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| Pierre-Augustin
Caron de Beaumarchais est un écrivain, auteur
dramatique, spéculateur, horloger et agent secret né
à Paris
le 24 janvier 1732, mort dans la même ville le 18 mai 1799. Sa famille,
originaire de la Brie Un autre eût cédé sans doute aux revendications injustifiées de son tout-puissant confrère. Mieux avisé, le jeune Caron en appela, tout de suite à l'équité de l'Académie des sciences, excellent juge en pareille matière, et aussi, ce qui était alors une véritable nouveauté, à l'opinion publique; le Mercure de France tint ses lecteurs au courant de l'affaire et inséra tout au long un certificat formel délivré à Caron fils par Dortous de Mairan, Mignot de Montigny et J.-B. Le Roy. Cette première passe d'armes et l'habileté très réelle, parait-il, que le jeune horloger avait acquise dans son art, lui valurent l'accès de la cour. Il eut l'honneur de présenter au roi une montre dont, sur son ordre, il dut démontrer le mécanisme aux courtisans, et d'en construire pour Mme de Pompadour une autre « qui n'avait que quatre lignes de diamètre ». Toute son ambition se bornait encore à satisfaire aux commandes réitérées de la famille royale et à briguer le titre d'agrégé de la Société Royale de Londres (1754). Ce fut alors qu'il fit la connaissance de Mme Franquet, plus jeune de beaucoup que son mari, contrôleur de la bouche du roi et de l'extraordinaire des guerres. Bientôt M. Franquet céda ses charges au jeune homme qui prit d'un « très petit fief », dont la situation topographique n'a jamais été nettement déterminée, le nom de Beaumarchais; c'est désormais sous celui-ci qu'il fut connu. Quelques-mois plus tard, Franquet mourut, et sa veuve n'attendit pas l'expiration de l' « an du deuil » pour épouser son amant. Cette mort et ce mariage furent l'origine de calomnies atroces qui poursuivirent Beaumarchais toute sa vie et qui se renouvelèrent lorsque, moins d'un an après, sa jeune femme succomba aux atteintes d'une fièvre putride. La famille de celle-ci ne craignit pas d'user de telles armes pour disputer à Beaumarchais un héritage qui, en effet, lui fut enlevé. Il lui restait heureusement sa charge de
contrôleur de la maison du roi, l'amitié du financier Paris-Duverney,
et la protection de Mesdames, filles de Louis XV,
auxquelles il enseignait la harpe, et dont il dirigeait les concerts intimes;
faveurs qui lui avaient suscité de nombreux envieux, et qui amenèrent
même un duel, où il blessa mortellement son adversaire. L'affaire
ne s'ébruita pas, grâce à la générosité
de celui-ci et aux démarches des princesses près de leur
père. C'est également par elles qu'il obtint du roi une visite
à l'Ecole militaire, dont
Duverney , était le fondateur et l'intendant. En retour, le vieux
financier lui procura un intérêt élevé dans
diverses affaires, et lui avança 560,000
livres pour acquérir une charge de maître des eaux et forêts
qu'il ne put obtenir. Il se rabattit alors sur le titre de secrétaire
du roi et sur les fonctions de lieutenant général des chasses
au bailliage de la Varenne du Louvre.
En 1764 il partit pour l'Espagne
Statue de Beaumarchais, à Paris (angle de la rue Saint-Antoine et de la rue des Tournelles). (© Photo : Serge. Jodra, 2009). A cette date Beaumarchais s'ignorait encore
lui-même, et, tout imbu des doctrines dramatiques de Diderot,
il s'essayait dans la tragédie bourgeoise
dont le Fils naturel « Cet homme ne fera jamais rien, même de médiocre. »La donnée, à laquelle l'affaire de Clavijo et de Marie-Louise Caron n'était certainement pas étrangère, ne laissait pas que d'être invraisemblable. Eugénie, fille d'un gentilhomme du pays de Galles L'année suivante, Beaumarchais épousait encore une riche veuve, Mme Lévesque, dont il eut un fils. Tout en exploitant, de compte à demi avec Paris-Duverney, la forêt de Chinon, d'où il écrivait à sa femme des lettres empreintes de ce vif sentiment du paysage que Rousseau et Diderot semblaient avoir seuls éprouvé, il faisait représenter un nouveau drame, les Deux Amis ou la Négociant de Lyon (Théâtre-Français, 13 janvier 1770), dont la chute fut plus irrémédiable encore que celle d'Eugénie. Sa seconde union ne fut guère plus longue que la première. Mme de Beaumarchais mourut le 21 novembre 1770, et son fils Augustin ne lui survécut que de deux ans. La fortune que Mme Lévesque avait apportée était en viager et disparut avec elle. Enfin, comme pour achever d'accabler un jouteur moins robuste, le vieux Paris-Duverney s'éteignait à quatre-vingt-sept ans (17 juillet 1770), léguant sa fortune à son petit-neveu, le comte de La Blache, qui se flattait de haïr Beaumarchais « comme on aime une maîtresse ». Il le lui fit bien voir. Se sentant près de sa fin, Duverney avait procédé à un règlement de compte avec son associé d'où il résultait que Beaumarchais lui restituait 160,000 F de billets au porteur et consentait à résilier leur traité pour l'exploitation de la forêt de Chinon. De son côté, Duverney lui donnait quittance de tous comptes antérieurs, reconnaissait lui devoir 15,000 F payables à sa volonté et s'engageait à lui prêter pendant huit ans et sans intérêts une somme de 75,000 F. Le comte de La Blache prétendit que la signature était fausse, que Beaumarchais avait ajouté au-dessus des articles dont son oncle n'avait pas eu connaissance, ce qui tendait à transformer le créancier en débiteur et faisait peser sur lui une accusation de faux. L'instance engagée aboutit cependant tout d'abord à deux arrêts rendus en faveur de Beaumarchais par les Requêtes de l'hôtel (22 février et 14 mars 1772). La Blache en appela devant la grand-chambre, c.-à-d. devant le parlement recruté par Maupeou et qu'un incident de ce procès allait achever de perdre dans l'opinion publique. Cependant, Beaumarchais avait écrit
les paroles et la musique d'un opéra-comique intitulé le
Barbier
de Séville Pas un avocat ne voulut alors se charger de sa cause, tant le cas parut mauvais et le plaideur suspect. Forcé de se débattre seul contre toute la magistrature ameutée, abandonné par l'opinion publique qui l'allait bientôt porter en triomphe, Beaumarchais sentant aussi quelle arme lui mettait aux mains la vénalité arrogante de son juge, et parfois aidé de la collaboration bénévole de son père ou de sa soeur Julie, rédigea coup sur coup ses quatre factums qui, publiés à peu d'intervalle les uns des autres, furent un véritable événement. « Il n'y a point, écrivait Voltaire au marquis de Florian, de comédie plus plaisante, point de tragédie plus attendrissante, point d'histoire mieux contée et surtout point d'affaire épineuse mieux éclaircie... »Il écrivait aussi à d'Alembert : « Quel homme! Il réunit tout : la plaisanterie, le sérieux, la raison, la gaieté, la force, le touchant, tous les genres d'éloquence, et il n'en recherche aucun, et il confond tous ses adversaires et il donne des leçons à ses juges. »Ceux-là vont répétant et font répéter partout qu'il n'est pas l'auteur de ses Mémoires, et qu'on sait à quelle officine il s'approvisionne. « Que ne font-ils écrire les leurs par la même plume! réplique Beaumarchais »Et Rousseau, consulté, répondait : « Je ne sais pas s'il les compose; mais je sais bien qu'on ne fait pas de tels Mémoires pour un autre. »Le 26 février 1774, la grand-chambre condamna Beaumarchais au blâme, ainsi que Mme Goëzmann, et mit le mari hors de cour. Ce jugement inique, qui assimilait l'accusateur à l'accusé, souleva une réprobation dont le prince de Conti tout le premier donna le signal en venant chercher Beaumarchais dans son carrosse pour le conduire au Temple Malgré ces témoignages d'estime
auxquels Beaumarchais moins que tout autre ne pouvait rester insensible
(« ce n'est pas tout que d'être blâmé, lui disait
spirituellement Sartines, il faut encore être
modeste »), sa situation financière et sociale n'en était
pas beaucoup meilleure. Dans l'ancienne jurisprudence le blâme frappait
de mort civile celui qui en était l'objet. Il s'en était
fallu de six croix que Beaumarchais ne fut condamné au carcan, à
la marque et aux galères. Les poursuites exercées par le
comte de La Blache l'avaient forcé à quitter sa belle maison
de la rue de Condé, et il ne pouvait même pas, sous le coup
de sa condamnation, songer à faire jouer le Barbier de Séville Précisément alors l'indolence
de Louis XV s'inquiétait de la multiplicité
des pamphlets qui pullulaient en Angleterre
Beaumarchais (1732-1799), par J.-M. Nattier. Ici se place l'épisode le plus étrange
d'une carrière où, certes, ne manquent ni les expéditions
aventureuses, ni les conjonctures singulières, celui qui a le plus
exercé la sagacité de ses biographes et la sévérité
de ses adversaires et dont les détails, sinon le fonds, n'ont été
pleinement éclaircis que vers la fin du XIXe
siècle. Les pamphlets, on le sait,
n'avaient pas plus épargné Marie-Antoinette,
dauphine, qu'ils ne devaient lui faire grâce durant son règne
et après sa chute. L'un des thèmes favoris de leurs auteurs
était précisément la stérilité prolongée
de la future héritière du trône : on en connaît
aujourd'hui les motifs, mais en 1774 l'impatience gagnait les serviteurs
les plus dévoués du jeune roi et faisait la part d'autant
plus belle aux médisants que le comte de Provence et le comte d'Artois
n'avaient pas encore non plus fait souche. Un pamphlet intitulé
: Avis à la branche espagnole sur ses droits à la couronne
de France à défaut d'héritier, allait, disait-on,
être imprimé simultanément à Londres
et à Amsterdam Beaumarchais s'offrit à traiter
avec l'auteur, ou plutôt le colporteur de cet écrit, en stipulant
que le roi lui donnerait un sauf-conduit dont il minuta lui-même
le texte et qu'il plaça dans une boîte en or suspendue à
son col. Muni de ce talisman, il repart pour Londres sous le nom de Ronac
(anagramme de Caron), obtient, « par une intrigue de valet »,
communication de l'Avis, traite avec Angelucci, repasse en Hollande,
s'assure de la destruction du second exemplaire et déjà chante
victoire; mais il apprend qu'Angelucci en a conservé un troisième
et qu'il gagne l'Allemagne Telle est la version que Beaumarchais fit
immédiatement circuler sous forme de deux longues lettres adressées
à ses amis Roudil et Gudin de la
Brenellerie, écrites pendant qu'il descendait en barque le Danube A peine débarqué à
Vienne,
Beaumarchais sollicite une audience de l'impératrice, n'en obtient
une que de son chambellan qui le prend de haut avec lui; quelques heures
plus tard, il est arrêté et gardé à vue dans
sa chambre. Sa blessure, le faux nom sous lequel il voyageait, la mission
dont il se prétendait chargé, son insistance à ne
vouloir confier son secret qu'à l'impératrice seule l'avaient
rendu suspect et on le tenait sous clé jusqu'au retour d'un courrier
expédié en France On en connaît la donnée : un seigneur espagnol, le comte Almaviva, s'est épris d'une jeune fille (Rosine), gardée à vue par son tuteur (Bartholo). Il désespère de l'aborder jamais, quand il rencontre son ancien valet Figaro qui lui offre ses bons offices et les mille et un tours de son sac. Grâce à lui, le comte, déguisé en soldat, puis en maître de chant, pénètre chez le docteur, parvient à remettre un billet à Rosine, trompe toutes les surveillances et berne si adroitement Bartholo qu'il est forcé de consentir au mariage. De ce fonds assurément rebattu et qui offre des analogies frappantes avec divers canevas de la comédie italienne et du théâtre de la Foire, Beaumarchais avait tiré tour à tour une farce jouée chez Le Normant d'Etioles (le complaisant mari de Mme de Pompadour), puis un opéra-comique, comme on l'a vu plus haut, enfin une comédie où subsistaient les tracas de ces « avatars » et qui passa elle-même par d'innombrables remaniements de détail. La première représentation (23 février 1775) ne fut pas un triomphe. De l'aveu même de l'intime ami et confident de Beaumarchais, Gudin de la Brenellerie, « la comédie qui nous avait enchantés à la lecture nous parut longue au théâtre. Une surabondance d'esprit amenait la satiété et fatiguait l'auditeur [...]. Beaumarchais supprima un acte, transporta une scène du premier au second et donna ainsi une marche égale et vive qui soutenait l'attention et laissait goûter tout le charme des détails. »Ainsi allégé, le Barbier de Séville Le blâme subsistait toujours. Pour
obtenir sa réhabilitation, Beaumarchais accepte une troisième
fois de donner la chasse aux libellistes dont l'industrie florissait plus
librement que jamais à Londres
et à Oxford
et s'efforce en même temps de recouvrer les papiers d'Etat que détenait
un autre aventurier célèbre, M. ou Mlle d'Eon.
Quoi qu'on en ait dit, il ne fut ni la dupe, ni le complice de ce personnage
ambigu qui, en échange de ses bons offices auprès de la cour
de France «Tout cela, disait-il, a des branches qui vont si haut qu'il y a peut-être autant de danger à le soustraire d'un côté qu'il y a d'inconvénients à le laisser aller de l'autre. »Et il lui faisait clairement entendre que les véritables instigateurs de ces infamies tenaient de près au trône, car leur but incontestable était de provoquer la scission du ménage royal. Rentré à Paris (mars 1776), Beaumarchais présenta au Conseil une requête tendant à obtenir des lettres de relief de temps qui, d'abord rejetée, fut enfin exaucée le 12 août, sur la plaidoirie de Target; le 6 septembre suivant, le Parlement, toutes chambres réunies, annula la sentence du 26 février 1773 et lui rendit son état civil, ainsi que ses fonctions de juge de la Varenne du Louvre. L'arrêt fut accueilli par des acclamations et Beaumarchais porté en triomphe jusqu'à sa voiture. Les soins de sa réhabilitation ne
lui avaient fait oublier ni la revanche qu'il entendait tirer de La Blache
(l'affaire était pendante devant le parlement d'Aix Sous la raison sociale Roderigue, Hortalez
et Cie, il avait créé
une flottille de quarante navires dont le premier emploi fut le ravitaillement,
secrètement encouragé par Louis XVI,
des insurgents d'Amérique Entre une requête en faveur des négociants
calvinistes
privés de leur état civil et un plan de création de
la caisse d'escompte, entre une réplique au Mémoire justicatif
de la Cour d'Angleterre Conçu vers 1775, terminé
en 1778, le Mariage de Figaro « Que je voudrais tenir l'un de ces puissants de quatre jours!... »Sophie Arnould avait prédit que le Mariage de Figaro Elles se multipliaient à l'infini.
Pendant qu'il faisait construire à grands frais sa fameuse maison
du faubourg Saint-Antoine dont il ne subsiste actuellement aucun vestige
et qu'il légitimait par son mariage avec Mlle de Willer-Mawlaz la
naissance de sa fille Eugénie, il imprimait au fort de Kehl Dans ce mémoire, le véritable séducteur, Daudet de Jossan, était moins vilipendé que M. Le Noir, alors en disgrâce, et surtout que Beaumarchais, car Bergasse, non content de rappeler son infériorité dans sa passe d'armes récente avec Mirabeau, remettait en circulation les soupçons odieux qui avaient plané sur son premier mariage et sur la mort de M. et Mme Franquet, lui contestait la paternité de ses Mémoires contre Goëzmann et La Blache, et l'accusait, en propres termes, de « suer le crime ». Bientôt la mêlée devint générale et le point de départ de l'affaire fut oublié dans cette guerre à outrance de pamphlets, d'assez mince valeur pour la plupart, mais où les amateurs de scandale trouvaient leur compte. Beaumarchais, après trois répliques, où n'apparaît que rarement sa verve d'autrefois, finit par où il aurait dû commencer : il attaqua Bergasse en diffamation et le fit condamner à 1000 livres de dommages-intérêts. Tarare, représenté
au milieu de tout ce tumulte, épuisa rapidement le succès
de surprise qui l'avait accueilli tout d'abord. Ce poème philosophique,
où les éléments ne jouaient pas un rôle moins
important que les hommes, paru à bon droit obscur et ennuyeux. Vainement
Beaumarchais accommoda-t-il quelques scènes au goût du jour
en 1790 et en 1792; vainement d'autres retouches prolongèrent-elles
l'existence de Tarare jusqu'en 1819, l'arrêt du public fut
toujours le même et l'on est en droit de se demander comment, si
Beaumarchais put concevoir un pareil scénario, - contemporain, paraît-il,
du Barbier de Séville
Portrait de Beaumarchais, d'après un pastel de Perroneau. Représentant du Tiers et président
du district de Sainte-Marguerite lors des élections aux Etats
généraux, Beaumarchais fit partie de la Commune
provisoire de Paris, mais, après avoir répondu une fois
de plus à la cabale qui entreprit de l'en chasser, il se retira;
il se contenta de fournir, tant en aumônes qu'en contributions diverses,
plus de 100,000 francs aussi bien pour subvenir
aux misères très réelles dont il était entouré
que pour apaiser la rumeur qui l'accusait de cacher des armes et du blé
les visites domiciliaires qu'il eut à subir ou même qu'il
provoquait révélèrent seulement l'existence de milliers
d'exemplaires du Voltaire de Kehl L'intervention d'une femme qui avait été
sa maîtresse et celle de Manuel le firent relâcher le 30. Réfugié
non loin de Paris
pendant les massacres des prisons, il revient solliciter de Lebrun, ministre
des relations extérieures, le moyen de faire entrer en France Il y rédige un volumineux mémoire
divisé en sept parties ou « époques », et, lorsque
son fidèle caissier, Gudin de La Ferlière, est parvenu à
réunir et à lui faire passer la somme nécessaire à
sa rançon, il revient à Paris; il publie son factum sous
ce titre : Beaumarchais à Lecointre ou Compte rendu des neuf
mois les plus pénibles de ma vie, le répand à
6000 exemplaires et réfute point par point les griefs accumulés
contre lui avec la même liberté d'allures, sinon avec la même
gaieté, que vingt ans auparavant devant le parlement Maupeou. Lecointre
reconnaît qu'il a été trompé, le comité
militaire déclare qu'il a besoin de ces fusils et Beaumarchais est
mis en demeure de les amener coûte que coûte en France Traqué en Angleterre, et en Hollande
comme agent de la Convention,
déclaré à Paris émigré, sa famille dispersée,
son hôtel confisqué, il se réfugie à Hambourg,
si pauvre, dit-il, qu'il est obligé de ménager une allumette
pour la faire servir deux fois, mais ne se laissant pas abattre par la
fortune et adressant au Directoire,
du fond de son grenier, des mémoires sur le percement de l'isthme
de Panama « Je n'ai point le mérite d'être auteur, disait Beaumarchais dans son Essai sur le drame sérieux, le temps et les talents m'ont également manqué pour le devenir. »La postérité n'a pas ratifié ce trop modeste aveu. Beaumarchais, à défaut d'études approfondies et sans faire métier d'écrivain, a pris et gardé dans les lettres françaises un rang dont il ne saurait déchoir. Polémiste, il a élevé un simple débat judiciaire à des hauteurs inconnues avant lui, et cette misérable chicane est mieux qu'une cause célèbre : le début du quatrième mémoire est, au dire de Sainte-Beuve, « un des plus admirables morceaux que nous puissions offrir dans la littérature oratoire. Cela peut être mis en regard des plus mémorables endroits qu'on cite dans les dernières ProvincialesSi le dramaturge et le librettiste sont mis aujourd'hui à leur véritable rang, si Beaumarchais, toujours selon Sainte-Beuve, n'a été poète qu'en créant Chérubin, il est sans conteste le premier auteur comique de son siècle, car « pour être bien moins nés que ceux de Molière, a dit Nisard, ses enfants n'en vivent pas moins de la même vie ».Ce n'est pas ici le lieu de rechercher les emprunts qu'il a pu faire comme son glorieux ancêtre aux littératures italienne et espagnole; mais, fussent-ils prouvés, il est hors de doute qu'il a refrappé et mis en circulation des types devenus siens par la puissance et l'originalité du relief. Le premier aussi, il s'est préoccupé d'établir ses personnages dans un cadre nettement déterminé, attachant, comme Victor Hugo, un soin minutieux aux costumes et aux détails de mise en scène; il a rendu ainsi là tâche facile aux artistes nombreux qui ont illustré ses oeuvres et aux acteurs qui les ont interprétées. En dépit des réserves qu'il
peut soulever, le rôle du polémiste et de l'auteur comique
reste intact. Il n'en va pas de même de sa vie publique et privée
: le perpétuel contraste qu'elle offre et qu'on s'est efforcé
de retracer ici à grands traits ne rend pas la tâche facile
au biographe. Mieux connue aujourd'hui qu'elle ne pouvait l'être
des contemporains eux-mêmes, elle n'offre ni le tissu d'horreurs
auxquels Bergasse, Gorsas et cent autres se sont efforcés de donner
créance, ni les vertus d'un Grandisson que l'aveuglement paternel
se plaisait à saluer dans le jeune Caron; mais sans prendre au pied
de la lettre le témoignage, suspect par sa naïveté même,
de Gudin de la Brenellerie, on a fini
par rendre justice à tant de qualités et de séductions
: Beaumarchais ne pressentait-il pas cette tardive équité
dans cette réplique du Mariage de Figaro « Une réputation détestable!... - Et si je vaux mieux qu'elle?... »Quant à ses affaires, si embrouillées, si hérissées de procès (il n'en soutint pas moins de trente), il y portait, selon le mot de Fontanes, plus de facilité que d'industrie, et il y était plus trompé que trompeur. « La fortune, qu'il dut à des circonstances heureuses, dit-il encore, s'est détruite par un excès de bonhomie et de confiance dont on pourrait donner des preuves multipliées. »Elles ne manqueraient pas, en effet, car il serait facile d'alléguer l'exemple de la part prise aux armements d'Amérique sur lesquels sa succession perdit plus de trois millions, ou de l'entreprise de Kehl qui se solda par plus de 500,000 francs de déficit. Les portraits originaux de Beaumarchais sort peu nombreux : on connaît surtout par la gravure ceux de Cochin et d'Augustin de Saint-Aubin (tous deux de profil). Deux autres portraits subsistent aujourd'hui : une peinture à l'huile de J.-M. Nattier, datée de 1755, et un pastel de Perronneau. (Maurice Tourneux).
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