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Joinville

Jean, sire de Joinville est un chroniqueur français, né vers 1224, peut-être le 25 décembre 1222), mort entre juillet 1317 et juin 1318, sans doute le 24 décembre 1317. Appartenant à une famille qui occupait le premier rang à la cour de Champagne et possédait la charge de sénéchal, il passa vraisemblablement plusieurs années de son enfance auprès du comte Thibaut dont il était écuyer tranchant en 1241. En 1248, il s'embarqua pour la croisade, ayant dû mettre en gage une grande partie de ses terres et emmenant 9 chevaliers et environ 700 hommes, demeura neuf mois à Chypre, aborda en Égypte en mai ou juin 1249, fut le compagnon de captivité du roi, et, après avoir séjourné à Acre, Césarée, Jaffa et Sidon, revint en France en 1254. Il n'avait joué en résumé qu'un rôle assez modeste, mais il était devenu à ce point l'ami de saint Louis, sous la suzeraineté duquel il était entré en 1253, que les frères du roi, à leur départ de Palestine, lui avaient recommandé ce prince, resté sur son conseil. 
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Fidélité de Joinville à la loi de l'abstinence

« Et ainsi ung jour, comme nous étions là, mengeans et buveans, il [l'amiral du soudan] m'avoit fait là venir devant moy ung bourgeois de Paris. Quant le bourgeois me vit menger, il me va dire « Ha! sire, que faites-vous? - Que je fays!-» fis-je. Et le bourgeois me va advertir de par Dieu que mengeoie a jour de vendredi. Et subit je lancé mon escuelle où je mengeois arrière. Et ce voiant, l'admiral demanda au Sarrasin qui m'avoit sauvé, qui estoit toujours avecques moy, pourquoi j'avois laissié à mengier; et il lui dit que c'estoit pour ce qu'il estoit vendredi et que je n'y pensois point. Et l'admiral respondit que jà Dieu ne l'auroit à desplaisir, puisque je ne l'avois fait à mon escient. Et saichez que souvent le légat, qui estoit venu avec le Roy, me tenezoit de quoy je jeunois, et que j'estois ainsi malade : et qu'il n'y avoit plus avecques le roi homme d'estat que moy, et pourtant que j'y faisois mal de jeuner. Mais non pourtant que
je fusse prisonnier point ne laissié â jeuner tous les vendrediz en pain et eauë.-» (Joinville).

Partageant dès lors son temps entre la Champagne où il présidait les grands jours de Troyes et la cour de France où saint Louis n'hésitait pas à le faire asseoir auprès de lui et écoutait ses avis et même ses remontrances, il refusa cependant de prendre part à la croisade de 1270. Il déposa en 1282 dans l'enquête qui précéda la canonisation du roi. Chargé par Philippe III d'administrer la Champagne pendant la minorité de Jeanne de Navarre, il vit sa situation augmentée par le mariage de cette comtesse avec Philippe le Bel, qui lui confia d'importantes missions. Entré en 1314 dans la ligne des nobles de Champagne contre le roi, il fit encore partie de l'expédition de Flandre de 1315. Il était véritablement le type du chevalier du XIIIe siècle, considéré comme l'arbitre du bon goût dans les questions d'usage et d'étiquette, lorsqu'à la prière de la reine Jeanne il entreprit eu 1305 de dicter ses mémoires intitulés Histoire de saint Louis qu'il dédia en 1309 à Louis le Hutin.
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Les Bédouins

« Les Bédouins ne demeurent ni dans des villes, ni dans des cités, ni dans des châteaux, mais restent toujours aux champs; et leur ménage, leurs femmes, leurs enfants logent, le soir, de nuit, ou de jour quand il fait mauvais temps, en une sorte de campement qu'ils font de cercles de tonneaux liés à des perches, comme les chars des dames sont : et sur ces cercles ils jettent des peaux de moutons que l'on appelle peaux de Damas, corroyées dans l'alun. Les Bédouins eux-mêmes en ont de grandes pelisses qui leur couvrent tout le corps, leurs jambes et leurs pieds. Quand il pleut le soir et qu'il fait mauvais temps pendant. La nuit, ils s'enferment dans leurs pelisses, et ôtent les freins à leurs chevaux et les laissent paître auprès d'eux. Quand vient le lendemain, ils étendent de nouveau leurs pelisses au soleil et les corroyent, et bientôt il n'y paraît pas qu'elles aient été mouillées le soir. Leur croyance est telle que nul ne petit mourir qu'à son jour, et à cause de cela ils ne se veulent pas armer : et quand ils maudissent leurs enfants, ils leur disent ainsi : « Ainsi sois-tu maudit, comme le Franc qui s'arme par peur de la mort. » En bataille, ils ne portent rien que l'épée et le glaive. Presque tous sont vêtus de surplis, comme les prêtres; leurs têtes sont enveloppées de toiles qui leur vont par-dessous le menton, à cause de quoi ils sont gens laids et hideux à regarder; car les cheveux de leurs têtes et leurs barbes sont tout noirs. Ils vivent du lait de leurs bêtes et achètent les pâturages dans les prairies aux riches hommes, pâturages dont leurs bêtes vivent. Nul ne saurait dire leur nombre; car il y en a au royaume d'Egypte, au royaume de Jérusalem et dans toutes les autres terres des Sarrasins et des mécréants, à qui ils payent de grands tributs chaque année. » (Joinville, Vie de saint Louis, § 628-630).

Cet ouvrage, qui est un des plus anciens textes écrits en prose française, dans une langue intermédiaire entre le français de l'Île-de-France et le lorrain, a été composé très probablement à l'aide de notes et par la juxtaposition de morceaux rédigés en différents temps; ce sont avant tout les souvenirs parfois inexacts d'un témoin, mais Joinville a mis en oeuvre aussi quelques traditions et les détails qu'il tenait de Pierre d'Alençon sur les derniers moments de son père; il a utilisé de même certains passages d'une ancienne réduction des Chroniques de saint Denis et inséré dans son texte une ordonnance du roi sur les baillis et prévôts et les Enseignements de saint Louis à son fils

Le but évident de son histoire est de proposer son héros comme modèle aux rois; il ne faut y chercher ni précision ni critique ni ordre réel; les causes des faits comme leurs conséquences y sont passées sous silence; mais on y trouve des renseignements géographiques, de nombreux traits de moeurs exposés dans un style pittoresque et, mieux encore, un portrait vivant de saint Louis; ses mérites sont ceux d'un peintre. Les chapitres où le sénéchal de Champagne rapporte des mots du roi sur la prud'homie, la manière dont on doit se vêtir, ou le représente rendant la justice ou raconte les souffrances de la reine à Damiette, sont célèbres. On lui a su gré également de sa sincérité, qui lui faisait déclarer qu'il aurait mieux aimé avoir commis trente péchés mortels que d'être lépreux. (Marius Barroux).
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Mort de saint Louis

[Joinville n'a pas vu mourir saint Louis. Aussi invoque-t-il fréquemment dans ce passage le témoignage du comte d'Alençon, de qui il tient ces détails ].

« Quand le bon roi eut enseigné son fils Monseigneur Philippe [qui sera roi sous le nom de Philippe III le Hardi], la faiblesse qu'il avait commença à croître fortement; et il demanda les sacrements de la sainte Eglise, et il les reçut sain de pensée et en pleine intelligence, car quand on lui appliquait l'huile et quand on disait les sept psaumes, il disait les versets de son côté.

Et j'entendis raconter à Monseigneur le comte d'Alençon, son fils, que quand il approchait de la mort, il appela les saints pour l'aider et le secourir, et surtout monseigneur Saint-Jacques, en disant son oraison qui commence [ainsi] : « Esto, Domine », c'est-à-dire « Dieu, soyez sanctificateur et gardien de votre peuple. » Il appela alors à son aide monseigneur saint Denis de France, en disant son oraison, qui veut dire : « Sire Dieu, accorde-nous que nous puissions mépriser le bonheur de ce monde, et que nous ne redoutions nulle adversité. »

Et j'entendis dire à Monseigneur d'Alençon (que Dieu absolve!) que son père réclamait alors madame sainte Geneviève. Après, le saint roi se fit coucher sur un lit  couvert de cendre, et mit ses mains sur sa poitrine, et en regardant vers le ciel rendit à notre Créateur son esprit, à cette heure même que le fils de Dieu mourut pour le salut du monde sur la croix [= trois heures de l'après-midi].

C'est une chose pieuse et digne, de pleurer le trépas de ce saint prince, qui si saintement et loyalement, garda son royaume, et qui y fit tant de belles aumônes, et qui y mit tant de beaux établissements. Et de même que l'écrivain qui a fait son livre, l'enlumine d'or et d'azur, le dit roi enlumina son royaume de belles abbayes qu'il y fit, et de la grande quantité d'Hôtels-Dieu, et de maisons de Prêcheurs, de Cordeliers et des autres ordres que j'ai nommés plus haut.

Le lendemain de la fête de saint Barthélemy l'apôtre trépassa de ce siècle le bon roi Louis, en l'an de l'incarnation de Notre-Seigneur, l'an de grâce 1210, et ses ossements furent gardés en un cercueil, et apportés et inhumés à Saiut-Denis en  France, et il fut enterré au lieu où il avait choisi sa sépulture, là où Dieu a depuis fait maint beau miracle pour lui, par ses mérites. » (Joinville, Vie de saint Louis, § 755-759).



En bibliothèque - Conservée dans trois manuscrits, l'Histoire de saint Louis a été éditée dès 1546; plusieurs fois rééditée, puis traduite, elle a été publiée enfin correctement en 1868, avec traduction, par N. de Wailly dans la Société de l'histoire de France (nouv. éd. améliorée en 1874, in-4).

On a de Joinville encore, avec une lettre de 1315 à Louis X, un Credo, écrit en 1250 et refait en 1287, qui est un petit manuel destiné à procurer le salut des âmes (reproduit en fac-similé `d'abord dans les Mélanges de la Société des bibliophiles français, 1837, puis dans l'éd. Didot, 1870, in-4). 

Les chartes de sa chancellerie en langue vulgaire ont été imprimées dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes (1867, pp. 557-608; 1871, 133; 1874, 456; 1884, 654; 1886, 5 et 468). 

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