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Les
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| Sainte-Beuve
(Charles Augustin de), né à Boulogne-sur-Mer En 1821, son ancien professeur de rhétorique,
Dubois, le fit entrer au Gloire : il y signait des initiales S.
B. Il y publia en janvier 1827 un article sur les Odes Cependant son universelle curiosité lui faisait visiter les mondes les plus divers. Il traversa ou plutôt côtoya le saint-simonisme. Il connut le Père Enfantin, et assista plus d'une fois aux séances de la rue Taitbout. Il disait plus tard qu'il lui avait semblé «observer uns religion sous cloche», qu'il avait pris là l'idée de la façon dont une religion se fonde. D'Enfantin il passa à Lamennais : il en fut séduit, et il le séduisit au point que Lamennais voulut l'emmener à Rome en 1831. ll fut en relations en même temps avec l'abbé Gerbet, Hippolyte de La Morvonnais, Lacordaire, qui lui fournira des notes sur le séminaire de Saint-Sulpice pour les dernières pages du roman de volupté. Cependant il était resté au Globe, journal libéral et philosophe : il y fit des articles politiques assez vifs et avancés pour le temps. Il se brouilla pourtant avec Dubois, un peu après 1830, et eut même avec lui un duel qui resta fameux. Il collabora aussi avec Armand Carrel, au National. Vers 1835, il prit nettement conscience de l'impossibilité où il était de croire : « J'ai le sentiment de ces choses, écrivait-il, mais je n'ai pas ces choses mêmes».Ses liaisons avec les catholiques se dénouèrent peu à peu; et sa rupture avec V. Hugo le détacha des romantiques. Il avait aimé Mme V. Hugo que son mari délaissait : s'est-il vanté d'un bonheur qu'il n'eut pas? ou trahit-il réellement son ami? Toujours est-il que leur, amitié, froissée dès 1831, finit tristement en 1834. Le roman de Volupté parut en 1834 : Sainte-Beuve s'y racontait, il analysait cette curiosité aiguë qui le portait dans tous les mondes et à travers tous les sentiments; sans se fixer nulle part, et pour tout connaître. Le dénouement, emprunté de la vie de Lacordaire, est factice Amaury n'est pas fait pour la prêtrise, il est fait pour la critique. C'est la voie où Sainte-Beuve va entrer. Il assiste curieusement, en ami officieux et comme en confesseur, aux convulsions de la passion chez George Sand et Musset; il conseille et contemple George Sand dans les multiples expériences où son tempérament ingrat et fougueux l'entraîne. Il renonce à être créateur en art : son dernier recueil de vers, Pensées d'août, qui parait en 1837, teinté encore d'émotion religieuse, ne contient plus guère de confidences lyriques; ce sont des études analytiques, des imitations de poètes étrangers, des causeries lettrées et critiques, où se révèle surtout l'âme d'un curieux. A partir de ce moment, l'histoire et la critique vont absorber SainteBeuve. Déjà Volupté le montrait préoccupé du jansénisme. En 1837, il va faire à Lausanne un cours sur Port-Royal, et, se livrant pour attirer, à son ordinaire, il donne un instant au monde protestant l'espérance de le gagner. Quelque guéri qu'il fût au fond de la religion, son imagination en gardait encore l'empreinte; il avait le goût des émotions religieuses, il s'y attardait et s'en imprégnait encore volontiers : le premier volume de Port-Royal imprimé en 1840 s'en ressent. Aussi Sainte-Beuve donne-t-il cette année 1840, en un article sur La Rochefoucauld, qu'il publia alors, comme marquant sa rupture avec le christianisme, et son retour à la philosophie expérimentale et positive. Jusque-là il vivait dans un hôtel
garni du passage du Commerce, l'hôtel de Rouen, où il occupait
deux chambres pour 25 F par mois. En 1840, Cousin le nomma bibliothécaire
à la Mazarine, et il alla loger dans les dépendances de l'Institut.
En 1844, il entra à l'Académie française, en remplacement
de Casimir Delavigne : il fut reçu par
Victor Hugo; tout se passa décemment et froidement. Sainte-Beuve
fréquentait chez Mme Récamier, où il connut Chateaubriand;
il allait aussi chez Mme de Broglie, chez Mme de Boigne. Il était
surtout lié avec Molé, chez qui il allait souvent passer
l'été à la campagne. La nièce de Molé,
Mme d'Arbouville, lui inspira un assez vif amour, qui se changea après
en une fidèle amitié (cf. le Clou d'or). Malgré
ses relations dans le monde orléaniste, il n'avait point d'attachement
pour la dynastie d'Orléans Un dégoût qu'il eut lui fit donner sa démission de bibliothécaire; un journal avait publié son nom dans une liste de gens ayant eu part aux fonds secrets sous la royauté déchue, et il ne trouva pas que le ministère l'eût assez vite et assez chaudement défendu contre cette ridicule accusation. Il quitta donc son emploi, et s'en alla en octobre 1848 professer à Liège : du cours qu'il y fit, en 1848-49, sortira le livre sur Chateaubriand et son groupe littéraire (1860), étude aiguë et pénétrante, où il y a peut-être peu de sympathie et quelque malignité, mais aussi peu de disposition à se laisser duper, à admirer des apparences, et à prendre des sentiments pour des raisons, étude enfin très solide et fouillée, abondante en documents nouveaux, en révélations et, si l'on veut, en indiscrétions qui font connaître l'homme et comprendre l'oeuvre. Février 1848 ne l'avait guère
inquiété; juin 1848 lui fit horreur; il prit peur, non pour
lui mais pour la civilisation, pour les lettres, pour la société,
pour, toutes les choses délicates que ce voluptueux de corps et
d'esprit aimait, et dont il ne pouvait se passer. Mais il avait quarante-quatre
ans : le goût de la paix, de l'ordre à tout prix, le désir
d'une place sûre où il pût vieillir sans souci, firent
de lui dès la première heure un partisan du prince Louis-Napoléon.
Entre le coup d'État et la proclamation de l'Empire, il écrivit
cet article des Regrets (23 août 1852), qui fit scandale :
il y sommait un peu cavalièrement ses anciens amis orléanistes
de se rallier au régime nouveau, garant de l'ordre, sauveur de la
société, conservateur de la propriété. Le bonapartisme
de Sainte-Beuve le mit en assez mauvais renom parmi la jeunesse libérale.
Lorsqu'il fut nommé professeur de poésie latine au Collège
de France, des manifestations hostiles troublèrent sa leçon
d'ouverture (9 mars 1855) : la seconde séance fut plus orageuse
encore, et Sainte-Beuve ne remonta jamais dans sa chaire. Il imprima le
cours sur Virgile qu'il avait préparé
et qu'il ne fit pas. Pour le consoler de cette disgrâce, on le nomma
professeur de littérature française à l'École
normale, où il passa quatre années paisibles (1857-61). Enfin,
en avril 1865, après avoir beaucoup attendu et beaucoup désiré,
il fut nommé sénateur de l'Empire.
Sainte-Beuve. Depuis 1849, ses Lundis étaient la principale affaire de sa vie. Sous la Restauration il avait écrit au Globe et dans la Revue de Paris; sous Louis-Philippe, au National, et surtout à la Revue des Deux Mondes. En 1849, à son retour de Liège, il accepta de faire paraître chaque lundi une étude littéraire dans le Constitutionnel : il commença le 1er octobre 1849. Il passa au Moniteur en décembre 1852, retourna en 1861 au Constitutionel, qu'il quitta encore une fois pour le Moniteur. Cependant il se détachait de l'Empire. Il lui aurait passé le despotisme politique, la suppression des libertés parlementaires; il ne put supporter le despotisme intellectuel, les atteintes à la liberté de penser et d'écrire, les concessions au parti clérical et à l'Église. II devenait lui-même de plus en plus hostile à la religion, que la science lui paraissait ruiner; il se pénétrait de plus en plus de cette idée que la valeur de la pensée humaine est peut-être moins dans la certitude de résultats que dans la sincérité de la recherche; il faisait passer la méthode avant la doctrine, et repoussait comme une absurde tyrannie l'autorité qui impose à l'esprit une vérité qu'il n'a pas librement créée. Il se fit au Sénat le protecteur de la libre pensée : cela n'alla pas sans orages. Un jour (le 29 mars 1867), il y défendait Renan qu'on y flétrissait comme fauteur d'athéisme. Un autre jour, il y combattait une pétition de cent deux citoyens de Saint-Etienne, qui voulaient chasser des bibliothèques populaires Voltaire, Rousseau, Proudhon, Renan, Sand, Balzac, Lanfrey, et jusqu'à Jean Raynaud. Le 7 mai 1865, sous prétexte de défendre une loi sur la presse assez rigoureuse, il exposait son idéal de liberté illimitée. Le 19 mai, il combattait la pétition Giraud en faveur de la liberté de l'enseignement supérieur : il y voyait une duperie, un piège, qui livrerait l'enseignement supérieur au clergé toujours privilégié. Cette attitude donna à Sainte-Beuve une grande popularité parmi la jeunesse. Des députations lui furent envoyées à sa petite maison de la rue Montparnasse les étudiants en médecine l'acclamèrent. L'École normale lui adressa une lettre collective, pour laquelle un des élèves, Lallier, fut exclu. Même au temps de sa ferveur bonapartiste, Sainte-Beuve n'avait guère approché l'empereur. La société de l'impératrice lui fut toujours fermée. Il n'allait pas à Compiègne. De la famille impériale il ne connut guère intimement que le prince Napoléon, libéral, démocrate et libre penseur, et sa soeur la princesse Mathilde, intelligente, lettrée et artiste. Il allait assez souvent visiter la princesse à Saint-Gratien; il était en correspondance assez suivie avec elle. Il recevait quelquefois le prince Napoléon chez lui : un dîner qu'il lui donna le vendredi saint de 1868, et où il fit servir de la viande, fit scandale : on voulut y voir une attaque insultante à la religion. Peu après éclata la rupture de Sainte-Beuve avec l'Empire. Le Journal officiel fut fondé en 1868 : on offrit à Sainte-Beuve d'y écrire. Il préféra rester au Moniteur, espérant y être plus libre, puisque le journal perdait tout caractère officiel. Il arriva que dans ce Moniteur redevenu indépendant, son premier article fut censuré par le directeur qui voulut y faire une coupure. Sainte-Beuve refusa et porta sa prose au Temps, journal d'opposition. On l'accusa de trahir l'Empire, et la princesse Mathilde même se brouilla avec lui. Il vivait rue Montparnasse dans une maison
qu'il avait achetée, travaillant durement, esclave de ses Lundis
dont la préparation occupait toute sa semaine. Il avait des secrétaires,
Octave Lacroix, puis (de 1855 à 1859) Jules Levallois, puis Pons,
puis (de 1861 à 1869) Jules Troubat, qui faisaient des recherches
aux bibliothèques, écrivaient sous sa dictée et copiaient
les articles. Il garda jusqu'à la fin le goût des femmes ou
des filles : les moeurs sont le côté faible de Sainte-Beuve.
Il partageait ses heures de loisir entre les distractions sensuelles dont
il ne savait pas se passer, et quelques amis qu'il avait choisis parmi
les plus grands et plus libres esprits du temps. Il avait fondé
avec Gavarni un dîner de quinzaine, qui
avait lieu le lundi chez le restaurateur Magny, rue Contrescarpe-Dauphine;
les habitués étaient Théophile
Gautier, Paul de Saint-Victor, les deux frères de Goncourt,
Nefftzer, Schérer, Taine, Robin, Berthelot,
Flaubert.
George
Sand y venait, lorsqu'elle était à Paris Voici la liste des écrits de Sainte-Beuve, dont une partie n'a été recueillie ou publiée qu'après sa mort : Tableau historique et critique de la poésie française au XVIe siècle (1828; réédité avec une préface nouvelle en 1842). L'Académie avait proposé en 1826 pour le prix d'éloquence le sujet suivant : Discours sur l'histoire de la langue et de la littérature française depuis le commencement du XVIe siècle, jusqu'en 1610; une partie de l'étude parut dans le Globe (à partir du 7 juillet 1827); Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme (1829); Consolations, poésies, dédiées à Victor Hugo (1830); Volupté, roman (1834); Pensées d'août, poésies (1837). En 1840, Sainte-Beuve réunit ses Poésies complètes. Port-Royal (1840-48, 5 vol. in-8, 3e éd., revue et complétée, 1866; 5e éd., 7 vol. in-16, avec table, 1888-91); Portraits de femmes (1814); Portraits littéraires (1844, 3 vol. in-12). Ces deux recueils sont une distribution remaniée des cinq volumes de Critiques et portraits littéraires qui avaient paru de 1832 à 1839. Portraits contemporains (1846).Sainte-Beuve a tenté successivement la poésie, le roman et la critique. Il s'est rendu compte lui-même qu'il n'avait pas réussi auprès du public dans la poésie et dans le roman, et il en a souffert. Ce dédain du public, en effet, n'allait pas sans injustice. Il y avait dans Joseph Delorme un talent véritable; et au milieu des outrances truculentes, de l'exotisme enluminé de l'art romantique, le réalisme familier et bourgeois de Sainte-Beuve avait une originalité assez hardie. Mais Volupté surtout méritait un meilleur accueil : c'est une oeuvre supérieure. Toute la puissance d'analyse, la pénétration psychologique, que Sainte-Beuve éparpillera dans ses 30 ou 40 volumes de critique, s'y concentre sur un cas curieux et vrai, qui est son cas. La forme est originale et fait contraste encore avec les procédés usités en ce temps-là; c'est un art contourné, entortillé, mais étonnamment souple, fin et nuancé tout en reflets et en demi-teintes, en notes assoupies et voilées : l'oeuvre est lente, peu animée, mais vraiment riche, suggestive et neuve. Cependant la vocation de Sainte-Beuve était la critique, et c'est là qu'il a donné sa mesure. Dans la première moitié de sa carrière, il a mêlé la polémique à la critique, il a défendu un certain idéal d'art et de goût. Dans la seconde, à partir de 1849, il a entendu la critique en historien, ne se proposant plus que de connaître et de faire connaître. Et dans sa période polémique, deux directions se laissent aisément constater. Il a noté lui-même que ses premières campagnes de 1828 et 1829 ont été romantiques. Même jusqu'en 1835, avec un refroidissement sensible vers la fin, il fait de la critique romantique : il essaie de tirer au clair, de filtrer les idées de l'école, de mettre du jugement et de la raison dans les théories, de rattacher les novateurs à une tradition : avec beaucoup de louanges, il donne des conseils. Il essaie d'amener ses amis à prendre une conscience nette de leur oeuvre, du bon et du mauvais, du possible et de l'impossible. Il tâche de diriger en encensant. Puis, après 1835 et jusqu'en 1849, il parut surtout occupé de liquider le romantisme, d'en éliminer les extravagances et d'en arrêter les avortements; il cherchait à réconcilier romantisme et classicisme et montrait des tendances au fond conservatrices. Quoiqu'il eût déjà comparé la critique à une rivière qui réfléchit tout indifféremment, il concevait encore qu'il lui appartient de diriger la littérature, d'aider les jeunes talents à triompher des obstacles, à se garder des défauts, de les servir et de les avertir; il n'avait pas de système, haïssait les formules, mais il suivait encore une certaine direction, et y poussait les autres. Enfin, à partir de 1849, dans toute la suite des Lundis, il ne chercha plus qu'à comprendre et à expliquer. Il ne prétend plus à être directeur, mais témoin. Il a renoncé à imposer à la littérature ses tendances personnelles il ne travaille plus à déterminer, mais seulement à constater le mouvement littéraire. Il devient purement historien. Il s'était déjà essayé dans ce rôle par ses deux grands travaux sur Port-Royal et sur Chateaubriand. Port-Royal est le chef-d'oeuvre de Sainte-Beuve et l'une des plus grandes et fortes oeuvres du siècle. Une curiosité et une patience infatigables, pour ramasser tous les documents imprimés ou inédits, une attention minutieuse, une sagacité pénétrante pour les étudier, les contrôler, Leur faire rendre tout ce qu'ils contiennent de vérité; une défiance aiguë des documents qui peuvent tromper, et de lui-même qui peut se tromper, si bien qu'il n'a jamais assez de preuves et d'évidence, et qu'une perpétuelle inquiétude de ne pas tenir le vrai le tourmente; une recherche de la note précise, de la nuance exacte, qui lui fait multiplier les atténuations, les correctifs, les contre-poids, jusqu'à simuler l'inconsistance et le tortillement; un désir profond, loyal, infini de la vérité, qui l'élève à une haute impartialité, donnent à l'histoire de Port-Royal une solidité que les découvertes d'un demi-siècle et des rectifications de détail n'ont pas entamée. Sainte-Beuve étudie avec une clairvoyance psychologique égale à son érudition le phénomène du jansénisme; il suit la modification de la doctrine dans la diversité des âmes individuelles, analyse tous ses effets sur les tempéraments où elle pénètre, et toutes les couleurs qu'elle y prend : chacune des figures qu'il dessine a sa physionomie, et l'air janséniste se retrouve dans toutes. Jamais historien n'était entré avec cette profondeur dans la vie morale des hommes; jamais une plus riche galerie de portraits et de biographies psychologiques n'avait été réunie. Il y a sans doute un peu de surabondance; le domaine du jansénisme n'est pas très vigoureusement délimité, et le peintre saisit un peu trop volontiers l'occasion d'arrêter devant lui, sous prétexte de jansénisme, toutes les figures intéressantes du temps. Il y a, dans l'exécution, les qualités et la manière de Volupté, le pointillé, les reprises, les hachures, la perpétuelle brisure des lignes, un entassement de détails et de petits traits qui enlèvent la perception des contours, une oscillation du oui au non qui dérobe parfois la vue de la direction principale : mais ici encore, la souplesse, la finesse, l'agilité, l'expression qui travaille à tout dire, à embrasser la complexité et l'instabilité de la vie, et qui, somme toute, y arrive. L'essai sur Chateaubriand a choqué bien des gens, précisément par les mêmes qualités. Sainte-Beuve n'a pas voulu recevoir l'image de Chateaubriand que Chateaubriand avait préparée pour la postérité; mais en disant tout ce qu'il avait découvert, et qui pouvait diminuer le grand homme, il a publié sans hésitation ce qui l'honorait, comme cette lettre à Fontanes d'où ressort la sincérité du Génie du christianisme. Il a peut-être un peu de joie à constater les faiblesses et les torts de Chateaubriand. C'est le petit côté de Sainte-Beuve : ses échecs de poète et de romancier lui ont laissé de l'aigreur au coeur, et un peu de désir inconscient de trouver de petits hommes dans les très grands génies. Cette malignité, cette « jalousie », si l'on veut employer ce mot, il l'a eue à l'égard de Vigny comme de Chateaubriand. Il avait la dent mauvaise, on le voit par ses notes intimes. Il n'a pas rendu une pleine justice, ni de coeur joyeux, à Hugo, à Lamartine, à Balzac. Cependant il faut reconnaître que son goût, au fond classique et latin, devait lui grossir certains défauts de ces écrivains de génie et lui voiler quelques-unes de leurs beautés. Et il faut reconnaître que ses aigreurs et sa malveillance ont pu lui faire enregistrer le mal avec un plaisir trop évident, mais ne l'ont pas mené à le supposer à la légère ni à chercher moins patiemment la vérité. Ce goût à dénoncer les faiblesses et les revers du génie, et une pointe de zèle excessif pour l'Empire entre 1852 et 1860, mettent quelques endroits fâcheux dans les Lundis. Au reste, il n'y a presque qu'à admirer. ll poursuit obstinément le vrai, n'admettant pas qu'on puisse le dissimuler, le voiler, pour quelque raison que ce soit : respect filial ou attachement de famille, passion politique, amitié personnelle. Quand il ne peut pas dire la vérité, il se tait : ainsi sur l'Histoire de César de Napoléon III. Il publie tout ce qu'il a, jusqu'à se faire taxer d'indiscrétion; il maintient son droit critique, en face de la comtesse de Fontanes, des d'Argenson et des de Broglie. Il n'admet pas de scrupule littéraire, qui oblige à idéaliser les peintures (lettre à Bersot du 9 mai 1863) : «Si j'avais une devise, écrit-il (Corresp., II, 41), ce serait le vrai, le vrai seul : et que le beau et le bien s'en tirent ensuite comme ils peuvent ». il rejetait toute doctrine, toute formule d'art, toute idée générale, esthétique, philosophique ou morale, qui peuvent imposer un parti pris et fausser l'observation. Aussi la forme des Lundis le mit-elle à l'aise il put prendre les individus pour objet d'étude, et les regarder au microscope sans autre souci que de voir l'individu. Chaque article se suffisait à lui-même; dans chaque article, une figure était dessinée. D'un article à l'autre, aucun lien n'apparaissait. Sainte-Beuve se donnait pour tâche de faire l'Histoire naturelle des esprits, et il collectionnait des échantillons curieux de types intellectuels et moraux, sans tenter de généralisations. ll faisait, comme a dit Taine, un herbier. Cette préoccupation donne à Sainte-Beuve une place à part dans l'évolution de la critique : tandis que Villemain, avant lui, s'efforçait de rattacher, un peu librement, la littérature à la société, dont elle est l'expression, tandis que Taine, après lui, avec vigueur, déterminait l'oeuvre littéraire par le milieu, tandis qu'on s'attachait autour de lui à suivre dans la littérature les grands courants d'idées et de civilisation, il s'appliquait, lui, à relier l'oeuvre à l'individu, à trouver dans un tempérament, une éducation, une biographie, les origines et les causes des caractères littéraires. En un mot, tandis que la critique se faisait philosophique, il la faisait psychologique et physiologique. Cela le conduisit même souvent hors de la littérature : si dans l'oeuvre littéraire ce qui était intéressant, c'était le tempérament individuel dont elle était l'indice, pourquoi s'en tenir aux écrits littéraires? pourquoi ne pas faire la même recherche sur toute sorte d'écrits ? Et ainsi Sainte-Beuve n'opérait plus seulement sur des romans et des poèmes, mais sur des récits de voyages, sur des mémoires, sur des lettres. Aux écrivains il ajoutait des femmes du monde, des savants, des généraux. Il ne s'inquiétait plus de la manifestation littéraire : il était tout à l'observation des esprits : il était purement historien, biographe, psychologue. C'était la vie qu'il cherchait, non plus l'art. En somme, Sainte-Beuve a fourni l'une des trois grandes méthodes qui doivent concourir à l'étude et à l'explication des oeuvres littéraires : les deux autres, en tout cas en attendant le XXe siècle, ont été définies par Taine et par Brunetière. (Gustave Lanson).
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