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William
Shakespeare
est un auteur dramatique et poète anglais,
né en 1564, mort en 1616. Fils d'un commerçant de Stratford-sur-Avon
(Warwick), John Shakespeare, et de Mary Arden dont le père était
un riche fermier des environs de cette ville, William y naquit le 22 ou
le 23 avril 1564. Il y suivit, avec ses trois frères, les cours
de l'école gratuite de grammaire. Il
apprit le latin, mais à treize ans
il fut mis en apprentissage par son père dont les affaires périclitaient.
A dix-huit ans, il épousait une jeune femme qui était de
huit ans son aîné, Anne Hathaway, qui probablement était
sa maîtresse et qui lui donna une fille au bout de six mois, et trois
ans après deux jumeaux, Hamnet et Judith. Shakespeare, qui ne gagnait
rien, écrasé par ces charges de famille, quitta furtivement
Stratford en 1585. Une aventure de braconnage, qui l'impliqua dans des
poursuites judiciaires, l'obligeait aussi à s'éloigner. II
gagna Londres
à pied et s'engagea dans une troupe d'acteurs
où il ne tarda pas à se faire une grande réputation.
Il joua sur les scènes du vieux théâtre
du Rideau, du théâtre de la Rose, du Globe et prit la direction
d'une compagnie (les servants du comte de Derby ou les servants du lord-chambellan)
qu'il fournit lui-même de pièces, tout en remaniant, suivant
l'usage du temps, celles des auteurs dramatiques que les directeurs de
théâtres achetaient pour les représenter.
Sa première
oeuvre paraît devoir être datée de 1591. C'est une comédie,
Love's
labours lost, où perce une profonde connaissance des moeurs
de la société du temps et ou fourmillent les allusions à
des événements contemporains. La naissante célébrité
de Shakespeare est déjà marquée par les attaques mielleuses
de ses concurrents, notamment de Robert Greene, qui suivirent la représentation
de Henri VI (1592). Et c'est entre 1591 et 1611, entre sa vingt-septième
et sa quarante-septième année, qu'il réalisa toute
son oeuvre dramatique, à laquelle il faut ajouter diverses poésies,
qui excitèrent l'enthousiasme des contemporains, et ses fameux Sonnets.
Peu à peu sa réputation s'était étendue, il
avait des protecteurs à la cour. Élisabeth
I voulut le voir, et il joua devant elle, à Whitehall, avec
les plus célèbres acteurs du temps, le jour de Noël
1597. Il est apprécié par les meilleurs critiques, Ben
Jonson, Francis Meres et - signe encore plus caractéristique
de sa popularité et de son influence - ses oeuvres sont outrageusement
pillées par d'audacieux pirates de lettres, qui allèrent
jusqu'à signer de son nom, pour les mieux vendre, des productions
sans valeur comme The Passionate Pilgrim (1599).
Vers 1596, William
Shakespeare était revenu à Stratford ,
qu'il avait quitté onze ans auparavant. Il y trouva les affaires
de sa famille en piteux état et s'attacha à les rétablir.
Il paya les dettes de son père, acheta en 1597 la plus belle maison
de la ville, à laquelle il annexa un verger en 1602. Il existe des
lettres de ses compatriotes qui prouvent qu'il leur prêtait de l'argent.
Il était donc déjà assez riche en 1599, et sa fortune
ne fit que s'accroître après cette date. En 1602, il achète
des terres à Stratford, arrondit encore ses propriétés
en 1610 et se montre fort strict dans le recouvrement de ses moindres créances
: il est assez curieux de constater que ces préoccupations d'homme
d'affaires coïncident précisément avec l'apparition
de ses chefs-d'oeuvre Comme il vous plaira, Hamlet, Othello, Macbeth,
le Roi Lear. En 1601, il y eut du froid entre lui et Ben
Jonson, sans doute pour une de ces raisons futiles qui paraissent insupportables
à l'épiderme si sensible des gens de lettres, et Jonson se
plaignit fort qu'on l'eût qualifié de « peste »
dans une pièce où Shakespeare avait mis la main. En 1603,
la mort de la reine Elisabeth, qui l'avait
toujours protégé ne nuisit pas à sa fortune, car il
retrouva dans Jacques Ier
un patron encore plus bienveillant.
Il donne alors ses meilleures pièces. Après la Tempête
(1609), sa veine s'épuise, il ne compose plus que des fragments,
qui sont repris, complétés, achevés, mis au point
par des auteurs plus jeunes, John Fletcher et Massinger. En 1611, Shakespeare
sent le besoin de se reposer tout à fait; il abandonne ses parts
dans la direction des théâtres du Globe et de Blackfriars,
il passe presque tout son temps à Stratford où il a marié
sa fille Susanne au médecin John Hall; il s'occupe activement de
petites affaires locales, d'affectations de biens communaux et toujours
de prêts et de rentrées d'argent. Déjà malade,
il marie sa fille cadette Judith en 1616 et peu après (23 avril,
ancien style., ou 3 mai, nouveau style), il meurt, après avoir,
dit la légende, fait quelques excès de boisson. Il fut enterré
dans l'église de Stratford où, vers 1623, on lui éleva
un monument dû au ciseau de Gerard Johnson.
William
Shakespeare.
(1564-
1616).
C'est à peu
près tout ce qu'on sait de la vie de Shakespeare. Deux de ses contemporains,
Chettle et Jonson, ont laissé sur lui quelques mots affectueux.
La tradition veut qu'il ait été un joyeux compagnon : mais
contrairement aux habitudes des poètes du temps, il aimait plus
à rire et à plaisanter qu'à boire. On peut donc se
le figurer, dans son existence privée, comme un excellent père
de famille et un bourgeois fort ordonné : nous avons pu constater
chez Victor Hugo cette alliance du génie
avec l'entente des petits intérêts ménagers qui semble,
on ne sait pourquoi, assez singulière. La famille de Shakespeare
est maintenant éteinte. Sa femme mourut, en 1623, à soixante-sept
ans. Sa fille Judith, dame Quiney, mourut en 1662; elle avait eu trois
enfants auxquels elle survécut. L'autre fille Susannah, dame Hall,
morte en 1649, avait eu une fille Elisabeth, qui mourut elle-même
sans enfants, en 1670, après avoir épousé en première
noces Thomas Nash, et, en secondes noces, John Barnard. La maison du poète
à Stratford, connue sous le nom de New Place, et qu'il avait
léguée à Susanne, a été reconstruite
en 1702 et a disparu en 1759. Sur l'emplacement on a construit un musée
spécial, en 1846.
Quant à l'orthographe
du nom de Shakespeare, qui a fait l'objet de tant de controverses, il suffit
de remarquer que dans les registres communaux de Stratford ,
où il figure maintes fois, il est écrit de seize manières
différentes. Lui-même a signé : tantôt Shakspere,
tantôt Shakspeare, tantôt Shakespeare. Jusqu'à
récemment, on a considéré n'avoir gardé que
deux portraits authentiques de Shakespeare
: le buste de Gerard Johnson qui surmonte le monument funéraire
de Stratford, et une gravure de Droeshout qui orne l'édition in-fol.
des oeuvres, de 1623. Mais en mars 2009, on présente un nouveau
portrait qui pourrait être le seul conservé qui ait été
peint de son vivant (ci-dessous). Depuis, on a élevé au poète
: un monument à Westminster
(1741), oeuvre de William Kent et de Peter Schumakers; un monument à
New York
(1882), oeuvre de Ward; un autre à Paris
(1888), oeuvre de Paul Fournier.
-
Shakespeare
en 1610 (?).
L'oeuvre de Shakespeare.
Aucune des oeuvres
dramatiques de Shakespeare n'a été publiée avant 1597,
en sorte que si, lorsqu'il mourut, ses manuscrits
avaient été détruits, on ne posséderait aujourd'hui
ni Macbeth, ni Othello, ni Comme il vous plaira, etc.
On ignore même, bien qu'on ait déployé dans cette recherche
les efforts de la critique la plus sagace, quelles sont les pièces
de ses débuts. On lui en attribue, qui ne sont peut-être que
des remaniements de pièces écrites par d'autres auteurs.
Peines
d'amour perdues (Love's labours lost) (1591), comédie
gaie et satirique, semble bien être son premier essai personnel.
Il emprunta ensuite à cette Diane de Montemayor,
où ont puisé tant d'auteurs de tous pays, une jolie histoire
d'amour et d'amitié, Two gentlemen of Verona (1591); puis
se jeta en pleine farce dans Comedy of Errors (les Méprises),
variation sur les Ménechmes de Plaute.
Sa première tragédie (1592) est cette charmante et poétique
histoire de Roméo et Juliette, qui lui vint d'Italie et où
il sut mettre tant de jeunesse, tant de grâce et tant d'émotion.
Son premier drame historique est Henri VI (1592), et il est conçu
dans un sens bien national qui éclate dans la glorification du héros
populaire, le brave Talbot, « la terreur des Français ».
Cette veine était excellente, Shakespeare la suivit dans Richard
III (1593), ce drame si plein de mouvement, voire de turbulence, où
le fameux acteur Burbage vécut si bien son rôle qu'il obtint
un triomphe qu'aucun de ses successeurs n'a égalé et que
la tradition s'émerveille encore de ses intonations surhumaines
: « Un cheval, Un cheval, mon royaume pour un cheval ! » Titus
Andronicus (1594), qui suivit, n'est peut-être pas de Shakespeare,
mais il y a certainement travaillé; c'est une pièce inégale
où tout est outré et où les horreurs succèdent
aux horreurs. Le Marchand de Venise (1594), inspiré par le
Juif de Malte, de Marlowe, met en scène l'inoubliable type de
Shylock. Quand on n'a pas besoin de Shylock, on le bafoue, on lui crache
au visage. Quand son argent est nécessaire, on vient le lui demander
humblement.
«
Que dois-je répondre? Dois-je vous dire : Est-ce qu'un chien a de
l'argent? est-il possible qu'un chien puisse prêter 3000 ducats?
ou bien dois-je m'incliner profondément et, d'un ton servile, d'une
voix basse et humble, dois-je vous dire : Mon brave seigneur, mercredi,
vous m'avez crache au visage; tel autre jour, vous m'avez chassé
à coups de pied ; tel autre, vous m'avez appelé chien : en
retour de tant de courtoisie, je vais vous prêter mon argent. »
Avec le Roi Jean
(King John) [1594] nous revenons à la série des drames
historiques, relatifs à la dynastie de Lancastre. Ici s'intercalent
les poèmes que Shakespeare a composés, en sacrifiant à
ce goût raffiné des écrits de l'Antiquité grecque
et romaine
qui venait de s'étendre à l'Angleterre .
C'est Venus and Adonis (1593), un poème d'amour qui ne rappelle
que de loin les Métamorphoses
d'Ovide; c'est Lucrece (1594), où
l'imitation de Virgile est évidente. Ce
sont les Sonnets (entre 1591 et 1594), où les délicats
Italiens
de la Renaissance ,
Pétrarque,
entre autres, sont pris pour modèles. On a disserté à
l'infini sur la signification de ces Sonnets, qui célèbrent
les douceurs de l'amitié plus que les langueurs de l'amour,
ou plutôt qui confondent si bien ces deux sentiments qu'on éprouve
quelque malaise des vives peintures d'une amitié aussi passionnée.
«
Prends toutes mes amours, mon bien-aimé, oui, prends-les toutes.
Qu'as-tu donc de plus maintenant que ce que tu avais auparavant? Il n'est
pas d'amour, ami, que tu puisses appeler véritablement mien. Tout
ce qui est à moi, était à toi, avant que tu me prisses
celui-ci. Je te pardonne ton larcin, gentil voleur, bien que tu me dérobes
tout mon pauvre avoir. »
On y a cherché
toutes sortes de détails sur les sentiments
intimes du poète. L'ami si cher auquel on pardonne tout, même
l'enlèvement d'une maîtresse aimée, ce serait lord
Southampton, ou bien lord Pembroke : les partisans du premier sont plus
nombreux et mieux documentés que ceux du second; quant à
la sirène décevante, la brune aux grands yeux noirs, personne
encore ne l'a su reconnaître : on se contente de nous dire qu'elle
était d'un haut rang. Shakespeare n'aurait-il pas brodé,
simplement, sur une intrigue à peine indiquée, et en raffinant
sur les sentiments, à la manière italienne, quelques-unes
de ces fantaisies brillantes et charmantes, où les sourires sont
mouillés de pleurs, comme il fit dans Comme il vous plaira,
dans Cymbeline?
«
Tant que durera l'été et que je vivrai ici, Fidèle,
je parfumerai ton triste tombeau avec les plus belles fleurs. Tu auras
en abondance celle qui ressemble à ton visage, la pâle primevère;
la campanule azurée comme tes veines; la fleur de l'églantier
dont le parfum, sans lui faire injure, n'est pas plus doux que ton haleine.
»
Ou encore dans le
Songe d'une nuit d'été? Et c'est justement ce Midsummer
Night's Dream (1595), qui fait suite chronologiquement aux Sonnets,
merveille de fantaisie, où évoluent en pleine liberté
les sylphes et les elfes, et Puck et Oberon, et la légère
Titania. N'est-ce pas bien la même inspiration :
«
Cupidon décocha un trait contre la reine vierge. Mais je vis la
flèche enflammée s'éteindre dans les chastes rayons
de la lune humide, et la vestale couronnée, échappée
aux atteintes de l'amour, passa son chemin, absorbée dans ses pensées
virginales. Toutefois, je remarquai où tomba le trait de Cupidon;
il tomba sur une petite fleur d'occident, autrefois blanche comme le lait,
aujourd'hui rougie par la blessure de l'amour. Les jeunes filles la nomment
pensée d'amour. »
Tout est bien qui
finit bien (All's well that ends well, 1595) est une touchante
histoire d'amour dont l'héroïne, Hélène, douce
et gracieuse, fine et ferme, sait se montrer assez énergique pour
se créer sa destinée au lieu de l'abandonner au hasard, comme
font tant de douces et faibles femmes. Faible, la mégère
de
Taming of the shrew (1596) ne l'est guère, mais Petrucchio
fait si bien qu'il la dompte, et qu'elle-même en vient à définir
la femme, la vraie femme, comme la comprend l'auteur qui n'eut guère
admis les idées féministes :
«
Pourquoi nos corps sont-ils pâles, faibles et délicats, incapables
de supporter la fatigue et les agitations de ce monde, si ce n'est pour
que nos moeurs douces et nos coeurs soient complètement d'accord
avec notre extérieur. »
En 1597, Shakespeare
revient au drame historique avec Henri IV où apparaissent
ses créations d'Hot Spur, l'ambitieux et impétueux soldat,
qui a vécu en soldat et meurt en soldat et qui ne mâche jamais
ses paroles.
«
Le roi est trop bon, et nous n'ignorons pas que le roi sait quand il faut
promettre et quand il faut payer. Mon père, mon oncle et moi, nous
lui avons donné cette royauté dont il est revêtu. A
une époque où il était à peine âgé
de vingt-six ans, en médiocre estime dans le pays, plongé
dans l'abaissement et la misère, pauvre et obscur proscrit, regagnant
furtivement sa patrie, mon père l'accueillit sur ce rivage »;
Autre création
: Falstaff, l'énorme Falstaff, aussi vicieux que spirituel, et qui
met toujours les rieurs de son côte. La comédie
tourne à la farce dans les Joyeuses
Commères de Windsor (Merry wives of Windsor, 1597), ou
l'on voit un médecin français toujours furibond et écorchant
aussi ridiculement l'anglais que l'Anglais légendaire des théâtres
comiques français écorche le français; un prêtre
gallois dont le baragouin est encore plus risible que celui du médecin
un aubergiste jovial, gros et considéré; des bourgeoises
de tempérament vertueux, mais fort tentées de goûter
au fruit défendu - et Falstaff, enfin, le tentateur, bafoue, battu,
et successivement jeté à l'eau et brûlé afin
que la morale triomphe. Après Henri V (1599), la figure royale
qu'il a peinte avec le plus de prédilection, viennent les comédies
les plus parfaites de Shakespeare. Beaucoup de bruit pour rien (Much
ado about nothing, 1599), où Béatrice, qui fait fi de
l'amour, et Benedict, qui fait fi de la femme, finissent par tomber amoureux
l'un de l'autre et, en se mariant, cèdent le plus drôlement
du monde à la toute-puissance de la passion. Dans Comme il vous
plaira (As you like it, 1599), il y a aussi beaucoup d'amour;
mais l'ironie va jusqu'à la tristesse dans les propos de Jacques
le cynique et le misanthrope, un des prototypes d'Hamlet; et dans la
Douzième Nuit (Twelft night, 1600), qui reproduit un
des thèmes favoris de l'ancien théâtre anglais, celui
d'une femme déguisée en page pour voiler ses amours, pour
servir le bien-aimé, sans même qu'il s'en doute, pour veiller
sur lui en toute occasion, Viola représente bien la passion silencieuse
et désintéressée, dont le charme est si subtil qu'il
conquiert tout par sa pénétration lente et presque inconsciente.
Après une
nouvelle incursion dans le genre héroïque romain (Jules
César, 1601), dont tout l'intérêt est dans la peinture
magistrale du caractère de Brutus, Shakespeare donne Hamlet
(1602), la plus populaire peut-être de ses tragédies,
bien qu'elle constitue, en somme, un drame philosophique dont la portée
doive échapper au plus grand nombre. Qui ne connaît cependant
et qui n'aime le si triste Hamlet, sa façon si particulière
et si vraie, si profondément sentie, d'exprimer que la vie ne vaut
pas la peine qu'on vive :
«
Ô Dieu! combien insipides, fastidieux et vains me paraissent tous
les plaisirs de ce monde! »
Sympathique est sa tristesse,
sans qu'on se rende bien compte qu'elle a pour cause ce travail incessant
de la pensée qui dessèche le sentiment, cet excès
de réflexion qui tue la spontanéité, qui porte le
doute jusque dans les manifestations les plus ingénues de l'amour
le plus pur. Qui ne connaît et qui n'aime la triste, douce et poétique
Ophélie?
Troilus et Cressida
qui
suit (1603) détonne presque par sa pente à la bouffonnerie
: on ne sait si c'est une tragédie,
une comédie ou une épopée;
c'est un récit burlesque de la guerre de Troie ,
au travers duquel évoluent un amant fidèle, Troïle,
un honnête entremetteur, Pandarus, et une coquette des plus raffinées,
Cressida, qui pratique à merveille ce qu'on appellera plus tard
le flirt
«
Le bonheur est dans la recherche. Le triomphe obtenu, tout est fini. La
femme aimée qui ne sait pas cela ne sait rien. Les hommes avant
la possession sont nos suppliants; après, ils sont nos maîtres.
»
Measure for measure
(1604)
met en scène une vertu un peu farouche, Isabelle, aux prises avec
l'ignoble Angelo, qui cache ses vices sous l'apparence de l'austérité
puritaine, mais si l'un est franchement antipathique, l'autre ne parvient
pas à se rendre sympathique, tant sa vertu s'entoure de froideur
et de sécheresse. Dans Othello (1604), le poète développe
toute la maturité de son talent. Othello, Iago, Desdémone,
l'amour entier, violent, jaloux; la perfidie dont
l'odieux atteint au sublime; l'amour trop simple, trop innocent, trop candide
pour se permettre une plainte ou un murmure.
La série des
grandes tragédies continue avec Macbeth
(1605), avec le Roi Lear (1606) : dans la première, une étude
psychologique puissante des ravages que la pensée du crime cause
dans une âme primitivement vertueuse; une pénétrante
esquisse de la femme, criminelle par ambition, poussant à l'assassinat
le complice hésitant par le seul appoint de ses suggestions mauvaises;
une peinture saisissante du remords; dans la seconde, une série
d'horreurs sans nom, de scènes sanglantes, de malheurs épiques
frappant toute une lignée, comme chez les tragiques
grecs, et sur lesquels se détachent la folie touchante du roi
et la grâce délicate d'une martyre : Cordélie.
Timon d'Athènes
(1607) et Pericles (1607) n'atteignent pas la hauteur et sont loin
de la perfection des trois grandes tragédies, Hamlet, Othello,
Macbeth; il est vrai que ces deux drames
ont été composés en collaboration. Timon est un misanthrope
amer, qui ne vaut pas le misanthrope de Molière,
bien que Goethe le lui ait préféré.
Periclès
est un prince vertueux, fort humain et dont la sensibilité, toujours
en éveil, est toujours froissée par les duretés de
la vie. Les deux pièces témoignent d'ailleurs une ignorance
profonde de l'histoire grecque
qui n'est parvenue aux auteurs qu'à travers les légendes
et les romans du Moyen âge .
Antoine et Cléopâtre
(1608),
Coriolan
(1608), toutes deux tirées de Plutarque,
terminent la série des tragédies gréco-romaines et,
malgré des beautés nombreuses, portent, comme les précédentes,
des traces de lassitude.
Par contre, les dernières
pièces de Shakespeare, Cymbeline (1610), A Winter's tale
(1611), la Tempête (1611), sont d'un romanesque échevelé
et rappellent la verve et la fraîcheur du Songe d'une nuit d'été.
Nous y voyons une charmante Imogène, dont l'idéale vertu
n'est même pas entamée par les épreuves les plus dures
et les tentations les plus vives; un Posthumus, qui est le type du
bon chevalier.
«
Je ne crois pas qu'on trouve nulle part une aussi belle âme réunie
à tant de beauté extérieure »;
le curieux Antolycus,
coupeur de bourses et exploiteur de paysans et dont la canaillerie spirituelle
amuse plus qu'elle ne révolte; la mignonne et poétique Perdita,
qui est une bergère bien raffinée; l'énigmatique Caliban;
Prospero le philosophe, désabusé et philanthrope; la candide
et simple Miranda, un type idéal de vierge; l'aimable Ariel.
Avec la Tempête,
drame
merveilleux et d'inspiration très haute et très pure, se
termine, par un chef-d'oeuvre, la carrière de Shakespeare. Les pièces
qu'il laissait à l'état de plan ou de fragments furent traitées
et achevées par d'autres, notamment John Fletcher et Massinger.
Les plus connues sont les Two noble Kinsmen et Henry VIII.
L'influence de
l'oeuvre de Shakespeare.
Il est bien difficile
d'apprécier, en quelques lignes, voire en quelques pages, la portée
de cette oeuvre immense. Shakespeare est un de ces surhumains d'Emerson,
dont le nom résume et réalise les qualités et le caractère
de toute une littérature. Comme Dante et
Calderon,
comme Molière et Goethe,
c'est un génie universel. Connaissant à fond l'humanité,
ayant pénétré en ses fibres les plus secrètes,
il en a rendu les sentiments, jusqu'en leurs nuances les plus fugitives,
avec une suprême maîtrise; il a traduit, en une langue riche,
souple et merveilleusement flexible, les passions
fortes et brutales, la douceur délicate, les rêves idylliques,
la beauté physique et morale, la hideur des vices, la subtilité
la plus aiguë, comme la simplicité enfantine. Son intuition
est déconcertante. Il connaît aussi bien les secrets enfermés
dans le coeur chaste d'une vierge, que les imaginations lubriques qui fument
dans le cerveau d'un vieux débauché; et il sait l'accent
vrai que rendront les émotions les plus diverses, dans les conditions
les plus diverses. Un critique excellent, Edmond Gosse, a écrit
:
«
Tout ce qui implique la vie se trouve dans Shakespeare; avec lui se dresse
l'expression culminante de la plus haute faculté de l'homme : le
pouvoir de transfigurer ses propres aventures, ses instincts et ses aspirations,
à la brillante clarté de la mémoire; de donner à
ce qui n'a jamais existé une réalité et une durée
plus grande que les dieux n'en peuvent donner à leur demeure »;
et encore :
«
La qualité pour laquelle Shakespeare est unique parmi les poètes
du monde, et relie qui seule explique l'étendue, la vivacité
et la cohérence sans pareille du vaste monde de son imagination
est ce que Coleridge appelle, « sa puissance
créatrice omniprésente », son pouvoir de tout observer,
de ne rien oublier, de combiner et d'émettre de nouveau des impressions
d'une variété complexe et définie ».
Il est assez curieux
de constater que ces hautes qualités ont été à
peine perçues par les contemporains de Shakespeare. Même entre
1660 et 1702, quelques critiques les nièrent, en partie, et reprochèrent
au poète d'avoir méconnu gravement les fameuses règles
des unités classiques. Dryden commença
à réagir; Pope et Johnson
suivirent. A la fin du XVIIIe siècle,
personne ne faisait plus de réserve. Après Coleridge
et Hazlitt commença la période d'admiration et de vénération.
Des sociétés se fondèrent pour publier, avec un respect
infini et un luxe d'interprétation parfois gênant, les oeuvres
du grand homme (Shakespeare Society, 1841, Neue Shakespeare Society, 1874).
En 1769, Garrick, Arne
et Boswell avaient pris l'initiative d'un jubilé qui fut célébré
à Stratford
du 6 au 8 septembre ce jubilé prit les proportions d'un mouvement
national en 1827, en 1830 et surtout en 1864.
La renommée
de Shakespeare s'était étendue d'abord en Allemagne
: il y était connu dès 1614; Lessing,
en 1767, le mit bien au-dessus de Racine et de
Corneille,
que toute l'Europe
admirait alors; Wieland le traduisit en 1762,
Schlegel
en 1797; Goethe adapta Roméo et Juliette
(1801), Schiller'
Macbeth
pour le théâtre de Weimar ;
Heine
donna ses fines études sur les héroïnes de Shakespeare
(1838), Mendelssohn, Schumann,
Schubert
mirent ses pièces en musique; enfin
il se fonda, en 1863, une société shakespearienne à
Weimar.
En France ,
le grand tragique demeura longtemps inconnu. Cyrano
de Bergerac avait bien lu, et quelque peu pillé Cymbeline,
Hamlet
et le Marchand de Venise dans son Agrippine, mais il fallut
que Voltaire (1731) exprimât son admiration
pour exciter enfin la curiosité du public; encore le fit-il à
sa manière, en l'appelant « le Corneille
de Londres ,
grand fou d'ailleurs, mais il a des morceaux admirables ». Diderot
fit davantage dans un article de l'Encyclopédie .
Ducis
en 1769 traduisit Hamlet. Les lettrés ne furent pas conquis
sans lutte. A l'Académie française,
Shakespeare passait pour un barbare, Chateaubriand
ne le goûtait pas. Mais après l'intervention de Mme
de Staël (1804), l'opinion changea. Guizot,
Villemain,
de Barante publièrent des traductions
et des études louangeuses. Alfred de Vigny
fit jouer un Othello au Théâtre-Français (1829),
et George Sand 'Comme
il vous plaira (1856). Par la suite, on a eu la belle traduction de
François-Victor Hugo (1859-1866), et Sarah Bernhardt a popularisé
Macbeth
et Hamlet, qui a inspiré d'ailleurs à Ambroise Thomas
une superbe partition.
En Italie ,
l'influence de Shakespeare s'est répandue encore plus tard et plus
lentement qu'en France ;
et encore est-ce grâce à Voltaire
et à Ducis. Par contre, Verdi lui doit ses
beaux opéras de Macbeth, d'Othello
et de Falstaff. Aux Etats-Unis ,
l'enthousiasme a égalé celui de l'Angleterre .
On commença par y représenter Richard III (1750).
En Russie ,
on s'est montré plus réfractaire, en dépit de l'exemple
de Catherine Il, qui adapta elle-même
au théâtre les Joyeuses Commères et le Roi
Jean. C'est par des traductions françaises (toujours Ducis)
et allemandes que Shakespeare y avait pénétré. Au
XIXe siècle, il y a trouvé
d'excellents traducteurs (notamment Kertzeber, 1862-1879) et - contrairement
à ce qui s'est passé en France - presque toutes ses pièces
ont été jouées.
Les premières
éditions.
Shakespeare n'a
publié aucune oeuvre dramatique avant 1597. Si, comme nous l'avons
déjà indiqué, tous ses manuscrits avaient été
détruits quand il mourut, nous n'aurions ni Macbeth, ni Othello,
ni la Douzième Nuit, ni Comme il vous plaira. En effet,
quelques mauvaises éditions in-4 existaient seules, pour Richard
Ill (1597), pour Henry VI (1594), pour Henry IV (1598).
Hamlet
parut, sous une forme très imparfaite, en 1603; de même Roméo
et Juliette en 1597. La Midsummer Ningt's Dream et le Merchant
of Venice sont de 1600; le King Lear de 1608, etc. Othello
parut seulement en 1622. En 1623, Heming et Condell, deux acteurs amis
du poète, donnèrent le fameux texte in-folio, qui ne contient
pourtant pas tout Shakespeare; il n'en existe guère qu'une vingtaine
d'exemplaires. Jusqu'en 1685, il n'y eut que quatre éditions. Depuis,
on a publié plusieurs centaines d'éditions des Oeuvres
complètes. Les plus célèbres sont : celles de
Pope
(1725, 6 vol.); de Johnson (1465, 8 vol.); de Stevens et Johnson (1773,
10 vol. in-8); de Singer (1826, 10 vol.); d'Halliwell (1853-1861, 15 vol.
in-fol.); de Dyce (1857, 9 vol.); de Clark, Glover et Wright (1863-1866,
9 vol.) et de Marshall (1888-1890, 8 vol).
(René Samuel).
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En
bibliothèque. - La plupart
de ses pièces n'ont été imprimées qu'après
sa mort, et elles paraissent avoir subi entre les mains des comédiens
et des copistes de graves altérations. La première édition
en fut publiée en 1623 in-fol., par deux comédiens, Hemminge
et Condell. On doit à Rowe, 1709, à Pope,
1725, à Warburton, 1744, à Johnson 1765, à Steevens,
1773, à Malone, 1790, à Reed, 1803, à Collier, 1843,
à Knight, 1844, des éditions de plus en plus perfectionnées.
Shakespeare a en outre été l'objet d'une foule de commentaires,
de notices de jugements. Ses Oeuvres ont été traduites
en français par Letourneur, qui se fit aider de Catuelan et Fontaine-Malherbe,
1776-82, 20 vol. in-8; par Guizot, Barante
et Pichot (1821, 13 vol. in-8, et 1861-62, 8 vol. in-8); par Francisque
Michel 1840 et 1860, 3 vol. in-8, avec la Vie de Shakespeare par
Woodsworth, et des remarques sur sa vie et ses ouvrages, par Th. Campbell.
François Victor Hugo en a donné une nouvelle traduction,
1860-64, 16 vol. in-8. Ducis a reproduit sur la scène française
les principales tragédies du poète anglais. Lacroix en a
traduit quelques-unes en vers aussi littéralement que possible.
On doit à Aug. Guill. Schlegel une traduction.
allemande fort estimée de plusieurs de ses pièces; d'autres
ont été traduites par L. Tieck, H. et Abraham Voss, J. B.
Benda et Wolf de Budissin. Villemain a donné un Essai sur Shakespeare;
J. Halliwell une Vie de Shakespeare, 1847; Mézières,
Shakespeare,
sa oeuvres et ses critiques, 1860.
En
librairie. - Oeuvres complètes
de Shakespeare (éditions bilingues) : chez Robert Laffont
(Bouquins), 1995-2000, : I - Tragédies (2 vol.), II
- Histoires (1) et Histoires (2), III - Comédies
(2
vol.); chez Gallimard (La Pléiade), 2002 : I - Tragédies
(1) et Tragédies (2).
W.H.
Auden, Shakespeare, Le Rocher, 2003. - Victor
Hugo, William Shakespeare, Flammarion, 2003. - Michael Edwards,
Shakespeare
et la comédie de l'émerveillement, Desclée de
Brouwer, 2003. - Daniel Sibony, Avec Shakespeare, Eclats et passions
en douze pièces, Le Seuil, 2003. - Samuel Schoenbaum, William
Shakespeare, Flammarion, 2001. - Théodore Spencer, Shakespeare
et la nature de l'homme, Flammarion, 2001. - Jean-Jacques Mayoux, Shakespeare,
Aubier, 2001. - Michel Grivelet, Shakespeare de A à Z... ou presque,
Aubier, 2001. - Stendhal, Racine
et Shakespeare, Kimé, 1994.
Pascale
Drouet, Le vagabond dans l'Angleterre de Shakespeare, ou l'art de contrefaire
à la ville et à la scène, L'Harmattan, 2003. -
Olivier Barrot et Bernard Rapp, Lettres anglaises, une promenade littéraire
de Shakespeare à Le Carré, Nil Editions, 2003. - Collectif,
Mythe et littérature : Shakespeare et la renaissance anglaise,
Presses
universitaires du Mirail, 2003. - Venet, Temps et vision tragique,
Shakespeare et ses contemporains, Presses de la Sorbonne Nouvelle,
2002. - J.F. Chappuit, Cruauté et amitié d'après
Montaigne
et Shakespeare, renaissance d'une théologie laïque, Presses
universitaires du Septentrion, 2001. - David Mus, Le sonneur de cloches
(Villon, Shakespeare, Baudelaire,
Mallarmé),
Champ Vallon, 2000.- Richard Marienstras, Le proche et le lointain,
sur Shakespeare, le drame élisabéthain et l'idéologie
anglaise aux XVIe et XVIIe siècles, Minuit, 1999. - Jean Bessière,
Théâtre
et destin (Sophocle, Shakespeare, Racine,
Ibsen), Honoré Champion, 1997.
Pour
les plus jeunes : Collectif, Les Regards de Shakespeare, PEMF,
2002. - Marcia Williams, Les pièces de William Shakespeare,
Gründ (BD), 2000.
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