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François
de Malherbe était un gentilhomme - il y tenait -, et un
poète né à Caen
en 1555, mort à Paris le 16 octobre 1628. Son père, conseiller
au présidial de Caen, le destinait à lui succéder,
comme son aîné, dans sa charge, et peut-être est-ce
pour ce motif qu'après une éducation commencée à
Caen, et continuée à Paris, il l'envoya la compléter
aux universités de Bâle et d'Heidelberg. Mais la magistrature
n'était point le fait du jeune homme il prétendait suivre
la carrière des armes; et il n'avait guère plus de vingt
et un ans, s'il les avait, qu'il abandonnait la maison paternelle pour
s'attacher à la personne de Henri, duc d'Angoulême ,
grand prieur de France, et l'accompagner, d'abord comme secrétaire,
en son gouvernement de Provence. il y faisait la conquête d'une veuve,
Madeleine de Coriolis, qu'il épousait en 1581. C'est en Provence
aussi qu'il écrivait ses premiers vers et entre autres son imitation
des Larmes de saint Pierre, de Luigi Tansillo, le plus étendu de
ses poèmes, et d'ailleurs celui qui lui ressemble à lui-même
le moins. Il s'y trouve de fort mauvais vers, dont les «concetti»
ne sont pas tous du Tansillo, mais il s'y en trouve quelques-uns aussi
d'exquis et tels que jamais il n'en écrira de plus gracieux ni de
plus élégants.
Il était de retour à Caen
en 1586, quand il y apprit la mort du grand prieur, tué en duel
par Philippe Altovitti. C'était la ruine de ses espérances;
et on ne sait trop, en effet, comment il vécut de 1586 à
1599. Nous voyons seulement qu'il ne réussit à se fixer ni
en Normandie
ni en Provence ;
et il y a des raisons de croire que la fortune lui fut plutôt contraire.
Elle commença de lui sourire en 1600, et l'occasion en fut l'une
de ses Odes les plus vantées : A la Reine, sur sa bienvenue en France,
dont on a voulu faire dater une «ère nouvelle» de notre
poésie, mais dont la composition et à certains égards
la facture rappellent de bien près les Odes
de Ronsard. La langue en est seulement plus «générale»
ou plus abstraite, et l'inspiration moins haute, mais plus soutenue. Les
célèbres Stances à Monsieur du Périer, sur
la mort de sa fille, sont aussi du même temps; et publiées
en feuille volante, comme l'Ode à la Reine, elles contribuèrent
sans doute à étendre sa réputation. Elle était
déjà grande, en effet, et le cardinal du Perron, poète
lui-même, comme on sait, l'avait déjà recommandé
au roi, quand, au mois. d'août de l'année 1605, en compagnie
de ses amis Peiresc et du Vair, Malherbe se décida
à venir à Paris. Henri IV, qui
ne l'avait pas oublié, « l'envoya quérir, lui commanda
de se tenir près de lui, l'assura qu'il lui ferait du bien »
et partant pour le Limousin ,
où il allait tenir les grands jours, lui demanda des vers pour son
retour. Le poète, plus rapide cette fois qu'il était d'ordinaire,
s'acquitta promptement de la tâche, et quand le roi revint, il lui
présenta ses beaux vers :
La
terreur de ton nom rendra les villes fortes,
On
n'en gardera plus ni les murs ni les portes,
Les
veilles cesseront au sommet de nos tours,
Le
fer mieux employé cultivera la terre,
Et
le peuple qui tremble aux frayeurs de la guerre,
Si
ce n'est pour danser, n'orra plus les tambours.
Celle-ci est vraiment l'une de ses cinq ou
six belles pièces, la plus belle peut-être, comme étant
moins déclamatoire et moins chargée surtout de cette «
mythologie » dont Malherbe avait aussi peu le sentiment que les poètes
de la Pléiade, et particulièrement Ronsard, en avaient en
l'intelligence profonde. Henri IV lui fit donner une pension de 1 000 livres
et le nomma « gentilhomme ordinaire de la chambre ».
C'est alors que, tiré d'embarras, on vit, selon le mot de Balzac,
le « pédagogue de cour » se dégager du poète;
et, ce qui est bien plus admirable, un « poète lauréat
», si jamais il y en eut, trouver, dans les obligations de sa charge
elle-même, la matière de sa gloire.
Nous avons de lui, sans rien dire de ses
OEuvres
en prose, cent vingt-trois pièces en tout, dont il y en a bien
la moitié qui sont assez insignifiantes, et à peine deux
ou trois qui soient vraiment d'un poète : les autres, les meilleures,
celles que l'on cite, sont d'un excellent versificateur. Nous en ferions
probablement plus de cas, si, depuis, elles n'avaient été
comme remises à leur vraie place, qui n'est ni la première
ni même la seconde en français, par les chefs-d'oeuvre des
Hugo,
des Lamartine, des Musset,
des Vigny, de quelques autres encore; et si l'un
des premiers effets de cet épanouissement du lyrisme n'avait été
de rendre à Ronsard et à son école
quelque chose de leur ancien éclat. On s'amuse quelquefois des «
contradictions » de l'histoire et de la critique; mais c'est que
l'art lui-même, quoi que l'on en dise, « évolue »
s'il ne « progresse » pas; et, d'âge en âge, des
oeuvres nouvelles, jetant sur les anciennes une nouvelle clarté,
réforment et doivent réformer nos jugements puisqu'elles
modifient la nature des oeuvres elles-mêmes. Les romans de Lesage
et de Prévost, Gil Blas
et le Doyen de Killerine, n'ont pas été rejetés
seulement du premier rang au second, mais la valeur intrinsèque
elle-même en a été modifiée par Valentine
et la Cousine Bette ou généralement par le roman de George
Sand et de Balzac. C'est justement le cas
des poésies de Malherbe. Pour quelques effets heureux qu'elles ont
d'ailleurs produits en leur temps, et en admettant qu'elles les aient produits,
elles ont « tué le lyrisme » en France. Je dis : en
admettant qu'elles les aient produits, car il conviendrait d'examiner d'un
peu près. la question. Les poésies de Malherbe, toutes ou
presque toutes imprimées de son vivant, n'ont toutefois paru que
dans des Recueils de vers où elles étaient noyées
parmi d'autres pièces, de vingt autres poètes, et lui-même
ne paraît pas s'être soucié de les réunir, ce
qui nous fait d'abord nous demander si le succès en a vraiment été
ce que l'on semble croire depuis Boileau :
Enfin,
Malherbe vint et le premier en France...
Il était mort depuis deux ans quand,
en 1630, ses amis donnèrent la première édition de
ses Oeuvres, et la première fut suivie d'une seconde en 1631,
mais la troisième se fit attendre quatre ans, jusqu'en 1635. Trois
ans plus tard, en 1638, l'Académie française, ayant été
chargée par Richelieu d' « examiner », comme elle avait
fait du Cid, la Prière pour le roi Henri le Grand,
allant en Limousin ,
n'en épargna que six vers sur cent vingt-six; et cette sévérité
pédantesque, si elle ne prouve rien contre la Prière,
prouve du moins contre l'autorité prétendue de Malherbe.
Il est sans doute moins étonnant, que, de 1666 à 1698, on
ne voie paraître en trente ans qu'une seule édition nouvelle
de ses Poésies, mais le fait vaut la peine pourtant qu'on le constate.
Et de tout cela nous pouvons peut-être conclure qu'en faisant à
Malherbe une espèce de crime littéraire d' «avoir tué
le lyrisme», on a raison si l'on veut dire qu'assurément il
fut du complot, mais il n'en est certes pas le principal auteur, et de
la réforme à laquelle son nom demeure attaché je ne
puis enfin voir en lui que l'un des nombreux ouvriers.
A la vérité, son action personnelle
et en quelque sorte privée semble avoir été plus considérable
que celle de son oeuvre. Il tenait école de versification et surtout
de critique. Dans les réunions qu'il présidait, et qui avaient
déjà quelque chose d'académique, il «commentait»
Desportes et, au grand émerveillement de ses auditeurs, dont Racan
était l'un des plus assidus, il «exécutait» Ronsard.
Toutes les licences que s'étaient permises les poètes de
la Pléiade, il les proscrivait impitoyablement.
«
Il n'estimait point les Grecs, et particulièrement, il se déclarait
ennemi du galimatias de Pindare [...] Pour les
Latins, celui qu'il estimait le plus était Stace,
et après, Sénèque le tragique
[...]. Il estimait fort peu les Italiens [...]. Quand on lui demandait
son avis de quelque mot français, il renvoyait ordinairement aux
crocheteurs du Port au foin [...]. Il ne voulait pas qu'on rimât
les mots qui avaient quelque consonance, montagne et campagne, père
et mère, offense et défense [...], ni les mots qui dérivaient
les uns des autres, admettre, promettre, commettre [...] ni les noms propres
les uns contre les autres, Castille et Bastille, Alexandre et Lysandre,
Italie et Thessalie
[...]. Il voulait que les élégies eussent un sens parfait
de quatre vers en quatre vers, et même de deux en deux [...]. Il
ne voulait pas que l'on montrât en vers de ces nombres vagues, comme
mille où cent tourments [...]. Il avait adversion pour les fictions
poétiques... »
Et comme toutes ces leçons, parmi lesquelles,
s'il y en a d'excellentes il y en a de détestables, étaient
soutenues d'un ton de voix brusque et décisif; comme il avait de
l'esprit, beaucoup d'esprit au service de quelques idées, comme
il était enfin un «personnage», on l'écoutait.
Mais puisque enfin ses leçons n'ont guère produit que Maynard,
c'est sans doute qu'elles n'allaient pas loin; elles ne touchaient pas
au fond des choses; et c'est pourquoi, dans la mesure où elles ont
opéré, l'honneur n'en revient pas à lui, mais aux
circonstances.
J'ai quelque part essayé, dans un
travail sur la Réforme de Malherbe et l'Évolution des
genres, de définir quelques-unes de ces circonstances, et de
montrer comment elles tendaient toutes, par la transformation des «
genres individuels » tels que le lyrisme, en « genres communs
» tels que l'éloquence, à la formation d'une littérature
essentiellement sociale. On ne voulait plus de désordre lyrique
ni de ce que Malherbe appelait le « galimatias de Pindare »
parce que personne de nous n'a le droit d'exiger que le lecteur ou l'auditeur
prenne toute la peine pour entrer dans ce que nos sentiments ont de plus
personnel; et il faut que l'auteur lui-même fasse la moitié
du chemin. C'est un échange de bons procédés. On était
fatigué de cet étalage d'érudition, qui d'abord avait
en soi quelque chose d'assez pédantesque, ou pour mieux dire encore,
de trop «livresque», et on ne songeait pas encore à
proscrire les anciens, mais on commençait à trouver les Grecs
trop éloignés de nous. Si quelqu'un éprouvait des
sentiments très particuliers, on commençait à exiger
qu'il les vérifiât, pour ainsi dire, et qu'il s'assurât
de leur rapport avec ceux des autres. Quelle conversation y aurait-il de
possible, et quelle société, si personne de nous ne soumettait
rien de lui-même aux convenances d'autrui? Et enfin on ne voulait
plus de ces idées rares ou singulières, par lesquelles on
s'exceptait du nombre de ses semblables, mais des idées «communes»,
j'entends de celles qui sont ou qui peuvent devenir aisément communes
à tous les bons esprits.
«Qu'est-ce
qu'une pensée neuve, brillante, extraordinaire? dira un jour Boileau.
Ce n'est pas, comme les ignorants se le persuadent, une pensée que
personne n'a jamais eue, au contraire, c'est une pensée que tout
le monde a dû avoir, et que quelqu'un s'avise d'exprimer le premier.»
Telles étaient les idées qui
flottaient pour ainsi dire dans l'air avant Malherbe lui-même, ou
de son temps, et auxquelles, bien loin de les avoir inventées, il
n'a fait que se conformer. S'il n'avait pas lui, Malherbe, tué le
lyrisme, ç'aurait été un autre. Les contemporains
ne l'ont pas admiré de ce qu'il apportait de nouveau, mais de ce
qu'en tout il sentait et pensait comme eux. Et puisqu'il s'agit ici de
la transformation du lyrisme en éloquence, on montrerait aisément
que le rôle d'un Balzac, par exemple, a été plus original
et plus considérable que le sien.
Nous avons encore de Malherbe un Commentaire
sur Desportes : ce sont les annotations dont il avait couvert Un exemplaire
des Poésies de Desportes; des traductions du Traité des
bienfaits de Sénèque et des
Lettres
à Lucilius; et enfin une assez volumineuse
correspondance dont les Lettres à Peiresc
forment la partie la plus intéressante. On l'y voit dans son rôle
de courtisan et d' « informateur » qu'il a l'un et l'autre
consciencieusement remplis : il était de ceux qui ont des vers pour
toutes les occasions et des flatteries pour toutes les puissances. (F.
Brunetière).
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Éditions
anciennes - Les meilleures éditions
anciennes des oeuvres de Malherbe sont celles de Lefèvre de Saint-Marc
(1757) et de Lalanne (1862-69), laquelle renferme l'Instruction de Malherbe
à son fils, mise au jour par Ph. de Chennevières en 1846,
et les Lettres inédites publiées par G. Mancel en
1852.
En
bibliothèque - Outre les oeuvres
de Racan, Balzac, Tallemant des Réaux, et les histoires générales
de la littérature française, voir : Roux-Alphéran,
Rech.
biogr. sur Malherbe et sa famille; 1840, De Gournay, Malherbe, sa
vie et ses oeuvres; Caen, 1852.- Sainte-Beuve, Causeries du lundi,
1855, t. VIII. Hippeau, les Ecrivains normands au XVIIe siècle;
Caen, 1858. - Laur, Malherbe (all.); Heidelberg, 1869, Beckmann,
Etude
sur la langue et la versification de Malherbe; Elberfeld,1873.- Brunot,
la Doctrine de Malherbe; Paris, 1890. - Allais, Malherbe; Paris,
1892.
En
librairie - François Malherbe,
Oeuvres
poétiques, Flammarion (GF), 1993. - Poésies,
Gallimard, 1982.
R.
Lebegue, Peiresc, lettres à Malherbe,
CNRS, 2001. - Collectif, Soleil du Soleil, anthologie du sonnet français
de Marot à Malherbe, Gallimard, 2000.
- Racan, Vie de Monsieur Malherbe, Gallimard, 1991. - Francis Ponge,
Pour
un Malherbe, Gallimard.
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