit; c'est la conception romantique de la nature, qui doit défrayer toute la grande poésie lyrique de 1820 à 1848.
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Chateaubriand en 1828.
Chateaubriand en 1828.

3° Il a inventé la mélancolie moderne. 
Certes, la mélancolie, même si on la prend dans le sens restreint de lassitude morale et de dégoût de la vie; existait avant Chateaubriand. Le Saint-Preux de la Nouvelle Héloïse (1760) et surtout Werther (1774, traduit en français dès 1778), sont des mélancoliques. Mais ils apparaissent plutôt comme des exceptions; ce sont des révoltés, des excentriques. Dans René, au contraire, toute une génération se reconnaît; René incarnait le mal du siècle. Ruines, morts violentes, déceptions morales et scientifiques, rêves humanitaires démentis par la brutalité des faits, misère, exil, - et, en face de ces maux et de ces douleurs, aucune consolation, point de croyances positives, un vague déisme, une vanité rebelle, des passions exaltées et inassouvies : tels sont les éléments historiques et sociaux dont se forme, vers 1800, entre les secousses de la Révolution et les campagnes de l'Empire, cette mélancolie d'un genre nouveau. Avec cette divination et cette inconscience qui sont la marque du génie, Chateaubriand a synthétisé et fixé cet état d'âme dans son René. Mais ce qu'il y avait de plus intéressant dans cette mélancolie faite de rêves et de déceptions, c'est qu'elle devenait le fond du lyrisme, au sens actif comme au sens passif.

Le poète, qui tour à tour désespère et cherche en gémissant, acquiert une sensibilité exaspérée et exquise; il associe Ia nature entière à ses impressions; il s'alanguit avec l'automne et renaît avec le printemps; il s'anéantit dans la sérénité des nuits, et voudrait fuir sur l'aile des orages. De son côté, le lecteur, en qui la faculté de percevoir et de vibrer s'est affinée sous l'influence de cette mélancolie, éprouve l'impérieux besoin d'entendre une voix qui lui formulé et lui module ce qu'il ne sent qu'à demi. Il est d'intelligence avec le poète, il le transpose en lui. On trouve dans Chateaubriand tous les thèmes de la grande poésie romantique; quand Lamartine donne ses Méditations en 1820, le public formé par la lecture du Génie, de René, des Martyrs, semble lui dire-: « Je t'attendais. »

4° Enfin, Chateaubriand a renouvelé la critique. 
La critique littéraire d'abord, en substituant à la critique des défauts celle des beautés, en nous apprenant, pour juger d'une oeuvre, à la replacer dans les circonstances, dans la civilisation, dans les moeurs, dont elle est l'expression. Cependant, à cela Mme de Staël aurait suffi. L'originalité de Chateaubriand est ailleurs. Elle est dans la solution définitive de ce malentendu qu'on appelait la querelle des Anciens et des Modernes. Dans les parties du Génie intitulées : Poétique du Christianisme et Beaux-Arts et Littérature, Chateaubriand établissait non plus des préséances, mais des différences. Son plaidoyer en faveur du merveilleux chrétien était basé beaucoup moins sur la supériorité d'une doctrine  que sur la nécessité de répondre, en écrivant, aux croyances de son temps. Légitime, chez Homère, la mythologie était absurde pour des chrétiens. De même, en étudiant et en comparant les caractères de l'époux, de la femme, de la mère, du guerrier, chez les Anciens et chez les Modernes, il notait les acquisitions psychologiques qu'il attribuait au christianisme; et il révélait aux classiques eux-mêmes, qui ne semblaient pas l'avoir senti, que leur originalité éclatait là où ils avaient modifié et enrichi, au nom de ce principe de relativité, les types fournis par leurs modèles.

L'histoire ne lui doit pas moins. Chateaubriand, non seulement, comme nous le disions plus haut, nous a rendu le sens du Moyen âge, et nous a révélé la vraie couleur locale; non seulement il a donné lui-même, dans plusieurs passages des Martyrs, de l'Itinéraire, des Mémoires d'outre-tombe, des Études historiques, des modèles de narrations documentées, précises et colorées; mais encore ses théories sur la relativité des oeuvres d'art, appliquées aux civilisations antiques et modernes, ont été des plus fécondes.

Le style de Chateaubriand.
Chateaubriand procède à la fois des grands écrivains classiques, comme Pascal, Bossuet et Voltaire, et des précurseurs du romantisme, J.-J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre. Mais il n'a rien d'un imitateur. Il faut distinguer en lui le peintre, qui a le don d'évoquer dans notre imagination les paysages les plus divers, - le poète, qui note avec délicatesse et avec profondeur les mouvements et les élans du coeur, - l'orateur qui développe des idées générales au moyen de comparaisons et de métaphores, en d'amples périodes. Mais on oublie trop souvent un Chateaubriand vif et spirituel, au style énergique et concis, qui excelle à tracer des portraits. Aussi, bien que la manière de Chateaubriand sente un peu l'effort, bien qu'il abuse souvent de sa splendide imagination et de sa facilité oratoire, on peut dire qu'il n'existe pas de style plus grand ni plus varié dans la prose du XIXe siècle. Il a servi de modèle à tous : poètes qui n'ont eu qu'à rythmer et à rimer une prose déjà si musicale; historiens qui lui ont emprunté sa pittoresque précision; critiques, orateurs, romanciers... Il est leur initiateur et leur maître.
(Maurice Tourneux / R. Canat/ Ch.-M Des Granges).



Éditions anciennes - Outre de nombreuses éditions de chacun des ouvrages séparés de Chateaubriand, il a été fait plusieurs éditions de ses Oeuvres complètes; les meilleures sont celles de Ladvocat, en 31 vol. in-8, Paris, 1826-31, revue par l'auteur même, qui y a joint des éclaircissements et des notes critiques, et l'a enrichie de quelques oeuvres inédites (les Abencerages, les Natchez, Moïse, tragédie, des poésies diverses, des discours politiques); et celle de Ch. Goselin, 35 vol. in-8, 1836-38 (on y trouve en plus le Congrès de Vérone, un Essai sur la littérature anglaise, une traduction du Paradis perdu de Milton). Chateaubriand n'a donné depuis que la Vie de Rancé, 1844. Les Mémoires d'Outre-Tombe, publiés d'abord dans le feuilleton de la Presse, ont été édités en 12 vol. in-8 de 1849 à 1850.

Noailles, son successeur à l'Académie y a fait son Éloge. Marin et Ancelot ont écrit sa Vie, Collombet Châteabriand, sa vie et ses écrits,  Ste-Beuve, Châteaubriand et son groupe littéraire; Danilo, Châteaubriand et ses critiques; Benoît, Étude sur Châteaubriand.

En librairie. - Denis Tillinac, Sur les pas de Chateaubriand, Presses de la Renaissance, 2009.

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