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L'Humanisme
L'Humanisme en France au XVIe siècle
La Renaissance littéraire est caractérisée par plusieurs courants d'idées, communs à tous les pays d'Europe, et dont le plus important est celui que les érudits allemands ont accoutumé de désigner par le nom d'Humanisme. L'Humanisme, c'est , à cette époque, l'étude désintéressée, en même temps critique et esthétique, de l'Antiquité. Un Humaniste n'est pas alors, selon le sens actuel et vague du mot, un homme qui a fait de bonnes études, qui est capable de citer un vers d'Horace et de suivre le mouvement littéraire de son temps, il n'est pas non plus, en un sens lui aussi plus récent du mot, quelqu'un qui prend pour fin la personne humaine et son épanouissement.

L'origine de ce mot est l'expression latine souvent employée dès le début du XVIe siècle, litterae, disciplinae humaniores, les études qui accroissent notre dignité d'hommes, qui rendent l'homme plus noble et plus heureux. Sagesse et beauté, voilà ce que l'on cherche, et on en trouve le modèle chez les Anciens : poètes, philosophes, artistes. Parmi eux, celui qui a le plus d'influence est Platon : de là, une seconde tendance, le platonisme.

Au Moyen âge, le maître de toute philosophie était Aristote; la théologie de saint Thomas d'Aquin, la scolastique du XIIIe siècle, est en grande partie l'aristotélisme appliqué à la théologie. Mais, au XVe siècle, cette doctrine n'était plus qu'un art de raisonner et de discuter par des moyens mécaniques et compliqués. La dialectique de Platon, au contraire, consiste à s'élever progressivement du spectacle du monde visible jusqu'aux idées éternelles et immuables. Appliquée à l'art, elle aboutit à la recherche du « beau absolu », du « beau en soi », formule de l'art académique: appliquée à l'amour, elle deviendra l'amour platonique, tel que l'exprime Pétrarque, appliquée à la religion, elle pourra devenir l'auxiliaire du christianisme.

D'autre part, l'étude des ouvrages grecs et latins, multipliés par l'imprimerie, créa une science nouvelle : la critique des textes. Ces méthodes, étendues à la Bible, auront pour conséquence le libre examen. Vatable et Guidacerius, au Collège des lecteurs royaux (Collège de France), expliquent la Bible sur le texte hébreu. Lefèvre d Étaples conclut qu'on s'est écarté du véritable esprit de l'Évangile et qu'il faut y revenir : c'est l'évangélisme, aussi opposé au luthéranisme qu'au catholicisme; car Luther n'admettait d'autre interprétation que la sienne. En France, il fallut bientôt choisir entre les trois doctrines, et les Humanistes se divisèrent : les uns, Étienne Dolet, Bonaventure Despériers, s'affranchirent de tout dogme; d'autres se rallièrent à la Réforme; la plupart restèrent fidèles à la foi de leurs pères. L'évangélisme, doctrine mitigée, fut accueilli et protégé par plusieurs princes et princesses, notamment par Marguerite d'Angoulême, soeur de François Ier et grand-mère de Henri IV.

L'Humanisme, commun à toutes ces doctrines, se développe d'abord en Italie, dès le XIVe siècle, avec Pétrarque. L'Humaniste, dont celui-ci est le type, est à la fois érudit et artiste. Il sait lire un manuscrit; préparer une édition critique; découvrir et corriger une faute de copiste; commenter par l'histoire et par les autres textes l'auteur qu'il lit. En même temps, il cherche dans cet auteur la peinture et l'analyse des sentiments humains à une certaine date, sans se préoccuper d'une thèse à soutenir. Enfin, il est sensible à la beauté de la forme; il distingue Diodore d'Hérodote, et Stace de Virgile

Les Lettres de Pétrarque nous apprennent ce qu'était un Humaniste italien du XIVe siècle; et pendant deux siècles encore l'Italie sera le pays de l'Humanisme. Pétrarque publie les lettres de Cicéron; Pomponius Laetus, élève de Laurent Valla, donne la première édition imprimée de Virgile (1467); le cardinal Bembo prétend n'écrire qu'en empruntant le vocabulaire de Cicéron. Les érudits chassés de Byzance révèlent la littérature grecque à tout l'Occident : Chrysolaras se fixe à Florence; Théodore Gaza enseigne dans cette ville, et aussi à Ferrare, à Rome; Gémiste Pléthon et Bessarion, son élève, propagent la doctrine de Platon; Constantin Lascaris fait imprimer, en 1476, la première grammaire grecque. Sous leur influence, Leonardo Bruni (l'Arétin) traduit en latin Aristote, Démosthène, Plutarque, et Marsile Ficin se fait, à la cour des Médicis, l'apôtre du platonisme, qu'il s'efforce de concilier avec la doctrine catholique.

En France, Guillaume Budé est le plus célèbre helléniste de son temps; Jules-César Scaliger (1484-1558) publie sa Poétique en sept livres; Dolet défend Cicéron contre Érasme; Denis Lambin (1516-1572) édite Plaute, Cicéron, Lucrèce. Le Thesaurus linguae latinae de Robert Estienne paraît en 1531; Marc-Antoine Muret (1526-1585) professe à Poitiers, Bordeaux, Paris, Toulouse. Henri Estienne forme, avec Juste Lipse et Joseph-Juste Scaliger, fils de Jules-César, ce que Balzac appellera « le triumrat de la République des lettres ».

Grâce encore aux Humanistes, les études droit se renouvellent. Hotman (1524-1590) se rend célèbre par ses Observationes juris romani. Brisson étudie le droit civil et politique de Rome; Cujas (1522 1590), le plus célèbre interprète du droit romain, est appelé par Scaliger « la perle des jurisconsultes  ». 

De tous les Humanistes. aucun n'a exercé en Europe une influence égale à celle d'Érasme (1467-1536), esprit libre, travailleur infatigable, tout ensemble érudit sans pédantisme, homme de goût sans exclusivisme. Né à Rotterdam en 1467, élève du collège de Montaigu, en France, docteur en théologie de l'Université de Bologne, professeur de grec à Oxford et à Cambridge, conseiller royal de Charles-Quint, il entretenait une correspondance ininterrompue avec tous les savants et tous les érudits de l'Europe. Ainsi, autour de lui se forma alors une sorte de république des lettres, où, par delà les frontières, et à cette langue universelle et internationale qu'était le latin, tous les esprit cultivés fraternisaient. 

S'il s'aliéna Scaliger en raillant les exagérations des rhétoriqueurs, il servit avec éclat la cause de la Renaissance en éditant de nombreux auteurs anciens, des dictionnaires, des grammaires, plusieurs traités latins : De copiâ verborum, Adages (dans lesquels il commentait tous les proverbes anciens, qui révélaient aux contemporains la vie antique dans tous ses détails), Apophthegmes, les Colloques, condamnés par la Sorbonne.

Son ouvrage le plus célèbre, l'Éloge de la Folie, illustré de dessins d'Holbein, est une peinture satirique de tous les états de la vie. Son dessein était « d'unir la pureté de la foi chrétienne à l'élégance des lettres ». C'était un éloge d'être appelé érasmien, ou plus érasmien qu'Érasme, homo erasmicus, erasmior Erasmo; il ne s'en prend pas au dogme; si son Traité du Libre arbitre est même opposé aux doctrines de Luther, avec lequel il ne peut s'entendre, il contribue néanmoins par ses satires sociales à préparer l'oeuvre du réformateur. 

Mais l'Humanisme ne fut pas seulement une tendance littéraire et philologique : il créa un nouvel état d'esprit philosophique et scientifique. La connaissance des textes originaux provoqua une sorte de rénovation de tous les systèmes antiques : l'aristotélisme avec Pomponazzi et Vanini ; le platonisme et le pythagorisme avec Nicolas de Cuse, Marsile Ficin, Pic de La Mirandole, Jérôme Cardan, Ramus  (La philosophie à la Renaissance). Dans ce conflit intellectuel, c'est la « notion de nature », la notion d'humanité que les novateurs donnent pour base à la psychologie, à l'éthique, à la politique, et même à la religion; car la Réforme est, par certains côtés, la mise en pratique de la Renaissance dans l'ordre spirituel. Chacun conclut suivant les tendances de son tempérament et de sa culture, celui-ci aboutissant à l'intolérance, celui-là à l'idée de justice et de droit, cet autre au scepticisme. Les anciens prennent en quelque sorte une figure nouvelle; chacun les invoque; on les oppose l'un à l'autre, et la notion d'autorité se transforme, s'individualise.

La nouvelle conception de l'Humain conduisit à une nouvelle conception de l'univers. Nicolas de Cuse et Telesio sont les précurseurs de Copernic, et les idées de ces trois savants se combinent chez Giordano Bruno, dont il faut rapprocher, sous certaines réserves, Campanella. Dès lors vont se manifester les conséquences proprement scientifiques de l'Humanisme avec Léonard de Vinci, Kepler, Galilée  (L'Astronomie, de Copernic à Newton), François Bacon. Ainsi la science et la philosophie de la Renaissance forment la transition entre la scolastique et le cartésianisme. (Ch. Florisoone).
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Humanisme et humanités

Le terme d'Humanisme a également un arrière-plan qui appartient au domaine de la pédagogie. Ce sont les Latins qui les premiers ont employé le mot humanité (humanitas) pour désigner les études qui font l'humain. « L'humanité, disait Aulu-Gelle, c'est l'étude des arts libéraux (institutio in bonas artes) » . Au XVIe siècle « les Humanistes » furent les lettrés qui se consacraient à l'étude de l'Antiquité, au culte des chefs-d'oeuvre grecs et romains, épris du beau langage et de l'élégance de la forme.

A la même époque, dans les collèges des Jésuites, la classe d' « humanité » correspondait à ce qu'on appelle dans notre plan d'études actuel la « troisième » et la « seconde ».

« Il ne doit plus y avoir, dit le Ratio studiorum de la Société de Jésus, que cinq classes d'études inférieures : une de rhétorique, une d'humanité et trois de grammaire. » « L'objet de la classe d'humanité, est-il dit ailleurs, quand on est sorti des classes de grammaire, est de préparer, pour ainsi dire, le terrain de l'éloquence. » 
Mais, dans l'usage commun, les humanités que les Jésuites, on ne sait pourquoi, localisaient dans les classes intermédiaires entre les études de grammaire et la rhétorique, devenaient synonymes de l'ensemble des études littéraires, la rhétorique y comprise. « Faire ses humanités », cela a longtemps voulu dire suivre les cours d'un collège ou d'un lycée de la quatrième à la classe de philosophie exclusivement. En Belgique, les humanités ont continué de désigner les études secondaires, tandis qu'en France, le sens du terme s'est peu à peu restreint pour ne plus servir qu'à désigner les études de latin et de grec.

Au final, le mot « Humanisme » a été consacré dans le langage technique des pédagogues pour désigner l'école pédagogique qui considère la culture littéraire comme la base d'une éducation humaine. A l'Humanisme s'oppose ce qu'on a appelé le « réalisme », c.-à-d. l'école des pédagogues qui, dans leurs théories ou dans leurs programmes d'instruction, donnent la préférence à la culture scientifique. Comme toujours l'esprit de système s'est emparé de ces deux tendances contraires et l'on a vu les Humanistes et les Réalistes tomber les uns dans la superstition de la forme, organiser un enseignement purement verbal en négligeant l'étude des faits, les autres dans la préoccupation exclusive de l'acquisition des connaissances, en dédaignant l'étude des langues. (G. Compayré).

L'Humanisme en France dans la première moitié du XVIe s.

Le Moyen âge français n'ignorait pas l'Antiquité; mais il l'avait ou mal comprise, ou mal étudiée. Il lui manquait le sens historique. Par une contradiction bizarre, il admettait que le Christianisme avait renouvelé la face du monde, et il ne sentait pas les profondes différences qui séparent la société païenne de la société chrétienne. D'autre part, il restait fermé à la beauté esthétique des oeuvres anciennes. Dans Virgile il n'estimait que le prophète; dans Homère, il ne voyait que les faits et les aventures. Ajoutez, que la plupart des textes originaux lui étaient étrangers. Les Latins. il les connaissait dans une certaine mesure; les Grecs, il s'en faisait l'idée la plus fausse, à travers les compilations ou les pastiches byzantins. Dans la première moitié du XVIe siècle l'histoire des progrès de l'Humanisme  va être celle des progrès de l'esprit nouveau.

L'Humanisme et l'Université de Paris.
L'enseignement de la théologie, qui restait le couronnement des études universitaires, avait dégénéré au cours du XVe siècle en une sophistique stérile. Étudier la logique formelle, les modes et figures du syllogisme, argumenter dans un latin barbare sur des questions qualifiées les unes « d'exponibles », les autres « d'insolubles », toutes également étrangères à la vraie logique et à la vraie philosophie, tels étaient les exercices auxquels étaient assujettis presque exclusivement les écoliers de la Faculté des Arts. Ni la lecture des poètes et des orateurs grecs et latins, ni même l'étude des Pères de l'Église, héritiers d'une part de la culture païenne, bref, rien de ce qui peut donner à l'esprit quelque idée de la beauté ou de la grandeur des lettres antiques ne trouvait place dans cet enseignement.

Quelques maîtres, qui avaient eu l'occasion d'admirer, au cours de leurs voyages, la civilisation italienne, en gémissaient. Ils rêvaient d'introduire en France le goût des élégances cicéroniennes et cette connaissance générale de l'Antiquité dont on se piquait outre-monts. Ils estimaient que la théologie elle-même ne pourrait que gagner à se parer d'un beau style latin.

L'un d'eux, Guillaume Fichet, obtint en 1470 l'autorisation d'installer dans les bâtiments mêmes du vieux collège de Sorbonne, dont il était bibliothécaire, un atelier typographique. Un ouvrier néerlandais, Martin Krantz, et deux bacheliers ès arts, Ulrich Gering, de Constance, Michel Friburger, de Colmar, partagent avec lui l'honneur d'avoir fondé la première imprimerie qui ait fonctionné à Paris.

Fichet enseignait l'art de bien dire en latin : il s'empressa de mettre à la portée des étudiants des modèles de style épistolaire, des recueils d'élégances, des traités de rhétorique. Un de ses disciples et amis, Robert Gaguin, publia un traité de versification latine. Puis Virgile et Lucain furent commentés à l'Université par des Italiens, Fausto Andrelini et Girolamo Balbi. Il y eut dès lors, parmi les régents de collège, des maîtres soucieux de faire une place dans leur enseignement à l'éloquence et à la poésie. Ils estimaient que ces arts importaient, plus que la logique ou la métaphysique, à la culture de l'esprit et même à la formation des moeurs. Comme on l'a vu plus haut, ils les appelaient, par opposition aux disciplines scolastiques, des enseignements d'humanité disciplinae humaniores. Ils se qualifiaient entre eux de studiosi artium humanitatis, ou litteraturae humanioris

L'exemple des savants italiens devait incliner les savants français à étudier, outre le latin, le grec. L'initiation à l'hellénisme fut un des faits capitaux de la première période de la Renaissance en France. Les maîtres et les livres apparaissent dans le dernier quart du XVe siècle : impressions venitiennes, professeurs venus d'Italie, comme Georges Hermonyme de Sparte et Janus Lascaris. En 1507, un savant français, François Tissard, qui, après avoir étudié en Italie, enseignait le grec à l'Université de Paris, s'entendit avec un libraire parisien, Gilles de Gourmont, pour publier une série d'ouvrages en langue grecque : grammaires élémentaires et traités de morale. Un autre imprimeur, Josse Bade, devait, peu après, multiplier les éditions de livres grecs en France. En même temps, l'Italien Jérôme Aléandre s'établissait à Paris pour y professer le grec avec plus de méthode et de régularité que ses prédécesseurs.

Ainsi s'étendait peu à peu le domaine de l'humanisme. Il ne semblait pas, à l'origine, menacer la suprématie de la théologie scolastique. Celle-ci gardait la place d'honneur dans l'enseignement des collèges.

D'autre part, les presses parisiennes s'employaient moins à remettre en lumière les orateurs et les poètes de l'Antiquité qu'à éditer des commentaires du Livre des sentences de Pierre Lombard ou des « questions » relatives à la logique aristotélicienne. Les plus ardents zélateurs des oeuvres antiques ne songeaient pas à rompre avec toutes les traditions de l'école. Bien loin de rejeter le legs du Moyen âge, ils ne cessaient de considérer la théologie comme la reine des sciences divines et humaines. La plupart bornaient leur ambition de lettrés à la doter des grâces ou de la force de l'éloquence antique.

Pourtant, le commerce des écrivains anciens les détourna insensiblement des maîtres de la pensée médiévale. Comment s'opéra cette évolution intellectuelle, nous le voyons par l'exemple de Jacques Lefèvre d'Étaples.

Il était né en 1450, à Étaples, en Picardie. On l'appelait communément Fabri. Professeur de philosophie au collège du cardinal Lemoine, il se mit à étudier le grec, sous la direction de Georges Hermonyme de Sparte. Au cours d'un voyage en Italie, il rencontra Pic de la Mirandole et Marsile Ficin. De la fréquentation de ces deux Humanistes, il garda le goût de la philosophie platonicienne et la notion d'une méthode nouvelle pour commenter Aristote. De retour en France, il reprit son enseignement dans le cadre imposé par une tradition séculaire; il « lisait » Aristote et l'expliquait. Mais il l'expliquait en humaniste. Ses éditions de la Logique, de l'Éthique et de la Politique montrent comment il procédait dans son enseignement. Négligeant le fatras des commentateurs médiévaux, on le voit s'attacher au texte même du philosophe, l'éclairer par des faits empruntés à la vie antique, résumer dans de courts dialogues, à la manière de Platon, les idées essentielles de son auteur. C'était « boire à la source la pure liqueur des livres ». Méthode nouvelle et féconde. Lefèvre s'avisa de l'appliquer à la Bible. Il examina le Psautier, puis les Épîtres de saint Paul en faisant table rase des commentaires du Moyen âge. Il conféra les dogmes et la discipline de son temps avec la lettre du Nouveau Testament. Sa conclusion fut que ni le célibat des prêtres, ni les jeûnes, ni la liturgie latine, ni la plupart des sacrements n'étaient conformes à la pure doctrine apostolique, telle qu'elle se dégageait d'une interprétation rationnelle des textes.

Les disciplines nouvelles des humanistes l'avaient acheminé vers la Réforme religieuse : ce philologue préparait les voies à Calvin.

Le prestige de Lefèvre d'Étaples s'était rapidement étendu bien au delà des limites de l'Université. Il avait gagné à l'Humanisme quelques représentants de la noblesse de robe et de la bourgeoisie. Dans les dernières années du XVe siècle, une petite société, composée de gentilshommes et de membres du Parlement de Paris, se rassemble autour de lui, est initiée à l'hellénisme, entre en relations avec les humanistes italiens. Parmi eux figure Guillaume Budé, qui devait devenir - c'est Du Bellay qui lui donnera cette louange - une des « lumières françoyses-».

L'Humanisme dans la noblesse et la haute bourgeoisie : G. Budé
Que l'Humanisme ait pénétré rapidement parmi les légistes, les magistrats, les titulaires des grandes charges de l'État, il n'y a là rien que de très naturel. L'exercice de leur profession les obligeait fréquemment à parler ou à écrire en latin. Ils ne pouvaient négliger longtemps de donner à leur éloquence d'apparat la pureté et les agréments que l'Humanisme mettait à la mode. En outre, ils n'ignoraient plus quelles modifications l'Humanisme était en train d'opérer en Italie dans les sciences juridiques. Il y avait discrédité les commentaires des grands glossateurs du Moyen âge, Accurse, par exemple, en démontrant leur ignorance des moeurs et de la langue des Romains. Il avait instauré une nouvelle interprétation du texte des grands recueils juridiques, le Code et le Digeste; il les éclairait, grâce à sa belle connaissance de la langue, de l'archéologie et de l'histoire anciennes. Quels résultats on pouvait attendre de cette méthode, Budé en donnait d'excellents exemples dans son commentaire des Pandectes, la partie la plus ancienne du Digeste. En même temps, il montrait dans le De Asse comment on doit utiliser les témoignages des Anciens. Il les confrontait entre eux, les contrôlait par des données modernes : ayant, par exemple, à calculer le prix du pain à telle date de l'histoire romaine, il établissait d'après les indications de son boulanger le rendement du grain en farine et le prix moyen du blé à son époque.
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Guillaume Budé.
Guillaume Budé.

Au reste, la philologie était pour Budé autre chose encore qu'une discipline érudite, servie par une méthode minutieuse et précise : il la considérait comme un instrument de culture générale, propre à rendre l'humanité plus noble, plus heureuse. La philologie, c'était pour lui la sagesse antique, qui devait assaisonner nos moeurs d'humanité et les polir (ad mores humanitate condiendos et perpoliendos). Sur la valeur sociale et morale de l'Humanisme, ses vues se confondaient avec celles du grand savant néerlandais, Érasme, dont le livre le plus pratiqué des lettrés français était précisément un recueil de sentences, de proverbes, de dictons, « la fleur de la raison d'Athènes et de Rome », les Adages. Comme Érasme, Budé estime que l'étude des belles-lettres, des humaniores disciplinae, accroît notre dignité d'homme. Aussi Brunetière a-t-il pu dire de lui qu'il a fondé en France l'éducation classique.

C'est dans son ouvrage De philologia, un dialogue entre le roi et lui, que se rencontre la meilleure de ses apologies pour l'Humanisme. Mais il a fréquemment repris et développé les arguments de ce plaidoyer, et dans ses livres, et dans ses lettres. Une bonne part de son activité s'est, en effet, dépensée à entretenir le goût des études antiques chez ses amis et ses nombreux correspondants. Ses lettres, toutes en latin ou en grec, nous le montrent encourageant Rabelais dans ses premières études grecques, animant les juristes à la guerre contre les glossateurs médiévaux, cherchant partout des patrons pour sa fille spirituelle, riche de dons et dénuée d'argent, la Philologie. Grâce à lui, elle devait trouver un auguste protecteur dans le roi François ler.

L'Humanisme à la cour François Ier, père des lettres.
Dans le butin que les gentilshommes français rapportèrent des Guerres d'Italie figurent parfois des bustes et des statues antiques. On présenta un jour à François Ier une Vénus de marbre, que Marot célébra dans ses vers. Nous savons encore qu'un ambassadeur de France à Rome, Jean Du Bellay, avait mission d'acheter des «-antiquailles » pour le secrétaire d'État de Villandry et pour le connétable de Montmorency, celui-là même qui interdisait de dégrader les monuments gallo-romains de sa province de Languedoc. L'intérêt que la noblesse française portait à la renaissance de l'Antiquité se limita longtemps à cette curiosité d'artistes et de collectionneurs. Heureusement, le roi François Ier était avide de renommée pour son pays et pour lui-même. Il voulut assurer à la France cette gloire artistique, littéraire, scientifique, qu'autour de lui les écrivains français enviaient à l'Italie et brûlaient de lui ravir. A peine monté sur le trône, il se vit décerner, peut-être par des courtisans italiens, le titre de Père des lettres : il s'efforça de s'en montrer digne.

Il semble au premier abord que son front n'était pas fait pour cette couronne. Le « roi chevalier » était un prince aimable, brillant et léger, né pour la vie mondaine. De haute taille, très fort, très adroit, « le corps de grande beauté, en toute espèce et apparence auguste et royal », dit un historien du temps, il se plaisait dans les fêtes de la cour. Sa mise était recherchée : ses portraits nous le montrent vêtu de pourpoints brochés d'or ou d'argent, de chemises ornées de dentelles, coiffé de chapeaux de velours, qu'enrichissent plumes et cocardes émaillées. Les Parisiens avaient conservé longtemps le souvenir de sa première entrée dans leur ville : « accoutré de blanc, entoilé d'argent, il faisait rage sur son cheval » qui était toujours hors du dais.

A ce jeune prince fringant et curieux d'élégances, les romans et la poésie convenaient parfaitement. Ils composaient à peu près toute sa bibliothèque de voyage, dont nous avons le catalogue. Il écrivait en vers, composait des rondeaux, des épigrammes, des chansons, et adressait des épîtres versifiées à sa mère, à sa soeur et à ses maîtresses. On s'explique qu'il ait protégé Marot et Rabelais.

Mais l'Humanisme ne devait-il pas le rebuter par son austérité? Son instruction première avait été fort négligée. Un prêtre obscur lui avait enseigné le rudiment. Pendant un an seulement, il avait reçu des leçons d'un Humaniste fameux par son culte pour Cicéron, Christophe de Longueil. Qu'avait-il retenu de ce court enseignement? On doute qu'il ait jamais su le latin.

Un don précieux compensait heureusement ces défauts : c'était une curiosité intelligente et une aptitude à s'instruire par la conversation des gens cultivés. Il savait les interroger et les écouter. Sa table, dit Brantôme, était « une vraye escolle, car il s'y traictait de toutes matières, autant de la guerre que des sciences hautes et basses ». Sans avoir rien étudié méthodiquement, il acquérait par ces entretiens savants des notions techniques sur les sujets les plus divers. C'est ainsi qu'il fut gagné par les plaidoyers de Guillaume Budé à la cause des bonnes lettres. Pour faire passer dans son royaume cette suprématie du savoir dont s'enorgueillissait l'Italie, il seconda les travaux de les Humanistes français avec une persévérance méritoire.

Il prit à coeur la vulgarisation de la littérature antique. Dès les premières années de son règne, il fit imprimer, pour l'endoctrinement de sa noblesse, les traductions de Thucydide, de Xénophon, de Diodore de Sicile, d'Eusèbe et d'Appien que Claude de Seyssel avait laissées manuscrites. Il ne cessa d'encourager les travaux des traducteurs par des pensions sur sa cassette, des charges de secrétaire ou de valet de chambre. Il commanda lui-même au poète Hugues Salel une traduction d'Homère, et c'est sur ses instances qu'Amyot entreprit de traduire Plutarque. Les traducteurs lui disaient leur reconnaissance en inscrivant son nom en tête de leurs ouvrages ou encore en lui offrant des exemplaires richement enluminés, comme le Diodore de Sicile de Macault, conservé à Chantilly. Grâce au roi François, « premier de ce nom, et de toutes vertus, philosophes, historiens, médecins, poètes, orateurs grecs et latins ont appris à parler françois ». C'est en ces termes que Joachim du Bellay louait le Père des lettres d'avoir coopéré à l'illustration de la langue vulgaire.

En même temps, il s'occupait de mettre à la portée des savants les instruments de travail qui leur manquaient, manuscrits et livres. Sa bibliothèque, qu'il fit transporter de Blois à Fontainebleau, leur était ouverte. Il l'enrichit en ordonnant qu'il y fût envoyé un exemplaire de tout ouvrage nouvellement imprimé dans le royaume, et c'est là l'origine du « dépôt légal ». Il invita ses ambassadeurs à Venise, qui était alors le grand marché de la librairie italienne, à rechercher et à acheter des manuscrits grecs. Il confia des missions analogues à des savants français et étrangers.

Il fit plus; il fonda un collège de professeurs chargés particulièrement d'enseigner les langues anciennes : le grec, l'hébreu, le latin.

Institution du Collège de France.
Dès le début de son règne, François Ier avait promis à quelques savants de son entourage de fonder un collège réservé exclusivement à l'enseignement des lettres. Il en eût confié la direction à Érasme, si celui-ci avait consenti à se fixer en France. Les guerres, la captivité, lui avaient fait perdre de vue ce projet. Cependant Guillaume Budé n'y renonçait pas. Il ne cessait d'adjurer le roi de fonder ce « Musée ». En 1530, François Ier répondit à son appel et institua les lecteurs royaux.

Il appointait Pierre Danès et Jacques Toussaint pour enseigner le grec, François Vatable et Agathias Guidacerius pour l'hébreu, Oronce Finé pour les mathématiques, et, trois ans après, Barthélemy le Maçon (Latomus) pour le latin. Ces lecteurs constituaient une petite corporation, dont les droits et privilèges étaient confiés à la garde de l'aumônier du roi. Elle portait le nom de « Collège des lecteurs royaux », qui devint, au XVlle siècle, « Collège royal de France » et, à l'époque de la Révolution, «-Collège de France ». L'organisation matérielle fut au début peu brillante. Le roi disait qu'il avait bâti ce collège non pas en pierres, mais en hommes. Les lecteurs royaux n'avaient pas de salles de cours à eux : ils demandaient l'hospitalité aux collèges de Tréguier et de Cambrai. En outre, par suite du désordre des finances, ils étaient souvent payés avec de tels retards que Danès dut prendre le parti de suspendre ses leçons pour obtenir le versement de 450 livres qui lui étaient dues.

Ces embarras n'empêchèrent pas le succès des premiers maîtres. Des auditoires nombreux se groupaient autour de leurs chaires. La « noble et trilingue académie », comme dit Marot, était célébrée à l'envi par les poètes et par les savants. Elle était certes promise à un bel avenir! Et, quelque modestes que fussent ses débuts, cette institution était un triomphe pour la cause de l'Humanisme. Elle consacrait en effet l'importance et, mieux, la souveraineté des belles-lettres, qui étaient enfin étudiées pour elles-mêmes. En outre, l'enseignement des langues anciennes était, pour la première fois, émancipé de la tutelle des théologiens : car les lecteurs royaux ne relevaient pas de l'Université de Paris.

C'est précisément ce dont s'alarma la Faculté de théologie, ou, comme l'on disait alors, la Sorbonne, du nom du collège où le conseil de cette faculté se réunissait ordinairement. Aussi bien n'était-ce point le premier épisode de sa lutte contre l'Humanisme.

L'Humanisme et la Réforme.
Pour comprendre ce conflit, il y a lieu de rappeler quelle était la situation particulière de la Faculté de théologie de Paris dans la chrétienté. Elle tenait de ses origines une mission privilégiée. C'étaient les papes qui, au début du XIIIe siècle, avaient créé et protégé l'Université de Paris, afin qu'elle fût un centre d'études religieuses, d'où la vérité rayonnerait sur le monde. Sa force spirituelle et morale résidait tout entière dans la Faculté de théologie. Celle-ci restait donc fidèle à sa mission en dénonçant toute idée suspecte d'hérésie.

Or, voici que dans son sein s'élevait un parti qui discréditait son enseignement, l'accusait d'ignorance, minait son autorité. Comment ne l'aurait-elle pas surveillé avec méfiance ? Sans doute l'Humanisme n'était pas essentiellement hostile à la religion. Mais il réduisait le domaine de la théologie en élargissant celui des belles-lettres. Il tendait à affaiblir l'esprit chrétien en prônant la sagesse antique. Surtout il développait, par ses méthodes préférées, l'esprit de libre examen il risquait donc de porter atteinte à l'interprétation des textes sacrés, partant, d'ébranler l'Église.

Cette pratique du libre examen des textes, autant que le mépris de la scolastique et de ses suppôts, créait une solidarité entre tous les humanistes. Aussi n'est-on pas étonné de voir la plupart d'entre eux se rallier à Jacques Lefèvre d'Étaples, lorsque celui-ci se posa en adversaire de la Sorbonne.

Il professait que la Bible est le seul fondement de la doctrine du Christ, que les dogmes sont l'oeuvre des hommes, que nous ne sommes pas « justifiés » par les oeuvres, mais par la foi, qu'au reste une seule chose importe : le retour aux Évangiles. De là le nom d'Évangélisme, donné à cet ensemble d'aspirations et d'idées.

L'Évangélisme eut son foyer principal à Meaux, lorsque Briçonnet, un ami de Lefèvre, fut nommé évêque de ce diocèse (1516). II fut encouragé ou professé par le plus grand nombre des Humanistes français jusqu'en 1534. Une puissante protection s'étendait sur lui, celle de la soeur du roi, Marguerite, duchesse d'Alençon, la future reine de Navarre, âme tendre, encline au mysticisme, qui sera mêlée aux manifestations principales de l'esprit de la Renaissance.

Mais il y avait de nombreux rapports entre les idées de Lefèvre et les thèses affichées par Luther en 1517 sur la porte de l'église de Wittenberg. La Sorbonne entra donc en lutte contre les évangéliques. Une première fois elle avait obtenu du Parlement un arrêt qui condamnait au feu la traduction française de la Bible par Lefèvre. Pendant la captivité de François Ier après la défaite de Pavie, elle put envoyer au bûcher le jeune Berquin, ami et disciple de Briçonnet. Celui-ci fut contraint de se déclarer ouvertement contre Luther. Lefèvre d'Étaples, inquiet pour sa vie, quitta la France.

Alors l'audace de la Sorbonne grandit. Son syndic, Noël Béda, esprit borné et violent, «-le plus grand clabaudeur de son temps » (Bayle), jeta le soupçon d'hérésie sur la propre soeur du roi, Marguerite. II prétendit interdire la vente de son recueil de poésies, le Miroir de l'âme pécheresse. François Ier intervint, demanda des explications à la Sorbonne, qui s'excusa et renonça aux poursuites (1531).

Elle s'attaqua, un an après, à l'Humanisme, à l'occasion des premiers cours des lecteurs royaux. Les hébraïsants Vatable et Guidacerius expliquaient le Psautier sur le texte hébraïque. Béda requit le Parlement d'obliger les lecteurs à suivre le texte latin officiellement approuvé, la Vulgate; sinon, ils devraient suspendre leurs leçons jusqu'à ce qu'ils eussent été examinés sur leurs connaissances en théologie. La requête de la Sorbonne n'eut pas de suites.

L' « affaire des placards » lui fournit bientôt l'occasion d'un triomphe éclatant. Dans la nuit du 17 au 18 octobre 1534, un pamphlet violent contre la messe, le pape et « sa vermine de cardinaux, d'évêques et de prêtres » fut placardé à Paris, et à Amboise, sur la porte même de la chambre du roi. Indigné de cet attentat, François Ier ordonna une procession de réparation, qu'il suivit tête nue, un cierge à la main. Il autorisa le Parlement à poursuivre tous les Luthériens suspects d'avoir affiché les placards. Même il interdit, « sous peine de la hart, d'imprimer aucune chose ». L'édit ne fut pas exécuté, le Parlement ne l'ayant pas enregistré. Vingt Luthériens furent brûlés. Lorsque la colère du roi fut apaisée, un édit d'amnistie fut promulgué.

Mais les rapports de l'Humanisme et de la Réforme étaient maintenant changés. Jusqu'à l'affaire des placards, les deux causes s'étaient fréquemment confondues. Désormais elles allaient connaître des fortunes dissemblables. L'Evangélisme aboutissait au Calvinisme, absolument contraire au libre examen. Le Catholicisme n'était pas moins hostile à cette liberté, chère aux Humanistes. Quel parti allaient-ils prendre ? Quelques-uns, comme Des Périers et Etienne Dolet, s'émancipèrent du Christianisme et devinrent des philosophes déistes, ou des athées. D'autres passèrent au Protestantisme, dont Calvin organisait solidement la doctrine en 1536. La plupart optèrent pour la religion du roi et de leurs pères. Rabelais, par exemple, après avoir bafoué la Sorbonne et donné des gages aux précurseurs de notre Réforme française - il invitait les évangéliques à entrer dans son abbaye idéale de Thélème, pour y fonder la foi profonde sur la parole sainte - Rabelais rompait avec les sectateurs de Calvin, les « prédestinateurs »; les « imposteurs de Genève », engeance d'Antiphysie, « monstre contrefait en dépit de nature ».

Des courants d'idées nouveaux : Italianisme, Platonisme, Naturalisme.
A cette date de 1534, la cause de l'Humanisme triomphe partout en France. L'esprit de la Renaissance a soufflé dans toutes les classes supérieures de la société. 

« Maintenant, s'écrie avec enthousiasme Rabelais, toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées : Grecque, sans laquelle c'est honte qu'une personne se die savant; Hébraïcque, Caldaïcque, Latine... Tout le monde est plein de gens savans, de précepteurs tresdoctes, de librairies tresamples... Et ne se fauldra plus doresenavant trouver en place ny en compaignie qui ne sera bien expoly en l'officine de Minerve. » 
Il n'était bonne ville du royaume qui n'eût son foyer de culture antique et ne comptât quelques Humanistes. A Bordeaux et en Poitou, c'étaient des jurisconsultes comme Briand Vallée et Tiraqueau  à Toulouse, l'évêque Jean de Pins et le juriste Jean de Boyssonné; à Bourges et à Orléans, des professeurs de droit, Alciat et L'Étoile; à Montpellier, l'évêque Pellicier. Entre toutes les villes de France, Lyon apparaît comme une véritable capitale intellectuelle. Elle n'avait ni Université, ni Parlement, ni légistes, ni professeurs par conséquent. Mais elle regorgeait de richesses. Ses quatre grandes foires, créées par Louis XI, en faisaient un grand marché international. Elle était sur les grandes voies qui menaient de France en Italie et de bonne heure elle avait reçu des marchands et des banquiers venus de Florence, de Gênes, de Lucques. Le goût des arts et des plaisirs de l'esprit s'y était développé avec la vie de société au contact de cette colonie.

L'Italianisme.
C'est à Lyon que se manifestèrent d'abord quelques-uns des effets de l'influence italienne. L'Italie allait enrichir la pensée française de divers éléments étrangers à l'antiquité. C'est elle qui a communiqué aux artistes français la passion de la gloire; c'est d'elle qu'un Ronsard tiendra son orgueilleuse conception de la poésie et de la mission sacerdotale du poète. Le culte de la forme, la réalisation de la beauté considérée comme le but le plus noble de la vie, ces idées, si familières aux poètes de la Renaissance française et qui les distinguent de leurs prédécesseurs, ont leur origine dans l'italianisme.

Le poète italien qui leur servit le premier de modèle fut Pétrarque. Un poète lyonnais, Maurice Scève, avait découvert à Avignon le tombeau de Laure de Noves. Cet événement mit Pétrarque à la mode. Vers le milieu du siècle, quiconque débutait dans la poésie chantait, à son exemple, ses amours, ou plutôt sa respectueuse dévotion pour une maîtresse, souvent fictive, idéal de beauté et de vertu. A cette imitation de Pétrarque, la poésie française gagna d'être dotée du sonnet.

Le Platonisme.
Le Platonisme est une autre mode intellectuelle qui vint d'Italie. Dès la fin du XVe siècle, les Humanistes français avaient été intéressés par les travaux de l'académie platonicienne de Florence. En 1537, les idées de Platon sur l'amour se répandent chez les poètes de France, grâce à la traduction d'un traité italien de civilité, le Courtisan, de Balthazar Castiglione. Un des personnages mis en scène, le cardinal Bembo, qui avait écrit pour Lucrèce Borgia des dialogues platoniciens sur l'amour, examinant si le courtisan devenu vieux peut encore aimer, est amené à exposer les théories du Banquet et du Phèdre. En même temps que ces conceptions platoniciennes, le Courtisan offrait à aux auteurs français un portrait idéal de la dame de cour.

Ce fut l'occasion d'une petite querelle littéraire. Un ami de Marot, Bertrand de la Borderie, dans un poème sur l'Amye de court, peignit, en contraste avec la mystique platonicienne, les grandes dames amoureuses comme d'effrontées coquettes, ne se plaisant qu'à la galanterie, faisant fi de l'amour. C'était réveiller le vieux débat sur la femme, qui avait mis aux prises durant deux siècles ses champions et ses adversaires. Cette fois, son apologie fut présentée avec des arguments nouveaux, dans la Parfaicte amye d'Antoine Héroet (1582). L'amour y était exalté comme le bonheur suprême et le principe même de l'existence. Mêlé à de nombreuses digressions, un exposé de la doctrine platonicienne de l'amour fournissait quelques réponses aux problèmes de la vie sentimentale : la femme a-t-elle le droit d'aimer? doit-elle dissimuler son amour ? etc. L'auteur de ce livre, Antoine Héroet, s'était fait connaître déjà par un poème sur le mythe de l'Androgyne. Il était acquis depuis longtemps aux idées de Platon. C'était un familier de la reine de Navarre. Autour de celle-ci, on découvre d'autres platonisants; c'est pour elle que Bonaventure des Périers traduisit Lysis. Elle-même goûtait Platon : il lui a inspiré une dissertation sur les parfaits amants qui est une des plus belles pages de son Heptaméron.

Le Naturalisme.
D'autres courants d'idées, venus de l'Antiquité ou de l'Italie moderne, passent dans les oeuvres de des écrivains français du XVIe siècle. Il n'est pas jusqu'au naturalisme antique qui ne revive chez Rabelais, dans sa description de l'abbaye de Thélème, ou chez Ronsard, dans ses odes horatiennes ou épicuriennes. Ils ont rêvé d'une vie libre où s'épanouiraient, sans nulle contrainte morale ou religieuse, toutes les énergies humaines, celles du corps aussi bien que celles de l'âme. Certes, les promoteurs de l'Humanisme, les Fichet, les Gaguin, les Lefèvre, si profondément chrétiens, n'avaient pas prévu que leurs efforts amèneraient bientôt un réveil du paganisme! Il ne fut pas d'ailleurs aussi général en France qu'en Italie et il serait excessif de considérer le naturalisme comme le principe ou l'esprit de notre Renaissance. Il n'est qu'un de ses aspects multiples. Car c'est un spectacle fort varié qu'offriront les combinaisons des traditions ou du tempérament des artistes avec l'idéal d'art ou les idées morales qu'ils empruntent à l'Antiquité et à l'Italie. Et c'est encore un des caractères de la Renaissance française que cette variété des oeuvres, où s'accuse - trait nouveau - l'individualisme des talents. (J. Plattard).

L'Humanisme en France dans la seconde moitié du XVIe s.

Nous avons dit que, vers les premières années du XVIe siècle, le grec, qui avait depuis longtemps des chaires publiques à Florence, à Milan et à Rome, s'enseignait de façon privée dans quelques rares maisons lettrées de Paris. La propagande intellectuelle d'un Guillaume Budé, d'un Vivès et d'un Érasme, a changé les choses en bien peu de temps. La fondation du Collège royal en France, celle du Collège des Trois Langues à Louvain, ont renouvelé l'atmosphère intellectuelle. Des Humanistes de premier rang se forment en les écoles; des serviteurs fidèles de « la dixième muse », la «-Typographie-», multiplient à Lyon et à Paris les éditions des auteurs anciens; on met au jour des textes comme les Commentaires de la langue latine d'Étienne Dolet et le Trésor de la même langue, par Robert Estienne, chef d'une glorieuse dynastie d'imprimeurs.

Avec la génération suivante, les préoccupations d'ordre purement philologique commencent à l'emporter. Les polémiques un peu vaines sur l'imitation exclusive du style de Cicéron sont remplacées par l'investigation scientifique du passé grec et romain, par l'établissement critique des textes, par l'étude mieux informée des institutions, des lois, des monuments figurés. Cette période, où les « humanistes » cèdent peu à peu le pas aux « philologues », est marquée par les noms de Turnèbe, de Lambin, de Joseph Scaliger, pour n'inscrire ici que les plus notables. Les purs lettrés de langue française, élevés avec eux et souvent par eux, ne perdent jamais le contact de leur information féconde, et c'est le caractère le plus notable de l'époque littéraire qui s'ouvre à partir de la scenonde moitié du XVIe siècle.

Le XVIe siècle est en France le siècle de l'Humanisme. La culture nouvelle, qui apporte aux esprits la connaissance de l'Antiquité grecque et romaine et les moyens de sen inspirer, leur est offerte par un groupe de savants que le règne de Louis XII a vu naître, que celui de François ler a honoré et qui n'a jamais été plus ardent et plus actif que sous Henri II. Les Humanistes, commentateurs ou éditeurs de textes antiques, qui écrivent eux-mêmes fort souvent des oeuvres originales en latin, tiennent dans l'enseignement une place grandissante, et un public toujours plus nombreux les écoute, les lit et les soutient. Leur influence sur les lettres françaises les s'accroît tous les jours. On voit celles-ci suivre en France les mouvements qui se sont produits en Italie depuis un siècle et demi, mais que l'existence et la diffusion de l'imprimerie accélèrent rapidement. L'énorme retard de la France pays sera, à certains égards, regagné en deux générations. Le pays compte, en effet, de grands écrivains, tels que Ronsard et Montaigne, imprégnés déjà à un tel point de l'esprit classique, qu'ils égalent leurs plus illustres contemporains italiens en raffinement d'art et en expérience spirituelle.

La littérature néo-latine, très florissante en France, leur a préparé les voies. Toute une école de versificateurs, souvent fort habiles, reproduit dans ses recueils le piquant de Catulle, la grâce d'Horace, l'esprit ou la sensibilité d'Ovide, Cette veine court parallèlement à celle de la poésie française du temps, évitant de s'y confondre, dédaignant de s'y comparer; et cette poésie de l'Humanisme français, dont les amateurs sont innombrables, compte des maîtres acclamés et dignes de l'être : un Salmon Macrin, de Poitiers; un Théodore de Bèze, qui débute par un recueil de Juvenilia; surtout un Michel de l'Hospital, de qui la gloire d'homme d'Etat fera oublier ce genre de mérite.

La prose érudite n'est pas représentée moins brillamment. Le latin d'Érasme a des imitateurs à côté des purs cicéroniens. Les uns et les autres trouvent des lecteurs passionnés. Les sujets sévères sont les plus attrayants. Le premier président De Thou, dans son extrême vieillesse et au milieu de ses travaux, relit en trois semaines les trois volumes des Adversaria de Turnèbe et y prend toujours le même plaisir. Les oraisons funèbres des princes, prononcées en latin, sont comprises d'une bonne partie de la cour qui les écoute. Les libraires ne publient du latin nouveau en si grande quantité que parce qu'ils y trouvent leur compte dans toutes les provinces. Cette production habitue les écrivains à s'assujettir aux règles de composition des Anciens et à reproduire les formes de ces grands modèles. Elle prépare en même temps un public pour l'école qui va venir et qui s'enhardira à transporter dans la langue l'Antiquité entière.

De telles dispositions vont rejeter dans l'oubli toute la littérature antérieure et séparer par un fossé profond des générations d'écrivains si diversement élevées. Il n'y a presque rien de commun entre un Clément Marot, qui a lu quelques poètes de Rome et s'est médiocrement inspiré d'eux, et un Ronsard, qui a dévoré dès sa jeunesse, outre l'Antiquité latine, tout ce qu'on a pu mettre sous ses yeux de l'Antiquité grecque, qui a dépouillé les éditions offrant aux curiosités en éveil ces trésors oubliés, qui a étudié dans le texte et commenté Callimaque aussi bien qu'Homère, Hésiode aussi bien que Pindare, et qui utilise pour un art neuf tant de ressources de formes et d'idées que la pensée française avait ignorées. Aux moindres rangs, le même changement s'accomplira : aucun poète n'osera plus chanter s'il n'est nourri, comme les maîtres du choeur, de la même substance antique, s'il n'est bon Latin et bon Grec. Les défenseurs de la pratique de la langue, un Pelletier du Mans, un Du Bellay, ne s'écartent pas sur ce point de ceux qui préconisent, quelque temps encore, l'usage exclusif du latin.

Les hommes savants qui distribuent cette culture par leurs livres ou par leur enseignement n'ont souvent rien écrit en français. Qui pourrait soutenir pourtant qu'ils n'appartiennent pas à l'histoire des lettres françaises? Nous est-il permis de passer sous silence des noms qui furent illustres à l'égal des plus grands du siècle et que les contemporains ont prononcés avec tant de respect et de reconnaissance? Un Henri Estienne, un Pierre de la Ramée, un Marc-Antoine de Muret, retrouvent une place dans les annales littéraires pour les pages françaises de leur oeuvre. La Dialectique de Ramus (c'est le nom latinisé de La Ramée) n'est pas seulement une exposition philosophique en rupture avec les règles rigoureuses de la Logique d'Aristote; c'est un appel à l'imitation des maîtres antiques et aux formes plus libres du raisonnement oratoire. Le Commentaire de Muret sur les Amours de Ronsard a initié une foule de lecteurs aux fables mythologiques et leur a fait comprendre la recherche de beauté des nouveaux poètes. De tels ouvrages sont exceptionnels; les grands humanistes, en général, s'inscrivent seulement dans la littérature néolatine. A la rigueur, un lot de lettres familières de Joseph Scaliger, recueilli dans les papiers de ses amis, permet de savoir qu'il usait avec aisance de la vive prose de ce temps. Mais faudrait-il, sans cette circonstance, omettre dans l'histoire intellectuelle de la France un des génies qui lui font le plus d'honneur, ce Gascon, né de père véronais, qui a pratiqué la plupart des sciences de son temps, conçu les méthodes nouvelles d'investigation philologique et reconstruit dans sa pensée le monde ancien?

A peine moins grande dans le siècle est l'importance d'autres savants, et les relations qui les unissent aux meilleurs écrivains français, les conseils qu'ils leur ont donnés, l'influence qu'ils ont exercée sur leurs ouvrages, exigent qu'ils soient rappelés à côté d'eux. Ils ont eu, d'ailleurs, tout un public pour leurs oeuvres philologiques les plus sévères.

Montaigne dit d'Adrien Turnèbe : « Il savait plus et savait mieux ce qu'il savait que homme qui fût de son siècle ni loin au delà », et, rendant hommage à son caractère, déclare qu'il n'avait « rien de pédant que sa robe,... car au dedans c'était l'âme la plus polie du monde ». Turnèbe n'était pas seulement un des « lecteurs » les plus suivis du Collège royal; il eut longtemps la charge de diriger l'Imprimerie royale, mit sur ses presses Homère et édita des fragments ignorés des lyriques grecs. Ronsard, qui dut beaucoup à ses conseils, nomme avec lui Denis Lambin, parmi « les lumières de notre âge », et cet éditeur de Cicéron et de Lucrèce, ce défenseur d'Aristote contre son collègue Ramus, reste un des beaux maîtres de l'ancien Collège de France. Le bon Passerat a donné maintes poésies latines et grecques, avant de marquer la place parmi les auteurs de la Satire Ménippée

Mais quelle figure littéraire dépasse en éclat et même en curiosité pittoresque celle de Jean Dorat? Le professeur limousin a été mis, par le plus illustre de ses élèves, au nombre des sept poètes de la Pléiade; pourtant quelques rimes ronsardisantes, assez médiocres, parmi les cinquante mille vers dans les trois langues, qu'il a dispersés au cours de sa vie, ne mériteraient guère à Dorat la reconnaissance de la Muse française. Il l'a gagnée largement par le rôle d'initiateur qu'il a rempli au milieu des auditeurs venus, par générations successives, au pied de sa chaire et qu'il a enflammés d'un ardent amour des lettres antiques. Il fut un des meilleurs propagateurs en France de l'esprit de la Renaissance, le représentant le plus authentique de l'Humanisme à la fois littéraire et savant, le vivant témoignage des liens qui unissent cette forme de culture aux lettres de la France.

Si l'on oubliait l'importance de ces liens et le rôle rempli par de tels hommes, une partie de l'évolution littéraire du pays demeurerait mal comprise et nous risquerions de nous montrer ingrats envers ceux qui en furent les véritables guides.

Étienne Pasquier.
C'est parmi les Humanistes que la langue française, combattue par beaucoup d'entre eux, trouvera ses défenseurs les plus éloquents et les plus autorisés. Étienne Pasquier, qui manie la poésie latine aussi aisément que la française; Henri Estienne, qui parle le grec depuis son enfance et vit par la pensée avec les Anciens, en corrigeant leurs textes sur ses presses d'imprimeur, sont au premier rang de ces lettrés que soutient leur patriotisme dans une campagne obstinée en faveur du français. Leur meilleure propagande sera d'écrire de beaux livres, dont quelques-uns comptent parmi les oeuvres marquantes du siècle.

Les Recherches de la France (c'est-à-dire sur la France) d'Étienne Pasquier ont occupé tous les loisirs d'un avocat et magistrat illustre, qui a fait leur part aux lettres dans sa vie d'homme d'action, vaillamment dévoué aux intérêts de son pays et au service de ses souverains. Il avait commencé cet ouvrage et en avait publié les premiers livres étant encore avocat au Parlement de Paris. Devenu sous Henri III avocat général à la Cour des comptes, puis démis de sa charge sous Henri IV, il écrivait encore, à la veille de sa mort, un dernier chapitre de son ouvrage préféré, celui où il affirme que le pape ne peut déposer les rois de France, ni délier leurs sujets du serment de fidélité. Ce recueil, où se reflètent les formes diverses de l'érudition et de la polémique du temps, composé et retouché à diverses époques, et dont le plan même n'a rien de rigoureux, semble comme des Essais moins brillants, où l'auteur, nourri ainsi que son ami Montaigne de la forte substance des lettres antiques, a mis toute l'expérience de son esprit, sans y trop montrer de sa personne. Ne forçons pas une comparaison, qui tournerait vite au désavantage des Recherches, mais qui explique peut-être le charme persistant de certaines pages.

Pasquier a fait de son livre une grande construction patriotique où, dans la seule unité de son amour pour son pays, les sujets les plus divers sont assemblés. Il conte, à grand renfort de textes, parfois inédits et recherchés dans les bibliothèques, les origines du peuple français, les exploits des Gaulois et ceux des Francs, la fondation du royaume des lys et les grandes anecdotes de son histoire. Les transformations des institutions, l'origine des professions, des usages, des proverbes même, se mêlent dans ses chapitres, qui font voisiner  « la sotte opinion de Dante, poète italien, qui estima que Capet était issu d'un boucher », et le « sommaire du procès de Jeanne la Pucelle », que le juriste parisien avait étudié d'assez près, et avec le respect le plus ému, dans les pièces originales.

Pasquier décrit le passé à la lumière du présent et pour éclairer son temps, qui l'intéresse plus que tous les autres. C'est ainsi que la longue histoire si attachante de l'Université de Paris, des privilèges octroyés à cette « fille aînée du Roi » et des « réformations » qu'elle a subies, aboutit à un épisode capital pour elle et aussi pour lui-même, qui fut le procès soutenu par l'antique institution contre les Jésuites du collège de Clermont, avec la pensée de faire interdire le droit d'enseigner à cette nouvelle compagnie. Dans une défense mémorable des privilèges du corps, Pasquier fut aux prises avec un confrère réputé, Versoris : sans obtenir l'arrêt souhaité, puisque le Parlement ajourna la cause, il remporta, contre une société qui inquiétait déjà, son plus éclatant succès oratoire. Il commença, en même temps, à recueillir ce fameux Catéchisme des jésuites, où tout l'arsenal d'une polémique séculaire est par avance réuni, et dont la forme dialoguée offre presque une ébauche des Provinciales. Les Recherches ont conservé la harangue pour l'Université, dont la belle vigueur ne doit pas nous faire oublier que la cause était mauvaise, puisque l' « incorporation » des collèges de la Compagnie à l'Université, imposée plus tard par Henri IV, devait utilement servir en France le développement des bonnes études.

Dans ce cadre souple des Recherches de la France, où trouve place tout ce qui peut intéresser un sujet du roi ou même un étranger voulant s'instruire de la structure de ce pays, on remarque une série de chapitres qui respirent un merveilleux amour des lettres. L'auteur est fier du prestige qu'a donné à sa nation sa vieille fécondité littéraire. Si mêlé qu'il soit personnellement à un mouvement nouveau, qui est celui de la Pléiade, il recherche des motifs d'honneur national dans nos chansons de geste et notre poésie lyrique du Moyen âge (La littérature courtoise), n'oubliant pas les titres de la poésie provençale, multipliant les citations et les détails de vie sociale qui peuvent ajouter de l'intérêt à ces évocations médiévales, en plein siècle de l'Humanisme. L'accent du lettré et du poète le distingue ici d'un autre érudit parisien, qui lui est d'ailleurs fort redevable, Claude Fauchet, «-premier président aux Monnaies ».

On doit à Fauchet, entre autres compilations méritoires, celle qui a pour titre : Recueil de l'Origine de la langue et poësie françoise, rime et romans, plus les noms et sommaires des oeuvres de cent vingt sept poètes vivant avant l'an 1300 . Cet ouvrage, notable surtout par l'époque où il a vu le jour (Paris, 1581), nous montre, avec celui de Jean de Nostredame sur les Vies des poètes provençaux, comment se maintenait en France le respect des anciens poètes français; mais il appartient à l'histoire de l'érudition et non à celle des oeuvres littéraires.

Combien est éloquent et précieux le témoignage de Pasquier, lorsqu'il arrive à la poésie de son temps et traite avec abondance le sujet qu'il dénomme ainsi : « De la grande flotte de poëtes que produisit le règne du roi Henri deuxième et de la nouvelle forme de poësie par eux introduite! » L'auteur faisait partie de cette belle « flotte » batailleuse, qui n'est autre que la « brigade » de Ronsard, et sur les péripéties du combat, les qualités des capitaines, les ivresses et les avantages de la victoire, son témoignage est de première main. Au reste, ce compagnon d'armes ne revendique son rang que pour célébrer les exploits d'autrui. Il sait à quoi s'en tenir sur les mérites de chacun et la place qui revient aux vrais initiateurs. Son expérience technique l'avertit des défauts de l'école, en même temps qu'elle lui en fait apprécier la prodigieuse vitalité; il parle des hommes pour les avoir connus, des livres pour les avoir vu paraître. Il se rappelle fort bien que c'est à du Bellay, plus qu'à Pontus de Tyard, que revient l'honneur de la diffusion du sonnet, déjà importé d'Italie. Il dit quel génie a manqué à Baïf pour imposer l'usage de la poésie mesurée, sans que cet échec diminue sa propre confiance dans les ressources de la langue, car il s'efforce de prouver « que notre langue est capable des vers mesurés, tels que les Grecs et Romains ». Il s'est associé à plusieurs controverses de son temps, comme le montre sa discussion « Si la poésie italienne a quelques avantages sur la française », et sa démonstration « Que nos poètes français, imitant les Latins, les ont souvent égalés et quelquefois surmontés  ». Et dans son vaste recueil de Lettres, où tant d'idées sages sont remuées avec art, on ne lit pas sans intérêt sa belle défense de la langue adressée à Turnèbe, contre l'usage exclusif du latin que ce grand Humaniste, en 1552 encore, continuait à préconiser.

L'excellent latiniste qu'était Pasquier a pris un plaisir particulier à établir de larges parallèles, entre Ronsard et Virgile par exemple, qui sont parmi les premiers exemples d'une critique comparative dont on a peut-être abusé depuis. Il se prononce tantôt pour l'un des deux maîtres, tantôt pour l'autre, heureux seulement d'indiquer un sentiment plus tendre, quand sa balance de connaisseur peut pencher en faveur de Ronsard.

Pasquier représente à merveille cet esprit parlementaire, libre et mesuré, nourri de forte moelle juridique, mais orné de toute la culture des lettres, qui a fait longtemps en France le fond principal de la société polie. Lui-même est un sage, qui a pour qualités dominantes le bon sens et la sincérité. Il a mêlé dans sa carrière la pensée à l'action et marqué sa place fort près de celle du chancelier de L'Hospital, dont il a partagé souvent les idées. Bon Français, bon bourgeois de Paris, bon chrétien à la mode des ancêtres, Pasquier a défendu les libertés gallicanes contre les censures de la cour de Rome, la religion catholique contre les nouveautés protestantes, les prérogatives du Parlement contre les tentatives d'arbitraire de Henri III, et en toute Henri Estienne.

Henri Estienne.
L'oeuvre en français d'Henri Estienne s'explique par les circonstances de sa vie d'imprimeur et par l'éducation de philologue que les maîtres de cette profession étaient obligés de recevoir. Fils aîné du grand Robert Estienne, auteur et imprimeur du Thesaurus de la langue latine et typographe royal sous François ler, il avait parlé latin dès son enfance, comme faisait toute la maisonnée paternelle, y compris les serviteurs. A seize ans, on l'envoyait courir l'Italie, converser avec les gens doctes et chercher des manuscrits propres à améliorer les textes anciens, sans cesse réimprimés pour les besoins d'une clientèle grandissante. Après trois années de séjour en Italie, complétées par un voyage en Angleterre et en Flandre, Henri rejoignit à Genève son père exilé pour cause de religion et violemment persécuté par la Sorbonne. Associé à ses travaux, destiné à lui succéder à sa mort (1559) comme imprimeur de la République, partageant ses croyances chrétiennes, non son intransigeance calviniste, Henri Estienne fit toute sa carrière à Genève sans vraiment s'y plaire, parce qu'il avait trop bien goûté la vie littéraire de Paris.

Lié dès son adolescence avec Dorat, Ronsard et toute la « brigade » des poètes, admirateur et critique de Joachim du Bellay, il gagna leur affection en apportant, à l'un de ses voyages à Paris, la plus piquante de ses trouvailles d'Italie sur l'ancienne poésie grecque : c'était le charmant recueil anonyme d'odes amoureuses et bachiques dont tant d'imitations devaient naître et qu'il imprima par jeu sous le nom d'Anacréon de Téos, poète déjà connu par quelques vers de l'Anthologie. Ronsard témoigna l'enthousiasme du groupe par l'odelette fameuse :

Verse, verse et reverse encor 
Dedans cette grand' coupe d'or. 
Je vais boire à Henri Estienne,
Qui des Enfers nous a rendu 
Du vieil Anacréon perdu 
La douce lyre Téïenne.
Excellent connaisseur de la langue, de ses ressources dialectales et des perfectionnements qu'elle comportait, Estienne aspira à tenir une place parmi les écrivains qui l' « illustraient ». Ses vers, plutôt dans le style de Marot, ne valent pas ceux qu'il a faits en latin ou en grec; mais sa prose originale, pleine de couleur et d'animation, garde encore des lecteurs. Il semblait trouver un délassement à l'écrire au milieu des travaux d'érudition absorbants, des besognes compliquées de son négoce, des voyages continuels à Francfort, à Paris ou à Lyon. Aucun de ses ouvrages cependant ne cherche le simple agrément de l'art; tous servent à défendre les idées qui lui sont chères et qui ennoblissent l'effort de sa vie.

Son premier livre français, la Conformité du français avec le grec, est encore d'un grammairien. Estienne est en pleine préparation de son Thesaurus linguae graecae, qui l'a amené à la connaissance du grec la plus complète qu'on puisse avoir. De cette langue qu'il admire comme « la reine des langues », le français, à ses yeux, est tout proche par sa syntaxe comme par son vocabulaire nouvellement enrichi; un tel langage est donc « le premier entre ceux qui sont aujourd'hui », le latin compris. Il en conclut que les Français, par cela seul qu'ils sont nés Français, sont plus capables que d'autres de pénétrer dans le génie de la langue grecque et d'en comprendre les écrivains. Ainsi l'autorité du savant vient confirmer la théorie de l'affinité des deux langues esquissée par Joachim du Bellay et accélère ce mouvement vers l'hellénisme qui emporte, depuis Guillaume Budé, toute la culture française.

L'Apologie pour Hérodote sort d'une autre veine. Sous son titre inoffensif, c'est un pamphlet au sens moderne du mot, une satire parfois truculente du siècle et particulièrement de la société catholique, qui ne s'adresse plus seulement aux lettrés, mais à tout le vaste public intéressé par les questions religieuses. Le point de départ est pris d'un historien grec dont la crédibilité est d'autant plus discutée qu'il fut un grand collectionneur de fables antiques. Estienne s'amuse à justifier Hérodote, en citant des faits merveilleux, bibliques ou modernes, auxquels on croit et qui valent les récits les plus incroyables du conteur ionien. Il déroule ensuite un tableau de moeurs, qu'il veut remplir « des larcins, des homicides, de la paillardise et de la cruauté » de son siècle, assez peu probant contre celui-ci, à vrai dire, puisque la plus grande partie de ses exemples est empruntée aux prédicateurs populaires de la fin du XVe siècle. Dans ses diatribes religieuses, il prend de toute main, sans critique, sans plan saisissable, tout ce qui peut servir à la satire du clergé; il montre à l'occasion une incompréhension assez choquante du Moyen âge chrétien; mais il sait protester avec une âpre éloquence contre l'oppression des consciences et la persécution qui va s'aggravant contre ses coreligionnaires. Notant le bannissement imposé vers l'an 1260 à un hérétique d'alors, il s'écrie : 

« S'il eût été trois cents ans après, il n'eût pas été quitte à si bon marché, mais on l'eût fait disputer contre les bourrées et fagots, aussi bien qu'on a fait une infinité d'autres depuis cinquante ans! » 
De tels accents, où l'indignation sait se voiler d'ironie, alternent avec d'autres plus véhéments. On les préfère au rire, parfois cynique, de certaines anecdotes; ils rehaussent le ton du livre, où l'extrême licence du langage fit dénoncer dans Genève le scandale d'un « nouveau Pantagruel ». Il s'y enchâsse, en effet, une quantité de récits, pris au vieux fonds des fabliaux français ou imités des Italiens, ou encore tirés des souvenirs personnels de l'auteur, qui assurent une place à l'Apologie dans l'histoire de la « nouvelle » française.

Les Dialogues du nouveau langage français italianisé sont encore une satire, mais
presque toute philologique, visant à défendre la supposée pureté du français contre l'invasion des néologismes et des italianismes, qui s'y introduisent par le vicieux usage de la cour et qui finiraient par en faire un affreux jargon mêlé des deux langues. L'occasion est bonne de dauber sur des moeurs nouvelles, dont l'auteur a ouï parler à Genève, et de ridiculiser les changements survenus dans le costume, dans l'étiquette, dans les goûts de son cher Paris. Ils sont nés de la place excessive accordée aux Italiens sous Henri III, à la suite du triomphal voyage fait par lui, de Venise à Turin, à son retour de Pologne. Déjà nombreuse autour de Catherine de Médicis et formée d'abord d'éléments excellents, la partie italienne de la cour s'était multipliée à l'excès et tendait à imposer ses habitudes et son vocabulaire : 

« Vous savez, dit un personnage du Dialogue, que, pour quarante ou cinquante Italiens qu'on y voyait autrefois, maintenant on y voit une petite Italie. »
La discussion entre deux hommes de cour, « Philausone » et « Celtophile », nous semble longue et diffuse : elle passionna les cercles lettrés d'alors et fut un des titres de l'auteur à la faveur de Henri III, toujours attiré par les questions de littérature et de langage, et qui eût souhaité fixer auprès de lui le savant qu'il aimait.

Dès l'année suivante, un livre beaucoup plus profond, la Précellence du langage français, venait résumer et préciser les idées d'Estienne sur le sujet qui lui tenait tant à coeur. Ayant attaqué les courtisans français engoués des façons étrangères, il s'en prend aux beaux esprits italiens qui, en France, déclarent la langue française et notre littérature française inférieures aux leurs, à certains théoriciens de la Péninsule trop portés à méconnaître les titres français, mais surtout aux latinisants qui, ayant perdu du terrain tout le long du siècle, essaient de ressaisir leurs avantages au détriment du français presque partout victorieux. Une pensée patriotique guide l'entreprise, «-procédée d'un coeur qui s'est toujours montré zélateur et comme jaloux de l'honneur de sa nation-». Mais les bons arguments ne manquent pas au grand philologue pour démontrer que les qualités de la langue française lui permettent de traiter les sujets les plus graves, d'exprimer les idées les plus hardies, et que l'avenir par conséquent lui appartient dans tous les domaines, malgré les prétentions rivales :

« Et ajouterai, dit-il, que mon intention n'est pas de montrer seulement que le langage français est plus capable d'éloquence, ou capable de plus grande éloquence, que les autres, quand il est question de haranguer; mais que généralement, en toutes choses esquelles on s'en veut servir, on y trouve des commodités beaucoup plus grandes.-»
Cette dernière idée élargit indéfiniment le champ de progrès du français. Elle dépasse la thèse de la Pléiade, qui visait à créer surtout une langue personnelle pour les poètes; elle rejoint la doctrine d'Étienne Pasquier, qui étend au droit, à l'éloquence, à l'histoire, l'usage de l'idiome national; elle montre, dans cet émigré malgré lui, amoureux fidèle de sa patrie, un des bons défenseurs de l'esprit qui l'a formé.

A résumer sa vie, si Henri Estienne continue le labeur de son père et ajoute à l'honneur d'un grand nom de typographe, c'est à l'action intellectuelle d'Érasme que se rattache la sienne. Comme savant, comme polémiste, le catholique de Bâle inspire dans toute sa vie le réformé de Genève. Leur culture a les mêmes sources, leur curiosité les mêmes origines. Le respect qu'ils portent aux grandes éducatrices, l'Antiquité et l'Italie, n'enchaîne point la liberté de leur esprit et, par exemple, leur mépris est égal pour les ciceroniens qui se réclament maladroitement de la même culture. Ils prennent au sérieux, l'un et l'autre, quoique à des degrés divers, les problèmes religieux et moraux; mais, tandis qu'Érasme reste attaché à la vieille Église, Estienne l'attaque, en prenant sa méthode de combat dans les Colloques et dans l'Éloge de la Folie. Certes, Érasme a la science plus vaste, le regard plus large, l'ironie plus sereine, et la scène de la Renaissance n'offre pas de rôle égal au sien; mais la grande oeuvre du maître ne vit plus aujourd'hui que par l'influence qu'elle a exercée; certaines parties de l'oeuvre du disciple prolongent le rôle de celuici, parce qu'il a su, à ses heures, user d'une langue vulgaire, et précisément de celle dont l'autorité grandissait dans le siècle.

Amyot.
L'Humanisme a formé directement et donné à la France un de ses plus grands écrivains, celui auquel la prose de ce siècle doit le plus évident progrès, Jacques Amyot. Le traducteur de Plutarque n'est pas seulement nourri des lettres antiques, comme tous ses contemporains qui écrivent; il est un érudit professionnel, lisant le grec dans les manuscrits, et beaucoup mieux instruit qu'on ne l'a cru souvent des méthodes de la philologie naissante. Mais, si la science fortifie son esprit, le don naturel fait de lui un artiste du style, et il l'est au même degré qu'un autre Humaniste contemporain, ce Ronsard qui crée la langue poétique à l'heure où lui-même mène à son point de maturité l'autre instrument d'expression de la pensée française.

Qu'est cependant l'oeuvre de cet Amyot, dont la prompte popularité, les éditions sans cesse réimprimées, attestent l'immense influence? Une traduction peu littérale, parfois peu exacte, d'un écrivain grec. Une entreprise de ce genre semble devoir prendre son rang dans la nombreuse production de librairie qui met alors à la disposition des Français, dans leur propre langue, les trésors divers des trois littératures devenues classiques, la grecque, la latine et l'italienne. Elle s'en distingue et se place hors de pair par un double mérite : l'art raffiné du traducteur, l'heureux choix des originaux. Déjà de nombreuses traductions partielles non seulement des Vies parallèles, mais des opuscules et des traités de morale, témoignaient de l'attrait que le stoïcien de Chéronée exerçait sur les imaginations de la Renaissance. Qu'il s'agît de biographie moralisée ou de philosophie morale, que le cadre fût historique ou didactique, l'enseignement pratique qui s'en dégageait s'appliquait aux circonstances diverses de la vie et présentait à l'avide curiosité des modernes, avec des exemples divertissants, les principales notions de sagesse des Anciens. Plutarque eût fait déjà la lecture favorite de ce temps, même s'il avait eu pour interprète un Louis Le Roy ou un Blaise de Vigenère; ayant trouvé Amyot, il devint le maître des esprits.

La parution des Vies des hommes illustres grecs et romains, en 1559, fut un événement littéraire considérable. Le succès des Oeuvres morales, parues en 1572, ne fut pas moins grand. Le meilleur garant en est Montaigne; personne n'a mieux lu le Plutarque d'Amyot et n'en a plus noblement parlé : 

« Nous autres ignorants étions perdus, si ce livre ne nous eût relevés du bourbier; sa merci, nous osons à cette heure et parler et écrire; les dames en régentent les maîtres d'école; c'est notre bréviaire. »
 Montaigne atteste mieux encore son admiration par son livre même, puisqu'on sait aujourd'hui qu'une bonne part de son érudition antique dérive d'Amyot, et qu'il a inséré dans les Essais, parfois en s'en faisant gloire, plus souvent en le taisant. des phrases et des pages entières d'une prose digne de la sienne. Ce qui écarte toute idée de plagiat, c'est que les morceaux ainsi cousus et « pillés » étaient connus de tous ses lecteurs, qui pouvaient les désigner au passage et trouvaient sans doute, à les relire chez lui, le plaisir qu'il avait pris lui-même à les transcrire.

Amyot n'a nullement écrit ses traductions pour l'instruction des deux premiers fils de Henri II, dont il fut le précepteur. C'est, au contraire, l'oeuvre de sa vie, commencée dès 1542, sur la prière de François Ier, qui goûtait déjà quelques traductions isolées des Vies parallèles, qu'il avait eu occasion de lire. L'ambassadeur Lazare de Baïf en avait traduit deux; Georges de Selves, huit. En quittant l'Université de Bourges, Amyot entreprit la série entière et put offrir au roi lettré des manuscrits partiels de son oeuvre. Mais Plutarque était un des grands écrivains anciens dont le texte était le plus corrompu ; les traductions italiennes ou latines qui couraient regorgeaient de contresens; les premiers essais français n'étaient pas moins défigurés. Amyot profita d'un long séjour en Italie (1548-1552), d'où il devait revenir avec le savant Lambin, dans la suite du cardinal de Tournon, pour visiter les bibliothèques de Venise et de Rome, et y faire ample provision de variantes. Il en rapporta même des livres inédits de Diodore de Sicile, qu'il mit en français aussitôt et qui furent ses débuts devant le public.

Pour l'éclaircissement des divers textes grecs qu'il traduisit dans la suite, y compris les romans de Longus et d'Héliodore, que sa qualité d'ecclésiastique l'engagea à ne pas publier sous son nom, il se plut à consulter les érudits hellénistes, particulièrement Turnèbe; mais il comptait lui-même parmi les plus autorisés de son temps. Aussi le regardaient-ils comme un des leurs, alors que, devenu évêque d'Auxerre et grand aumônier de France par la reconnaissance de son élève Charles IX, il eut à défendre maintes fois les intérêts du Collège royal (Collège de France). Son titre de grand aumônier lui conféra la protection de cet établissement, où il eut toujours des amis personnels et où il eût été luimême fort digne d'enseigner.

Ses traductions cependant, quoique préparées par un travail solide, nous donnent Amyot et non pas Plutarque. Le sophiste systématique et un peu maniéré que nous révèle le texte original fait place à un moraliste naïf et charmant, qui ne veut instruire qu'en sachant plaire. C'est à Amyot que Plutarque doit l'épithète de « bon » qui l'accompagne dans notre mémoire; seul son traducteur la mérite. Ces pages heureuses ne sont que sourire et clarté. Amyot sait mettre en valeur les traits qui abondent dans son modèle; il fait mieux miroiter ses images, il ajoute à la familiarité persuasive de ses récits. Le style surtout est une nouveauté. La phrase, un peu longue « roule à son aise » (c'est encore un mot de Montaigne), avec une lenteur calculée, accueillant des mots pittoresques qui rajeunissent hardiment les usages et moeurs de l'Antiquité, distribuant avec habileté, dans la syntaxe la plus simple, les incidentes et les parenthèses, et parvenant presque toujours sans encombre à la cadence finale. Il y a dans cette prose copieuse et nombreuse l'annonce et la préparation des chefs-d'oeuvre. (P. de Nolhac et H. Bidou).
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Christine Benevent, L'Humanisme, Gallimard, 2007.

Michel Serres, Récits d'humanisme, Le Pommier, 2006.

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