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Le mot fable
désigne principalement l'espèce de conte
appelé aussi
apologue. C'est
alors un récit allégorique d'où l'on tire une moralité,
que celle-ci soit explicitée ou non dans le texte. Le même
mot s'applique parfois aussi au sujet, au canevas, à l'ensemble
des faits d'un poème épique ou dramatique, ou d'un roman.
Naguère, le mot Fable, avec une majuscule, a servi également
à désigner l'ensemble des traditions mythologiques classiques,
particulièrement celles des Grecs,
et il était alors synonyme de mythologie
grecque. Enfin, le mot fable peut simplement désigner un récit
mensonger. C'est à la fable, considérée en tant que
genre littéraire, c'est-à-dire comme support d'un apologue,
que sera consacrée cette page.
La fable est un récit, en prose
ou en vers, qui cache une moralité sous le voile d'une fiction et
dans lequel, d'ordinaire, les animaux sont les personnages.
«
L'apologue, a dit La Fontaine,
est composé de deux parties dont on peut appeler l'une le corps,
l'autre l'âme; le corps est la fable, L'âme la moralité.
»
Mais cette définition ne peut guère
s'appliquer qu'à la fable devenue un genre littéraire. De
plus, elle n'est pas assez compréhensive. Souvent on trouve mêlés
à l'action dramatique des humains, des arbres, des plantes, des
objets inanimés et jusqu'à des abstractions philosophiques.
Pourtant, c'est bien en faisant vivre et agir les animaux que la fable
se distingue des genres similaires, l'allégorie
et le conte.
Littératures
orientales.
Il se pose sur l'origine de la fable les
mêmes questions que sur l'origine des contes; elles donnent lieu
aux mêmes hypothèses, comme aussi la question de la transmission
orale et écrite donne lieu aux mêmes constatations. Nous renverrons
donc le lecteur à notre page Conte où
nous avons exposé aussi complètement que possible les hypothèses
qui ont été proposées pour résoudre ces problèmes
d'autant plus ardus qu'ils remontent à des temps très anciens.
Le plus ancien recueil d'apologues connu est encore le Pantchatantra ,
cette source abondante de la plupart des fables et des contes qui courent
le monde. La primitive fable indienne
s'y rencontre touffue, prolixe, encombrée d'épisodes multiples,
et s'y distingue par un ardent amour pour les animaux et les moindres bestioles.
On y peut entrevoir une des origines de l'apologue
: l'observation pure et simple des faits réels poétiquement
exprimée. C'est, si l'on veut, comme l'a écrit assez justement
Louis Moland, « l'histoire naturelle à ses débuts ».
Le Pantchatantra et tous ses dérivés
: Hitopadeça ,
Calila
et Dimna ,
etc. sont attribués à des personnages purement légendaires
: le brahmane Vishouçarman, ou le sage
Bidpaï,
ou Lokman qui, pour sa part, a été assimilé au Balaam
de la Bible
et même à Esope.
Les divisions du
Pantchatantra sont
assez caractéristiques pour être reproduites ici : livre I,
la
Brouille des amis; livre II, l'Acquisition des amis; livre III,
Guerre
des corbeaux et des hiboux; livre IV, la Perte de ce qu'on a acquis;
livre V, Danger des actions irréfléchies. C'est, en
somme, un traité complexe de politique
et de morale. Chacune des sections comprend un
apologue principal renfermant lui-même une série de fables
récitées par les personnages de la fable principale. Dans
la première section, on trouve le sujet des fables les plus connues
de La Fontaine : les
Animaux malades de la peste, la Tortue et les Deux Oies (devenue
la
Tortue et les Deux Canards),
l'Eléphant détruit par le moineau, le pivert, la
mouche et la grenouille (prototype du Lion
et du Moucheron). Dans la seconde : l'Oiseau à deux becs
(les Membres et l'Estomac), le
Chasseur, la Gazelle et le Cheval, l'Elephant délivré de
ses liens (le Lion et le Rat).
Dans la troisième : le Lièvre, le Moineau et le Chat
(le Chat, la Belette et le Petit Lapin),
la
Souris métamorphosée en fille, etc. Dans la quatrième
: l'Ane revêtu de la peau du tigre (l'Ane
vêtu d'une peau du lion), etc. Ces exemples suffisent.
Ancienne aussi est la compilation chinoise
connue sous le nom d'Avadânas
où l'on retrouve entre autres contes
et apologues la fable de la Chauve-Souris,
tantôt oiseau, tantôt quadrupède. L'Ancien Testament
renferme quantité d'apologues : les Arbres qui se choisissent
un roi (Juges ,
LX), la Brebis du pauvre (Rois ,
I); mais, dans le Nouveau Testament ,
la fable prend bientôt un caractère tout spécial; elle
devient la parabole. Elle revêt enfin une forme littéraire
en passant dans les littératures
grecque et romaine.
La fable ésopique
dans les littératures grecque et latine.
Le mot de fable, en latin'
fabula
(de fari,
fabulari = conter), traduction du grec'
mythos,
désigne les courts récits allégoriques où presque
toujours les animaux sont en scène, et qui servent à habiller
une maxime morale.
La
fable ésopique chez les Grecs.
La fable exista très tard comme
genre littéraire; mais on trouve des apologues de cette espèce
dans les premiers temps même de la poésie
grecque. Pour ne pas parler de la Batrachomyomachie ,
on connaît la fable du Vautour et du Rossignol, contée
par Hésiode dans les Travaux et les
Jours
(v. 202). C'est à peu près la fable classique avec ses éléments
définitifs, c.-à-d. réduite à des proportions
restreintes et présentant une vérité pratique, maxime
de prudence ou de morale ressortant d'un récit des plus simples.
Il y a loin de là aux poèmes de l'Inde ,
touffus et compliqués, où la vie de l'humain et des animaux
est mêlée comme dans la réalité des temps primitifs.
Cependant, sous cette forme si différente, l'apologue se rattache
à l'antique épopée des
animaux dont la culture grecque a pour ainsi dire isolé et mis en
oeuvre les fragments en y imprimant la marque de ses qualités particulières.
Cette fable, dont les Grecs firent
leur bien et leur oeuvre, venait évidemment de l'Orient.
L'Asie Mineure
fut sa dernière étape avant d'entrer dans la région
hellénique. La fable grecque traduit souvent cette provenance immédiate
par ses noms propres, sa faune, sa géographie. Certains détails
relatifs au culte et aux moeurs désignent aussi l'Asie Mineure.
Les fabulistes grecs attribuent du reste expressément en plus d'un
endroit l'origine de l'apologue aux Syriens.
Il y eut sans doute en Asie
plus d'un groupe de contes populaires de cette espèce. C'est le
groupe phrygien qui se popularisa en Grèce ,
et ce courant se poursuivit dans le légendaire
Esope
de Samos ,
dont la vie est placée dans la première partie du VIe
siècle av. J.-C. Mais la Grèce n'emprunta pas seulement ses
fables à l'Asie Mineure : d'autres lui vinrent de l'Egypte ;
au IVe siècle, Démétrius
de Phalère fondit ensemble les différents groupes d'apologues
dans le recueil de fables ésopiques qu'il publia. Celles-ci y étaient
suivies des fables libyques de Cybissos, des fables ciliciennes de Connis,
des fables sybaritiques de Thouros (V. plus loin).
La fable s'était déjà
fait une place dans la littérature philosophique. Socrate
versifia dans sa prison quelques apologues d'Esope;
Aristote
met la fable parmi les arguments oratoires. Mais c'est beaucoup plus tard
qu'elle devint un genre littéraire à part, se suffisant à
lui-même, sans la forme poétique. C'est vraisemblablement
dans le milieu du IIe siècle avant
notre ère qu'il faut placer Babrius. Il
eut des imitateurs. Ses élégants apologues devinrent d'informes
quatrains ( Gabrias,
Ignatius
Magister). Au IIe siècle de
l'ère chrétienne, le rhéteur Aphthonius
fit des amplifications sur les sujets des fables ésopiques; d'autres
imitèrent son exemple durant tout le Bas-Empire ,
mais il n'en est rien resté qui n'appartienne à la plus complète
décadence.
La
fable ésopique chez les Latins et leurs héritiers médiévaux.
Les Romains,
qui empruntèrent la fable aux Grecs,
n'en ont guère modifié que la forme. On trouve chez eux des
fables isolées dès les débuts de la littérature.
Pour ne rien dire de l'apologue des membres et de l'estomac attribué
à Ménénius Agrippa (Tite
Live, II, 22), Ennius a conté dans
ses satires la fable de l'Alouette et ses Petits, qu'Aulu-Gelle
a rapportée en détail (Nuits attiques, II, 23); on
connaît chez Horace la fable ésopique
de la Belette entrée maigre dans un grenier, le Cerf et le Cheval,
le Rat de ville et le Rat des champs (Epîtres, I, 7 et
10; Satire, II, 6). On trouve aussi chez Ovide
(Fastes, IV, 703) l'histoire du renard qu'un enfant veut brûler
et qui, s'échappant, met le feu aux récoltes. Mais Phèdre
est le premier écrivain latin qui ait composé un recueil
de fables.
Sous Hadrien,
Dositheus Magister traduisit les fables de Babrius
en prose latine; Julius Titianus, au IIIe
siècle, les traduisit en vers; il ne nous reste rien ni de l'un
ni de l'autre. Mais nous possédons les fables qu'Avianus traduisit
de Babrius en vers élégiaques.
Phèdre lui-même a été imité et remanié
bien des fois jusqu'aux derniers moments de la littérature
latine. Citons les Fabulae antiquae, oeuvre de quelque moine,
qui mit son modèle en prose; mais, sur 67 apologues que contient
ce recueil, 30 traitent des sujets qui ne se trouvent pas dans l'original,
tel que nous le possédons; ils reproduisent probablement une partie
de son oeuvre aujourd'hui perdue. Un recueil semblable de 81 fables est
attribué à l'énigmatique Romulus.
Son oeuvre eut un tel succès qu'elle fit oublier Phèdre,
et que son nom finit par désigner le genre lui-même, si l'on
en juge par les titres que l'on rencontre dans les manuscrits.
Parmi les recueils de ce genre, où l'on trouve les fables de Phèdre
mises en prose et d'autres apologues, il faut citer le Romulus de
J.-F. Nilant. Mais les fables de Romulus, issues de celles de Phèdre,
n'ont pas seulement servi de base à des compilateurs en prose; elles
ont encore inspiré une collection de fables écrites en vers
élégiaques d'après l'exemple d'Avianus.
Cette collection eut une vogue considérable
pendant tout le Moyen âge .
Suivant les conclusions de L. Hervieux, l'auteur, l'anonyme de Névelet,
n'est autre que Walther, chapelain de Henri
II, roi d'Angleterre, puis précepteur
de Guillaume le Jeune, roi des Deux-Siciles ,
qui le fit nommer archevêque de Palerme;
il aurait versifié les fables élégiaques vers l'an
1377. Les bibliothèques renferment
en manuscrit d'autres recueils semblables dérivés du Romulus,
les uns versifiés, les autres en prose à cette dernière
catégorie se rattache le texte anglais
qui a servi de base à la traduction en vers romans de Marie
de France. Nous voilà loin de la littérature
latine; ce que nous avons dit suffit à faire comprendre par
quelle filiation la fable ésopique a pénétré
dans les littératures modernes. Pour être plus complets, nous
citerons seulement encore Odo de Sherrington et Alexandre Neckam, deux
moines du XIIe siècle, qui reproduisirent
Romulus, le premier en prose, le second en vers latins;
ce dernier, quoique moins populaire que son compatriote Walther, eut l'honneur
d'être traduit deux fois en français
au XIIIe siècle.
Les autres types
de fables antiques.
Comme nous l'avons dit, les Anciens distinguaient
diverses espèces de fables à côté des fables
phrygiennes ou ésopiques : par exemple les fables
libyques, les fables sybaritiques, les fables milésiennes.
La
fable libyque.
Les fables libyques
étaient un mélange d'apologues
ésopiques et d'allégories morales, comme on peut en juger
par celle que nous a laissée Dion Chrysostome
(Discours V), où les voluptés sont représentées
par des monstres moitié femme, moitié serpent, et celle que
rapporte Diodore, d'après un certain Cybissos
de Libye; ce n'est autre chose que le Lion amoureux (Bibl. hist.,
XIX, 25).
La
fable sybaritique.
Les fables sybaritiques étaient
bien différentes, bien qu'Aristophane
les rapproche des récits ésopiques (Guêpes,
1259). C'étaient vraisemblablement des sortes d'anecdotes ou bons
mots; elles ressemblaient fort, au point de vue de la moralité,
aux contes milésiens avec lesquels elles
furent confondues. Les relations intimes des villes de Milet
et de Sybaris ,
la similitude de leurs moeurs expliquent cette ressemblance. Ovide
parle d'un poète qui composuit nuper sybaritida et le met
à la suite d'Aristide de Milet (Tristes, II, 417). Lucien
nomme Hémithéon de Sybaris comme l'auteur d'un livre monstrueusement
obscène, et Martial fait allusion à
l'immoralité et en même temps à l'obscurité
des écrits sybaritiques,
Sybaritici libelli (XII, 97, 2).
Peut-être les Sybaritiques de Clitonyme cités par Plutarque
étaient-ils un recueil du même genre?
La
fable milésienne.
On donne le nom de fables milésiennes
ou celui de contes milésiens à une catégorie de récits
populaires, originaires de l'Asie, comme les fables ésopiques et
d'autres. Leur nom fait connaître leur patrie particulière.
Nées en Ionie ,
elles en reflétaient les moeurs; le caractère essentiel en
est la grivoiserie et l'obscénité. Elles se sont propagées
d'abord sous forme orale, puis ont été écrites et
se sont enfin fondues dans le roman d'amour
à l'époque gréco-romaine. Elles ont vraisemblablement
passé en Grèce
à l'époque où s'est formée la comédie
nouvelle : leur vogue survécut à l'indépendance grecque
et dura pour ainsi dire autant que l'Empire romain .
Plutarque
raconte qu'après la défaite de Carrhes ,
on trouva dans les bagages d'un officier romain un recueil de ces sortes
de contes et que le suréna lut ce livre au sénat de Séleucie
pour faire juger des moeurs de ce peuple arrogant qui prétendait
asservir les Parthes (Plutarque, Vie de
Crassus, 32).
Beaucoup plus tard, un empereur, le rival
de Septime Sévère,
Albinus,
occupait ses loisirs à composer des contes milésiens, si
nous en croyons Capitolin (Albinus,
2 et 42). Le plus fameux recueil de contes milésiens était
celui que composa Aristide de Milet et que traduisit en latin L. Corn.
Sisenna. Un certain Hégésippe en avait composé d'autres.
Parthénius le cite dans le recueil d'historiettes amoureuses, où
il place des contes milésiens, dont la scène est à
Milet
et qui ont pour sujet l'incontinence des femmes de cette ville (Narrations,
8, 9, 11, 18). Les contes milésiens nous offrent la première
forme des récits érotiques dans l'Antiquité .
C'étaient de rapides esquisses dans le genre des fabliaux
médiévaux, moins la versification, et des nouvelles
qui composent le Décaméron
de Boccace et l'Heptaméron
de Marguerite de Navarre. Leur influence fut considérable; les contes
milésiens pénétrèrent jusque dans l'histoire,
à preuve les Histoires amoureuses de Plutarque,
narrations purement fictives comme nous en avertit Julius (Discours
VII); l'Histoire de la courtisane Rodopis (Hérodote,
Il, 134; Diodore, I, 64; Athénée,
XIII, p. 396, etc.).
On trouve aussi la trace du conte milésien
chez les philosophes, par exemple dans le Traité sur l'amour,
de Cléarque de Soles, et quelques ouvrages
semblables, sans compter quelques-uns des dialogues de Plutarque, particulièrement
celui qui est intitulé l'Amour. Mais c'est surtout dans le
roman
que pénétra, sous forme d'épisode, la fable milésienne
où elle se perdit dans les narrations plus amples qui se groupaient
autour de l'action principale. C'est la transition du conte au roman érotique.
C'est ainsi que la Luciade, les
Métamorphoses
d'Apulée, le
Satyricon
de Pétrone procèdent des fables
milésiennes. Apulée nous avertit lui-même qu'il a cousu
ensemble divers contes du genre des fables milésiennes (Métam.,
I, 1). Il est facile de reconnaître l'origine de ces récits
à la crudité de leurs peintures. Cependant, on fait remonter
à la même source l'histoire gracieuse de Psyché,
qui contraste étrangement avec les contes
licencieux et les peintures ordurières des écrivains que
nous venons de nommer et qui ont leurs successeurs dans les romanciers
érotiques, Jamblique le Syrien, Héliodore,
Longus, Achille Tatius, Xénophon
d'Ephèse, etc..
La fable en France.
Le Moyen
âge
a manifesté un goût prononcé pour la fable. Une magnifique
collection d'apologues prime toutes les autres : c'est le fameux Roman
de Renard
qui a produit comme les cycles épiques une infinité de branches,
mais cet ouvrage immense dépasse le cadre de la fable; c'est la
véritable « épopée des animaux »; c'est
aussi une satire mordante et spirituelle du monde
féodal dont il est la parfaite caricature.
-
Illustration
d'une fable sur le portail de l'ancienne abbatiale Saint-Ursin de Bourges.
De
gauche à droite : l'Âne-maître d'école, la grue
plongeant son bec dans la gorge de Renard; l'enterrement simulé
de Renard conduit par l'Ours et le Coq. © Photo
: Serge. Jodra, 2009.
Les Bestiaires
ou les Physiologus sont bien des recueils de fables, mais aussi
des traités fort singuliers de zoologie
allégorique qui empruntent des détails inattendus à
la peinture, à la sculpture
et à l'architecture.
Viennent ensuite les Ysopets (Petit
Esope), qui continuent en langue vulgaire la tradition gréco-latine.
Ils sont composés généralement en vers de huit syllabes
à rimes plates : dans les thèmes antiques s'intercalent toutes
sortes de détails relatifs aux moeurs du temps et même des
allusions aux événements contemporains. C'est alors qu'apparait
le premier fabuliste français vraiment digne de ce nom, Marie
de France, dont les apologues élégamment
composés ont un caractère de personnalité qu'on ne
rencontre pas chez les auteurs anonymes des recueils populaires.
Enfin en ne saurait oublier dans cette
rapide revue les fables disséminées dans les chansons
de geste, dans les chroniques historiques, dans les traités
de tout genre et même dans les sermons. Au XVe
siècle, Guillaume Tardif, lecteur de Charles
VIII, et Julien Machaut ont écrit des fables en prose pleines
d'imagination et d'enjouement. Au XVIe
siècle, les fabulistes deviennent légion. Rabelais,
Bonaventure des Periers, Noël du Fail, Amyot
manient excellemment l'apologue. Gilles Corrozet produit les Fables
du très ancien Esope phrygien premièrement escriptes en grec
et depuis mises en rithme française (Paris, 1542); Guillaume
Haudent met au jour Trois cent soixante et six Apologues d'Esope, traduits
nouvellement du latin en rithme françoise (Rouen, 1547); Guillaume
Guéroult donne le Premier Livre des Emblèmes (Lyon,
1540) et Philibert Hegemon, la Colombière (Paris, 1583).
Tous ces recueils n'ont rien de remarquable.
C'est une imitation presque servile des fabulistes anciens. La fraîcheur
primesautière et l'originalité du Moyen
âge
ont tout à fait disparu. Après ce déclin, la fable
au début du XVIIe siècle
reprend un nouvel essor pour arriver à sa perfection. On trouve
de jolis apologues dans les écrivains Mathurin Régnier,
Clément
Marot, etc. Quelques fabulistes continuent à se traîner
dans la voie ancienne : Pierre Boissat, les Fables d'Esope phrygien
moralisées (Paris, 1633), ou Audin, Fables héroïques
(Paris, 1648); on traduit en français
le Calila et Dimna
sous le titre de Livre des Lumières (Paris, 1644) et tout
à coup La Fontaine s'empare du genre,
de telle sorte qu'il semble l'avoir créé ( Les
Fables de La Fontaine, édition en ligne). La fable devient
« un drame à cent actes divers » où le
récit primitif, légué par les âges antérieurs
et qu'il a recueilli çà et là dans le Livre des
Lumières, dans le Specimen sapientiae Indorum du père
Poussines, dans les fabulistes grecs
et latins, dans les recueils du XVIe
siècle, dans les humanistes, etc., n'est plus qu'un cadre commode
dans lequel l'écrivain de génie fait entrer ses pensées,
ses sentiments, sa philosophie, des causeries fines et de délicieuses
études de paysage.
«
Les oeuvres parfaites sont, si la comparaison est permise, comme les oeuvres
mêmes de la nature et de Dieu : c'est une matière infinie
d'étude et de contemplation. L'âge change et les impressions
changent avec lui. Que goûte d'abord un enfant dans une fable de
La
Fontaine. L'histoire elle-même si naïvement
racontée, la sottise du corbeau qui laisse tomber le fromage; l'innocence
du pauvre agneau que le loup emporte et dévore. Quelques années
plus tard, ce sont les grâces de la poésie
qui frappent et enchantent. Plus tard encore sous le poète se révèle
le penseur. Dans ces fables légères, comme dans un drame
à cent aptes divers, apparaît le tableau du monde et de la
vie. » (Silvestre de Sacy).
Nul n'a mieux résumé que Taine
l'évolution de la fable depuis Esope jusqu'à
La
Fontaine.
«
Il y a, dit-il, trois sortes de fables. Les unes, lourdes, doctes, sentencieuses,
vont lentement et d'un pas régulier se ranger au bout de la morale
d'Aristote pour
y reposer sous la garde d'Esope. Les autres, enfantines, naïves et
traînantes, bégayent et babillent d'un ton monotone dans les
auteurs inconnus du moyen âge. Les autres, enfin, légères,
ailées, poétiques, s'envolent comme cet essaim d'abeilles
qui s'arrêta sur la bouche de Platon
endormi et qu'un Grec aurait vu se poser sur les lèvres souriantes
de La Fontaine.-»
On a peine à croire ce que dit Jauffret
dans ses Lettres sur les fabulistes.
«
La grande supériorité de La Fontaine dans le genre de l'apologue
avait rendu le public si difficile envers les fabulistes qui vinrent après
lui, que ceux-ci trouvaient à peine des imprimeurs qui voulussent
mettre leurs fables au jour et moins encore des graveurs qui voulussent
les orner d'estampes et de vignettes. »
Jamais, au contraire, les fabulistes ne furent
plus nombreux en France .
De son vivant La Fontaine eut force imitateurs.
Mme de Villedieu obtint avec ses Fables ou Histoires allégoriques
(Paris, 1670) un éphémère succès. Lenoble se
piqua d'innover en témoignant dans ses Contes en vers et Fables
(1695) le parti pris absolu d'exciter le rire : il n'aboutit qu'à
des chefs-d'oeuvre de mauvais goût. Au XVIIIe
siècle ils pullulent. Houdar de La Motte (Fables nouvelles,
1719) a la prétention d'inventer ses sujets; il les puise tout bonnement
dans Marie de France et dans Lockman, et
il donne à l'apologue une teinte métaphysique
renforcée. On voit, dans ses oeuvres, l'Ignorance accoucher de l'Opinion,
et disputer la Vertu, le Talent, la Réputation.
Henri Bicher, plus simple, écrit
pour les enfants des fables gracieuses. Ainsi fait le père Nicolas
Grozelier (Recueil de fables en vers français, 1760 et 1768).
Avec ses Cent quarante-neuf Fables, Lebrun obtient un succès
d'estime. Pesselier (Fables nouvelles, 1739) ne se distingue guère
que par la bizarrerie de ses titres : l'Oeil et la Pantoufle, l'Amour
et le Chat, l'Absinthe et le Courtisan; l'Encens et la Poudre à
canon, etc. Boullenger de Rivery (Fables et Contes, 1754) a
le mérite d'adapter en français les apologues des fabulistes
anglais
et allemands. Le duc de Nivernais
composa deux cent cinquante fables. Il les lisait à l'Académie
et conquit ainsi une réputation qui ne s'est pas maintenue. Lemonnier
(1773) est l'auteur de quelques fables agréables. Antoine
Bret (1772) commet des fables orientales extrêmement prosaïques.
C.-J.
Dorat s'efforce de plaire aux dames et il y réussit. Philippe
Barbe, Vitalis, moins ambitieux, écrivent pour les enfants.
Aubert
est un fabuliste prétentieux : il ne manque ni de talent, ni de
grâce, mais il fut grisé par les éloges de Voltaire,
qui apparemment se moquait de lui en le comblant d'éloges emphatiques
:
«
Vous vous êtes mis, monsieur, à côté de La Fontaine
... » - « De telles fables sont du sublime écrit avec
naïveté! »
Florian (1792) a
infiniment plus de titres à la succession de La
Fontaine. Citons encore les fables de Le Bailly (1784) avant de passer
au XIXe siècle qui n'a guère
produit que des fabulistes, sans doute pleins de talent, mais fort inférieurs
à La Fontaine et à Florian. Ginguené
- Fables nouvelles (1810), Fables inédites (1814)
- traite agréablement des sujets recueillis dans les poètes
italiens. Les Fables nouvelles (1834) d'Arnault sont aussi vives
qu'enjouées; elles obtinrent aux séances de l'Institut où
il les lut un succès considérable. Lachambeaudie (Fables
populaires, 1834) se servit de l'apologue pour combattre les préjugés
sociaux. Viennet (1842) s'en fit une arme contre
la démocratie et le romantisme. A leur
exemple, Léon Halévy (1843) ne dédaigna pas d'introduire
la politique dans la fable. Quelques noms peuvent encore être mentionnés
: ceux du marquis de Foudras (Fables et Apologues,
1839) qui ne brille pas par l'originalité; de Louis de Tremblay
qui rédigea un Esope chrétien (1851) dans un but religieux,
de Charles Boyer, de Mongis, de Bourgouin, de Louis Ratisbonne dont la
Comédie
enfantine (1860) contient des fables que les enfants ne sont peut être
pas toujours capables de comprendre.
Hors de France.
En
Italie.
En Italie ,
le courant ésopique a dominé pendant la Renaissance .
Nicolas Perotti (XVe siècle) imite
Phèdre;
Ranutius d'Arezzo, Laurentius Valla, Abstemius
se contentent de compiler les recueils ésopiques. Gabriel Faerno
publie, en 1564, cent fables en vers iambiques
fort élégantes. Bien entendu, tous ces auteurs écrivent
en latin. Bernardino Balbi compose le premier des apologues en langue vulgaire.
Bientôt suivent Cesare Pavesi et Giovan-Marco Verdizotti, qui copient
toujours Esope. Les traditions indiennes,
d'autre part, inspirent Angelo Firenzuola (Dei discorsi degli animali),
Doni (La Filosofia morale tratta degli antichi scrittori), ouvrages
que Pierre Larivey traduit en français sous le titre de
Deux
Livres de filosophie fabuleuse (Lyon, 1579). Aux siècles suivants,
on peut citer de bons fabulistes : Capaccio (XVIIe
s.), Pignotti, Bertola (XVIIIe s.), enfin
Fiacchi,
qui a publié en 1807, sous le nom de Clasio, une collection
de fables agréables.
En
Allemagne.
L'Allemagne
a cultivé la fable avec assez de bonheur. Ses plus anciens fabulistes
paraissent être Stricker qui vivait au milieu du XIIIe
siècle
et Boner qui est du commencement du XIVe.
Un érudit a donné d'ailleurs, en 1757, un recueil d'apologues
du temps des Minnesinger. Au XVIe
siècle, on cite Burkhardt Waldis, aux XVIIe
et XVIIIe, Hagedorn
dont la manière rappelle celle de Phèdre
et de La Fontaine; Gellert,
dont les fables sont demeurées populaires, Gleim,
Willamov, Lessing, dont les fables sont spirituelles
et courtes, mais trop sèches et assez pédantes, Lichtwer,
le rival de Lessing; Pfeffel, tantôt satirique, tantôt sentimental.
Le XIXe siècle n'offre rien de remarquable,
sauf, peut-être, les fables de Frölich et de Hey, qui ne s'adressent
qu'aux enfants.
En
Espagne.
L'Espagne
a suivi surtout la tradition indienne.
La Disciplina clericalis de Pierre Alphonse, le Comte Lucanor
de don Juan Manuel sont des recueils extrêmement populaires au Moyen
âge
: de leur pays d'origine, ils passèrent dans toute l'Europe .
Les fables abondent dans l'Endrina de Juan Ruiz
(XIVe siècle), dans la Relox
de principes d'Antonio de Guevara (1529),
dans le Leon prodigioso de Tejada (1634), dans les romans
même, par exemple, le Guzman d'Alfarache d'Aleman.
On peut citer parmi les bons fabulistes espagnols Thomas de Yriarte, dont
les Fabulas litterarias (Madrid, 1782) ont été traduites
en plusieurs langues, et son rival Felix-Maria Samaniego (Fabulas,
1781-1784, 2 vol.).
En
Angleterre.
L'Angleterre
n'a pas produit beaucoup de fabulistes. Les fables de John
Gay (1726), ingénieuses et agréables, valent toutefois
une mention, comme aussi celles de Dodsley et
de Thomas Moore; lord Robert Lytton a écrit
des Fables lyriques.
Dans
les pays slaves.
Enfin, les Polonais
ont Ignace Krasicki dont les fables (1779),
fort estimables, ont été traduites en français
par de Vienne (1828), et les Russes,
Ivan Krilov (1809 et suiv.), dont les apologues, inspirés pour la
plupart de La Fontaine, ont une popularité
analogue à celle de La Fontaine en France. (R. S.
/ A. Waltz).
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En
librairie. - Aurélia Gaillard,
Fables,
mythes, contes, l'esthétique de la fable et du fabuleux (1660-1724),
Honoré Champion, 1996. - Julie Boch, Les dieux désenchantés,
la fable dans la pensée française de Huet à Voltaire,
Honoré Champion, 2002. - André Chastel, Fables, formes,
figures, Flammarion (Champs), 2000, 2 vol. - Collectif, Fables du
Moyen âge, Flammarion (GF), 1997. - Gabriel Bianciotto et M.
Salvat, Epopée animale, fable, fabliau (Cahiers d'études
médiévale t. 2 et 3), 1995.
.
-
Les Fables de La Fontaine,
édition en ligne.
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