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Le roman de Rou

Le roman de Rou est un poème composé vers 1170 par Wace, et qui est comme une suite du roman de Brut. L'auteur retrace l'histoire des Vikings et de la Normandie depuis Rou, Roll ou Rollon, jusqu'à Henri Ier (1106). Bien que ce ne soit qu'une seule et même histoire, les 750 premiers vers sont octosyllabiques; les 4414 suivants sont des alexandrins; puis on retrouve la première mesure dans la fin de l'ouvrage. Quelques critiques pensent que la troisième partie du roman pourrait bien être seule de Wace, parce que : 
1° les renseignements qui lui sont personnels se trouvent dans cette partie, tandis qu'il n'est ni nommé ni désigné dans les deux premières;

2° tous les anciens manuscrits aujourd'hui connus ne renferment que la troisième partie, les deux autres ne s'y trouvant jointes que dans un seul manuscrit dont il ne reste plus qu'une copie moderne; 

3° on lit dans la troisième partie une tirade sur l'origine du nom de Normandie qui se retrouve à peu près textuellement dans la première, et des emprunts de ce genre étaient alors très fréquents; 

4° il est difficile d'expliquer ce changement de rythme dans l'ouvrage d'un seul écrivain; 

5° l'auteur des vers alexandrins déclare qu'il ne veut s'en rapporter qu'aux témoignages garantis par le nom d'un historien, tandis que Wace s'appuie volontiers sur de simples traditions.

La révolte des paysans

[Dans cet extrait du Roman de Rou, Wace peint avec énergie une insurrection des paysans normands qui avait éclaté vers 997, peu après l'avènement du duc Richard II dit le Bon].

« [Il] n'avait encore guère régné, 
Ni guère n'avait été duc, 
Quand au pays surgit une guerre
Qui dut faire grand mal à la terre. 
Les paysans et les vilains, 
Ceux du bocage et ceux de la plaine 
(Ne sais par quelle instigation,
Ni qui les mut premièrement),
Par vingt, par trente, par cent 
Ont tenu plusieurs conciliabules.
Telle parole ils vont proposant 
Qui, s'ils peuvent l'exécuter, 
S'ils peuvent en venir à bout, 
Sera dangereuse aux plus grands. 
Secrètement ils ont pourparlé, 
Et plusieurs ont entre eux juré 
Que jamais par leur volonté
N'auront seigneurs ni avoués 1.
Les seigneurs ne leur font que du mal. 
D'eux on ne peut avoir raison, 
Ni obtenir son gain ni son travail. 
Chaque jour, ils vont à grand-douleur,
Ils sont en peine et haletants.
L'an passé ce fut mal et cette année c'est pis.
Tous les jours leurs bêtes sont prises
Pour les aides, pour les services. 
Tant y a plaintes et querelles,
Et coutumes, vieilles et nouvelles 
Qu'ils ne peuvent une heure avoir paix. 
Toujours ils sont appelés en justice : 
Procès de forêt; procès de monnaie; 
Procès de limites: procès de routes; 
Procès de biefs; procès de mouture; 
Procès de féauté; Procès d'impôts; 
Procès d'aguets; procès de corvées; 
Procès de batailles; procès d'aides : 
« Pour quoi nous laissons-nous maltraiter? 
Mettons-nous hors de leur domination. 
Nous sommes hommes comme ils sont; 
Tels membres avons comme ils ont, 
Et aussi grands corps nous avons, 
Et autant souffrir nous pouvons. 
Rien ne nous manque, hors le coeur seulement. 
Allions-nous par serment, 
Défendons notre avoir et nous-mêmes, 
Et tous ensemble nous tenons; 
Et s'ils nous veulent guerroyer, 
Bien avons contre un chevalier
Trente ou quarante paysans
Agiles et bons au combat;
Ils seraient bien mauvais si vingt ou trente 
Jeunes gens de belle jeunesse 
Ne se pouvaient défendre d'un seul homme, 
S'ils veulent le prendre tous ensemble,
Avec les massues, avec les grands pieux, 
Avec les flèches, avec les cognées, 
Avec les arcs, avec les haches, avec les guisarmes 2
A coups de pierres, si l'on n'a d'autre arme. 
Des chevaliers défendons-nous. 
Ainsi pourrons aller aux bois, 
Couper les arbres, et prendre à notre choix; 
Aux viviers prendre les poissons,
Et aux forêts les venaisons. 
De tout ferons nos volontés, 
Des bois, des eaux, et des prés. » 
Par ces dits et par ces paroles, 
Et par autres encore plus folles, 
Tous ont approuvé ce projet, 
Et se sont entre eux promis par serment 
Que tous ensemble ils se tiendront, 
Et ensemble se défendront.
Ils ont élu ne sais qui ni quels, 
Des plus habiles, des mieux parlants, 
Qui par tout le pays iront
Et recevront le serment. 
Ne put être longtemps célée
Parole à tant de gens portée; 
Soit par homme, soit par sergent 3
Soit par femme, soit par enfant, 
Soit par l'ivresse ou la colère, 
Assez vite Richard ouït dire
Que es vilains faisaient une commune 4. » 
 

(Wace, Roman de Rou).


 [Notes : 1. - En droit féodal, l'avoué (avoé) est un personnage laïque, ordinairement noble, chargé de défendre les droits des églises et des abbayes. 2. - Sorte de hache à deux tranchants. 3. - Sergent (latin, servientem) signifie primitivement serviteur. 4. - La répression fut immédiate et très sanglante; et par l'épouvante des supplices  « la cumune remest a tant », dit le vieil historien : la commune en resta là]. 

En bibliothèque . - Le Roman de Rou a été publié par Pluquet, Rouen, 1827, in-8°.

En librairie. - Lepelley, Guillaume le Duc, Guillaume le roi, extraits du Roman de Rou de Wace, Presses universitaires de Caen, 1995.

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