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Littérature française au XVIIe siècle
Les salons, la préciosité, l'Académie
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Déjà sous François Ier et Henri Il la vie mondaine s'était organisée très brillante. Les Guerres de religion l'avaient interrompue. A la cour de Henri IV on parlait tous les patois, et l'exemple du roi autorisait toutes les licences. Mais la paix et la prospérité revenues devaient rendre plus choquantes ces manières soldatesques. Dès 1608, la marquise de Rambouillet, donnant l'exemple, se retira dans son hôtel et y reçut ses amis. On l'imita et de ce jour, il y eut un « monde » soucieux de fuir toutes les formes de vulgarité.

Les salons

Dans la première moitié du XVIIe siècle, avant que Louis XIV ait groupé autour de lui à la cour toute l'aristocratie de la nation, c'est chez des particuliers que ce « monde » tient ses réunions.

L'Hôtel de Rambouillet. 
Pendant une cinquantaine d'années (1610 environ - 1660 environ), le rendez-vous le plus brillant fut l'Hôtel de Rambouillet, rue Saint-Thomas-du-Louvre, jusqu'au jour où la marquise, après le mariage de sa fille (1645), la mort de Voiture, boute-en-train des réceptions (1648), celle du marquis et d'un de ses fils (1653-1654), se décida à se retirer dans la solitude.

Les habitués. 
Catherine de Vivonne marquise de Rambouillet, fille d'un ambassadeur de France à Rome, préside avec un charme incomparable son salon sous le nom d'Arthénice (anagramme de Catherine), que lui a donné Malherbe. Elle a autour d'elle ses deux filles, Angélique, et Julie d'Angennes, la plus célèbre, future Mme de Montausier; Mlle Paulet que sa chevelure ardente a fait surnommer la lionne et dont on aime entendre la voix superbe; Mlle de Coligny; Mlle de Bourbon qui sera duchesse de Longueville; la marquise de Sablé; Mlle de Scudéry; sur la fin, Mme de Sévigné et Mme de La Fayette. « L'âme du rond »  (= cercle, société) c'est l'ingénieux Voiture. Il évolue avec aisance au milieu des grands seigneurs tels que Richelieu, encore évêque de Luçon, Condé, le prince de Marcillac, le duc de Montausier, et il conduit le choeur des poètes, Malherbe et son disciple Racan, Gombaud, Sarrazin, Godeau, qu'on appelle, à cause de sa petitesse, le nain de Julie, Benserade, Chapelain, Mairet, etc. Quelquefois Corneille, Rotrou, Scarron, Balzac l'ont une apparition.

Caractère des réunions.
Les contemporains sont unanimes à reconnaître la délicatesse et le bon goût qui régnaient à l'Hôtel :

Souvenez-vous de ces cabinets que l'on regarde encore avec tant de vénération, où l'esprit se purifiait, où la vertu était vénérée sous le nom de l'incomparable Arthénice, où se rendaient tant de personnes de qualité et de mérite qui composaient une cour choisie, nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie sans affectation. (Fléchier, Oraison funèbre de Mme de Montausier).
Le Salon de Mlle de Scudéry.
La Fronde dispersa les habitués de l'Hôtel de Rambouillet, et, quand ils auraient pu s'y retrouver, la marquise dut cesser ses réceptions. Mlle de Scudéry lui succéda.

Les amis de « l'illustre Sapho ». 
C'est vers 1650, que « l'illustre Sapho » se mit à recevoir à son tour rue de Beauce, dans le quartier du Marais. Mais, à part Montausier et Mme de Sablé qui viennent quelquefois, elle n'a pas comme la marquise la visite de grands seigneurs. Chez elle les bourgeoises dominent, Mlle Bocquet, Mme Aragonnais, Mlle Bobineau, Mme Cormiel, avec les gens de lettres, Chapelain, Sarrazin, le savant Ménage, Conrart, Pellisson surtout, l'ami intime de la maison.

Caractère des réunions.
Sapho s'est défendue de toute pédanterie :
 

Je veux bien qu'on puisse dire d'une personne de mon sexe [...] qu'elle a l'esprit fort éclairé [...] mais je ne veux pas qu'on puisse dire d'elle : C'est une femme savante. (Le Grand Cyrus, dernière partie, ch. I).
Pourtant la conversation chez elle n'a pas l'allure aisée qui distinguait celle de l'Hôtel de Rambouillet : il n'y a pas assez de gens du monde pour balancer l'influence des professionnels de l'esprit. Il y a souvent un programme arrêté d'avance; quelquefois toute une journée se passe à composer des madrigaux, ou à raffiner sur les sentiments-: ce n'est pas en vain que la maîtresse de maison, auteur elle-même comme son frère, se vante de savoir « si bien faire l'anatomie d'un coeur amoureux ».

Autres salons.
Il y avait en même temps à Paris nombre de salons renommés, les uns réservés à la haute aristocratie comme celui de la Grande Mademoiselle, de Mme de Sablé, etc., d'autres plus bourgeois comme celui de Mme Scarron, la future Mme de Maintenon.

Les Précieuses ridicules.
Mais à l'imitation de ces grands salons, de 1650 à 1660 environ, s'ouvrent à Paris, puis en province, notamment à Lyon, une foule d'alcôves, de ruelles bourgeoises où l'on se pique de belles manières et d'esprit. On singe le grand monde. Pour être sûr d'être assez à la mode, on exagère et l'on tombe fatalement dans l'extravagance, le jargon, la subtilité. La « précieuse » devient un type ridicule tout indiqué pour Molière. C'est la fin des « Salons » au XVIIe siècle. Désormais, seule, la cour comptera
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Les Précieuses de province vues par Fléchier

«  Un capucin, qui se piquait d'être un peu plus du monde que ses confrères, ayant ouï parler de moi, et sachant que j'avais prêté quelques livres de poésies, se souvint d'avoir vu mon nom au bas d'une ode ou d'une élégie. Il ne manqua pas de me faire compliment et de me traiter de bel esprit, et sa bonté passa jusqu'à dire partout que j'étais poête. Faire des vers et venir de Paris, ce sont deux choses qui donnent bien de la réputation dans ces lieux éloignés, et c'est là le comble de l'honneur d'un homme d'esprit. Ce bruit de ma poésie fit grand éclat et m'attira deux ou trois précieuses languissantes, qui recherchèrent mon amitié, et qui crurent qu'elles passeraient pour savantes dès qu'on les aurait vues avec moi, et que le bel esprit se prenait ainsi par contagion. L'une était d'une taille qui approchait un peu de celle des anciens géants; l'autre était, au contraire, fort petite et son visage était si couvert de mouches, que je ne pus juger autre chose, sinon qu'elle avait un nez et des yeux. Je remarquai que l'une et l'autre se croyaient belles. Ces deux figures me firent peur. Je me rassurai le mieux que je pus, et ne sachant encore comment leur parler, j'attendis leur compliment de pied ferme. La petite, comme plus âgée, et de plus mariée, s'adressa à moi : «-Ayant de si beaux livres que vous avez, me dit-elle, et faisant d'aussi beaux vers que vous en faites, comme nous a dit le R. P. Raphaël, il est probable, monsieur, que vous tenez dans Paris un des premiers rangs parmi les beaux esprits, et que vous êtes sur le pied de ne céder à aucun de Messieurs de l'Académie. C'est, monsieur, ce qui nous a obligées de venir vous témoigner l'estime que nous faisons de vous. Nous avons si peu de gens polis et bien tournés dans ce pays barbare, que, lorsqu'il vient quelqu'un de la cour ou du grand monde, on ne saurait assez le considérer. - Pour moi, reprit la grande jeune, quelque indifférente et quelque froide que je paraisse, j'ai toujours aimé l'esprit avec passion, et, ayant toujours trouvé que les abbés en ont plus que les autres, j'ai toujours senti une inclination particulière à les honorer ». Je leur répondis, avec un peu d'embarras, que j'étais le plus confus du monde; que je ne méritais ni la réputation que le bon Père m'avait donnée, ni la bonne opinion qu'elles avaient eue de moi; que j'étais pourtant très satisfait de la bonté qu'il avait eue de me flatter et de celle qu'elles avaient de le croire, puisque cela me donnait occasion de connaître deux aimables personnes qui devaient avoir de l'esprit infiniment, puisqu'elles le cherchaient en d'autres. Après ces mots elles s'approchèrent de ma table, et me prièrent de les excuser si elles avaient la curiosité d'ouvrir quelques livres qu'elles voyaient; que c'était une curiosité invincible pour elles. Enfin elles me proposèrent un petit voyage à une belle maison de campagne qu'elles avaient à deux ou trois lieues de là, et firent mille beaux desseins de me régaler. »
 

. (Fléchier, Mémoires sur les Grands Jours d'Auvergne).

La vie mondaine

Par certains côtés, le « monde » de tous les temps se ressemble.  Celui du début du XVIIe siècle a pourtant une physionomie très particulière. 

Lieux de réception. 
Les dames qui veulent recevoir prennent un jour la marquise de Rambouillet le mardi, Mme de Scudéry le samedi. Mais dans leurs hôtels, le salon proprement dit est en général une salle immense où la causerie intime serait trop dépaysée. Aussi reçoivent-elles dans leur chambre à coucher. Voilà pourquoi on ne dit jamais salon, mais chambre, alcôve, réduit, ruelle pour désigner ces réunions. La maîtresse de maison est assise et, souvent, étendue sur son lit; ses visiteurs se groupent autour d'elle sur des fauteuils, des chaises, des pliants, selon leur qualité. Si l'on manque de sièges, les hommes s'asseoient par terre sur leurs manteaux, aux pieds des danses. La « Chambre bleue » d'Arthénice était célèbre, d'abord à cause de sa couleur qui était une nouveauté pour l'époque, et aussi à cause du goût original de sa disposition :

Tout est magnifique chez elle, et même particulier : les lampes y sont différentes des autres lieux; ses cabinets sont pleins de mille raretés qui font voir le jugement de celle qui les a choisies; l'air est toujours parfumé dans son palais; diverses corbeilles magnifiques, pleines de fleurs, font un printemps continuel dans sa chambre. (Mlle de Scudéry, Le Grand Cyrus, VIlle partie, livre I).
Distractions de société. 
Les divertissements ne manquaient pas aux hôtes de la marquise, surtout tant que les jeunes gens furent en majorité. On écoutait chanter Mlle Paulet, on se jouait des farces les uns aux autres, on faisait une partie de campagne comme celle que raconte Voiture dans une lettre au cardinal de la Valette. Toutefois le plaisir le plus constant et le plus délicat était celui de la conversation. La Grande Mademoiselle l'estimait « le plus grand plaisir de la vie et presque le seul. » Tout était naturellement matière à entretien : petites nouvelles, faits du jour, pièces et livres récents, questions grammaticales. On savait parler légèrement des choses sérieuses et sérieusement des choses légères, badiner sur une campagne (lettre de Voiture au marquis de Pisani) et discuter gravement sur la vie ou la mort de « car ».

Divertissements littéraires. 
Cependant chaque salon paraît avoir eu ses préférences : à l'hôtel de Rambouillet les Lettres étaient la grande occupation avec le théâtre; on lisait solennellement les lettres de Guez de Balzac quand elles arrivaient; Voiture communiquait les siennes avant de les envoyer; Mairet donna la primeur de sa Sophonisbe; Corneille lut la plupart de ses pièces, du Cid à Rodogune. Bossuet, à l'âge de seize ans, y improvisa même un soir un sermon, ce qui fit dire à Voiture qu'il n'avait jamais entendu prêcher ni si tôt, ni si tard. Chez Mlle de Scudéry on aimait le jeu des portraits : ils sont répandus en foule dans ses romans et l'on confectionna la Carte du Tendre, introduite dans la Clélie.

Mme de Sablé et ses amis préférèrent les maximes, improvisées parfois, souvent préparées d'une réunion à l'autre sur un sujet donné. Partout les petits vers étaient très en honneur. C'est ainsi que pour la fête de Julie d'Angennes en 1641, à l'instigation de M. de Montausier, les habitués de l'Hôtel de Rambouillet composèrent, sous le nom des différentes fleurs, des poésies qu'on lui offrit en un recueil intitulé La Guirlande de Julie. En voici un exemple :

La violette (madrigal)
Franche d'ambition je me cache sous l'herbe,
Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour; 
Mais si sur votre front je me puis voir un jour,
La plus humble des fleurs sera la plus superbe .
(Desmarets).

La préciosité

Les caractères originaux de cette vie mondaine se résument dans ce mot : la préciosité. Elle a été une recherche de la distinction sous toutes ses formes.

Distinction dans les manières
Le costume. 
La première c'est l'élégance de l'ajustement : gants, plumes, parfums, dentelles, tout doit être de la bonne marque ou du bon faiseur (Précieuses, sc. VI). Bientôt on exagérera, on aura tendance à se singulariser; les costumes des marquis seront extravagants.

Mascarille : Que dites-vous de mes canons? - Madelon : Ils ont tout à fait bon air. - Mascaron : Je puis me vanter au moins qu'ils ont un grand quartier plus que tous ceux qu'on fait. (Molière, Précieuses ridicules, sc. X).
L'honnêteté. 
Mais il faut surtout savoir se tenir et se faire estimer dans le monde. N'ignorer aucune des règles de la politesse, être un causeur spirituel et instruit sans pédanterie, laisser à la porte tout ce qui vous constituerait une personnalité trop marquée, et par-dessus tout cela être un homme honnête, voilà les qualités qui distinguent «-l'honnête homme-».

C'est l'idéal qui se forme alors dans les salons et que le chevalier de Méré définit ainsi-:

Il y a certains défauts dont l'honnêteté me semble toujours exempte [...] comme l'injustice, la vanité, l'avarice, l'ingratitude, la bassesse, le mauvais goût; ne pas être épuré, l'air grossier et peu noble, l'air qui sent le Palais, la bourgeoisie, la province et les affaires [...] dire des choses trop communes, des équivoques, des quolibets, et tout ce qui vient d'un esprit mal fait, estimer plus la fortune que le mérite, se vouloir mettre en honneur par de faux moyens et de lâches flatteries [...] prendre mal son temps ou ses mesures, être dupe [...] être sujet à s'encanailler [...] souffrir sans ressentiment l'injustice et les avanies, n'en pas garantir les faibles quand on peut, et se mettre toujours du parti des plus forts, mais principalement n'avoir pas ce je ne sais quoi de noble et d'exquis qui élève un honnête homme au-dessus d'un autre honnête homme. (Méré, Lettre à Mme la duchesse de Lesdiguières).

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L'honnête homme au XVIIe siècle

« Honnête homme, au dix-septième siècle, ne signifiait pas la chose toute simple et toute grave que le mot exprime aujourd'hui. Ce mot a eu bien des sens en français, un peu comme celui de sage en grec. Aux époques de loisir, on y mêlait beaucoup de superflu; nous l'avons réduit au strict nécessaire. L'honnête homme, en son large sens, c'était l'homme comme il faut, et le comme il faut, le quod decet, varie avec les goût et les opinions de la société elle-même. L'abbé Prévost est peut-être le dernier écrivain qui, dans ses romans, ait employé le mot honnête homme précisément dans le beau sens où l'employaient, au dix-septième siècle, M. de la Rochefoucauld et le chevalier de Méré . Lorsque Voltaire disait en plaisantant [dans l'Enfant prodigue] :

Nos voleurs sont de très honnêtes gens 
Gens du beau monde ...
il détournait déjà un peu le sens et le parodiait, en lui ôtant l'acception solide qui, au dix-septième siècle, n'était pas séparable de l'acceptation légère. C'est ainsi que Bautru, dès longtemps, avait dit en jouant sur le mot, qu'honnête homme
et bonnes moeurs ne s'accordoient guère ensemble; franche
saillie de libertin! L'honnête homme alors n'était pas seulement, en effet, celui qui savait les agréments et les bienséances, mais il y entrait aussi un fonds de mérite sérieux, d'honnêteté réelle qui, sans être la grosse probité bourgeoise toute pure, avait pourtant sa part essentielle jusque sous l'agrément; le tout était de bien prendre ses mesures et de combiner les doses; les vrais honnêtes gens n'y manquaient pas. »
 
(Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. III : 
Le chevalier de Méré ou de l'honnête homme au dix-septième siècle).
Distinction dans les sentiments.
Les lignes précédentes montrent bien quelle délicatesse de coeur on exigeait alors. On était plus rigoureux encore en amour. Pour l'homme, constance inébranlable, soumission absolue à sa maîtresse; pour la femme, pudeur, courroux, longue résistance, c'est le code de la galanterie. C'est ainsi que M. de Montausier attendit treize ans la main de Julie d'Angennes (Molière, Précieuses, sc. VI; Femmes savantes, acte I, sc. 1).

Distinction de l'esprit. 
Au fond la grande affaire, c'est de se montrer spirituel.

 Les prétentions littéraires.
 Aussi aime-t-on les discussions littéraires où il est aisé de faire valoir son esprit. Pendant quelque temps le monde précieux fut partagé en deux camps : les partisans du sonnet de Voiture à Uranie et ceux du sonnet de Benserade sur Job. On a souci d'être au courant des dernières productions et il n'est pas malséant de pouvoir montrer des vers de sa façon.

Le langage. 
A tout le moins faut-il avoir un style exempt de toute vulgarité. Les précieux ont inventé l'expression de « châtier son style », et à l'origine, c'était chez eux le désir de se distinguer de la cour gasconne par la pureté de leur diction. Mais de la pureté au purisme et à la recherche, il n'y avait qu'un pas, qu'on franchit vite.

Les précieuses prirent en affection les expressions exagérées : furieusement, épouvantablement, terriblement; je suis si surprise de cela que les bras m'en tombent; les périphrases : chandelle : le supplément du soleil; chemise : la compagne perpétuelle des morts et des vivants; joues : les trônes de la pudeur; lune : le flambeau du silence, etc.; les comparaisons et les métaphores prolongées ex. : la lettre de la carpe au brochet de Voiture, la tirade de Trissotin (Femmes savantes, III, 2).

Pour cette grande faim qu'à mes yeux on expose
Un plat seul de huit vers me semble peu de chose, etc.,
Ou des expressions comme celle-ci : Vous allez faire pic, repic et capot, tout ce qu'il y a de plus galant dans Paris. (Précieuses, sc. IX).

Influence littéraire de la préciosité

La Société en se constituant avait attiré à elle les écrivains. Qu'est-il résulté pour la littérature de ce commerce des gens du monde et des gens de lettres?

Sur les écrivains. 
Les auteurs se sont imposés au respect de l'aristocratie et ont appris d'elle les convenances et le goût. Ils se sont interdit, en songeant à ce public d'élite où règnent les femmes, les licences que se permettaient les écrivains du Moyen âge ou du XVIe siècle. Mais en prenant le ton de la bonne compagnie, ils en ont épousé les scrupules et la délicatesse excessive.

Sur le fond. 
Pour lui plaire, ils se sont appliqués surtout à des analyses pénétrantes du coeur humain; ils se sont bornés pendant longtemps aux questions morales et littéraires. Ils nous ont dotés d'une littérature psychologique incomparable, mais d'où l'on peut regretter que l'expression émue des sentiments personnels, la nature, les grandes questions sociales soient absentes le plus souvent.

Sur la forme.
Ils ont parlé le langage des « honnêtes gens » pur, clair, précis, dépouillé de tout pédantisme comme de toute grossièreté. D'autre part, s'il est vrai que sous l'influence de la société précieuse, la langue se soit enrichie d'expressions nouvelles parfois pittoresques, comme obscénité, s'encanailler, superfluité, la sécheresse de la conversation, dépenser une heure, s'embarquer dans une mauvaise affaire, rire d'intelligence, briller dans la conversation, etc., il faut reconnaître aussi qu'elle s'est rétrécie. Au nom de la noblesse nécessaire du style, on a laissé de côté une foule de mots expressifs ou même simplement justes, condamnés comme bas. On s'est plus soucié, en général, de la limpidité que de la couleur, qui ne reparaîtra, sauf exceptions, qu'au XIXe siècle.

L'Académie française

Un certain nombre d'hommes avaient suivi l'exemple des dames et « tenaient cabinet » comme les dames tenaient ruelle, tels les savants Du Puy, Ménage.

Les réunions de chez Conrart. 
Chez Conrart (1603-1675), secrétaire du roi, compilateur patient qui accumula durant sa vie la matière de nombreux volumes sans rien publier, se réunissaient habituellement depuis 1626 neuf amis, tous amateurs de littérature : Godeau, Gombeau, Chapelain, Desmarets, les deux Habert, Cérisay, Malleville, Giry :

Là, ils s'entretenaient familièrement, comme ils eussent fait en une visite ordinaire. Que si quelqu'un de la compagnie avait fait un ouvrage comme il arrivait souvent, il le communiquait volontiers à tous les autres, qui lui en disaient librement leur avis (Pellisson, Histoire de l'Académie).
Boisrobert, s'étant fait admettre dans cette société, en parla à Richelieu.

Fondation de l'Académie (1635). 
Le cardinal vit tout de suite l'avantage que pourrait tirer l'État d'avoir sous sa dépendance les gens de lettres. Il fit offrir à la docte assemblée sa protection et une existence officielle. Elle hésita un peu à engager sa liberté, puis accepta. S'appellerait-elle Académie des Beaux Esprits, Académie de l'Eloquence? On prit le nom plus simple d'Académie française. La première séance officielle date du 13 mars 1634, les lettres patentes de Louis XIII de janvier 1635. Elles ne furent enregistrées par le Parlement qu'en 1637, à cause de la défiance jalouse de l'Université, à l'égard d'un nouveau corps constitué. A la mort de Richelieu, la protection de l'Académie passa au chancelier Séguier, puis au roi. Les réunions se tinrent d'abord chez l'un des académiciens, à la chancellerie ensuite, enfin au Louvre jusqu'à la Révolution.

Les débuts de l'Académie. 
L'organisation de l'Académie française a été assez lente.

Les premiers académiciens. 
Le nombre des membres passa de vingt-sept à trente-quatre, et définitivement à quarante.

Il y avait naturellement des poètes : Racan, Maynard, Malleville, Chapelain, Godeau; des auteurs dramatiques, Boisrobert, Desmarets, Saint-Amand, L'Estoile; des épistoliers, Voiture et Balzac; mais aussi des historiens comme Mézeray, des érudits comme Conrart et Vaugelas, des avocats comme Giry, même des hommes d'État comme le chancelier Séguier et le sous-secrétaire d'État à la guerre Servière; voire des médecins comme Cureau de la Chambre, Habert de Montmor.

L'Académie ne regardait pas uniquement aux titres littéraires. Elle voulait être une assemblée de beaux esprits et d'amateurs de belles-lettres, une sorte de salon officiel, et cette tradition s'est longtemps conservée.

Les premières occupations. 
On fut assez embarrassé an début pour occuper les séances. On fit d'abord des discours sur divers sujets. Puis, à la demande de Richelieu et avec le consentement de Corneille, on examina le Cid. Chapelain se chargea de rédiger les Sentiments de l'Académie française sur le Cid (1637). C'est en 1610 que l'usage des Discours de réception fut introduit par Patru. Par la suite, la tradition voulut que ce discours comportât l'éloge de Richelieu, de Séguier, du roi et du prédécesseur.

Le Dictionnaire de l'Académie française. 
De tous les projets que ses statuts lui imposaient, dictionnaire, grammaire, rhétorique, poétique (article 26), l'Académie n'a réalisé que le Dictionnaire. Il parut en 1694, mais ne contenait que les mots en usage dans la société polie, rangés par racines et dérivés. Les Remarques sur la Langue française (1647), de Vaugelas, où « le bel usage » est pris comme règle absolue, tinrent lieu de la grammaire. (Un des Académiciens, Furetière, avait réussi à achever plus vite un dictionnaire plus complet comprenant les ternies techniques et suivant l'ordre alphabétique. Mais il fut exclu de l'Académie en 1685 et son dictionnaire ne put paraître qu'après sa mort en Hollande, 1690).

Influence de l'Académie. 
L'Académie, dès sa naissance, fut l'objet de moqueries, telles que cette comédie des Académistes (1643), de Saint-Evremond, où l'on voyait Godeau et Colletet se disputant, comme plus tard Vadius et Trissotin dans les Femmes savantes, et Mlle de Gournay venant défendre les vieux mots exilés du dictionnaire. Depuis, il est resté de mode de se moquer d'elle, tant qu'on n'en est pas. Elle s'est voulue une gardienne de la langue; elle a fourni à ses membres, grâce à un intelligent éclectisme, le moyen de fréquenter sur un pied d'égalité des hommes d'un monde ou d'un talent différent; enfin, elle a été la consécration officielle de la dignité et de l'importance des lettres en France.  (E. Abry).

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