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Encyclopédie
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La littérature française au XVIIIe siècle |
| Avant
la Révolution
La poésie,
le théâtre.
Pour rendre justice à Voltaire,
poète dramatique, et au public qui le favorisait, qui l'applaudissait,
qui finit même par s'atteler au char de ce triomphateur, il ne faut
pas seulement le comparer à Corneille
et à Racine, et mesurer ce qui lui manque
pour atteindre à la taille de ces grands artistes du théâtre
et des vers. En procédant ainsi, on arrive trop sûrement à
condamner et le poète et son public. Voltaire eut le tort de se
dresser au théâtre une tribune; il en fit beaucoup moins un
art qu'une puissance. De là les maximes, les beaux vers ambitieux,
la philosophie Voltaire a laissé à Corneille la fécondité des plans, qu'il appelait complication; il n'a pas voulu ou il n'a pas pu emprunter à Racine ses développements sur les passions humaines; il ne lui restait plus qu'à simplifier, à précipiter l'action. Des situations peu développées, un drame abrégé, des couleurs locales mieux observées, voilà le caractère de son théâtre; une scène mobile comme son imagination, un pathétique pressé d'arriver au but comme l'auteur, voilà son originalité. Voltaire, qui avait aussi l'a cour de son art, essaya de toutes les nouveautés auxquelles le théâtre de son temps pouvait se prêter. Il estima, non sans raison, que la simplicité antique était elle-même nouvelle, et il s'en approcha dans une certaine mesure quand il donna Oedipe, et surtout Oreste. Brutus montra aux contemporains de Louis XV les moeurs d'un peuple républicain que Voltaire avait vues sur le théâtre d'Addison. La conception terrible du parricide sur la scène, essayée souvent par Voltaire, avec le spectacle d'une apparition qui était également un souvenir du théâtre anglais, donna naissance à Sémiramis. Une conception analogue, plus forte encore, mais gâtée par un caractère faussement philosophique, tel est le fond de Mahomet. Une imitation timide de l'Orient dans l'Orphelin de la Chine, et quelques souvenirs heureux de la chevalerie dans Tancrède, ont fait naître sous la plume facile de Voltaire deux tragédies dont la littérature française garde le souvenir. Mais ses chefs-d'oeuvre sont ceux où il s'est moins souvenu de son rôle et davantage de son art, Zaïre, Alzire et Mérope. Non seulement il s'y livre avec confiance à la nature et à la passion, mais, chose remarquable, il a répandu quelques rayons de cette beauté morale qui est la marque suprême de la vraie tragédie française. Les effets de terreur poussés aussi
loin que possible par Crébillon dans
Atrée,
et les complications puissantes de Rhadamiste, sont une date importante,
si l'on veut, de l'histoire du théâtre
en France On peut dire que le miroir dont parle Molière, et dans lequel il reproduisait l'image de la société, était brisé et que les poètes comiques du XVIIIe siècle en recueillirent les morceaux pour y surprendre quelques images isolées du monde changeant qui passait devant eux. Destouches le plus sage et aussi le plus froid, y saisit un jour le Glorieux; Lesage, qui avait plus de verve, dessina la figure vivante de Turcaret; Gresset, qui avait plus de culture et non moins de connaissance du monde, suivit dans les salons et prit pour modèle le Méchant, où il se montre supérieur à la spirituelle frivolité de son Vert-Vert; Piron, qui aurait été un vrai poste s'il avait eu le respect de lui-même, fit la satire bien sentie (ne faut-il pas dire plutôt l'apologie touchante?) du poète, sous le titre de la Métromanie. Les deux poètes comiques les plus
originaux de cette époque sont Marivaux,
qui commence avec le siècle, et Beaumarchais,
qui en annonce la fin. Ils n'ont pas su, comme Molière,
être comiques sans tomber dans l'épigramme, c.-à-d.
sans chercher à montrer qu'ils avaient de l'esprit; mais ils ont
hérité de lui cette finesse d'observation qui fait les créations
vraies et nouvelles, et ils ont atteint parfois, surtout le second, à
cette généralité d'application qui est le beau idéal
de la comédie. L'auteur des Fausses confidences et du Jeu
de l'Amour et du Hasard, venu en un temps de loisirs et de moeurs faciles,
se contente de développer les nuances d'un roman
d'amour. Presque toutes les théories
de la Révolution se heurtent
au milieu des intrigues étourdissantes de l'auteur du Barbier
de Séville La poésie
pure a peu de souvenirs à conserver. Mettons à part Voltaire
et Jean-Baptiste Rousseau : ce dernier,
brillant versificateur, a des strophes et quelquefois des pages où
l'on croit sentir le souffle du génie, mais il n'a pas une ode entière.
Voltaire, même avec sa Henriade La prose.
Avant Voltaire, et comme pour l'annoncer, Fontenelle essaya de tout, même de la poésie : ses Idylles, esquisses agréables et galantes, sont si peu des oeuvres poétiques, qu'on peut n'en pas parler sans faire de lacune dans l'histoire des vers. Mais il y attrait un vide dans presque toutes les branches de la littérature, si Fontenelle n'y avait pas sa place. Histoire, religion, philosophie : il a touché à tout avec des hardiesses discrètes, particulièrement dans la Pluralité des mondes et dans l'Histoire des oracle, Ses Éloges des Académiciens lui donnent un rang considérable parmi ceux qui, à partir de ce temps, et sur ses traces, ont entrepris de vulgariser dans le monde les connaissances scientifiques. Mais l'esprit de Fontenelle
est une première épreuve imparfaite de celui de Voltaire
: il y manque surtout le grand bon sens et la simplicité. La carrière
de Voltaire se divise en deux parties comme le siècle même,
et il en a réfléchi à peu près les tendances
dans l'une et l'autre. Ses ouvrages les plus originaux et les plus parfaits
appartiennent à la première. Ce sont les Lettres sur les
Anglais qui apportèrent à la France De belles pages et la pensée légitime
du progrès s'accompagnent de la thèse qui attribue au christianisme
tous les maux de l'humanité racontés avec complaisance. Aucun
des livres d'histoire ou de polémique antichrétienne de cette
seconde époque n'aurait survécu, s'il n'avait été
protégé par une gloire plus justement acquise. La raison
de Voltaire pouvait faiblir ou être aveuglée
par la passion et par les incidents du combat; ce qui ne vieillit jamais
chez lui, c'était l'esprit. Les contes en prose de Candide, l'Ingénu,
l'Homme aux quarante écus créèrent dans la littérature
française un genre nouveau, dont Zadig fut un essai dans
l'époque précédente. Sans doute le vrai modèle
du roman au XVIIIe
siècle est le Gil Blas Dans la meilleure partie du XVIIIe
siècle, Montesquieu occupe la seconde
place. Ses Lettres Persanes La troisième placé appartient
sans contestation à Buffon, qui est par
sa naissance, comme par son esprit et son style, de l'époque sereine
encore de ce siècle. Dès 1749, il n'avait plus rien à
attendre de la gloire et de l'admiration de ses contemporains, et les premiers
volumes de son Histoire naturelle avaient produit la plus vive sensation
en France J.-J. Rousseau
est le plus grand écrivain de la seconde moitié de ce siècle.
Mais quel est l'ouvrage de Rousseau qui puisse être appelé
un monument? Est-ce le
Discours sur les lettres, ou le Discours
sur l'inégalité des conditions, deux paradoxes académiques
où sont contenus en germe tous les sophismes qu'il développa
plus tard? Est-ce la Nouvelle Héloïse, roman né
des circonstances, dont la première partie étouffe la vraie
passion sous les théories déclamatoires, et dont la seconde
languit à mesure que la vertu, la vérité et la nature
y reprennent une place au moins imprévue? Est-ce le Contrat social,
qui est l'utopie politique organisée? Est-ce Emile Si Rousseau
n'a écrit que des chapitres, Diderot n'a
écrit que des pages. C'est le caractère du temps. L'intérêt
du moment, la passion présente, la nécessité du combat
faisaient prendre la plume. Tour à tour déiste,
athée, partisan de la Providence,
mais toujours fougueux dans ses idées, et se dispersant, se prodiguant
lui-même d'abord pour subvenir à ses besoins, puis pour entretenir
son succès, curieux de toutes choses, de la philosophie,
du théâtre, des arts,
des métiers, Diderot est le patriarche des journalistes avant les
journaux; un vif intérêt le suit partout où il se porte;
mais il ne peut fixer ni lui même, ni ses recteurs; il est tout plein
de brillantes théories, et c'est dans la pratique qu'il échoue.
Les Salons les Lettres à Mlle Voland ne sont ses meilleurs
ouvrages que parce qu'ils devaient être des ébauches. Son
collaborateur dans l'Encyclopédie La Révolution La vraie littérature de la Révolution
est à la tribune : l'éloquence y est même trop littéraire.
On voit qu'elle sort des académies et des collèges. Dans
les assemblées, les esprits brillants prennent aisément
l'avantage sur les bons esprits. Vergniaud
fut un esprit brillant; il avait les images, les mouvements oratoires,
tout, excepté la fermeté de l'écrivain, de l'homme
d'État. Mirabeau fut l'orateur complet.
Éprouvé par les circonstances, longuement mûri par
la solitude de la prison, et armé de toutes pièces par d'infatigables
travaux, il parut avoir à la tribune la même universalité
d'esprit qui faisait l'ambition et la gloire de Voltaire
au fond de son cabinet d'étude. Voltaire n'est pourtant pas son
maître; c'est J.-J. Rousseau qui fut le
Platon de ces nouveaux Démosthènes,
et Mirabeau se plaît quelque part à le proclamer l'un des
plus grands écrivains qui fut jamais. La prose ample et vigoureuse
de l'Émile Durant tout le XVIIIe
siècle, la littérature forme un grand courant qui aboutit
aux innovations politiques. Arrivée au seuil des assemblées
et au pied de la tribune, elle y abdique pour ainsi dire; elle s'absorbe
et se perd dans le grand mouvement qui entraînait l'État,
pour reparaître indépendante du torrent, maîtresse d'elle-même
et transformée, aux premières années du XIXe
siècle. Cependant, à l'exception des trois ou quatre années
les plus orageuses, cet intervalle de dix ou quinze ans ne fut pas entièrement
vide. Les lettres, reculant un instant devant l'apparition de la barbarie,
invoquèrent le droit d'asile, soit dans quelque sanctuaire privilégié,
comme ce cercle d'amis appelé la Société d'Auteuil Les lettres, durant les années les plus ardentes de la Révolution, gardèrent le silence ou furent un instruments politique une arme au milieu de la mêlée des assemblées et des journaux. Par un contraste inévitable, ce qu'on appelle la littérature de l'Empire n'a été que l'essai d'un art, d'un passe-temps intellectuel, sans action et sans puissance dans la société. Cette absence de liberté et de pouvoir social ne fut pas même compensée par un peu d'innovation et de liberté littéraire. A la crainte d'exercer de l'influence sur le monde, on ajoutait celle de briser les formes et les traditions faussement classiques du siècle précédent. Ce n'est pas que cette époque demeurât stérile pour la littérature; mais le vrai mouvement littéraire était pour ainsi dire en dehors de l'Empire. Il vivait à l'écart, ou à l'étranger, ou en exil, avec Joseph de Maistre, Chateaubriand, et Mme de Staël. Par des torts réciproques, cette séparation entre les lettres et le pouvoir fut presque complète : elle était sans doute nécessaire même à la littérature, pour l'habituer à ne s'adresser qu'à l'intelligence, à redevenir un art, tout en gardant une puissance légitime. La renaissance de l'art, tel est le caractère éminent du XIXe siècle. De grands talents ont été victimes de la lutte entre la puissance publique et les lettres; mais la littérature y a gagné, et elle a consolé par la gloire ceux qui en ont souffert. (R.). |
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© Serge Jodra, 2008. - Reproduction interdite.