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William Shakespeare

William Shakespeare est un  auteur dramatique et poète anglais, né en 1564, mort en 1616. Fils d'un commerçant de Stratford-sur-Avon (Warwick), John Shakespeare, et de Mary Arden dont le père était un riche fermier des environs de cette ville, William y naquit le 22 ou le 23 avril 1564. Il y suivit, avec ses trois frères, les cours de l'école gratuite de grammaire. Il apprit le latin, mais à treize ans il fut mis en apprentissage par son père dont les affaires périclitaient. A dix-huit ans, il épousait une jeune femme qui était de huit ans son aîné, Anne Hathaway, qui probablement était sa maîtresse et qui lui donna une fille au bout de six mois, et trois ans après deux jumeaux, Hamnet et Judith. Shakespeare, qui ne gagnait rien, écrasé par ces charges de famille, quitta furtivement Stratford en 1585. Une aventure de braconnage, qui l'impliqua dans des poursuites judiciaires, l'obligeait aussi à s'éloigner. II gagna Londres à pied et s'engagea dans une troupe d'acteurs où il ne tarda pas à se faire une grande réputation. Il joua sur les scènes du vieux théâtre du Rideau, du théâtre de la Rose, du Globe et prit la direction d'une compagnie (les servants du comte de Derby ou les servants du lord-chambellan) qu'il fournit lui-même de pièces, tout en remaniant, suivant l'usage du temps, celles des auteurs dramatiques que les directeurs de théâtres achetaient pour les représenter. 

Sa première oeuvre paraît devoir être datée de 1591. C'est une comédie, Love's labours lost, où perce une profonde connaissance des moeurs de la société du temps et ou fourmillent les allusions à des événements contemporains. La naissante célébrité de Shakespeare est déjà marquée par les attaques mielleuses de ses concurrents, notamment de Robert Greene, qui suivirent la représentation de Henri VI (1592). Et c'est entre 1591 et 1611, entre sa vingt-septième et sa quarante-septième année, qu'il réalisa toute son oeuvre dramatique, à laquelle il faut ajouter diverses poésies, qui excitèrent l'enthousiasme des contemporains, et ses fameux Sonnets. Peu à peu sa réputation s'était étendue, il avait des protecteurs à la cour. Élisabeth I voulut le voir, et il joua devant elle, à Whitehall, avec les plus célèbres acteurs du temps, le jour de Noël 1597. Il est apprécié par les meilleurs critiques, Ben Jonson, Francis Meres et - signe encore plus caractéristique de sa popularité et de son influence - ses oeuvres sont outrageusement pillées par d'audacieux pirates de lettres, qui allèrent jusqu'à signer de son nom, pour les mieux vendre, des productions sans valeur comme The Passionate Pilgrim (1599).

Vers 1596, William Shakespeare était revenu à Stratford, qu'il avait quitté onze ans auparavant. Il y trouva les affaires de sa famille en piteux état et s'attacha à les rétablir. Il paya les dettes de son père, acheta en 1597 la plus belle maison de la ville, à laquelle il annexa un verger en 1602. Il existe des lettres de ses compatriotes qui prouvent qu'il leur prêtait de l'argent. Il était donc déjà assez riche en 1599, et sa fortune ne fit que s'accroître après cette date. En 1602, il achète des terres à Stratford, arrondit encore ses propriétés en 1610 et se montre fort strict dans le recouvrement de ses moindres créances : il est assez curieux de constater que ces préoccupations d'homme d'affaires coïncident précisément avec l'apparition de ses chefs-d'oeuvre Comme il vous plaira, Hamlet, Othello, Macbeth, le Roi Lear. En 1601, il y eut du froid entre lui et Ben Jonson, sans doute pour une de ces raisons futiles qui paraissent insupportables à l'épiderme si sensible des gens de lettres, et Jonson se plaignit fort qu'on l'eût qualifié de « peste » dans une pièce où Shakespeare avait mis la main. En 1603, la mort de la reine Elisabeth, qui l'avait toujours protégé ne nuisit pas à sa fortune, car il retrouva dans Jacques Ier un patron encore plus bienveillant. Il donne alors ses meilleures pièces. Après la Tempête (1609), sa veine s'épuise, il ne compose plus que des fragments, qui sont repris, complétés, achevés, mis au point par des auteurs plus jeunes, John Fletcher et Massinger. En 1611, Shakespeare sent le besoin de se reposer tout à fait; il abandonne ses parts dans la direction des théâtres du Globe et de Blackfriars, il passe presque tout son temps à Stratford où il a marié sa fille Susanne au médecin John Hall; il s'occupe activement de petites affaires locales, d'affectations de biens communaux et toujours de prêts et de rentrées d'argent. Déjà malade, il marie sa fille cadette Judith en 1616 et peu après (23 avril, ancien style., ou 3 mai, nouveau style), il meurt, après avoir, dit la légende, fait quelques excès de boisson. Il fut enterré dans l'église de Stratford où, vers 1623, on lui éleva un monument dû au ciseau de Gerard Johnson.

Portrait de William Shakespeare.
William Shakespeare.
(1564- 1616).

C'est à peu près tout ce qu'on sait de la vie de Shakespeare. Deux de ses contemporains, Chettle et Jonson, ont laissé sur lui quelques mots affectueux. La tradition veut qu'il ait été un joyeux compagnon : mais contrairement aux habitudes des poètes du temps, il aimait plus à rire et à plaisanter qu'à boire. On peut donc se le figurer, dans son existence privée, comme un excellent père de famille et un bourgeois fort ordonné : nous avons pu constater chez Victor Hugo cette alliance du génie avec l'entente des petits intérêts ménagers qui semble, on ne sait pourquoi, assez singulière. La famille de Shakespeare est maintenant éteinte. Sa femme mourut, en 1623, à soixante-sept ans. Sa fille Judith, dame Quiney, mourut en 1662; elle avait eu trois enfants auxquels elle survécut. L'autre fille Susannah, dame Hall, morte en 1649, avait eu une fille Elisabeth, qui mourut elle-même sans enfants, en 1670, après avoir épousé en première noces Thomas Nash, et, en secondes noces, John Barnard. La maison du poète à Stratford, connue sous le nom de New Place, et qu'il avait léguée à Susanne, a été reconstruite en 1702 et a disparu en 1759. Sur l'emplacement on a construit un musée spécial, en 1846.

Quant à l'orthographe du nom de Shakespeare, qui a fait l'objet de tant de controverses, il suffit de remarquer que dans les registres communaux de Stratford, où il figure maintes fois, il est écrit de seize manières différentes. Lui-même a signé : tantôt Shakspere, tantôt Shakspeare, tantôt Shakespeare. Jusqu'à récemment, on a considéré n'avoir gardé que deux  portraits authentiques de Shakespeare :  le buste de Gerard Johnson qui surmonte le monument funéraire de Stratford, et une gravure de Droeshout qui orne l'édition in-fol. des oeuvres, de 1623. Mais en mars 2009, on présente un nouveau portrait qui pourrait être le seul conservé qui ait été peint de son vivant (ci-dessous). Depuis, on a élevé au poète : un monument à Westminster (1741), oeuvre de William Kent et de Peter Schumakers; un monument à New York (1882), oeuvre de Ward; un autre à Paris (1888), oeuvre de Paul Fournier.
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Shakespeare en 1610 (?).

L'oeuvre de Shakespeare.
Aucune des oeuvres dramatiques de Shakespeare n'a été publiée avant 1597, en sorte que si, lorsqu'il mourut, ses manuscrits avaient été détruits, on ne posséderait aujourd'hui ni Macbeth, ni Othello, ni Comme il vous plaira, etc. On ignore même, bien qu'on ait déployé dans cette recherche les efforts de la critique la plus sagace, quelles sont les pièces de ses débuts. On lui en attribue, qui ne sont peut-être que des remaniements de pièces écrites par d'autres auteurs. Peines d'amour perdues (Love's labours lost) (1591), comédie gaie et satirique, semble bien être son premier essai personnel. Il emprunta ensuite à cette Diane de Montemayor, où ont puisé tant d'auteurs de tous pays, une jolie histoire d'amour et d'amitié, Two gentlemen of Verona (1591); puis se jeta en pleine farce dans Comedy of Errors (les Méprises), variation sur les Ménechmes de Plaute. Sa première tragédie (1592) est cette charmante et poétique histoire de Roméo et Juliette, qui lui vint d'Italie et où il sut mettre tant de jeunesse, tant de grâce et tant d'émotion. Son premier drame historique est Henri VI (1592), et il est conçu dans un sens bien national qui éclate dans la glorification du héros populaire, le brave Talbot, « la terreur des Français ». Cette veine était excellente, Shakespeare la suivit dans Richard III (1593), ce drame si plein de mouvement, voire de turbulence, où le fameux acteur Burbage vécut si bien son rôle qu'il obtint un triomphe qu'aucun de ses successeurs n'a égalé et que la tradition s'émerveille encore de ses intonations surhumaines : « Un cheval, Un cheval, mon royaume pour un cheval ! » Titus Andronicus (1594), qui suivit, n'est peut-être pas de Shakespeare, mais il y a certainement travaillé; c'est une pièce inégale où tout est outré et où les horreurs succèdent aux horreurs. Le Marchand de Venise (1594), inspiré par le Juif de Malte, de Marlowe, met en scène l'inoubliable type de Shylock. Quand on n'a pas besoin de Shylock, on le bafoue, on lui crache au visage. Quand son argent est nécessaire, on vient le lui demander humblement. 

« Que dois-je répondre? Dois-je vous dire : Est-ce qu'un chien a de l'argent? est-il possible qu'un chien puisse prêter 3000 ducats? ou bien dois-je m'incliner profondément et, d'un ton servile, d'une voix basse et humble, dois-je vous dire : Mon brave seigneur, mercredi, vous m'avez crache au visage; tel autre jour, vous m'avez chassé à coups de pied ; tel autre, vous m'avez appelé chien : en retour de tant de courtoisie, je vais vous prêter mon argent. »
Avec le Roi Jean (King John) [1594] nous revenons à la série des drames historiques, relatifs à la dynastie de Lancastre. Ici s'intercalent les poèmes que Shakespeare a composés, en sacrifiant à ce goût raffiné des écrits de l'Antiquité grecque et romaine qui venait de s'étendre à l'Angleterre. C'est Venus and Adonis (1593), un poème d'amour qui ne rappelle que de loin les Métamorphoses d'Ovide; c'est Lucrece (1594), où l'imitation de Virgile est évidente. Ce sont les Sonnets (entre 1591 et 1594), où les délicats Italiens de la Renaissance, Pétrarque, entre autres, sont pris pour modèles. On a disserté à l'infini sur la signification de ces Sonnets, qui célèbrent les douceurs de l'amitié plus que les langueurs de l'amour, ou plutôt qui confondent si bien ces deux sentiments qu'on éprouve quelque malaise des vives peintures d'une amitié aussi passionnée. 
« Prends toutes mes amours, mon bien-aimé, oui, prends-les toutes. Qu'as-tu donc de plus maintenant que ce que tu avais auparavant? Il n'est pas d'amour, ami, que tu puisses appeler véritablement mien. Tout ce qui est à moi, était à toi, avant que tu me prisses celui-ci. Je te pardonne ton larcin, gentil voleur, bien que tu me dérobes tout mon pauvre avoir. » 
On y a cherché toutes sortes de détails sur les sentiments intimes du poète. L'ami si cher auquel on pardonne tout, même l'enlèvement d'une maîtresse aimée, ce serait lord Southampton, ou bien lord Pembroke : les partisans du premier sont plus nombreux et mieux documentés que ceux du second; quant à la sirène décevante, la brune aux grands yeux noirs, personne encore ne l'a su reconnaître : on se contente de nous dire qu'elle était d'un haut rang. Shakespeare n'aurait-il pas brodé, simplement, sur une intrigue à peine indiquée, et en raffinant sur les sentiments, à la manière italienne, quelques-unes de ces fantaisies brillantes et charmantes, où les sourires sont mouillés de pleurs, comme il fit dans Comme il vous plaira, dans Cymbeline
« Tant que durera l'été et que je vivrai ici, Fidèle, je parfumerai ton triste tombeau avec les plus belles fleurs. Tu auras en abondance celle qui ressemble à ton visage, la pâle primevère; la campanule azurée comme tes veines; la fleur de l'églantier dont le parfum, sans lui faire injure, n'est pas plus doux que ton haleine. » 
Ou encore dans le Songe d'une nuit d'été? Et c'est justement ce Midsummer Night's Dream (1595), qui fait suite chronologiquement aux Sonnets, merveille de fantaisie, où évoluent en pleine liberté les sylphes et les elfes, et Puck et Oberon, et la légère Titania. N'est-ce pas bien la même inspiration :
« Cupidon décocha un trait contre la reine vierge. Mais je vis la flèche enflammée s'éteindre dans les chastes rayons de la lune humide, et la vestale couronnée, échappée aux atteintes de l'amour, passa son chemin, absorbée dans ses pensées virginales. Toutefois, je remarquai où tomba le trait de Cupidon; il tomba sur une petite fleur d'occident, autrefois blanche comme le lait, aujourd'hui rougie par la blessure de l'amour. Les jeunes filles la nomment pensée d'amour. » 
Tout est bien qui finit bien (All's well that ends well, 1595) est une touchante histoire d'amour dont l'héroïne, Hélène, douce et gracieuse, fine et ferme, sait se montrer assez énergique pour se créer sa destinée au lieu de l'abandonner au hasard, comme font tant de douces et faibles femmes. Faible, la mégère de Taming of the shrew (1596) ne l'est guère, mais Petrucchio fait si bien qu'il la dompte, et qu'elle-même en vient à définir la femme, la vraie femme, comme la comprend l'auteur qui n'eut guère admis les idées féministes : 
« Pourquoi nos corps sont-ils pâles, faibles et délicats, incapables de supporter la fatigue et les agitations de ce monde, si ce n'est pour que nos moeurs douces et nos coeurs soient complètement d'accord avec notre extérieur. »
En 1597, Shakespeare revient au drame historique avec Henri IV où apparaissent ses créations d'Hot Spur, l'ambitieux et impétueux soldat, qui a vécu en soldat et meurt en soldat et qui ne mâche jamais ses paroles.
« Le roi est trop bon, et nous n'ignorons pas que le roi sait quand il faut promettre et quand il faut payer. Mon père, mon oncle et moi, nous lui avons donné cette royauté dont il est revêtu. A une époque où il était à peine âgé de vingt-six ans, en médiocre estime dans le pays, plongé dans l'abaissement et la misère, pauvre et obscur proscrit, regagnant furtivement sa patrie, mon père l'accueillit sur ce rivage »; 
Autre création : Falstaff, l'énorme Falstaff, aussi vicieux que spirituel, et qui met toujours les rieurs de son côte. La comédie tourne à la farce dans les Joyeuses Commères de Windsor (Merry wives of Windsor, 1597), ou l'on voit un médecin français toujours furibond et écorchant aussi ridiculement l'anglais que l'Anglais légendaire des théâtres comiques français écorche le français;  un prêtre gallois dont le baragouin est encore plus risible que celui du médecin un aubergiste jovial, gros et considéré; des bourgeoises de tempérament vertueux, mais fort tentées de goûter au fruit défendu - et Falstaff, enfin, le tentateur, bafoue, battu, et successivement jeté à l'eau et brûlé afin que la morale triomphe. Après Henri V (1599), la figure royale qu'il a peinte avec le plus de prédilection, viennent les comédies les plus parfaites de Shakespeare. Beaucoup de bruit pour rien (Much ado about nothing, 1599), où Béatrice, qui fait fi de l'amour, et Benedict, qui fait fi de la femme, finissent par tomber amoureux l'un de l'autre et, en se mariant, cèdent le plus drôlement du monde à la toute-puissance de la passion. Dans Comme il vous plaira (As you like it, 1599), il y a aussi beaucoup d'amour; mais l'ironie va jusqu'à la tristesse dans les propos de Jacques le cynique et le misanthrope, un des prototypes d'Hamlet; et dans la Douzième Nuit (Twelft night, 1600), qui reproduit un des thèmes favoris de l'ancien théâtre anglais, celui d'une femme déguisée en page pour voiler ses amours, pour servir le bien-aimé, sans même qu'il s'en doute, pour veiller sur lui en toute occasion, Viola représente bien la passion silencieuse et désintéressée, dont le charme est si subtil qu'il conquiert tout par sa pénétration lente et presque inconsciente.

Après une nouvelle incursion dans le genre héroïque romain (Jules César, 1601), dont tout l'intérêt est dans la peinture magistrale du caractère de Brutus, Shakespeare donne Hamlet (1602), la plus populaire peut-être de ses tragédies, bien qu'elle constitue, en somme, un drame philosophique dont la portée doive échapper au plus grand nombre. Qui ne connaît cependant et qui n'aime le si triste Hamlet, sa façon si particulière et si vraie, si profondément sentie, d'exprimer que la vie ne vaut pas la peine qu'on vive : 

« Ô Dieu! combien insipides, fastidieux et vains me paraissent tous les plaisirs de ce monde! »
Sympathique est sa tristesse, sans qu'on se rende bien compte qu'elle a pour cause ce travail incessant de la pensée qui dessèche le sentiment, cet excès de réflexion qui tue la spontanéité, qui porte le doute jusque dans les manifestations les plus ingénues de l'amour le plus pur. Qui ne connaît et qui n'aime la triste, douce et poétique Ophélie? 

Troilus et Cressida qui suit (1603) détonne presque par sa pente à la bouffonnerie : on ne sait si c'est une tragédie, une comédie ou une épopée; c'est un récit burlesque de la guerre de Troie, au travers duquel évoluent un amant fidèle, Troïle, un honnête entremetteur, Pandarus, et une coquette des plus raffinées, Cressida, qui pratique à merveille ce qu'on appellera plus tard le flirt
« Le bonheur est dans la recherche. Le triomphe obtenu, tout est fini. La femme aimée qui ne sait pas cela ne sait rien. Les hommes avant la possession sont nos suppliants; après, ils sont nos maîtres. »
Measure for measure (1604) met en scène une vertu un peu farouche, Isabelle, aux prises avec l'ignoble Angelo, qui cache ses vices sous l'apparence de l'austérité puritaine, mais si l'un est franchement antipathique, l'autre ne parvient pas à se rendre sympathique, tant sa vertu s'entoure de froideur et de sécheresse. Dans Othello (1604), le poète développe toute la maturité de son talent. Othello, Iago, Desdémone, l'amour entier, violent, jaloux; la perfidie dont l'odieux atteint au sublime; l'amour trop simple, trop innocent, trop candide pour se permettre une plainte ou un murmure. 

La série des grandes tragédies continue avec Macbeth (1605), avec le Roi Lear (1606) : dans la première, une étude psychologique puissante des ravages que la pensée du crime cause dans une âme primitivement vertueuse; une pénétrante esquisse de la femme, criminelle par ambition, poussant à l'assassinat le complice hésitant par le seul appoint de ses suggestions mauvaises; une peinture saisissante du remords; dans la seconde, une série d'horreurs sans nom, de scènes sanglantes, de malheurs épiques frappant toute une lignée, comme chez les tragiques grecs, et sur lesquels se détachent la folie touchante du roi et la grâce délicate d'une martyre : Cordélie. 

Timon d'Athènes (1607) et Pericles (1607) n'atteignent pas la hauteur et sont loin de la perfection des trois grandes tragédies, Hamlet, Othello, Macbeth; il est vrai que ces deux drames ont été composés en collaboration. Timon est un misanthrope amer, qui ne vaut pas le misanthrope de Molière, bien que Goethe le lui ait préféré. Periclès est un prince vertueux, fort humain et dont la sensibilité, toujours en éveil, est toujours froissée par les duretés de la vie. Les deux pièces témoignent d'ailleurs une ignorance profonde de l'histoire grecque qui n'est parvenue aux auteurs qu'à travers les légendes et les romans du Moyen âge

Antoine et Cléopâtre (1608), Coriolan (1608), toutes deux tirées de Plutarque, terminent la série des tragédies gréco-romaines et, malgré des beautés nombreuses, portent, comme les précédentes, des traces de lassitude. 

Par contre, les dernières pièces de Shakespeare, Cymbeline (1610), A Winter's tale (1611), la Tempête (1611), sont d'un romanesque échevelé et rappellent la verve et la fraîcheur du Songe d'une nuit d'été. Nous y voyons une charmante Imogène, dont l'idéale vertu n'est même pas entamée par les épreuves les plus dures et les tentations les plus vives;  un Posthumus, qui est le type du bon chevalier.

« Je ne crois pas qu'on trouve nulle part une aussi belle âme réunie à tant de beauté extérieure »;
le curieux Antolycus, coupeur de bourses et exploiteur de paysans et dont la canaillerie spirituelle amuse plus qu'elle ne révolte; la mignonne et poétique Perdita, qui est une bergère bien raffinée; l'énigmatique Caliban; Prospero le philosophe, désabusé et philanthrope; la candide et simple Miranda, un type idéal de vierge; l'aimable Ariel. 
Avec la Tempête, drame merveilleux et d'inspiration très haute et très pure, se termine, par un chef-d'oeuvre, la carrière de Shakespeare. Les pièces qu'il laissait à l'état de plan ou de fragments furent traitées et achevées par d'autres, notamment John Fletcher et Massinger. Les plus connues sont les Two noble Kinsmen et Henry VIII.

L'influence de l'oeuvre de Shakespeare.
Il est bien difficile d'apprécier, en quelques lignes, voire en quelques pages, la portée de cette oeuvre immense. Shakespeare est un de ces surhumains d'Emerson, dont le nom résume et réalise les qualités et le caractère de toute une littérature. Comme Dante et Calderon, comme Molière et Goethe, c'est un génie universel. Connaissant à fond l'humanité, ayant pénétré en ses fibres les plus secrètes, il en a rendu les sentiments, jusqu'en leurs nuances les plus fugitives, avec une suprême maîtrise; il a traduit, en une langue riche, souple et merveilleusement flexible, les passions fortes et brutales, la douceur délicate, les rêves idylliques, la beauté physique et morale, la hideur des vices, la subtilité la plus aiguë, comme la simplicité enfantine. Son intuition est déconcertante. Il connaît aussi bien les secrets enfermés dans le coeur chaste d'une vierge, que les imaginations lubriques qui fument dans le cerveau d'un vieux débauché; et il sait l'accent vrai que rendront les émotions les plus diverses, dans les conditions les plus diverses. Un critique excellent, Edmond Gosse, a écrit : 

« Tout ce qui implique la vie se trouve dans Shakespeare; avec lui se dresse l'expression culminante de la plus haute faculté de l'homme : le pouvoir de transfigurer ses propres aventures, ses instincts et ses aspirations, à la brillante clarté de la mémoire; de donner à ce qui n'a jamais existé une réalité et une durée plus grande que les dieux n'en peuvent donner à leur demeure »; 
et encore : 
« La qualité pour laquelle Shakespeare est unique parmi les poètes du monde, et relie qui seule explique l'étendue, la vivacité et la cohérence sans pareille du vaste monde de son imagination est ce que Coleridge appelle, « sa puissance créatrice omniprésente », son pouvoir de tout observer, de ne rien oublier, de combiner et d'émettre de nouveau des impressions d'une variété complexe et définie ».
Il est assez curieux de constater que ces hautes qualités ont été à peine perçues par les contemporains de Shakespeare. Même entre 1660 et 1702, quelques critiques les nièrent, en partie, et reprochèrent au poète d'avoir méconnu gravement les fameuses règles des unités classiques. Dryden commença à réagir; Pope et Johnson suivirent. A la fin du XVIIIe siècle, personne ne faisait plus de réserve. Après Coleridge et Hazlitt commença la période d'admiration et de vénération. Des sociétés se fondèrent pour publier, avec un respect infini et un luxe d'interprétation parfois gênant, les oeuvres du grand homme (Shakespeare Society, 1841, Neue Shakespeare Society, 1874). En 1769, Garrick, Arne et Boswell avaient pris l'initiative d'un jubilé qui fut célébré à Stratford du 6 au 8 septembre ce jubilé prit les proportions d'un mouvement national en 1827, en 1830 et surtout en 1864.

La renommée de Shakespeare s'était étendue d'abord en Allemagne : il y était connu dès 1614; Lessing, en 1767, le mit bien au-dessus de Racine et de Corneille, que toute l'Europe admirait alors; Wieland le traduisit en 1762, Schlegel en 1797; Goethe adapta Roméo et Juliette (1801), Schiller' Macbeth pour le théâtre de Weimar; Heine donna ses fines études sur les héroïnes de Shakespeare (1838), Mendelssohn, Schumann, Schubert mirent ses pièces en musique; enfin il se fonda, en 1863, une société shakespearienne à Weimar. 

En France, le grand tragique demeura longtemps inconnu. Cyrano de Bergerac avait bien lu, et quelque peu pillé Cymbeline, Hamlet et le Marchand de Venise dans son Agrippine, mais il fallut que Voltaire (1731) exprimât son admiration pour exciter enfin la curiosité du public; encore le fit-il à sa manière, en l'appelant « le Corneille de Londres, grand fou d'ailleurs, mais il a des morceaux admirables ». Diderot fit davantage dans un article de l'Encyclopédie. Ducis en 1769 traduisit Hamlet. Les lettrés ne furent pas conquis sans lutte. A l'Académie française, Shakespeare passait pour un barbare, Chateaubriand ne le goûtait pas. Mais après l'intervention de Mme de Staël (1804), l'opinion changea. Guizot, Villemain, de Barante publièrent des traductions et des études louangeuses. Alfred de Vigny fit jouer un Othello au Théâtre-Français (1829), et George Sand 'Comme il vous plaira (1856). Par la suite, on a eu la belle traduction de François-Victor Hugo (1859-1866), et Sarah Bernhardt a popularisé Macbeth et Hamlet, qui a inspiré d'ailleurs à Ambroise Thomas une superbe partition. 

En Italie, l'influence de Shakespeare s'est répandue encore plus tard et plus lentement qu'en France; et encore est-ce grâce à Voltaire et à Ducis. Par contre, Verdi lui doit ses beaux opéras de Macbeth, d'Othello et de Falstaff. Aux Etats-Unis, l'enthousiasme a égalé celui de l'Angleterre. On commença par y représenter Richard III (1750). En Russie, on s'est montré plus réfractaire, en dépit de l'exemple de Catherine Il, qui adapta elle-même au théâtre les Joyeuses Commères et le Roi Jean. C'est par des traductions françaises (toujours Ducis) et allemandes que Shakespeare y avait pénétré. Au XIXe siècle, il y a trouvé d'excellents traducteurs (notamment Kertzeber, 1862-1879) et - contrairement à ce qui s'est passé en France - presque toutes ses pièces ont été jouées.

Les premières éditions.
Shakespeare n'a publié aucune oeuvre dramatique avant 1597. Si, comme nous l'avons déjà indiqué, tous ses manuscrits avaient été détruits quand il mourut, nous n'aurions ni Macbeth, ni Othello, ni la Douzième Nuit, ni Comme il vous plaira. En effet, quelques mauvaises éditions in-4 existaient seules, pour Richard Ill (1597), pour Henry VI (1594), pour Henry IV (1598). Hamlet parut, sous une forme très imparfaite, en 1603; de même Roméo et Juliette en 1597. La Midsummer Ningt's Dream et le Merchant of Venice sont de 1600; le King Lear de 1608, etc. Othello parut seulement en 1622. En 1623, Heming et Condell, deux acteurs amis du poète, donnèrent le fameux texte in-folio, qui ne contient pourtant pas tout Shakespeare; il n'en existe guère qu'une vingtaine d'exemplaires. Jusqu'en 1685, il n'y eut que quatre éditions. Depuis, on a publié plusieurs centaines d'éditions des Oeuvres complètes. Les plus célèbres sont : celles de Pope (1725, 6 vol.); de Johnson (1465, 8 vol.); de Stevens et Johnson (1773, 10 vol. in-8); de Singer (1826, 10 vol.); d'Halliwell (1853-1861, 15 vol. in-fol.); de Dyce (1857, 9 vol.); de Clark, Glover et Wright (1863-1866, 9 vol.) et de Marshall (1888-1890, 8 vol). (René Samuel).



Peter Ackroyd, Shakespeare, la biographie, Philippe Rey, 2006. 

Oeuvres complètes de Shakespeare (éditions bilingues) :  chez Robert Laffont (Bouquins), 1995-2000,  : I - Tragédies (2 vol.), II - Histoires (1) et Histoires (2), III - Comédies (2 vol.); chez Gallimard (La Pléiade), 2002 : I - Tragédies (1) et Tragédies (2).

W.H. Auden, Shakespeare, Le Rocher, 2003. - Victor Hugo, William Shakespeare, Flammarion, 2003. - Michael Edwards, Shakespeare et la comédie de l'émerveillement, Desclée de Brouwer, 2003. - Daniel Sibony, Avec Shakespeare, Eclats et passions en douze pièces, Le Seuil, 2003. - Samuel Schoenbaum, William Shakespeare, Flammarion, 2001. - Théodore Spencer, Shakespeare et la nature de l'homme, Flammarion, 2001. - Jean-Jacques Mayoux, Shakespeare, Aubier, 2001. - Michel Grivelet, Shakespeare de A à Z... ou presque, Aubier, 2001. - Stendhal, Racine et Shakespeare, Kimé, 1994.

Pascale Drouet, Le vagabond dans l'Angleterre de Shakespeare, ou l'art de contrefaire à la ville et à la scène, L'Harmattan, 2003. - Olivier Barrot et Bernard Rapp, Lettres anglaises, une promenade littéraire de Shakespeare à Le Carré, Nil Editions, 2003. - Collectif, Mythe et littérature : Shakespeare et la renaissance anglaise, Presses universitaires du Mirail, 2003. - Venet, Temps et vision tragique, Shakespeare et ses contemporains, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2002. - J.F. Chappuit, Cruauté et amitié d'après Montaigne et Shakespeare, renaissance d'une théologie laïque, Presses universitaires du Septentrion, 2001. - David Mus, Le sonneur de cloches (Villon, Shakespeare, Baudelaire, Mallarmé), Champ Vallon, 2000.- Richard Marienstras, Le proche et le lointain, sur Shakespeare, le drame élisabéthain et l'idéologie anglaise aux XVIe et XVIIe siècles, Minuit, 1999. - Jean Bessière, Théâtre et destin (Sophocle, Shakespeare, Racine, Ibsen), Honoré Champion, 1997.

Pour les plus jeunes :  Collectif, Les Regards de Shakespeare, PEMF, 2002. - Marcia Williams, Les pièces de William Shakespeare, Gründ (BD), 2000. 

En bibliothèque. - La plupart de ses pièces n'ont été imprimées qu'après sa mort, et elles paraissent avoir subi entre les mains des comédiens et des copistes de graves altérations. La première édition en fut publiée en 1623 in-fol., par deux comédiens, Hemminge et Condell. On doit à Rowe, 1709, à Pope, 1725, à Warburton, 1744, à Johnson 1765, à Steevens, 1773, à Malone, 1790, à Reed, 1803, à Collier, 1843, à Knight, 1844, des éditions de plus en plus perfectionnées. Shakespeare a en outre été l'objet d'une foule de commentaires, de notices de jugements. Ses Oeuvres ont été traduites en français par Letourneur, qui se fit aider de Catuelan et Fontaine-Malherbe, 1776-82, 20 vol. in-8; par Guizot, Barante et Pichot (1821, 13 vol. in-8, et 1861-62, 8 vol. in-8); par Francisque Michel 1840 et 1860, 3 vol. in-8, avec la Vie de Shakespeare par Woodsworth, et des remarques sur sa vie et ses ouvrages, par Th. Campbell. François Victor Hugo en a donné une nouvelle traduction, 1860-64, 16 vol. in-8. Ducis a reproduit sur la scène française les principales tragédies du poète anglais. Lacroix en a traduit quelques-unes en vers aussi littéralement que possible. On doit à Aug. Guill. Schlegel une traduction. allemande fort estimée de plusieurs de ses pièces; d'autres ont été traduites par L. Tieck, H. et Abraham Voss, J. B. Benda et Wolf de Budissin. Villemain a donné un Essai sur Shakespeare; J. Halliwell une Vie de Shakespeare, 1847; Mézières, Shakespeare, sa oeuvres et ses critiques, 1860.

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Dictionnaire biographique
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