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De tous les héros
historiques ou romanesques, il n'en est aucun, peut-être pas même
Alexandre
le Grand, dont le nom ait eu dans la mémoire des hommes autant
de retentissement que celui de
Charlemagne;
nul autre n'a exalté autant d'imaginations, ni, comme disait le
vieux poète latin, volé
sur autant de lèvres. Du IXe siècle
au XVIe, la légende de Charlemagne
alimente la poésie épique
française, qui confond la pensée par l'extraordinaire
abondance de ses productions et des imitations auxquelles celles-ci donnent
lieu; depuis la Renaissance
même, bien que les héros de l'Antiquité
soient venus disputer à l'empereur franc l'attention des hommes,
le nombre est immense encore des oeuvres qu'il a inspirées. Aussi
est-elle une des plus curieuses que l'on puisse étudier : son histoire
est aujourd'hui suffisamment connue, grâce à l'Histoire
poétique de Charlemagne, par Gaston Paris,
ouvrage dont on peut dire qu'il a fait date, tant par la rigueur avec laquelle
la méthode critique y est appliquée à l'étude
des traditions légendaires que par les nombreux travaux qu'il a
suscités et qui n'ont cessé depuis d'éclairer son
sujet. C'est en puisant abondamment dans cet ouvrage que nous étudierons
d'abord l'extension qu'a prise cette légende et ensuite les éléments
dont elle s'est formée.
La légende
religieuse et la légende laïque.
On peut distinguer dans la légende
de Charlemagne en quelque sorte deux courants, l'un religieux, l'autre
guerrier :
«
le premier se conserve surtout dans l'Eglise et aboutit à la canonisation
de Charlemagne; le second est plus particulièrement laïque
et aboutit à l'épopée française. »
Le premier, s'il est moins abondant et moins
intéressant que l'autre, n'est pas moins ancien; dès le IXe
siècle, le moine de Saint-Gall
recueille sur Charlemagne une foule de pieuses
anecdotes; au XIe, le moine Jocundus fait
de lui un martyr. Deux oeuvres surtout, qui furent copiées par une
foule de chroniques postérieures, contribuèrent à
répandre l'idée de la sainteté de Charlemagne: la
première est l'Histoire du voyage de Charlemagne à Jérusalem,
qui lui fait rapporter à Aix-la-Chapelle
la couronne d'épines et un grand nombre d'autres reliques ;
la seconde est cette fameuse Chronique
faussement attribuée à Turpin, et
qui donne plus nettement encore à Charlemagne le caractère
d'un apôtre armé. On en vint à s'étonner que
l'Eglise ne l'eût pas canonisé.
Cet honneur fut demandé pour lui en même temps par deux princes
qui étaient ses fervents admirateurs, Frédéric
Barberousse et Henri II d'Angleterre;
tous deux étaient en fort mauvais termes avec la cour de Rome ;
mais le premier, en 1164, s'adressa à l'antipape Pascal III, qui
lui devait son élévation et n'avait rien à lui refuser.
A partir de 1165, Charlemagne fut ajouté aux saints
dont la fête était célébrée
le 28 janvier. Son culte fut longtemps restreint à l'Empire germanique ;
il ne s'implanta pas en France
avant le XVe siècle; c'est Louis
XI qui l'y introduisit en décrétant la peine de mort
contre ceux qui refuseraient de l'admettre. En 1478, l'université
de Paris
le choisit pour son patron. Ce n'est plus par la suite que dans les collèges
que sa fête fut célébrée, car les offices, qui
avaient été composés en son honneur et qui se récitaient
dans différentes villes, disparurent peu à peu de la liturgie.
-
Statue
de Charlemagne, sur le Parvis de Notre-Dame, à Paris.
(©
Photo : Serge Jodra, 2009).
La légende de Charlemagne
eut une importance autrement considérable dans le monde laïque.
Elle avait commencé à se former du vivant même de l'empereur,
tant dans les récits de ses compagnons d'amis que dans les chants
héroïques qui célébraient ses exploits. Nous
en avons la preuve dans un très curieux texte qui remonte à
la fin du IXe siècle, les Gesta
Karoli Magni du moine de Saint-Gall .
Ce moine avait passé son enfance avec un ancien soldat de Charlemagne,
nommé Adalbert, qui se plaisait, dans sa vieillesse, à lui
faire des récits de ses campagnes; ce sont ces souvenirs qu'il a
consignés dans un petit livre, malheureusement incomplet, écrit
à la prière de Charles le Gros.
Ce livre nous prouve que l'histoire de Charlemagne, dans l'imagination
même de ses contemporains, s'était chargée de couleurs
légendaires fort accusées; ainsi on y trouve l'anecdote d'après
laquelle Charlemagne aurait fait décapiter, parmi les enfants d'une
peuplade ennemie, tous ceux dont la taille dépassait la hauteur
de son épée, la lutte de Pépin
avec le lion, les larmes de Charles à propos des Vikings,
etc. Quant à des poèmes proprement dits, il est également
certain qu'il en exista de très bonne heure; les plus anciennes
chansons
de geste (le Roland ,
par exemple) se réfèrent à des autorités antérieures;
des écrivains du IXe siècle
nous attestent l'existence de chants contemporains, et ils nomment parmi
les héros de ces chants les Pépins et les Charles.
«
On est certain de ne pas se tromper en affirmant que la poésie épique,
habituée à célébrer les événements
ou les hommes qui frappaient l'imagination des masses, n'a pas manqué
à sa coutume pendant le règne de Charlemagne et qu'elle a,
au contraire, redoublé ses chants devant les exploits et la personne
du grand empereur. »
Ce travail de « fermentation épique
» ne dura pas, du reste, aussi longtemps qu'on serait porté
à
le croire. Chose curieuse : il était tout à fait arrêté
à l'époque où remontent les plus anciennes chansons
de geste : le Roland
est de la fin du XIe siècle, et
les derniers événements historiques dont on retrouve l'écho
dans l'épopée sont du milieu du Xe
(la bataille où périt Raoul de Cambrai ,
en 942, est le plus récent de tous). Mais cette sève poétique,
dont la production avait cessé avant l'an mil, avait jailli si abondamment
jusque-là qu'elle suffit à alimenter pendant plus de quatre
siècles encore l'arbre immense de l'épopée
en France
avec ses innombrables rameaux. Quelle que soit la part faite à tel
héros particulier, cette épopée est dominée
tout entière par la grande figure de Charlemagne.
Pendant ces six siècles de vie,
la légende de Charlemagne n'est pas restée identique à
elle-même; nous dirons plus loin quelles transformations elle a subies,
de quels éléments adventices elle s'est chargée; mais
nous devons auparavant suivre le mouvement d'expansion qui la porta aux
extrémités de l'Europe .
On ne peut faire avec une précision absolue l'histoire de sa diffusion
hors de France; en effet, les premières oeuvres conservées
dans les différentes littératures
ne sont pas nécessairement les premières qui aient été
écrites. Cependant. il est probable que c'est en Italie
qu'elle se répandit d'abord : les études de Pio Rajna ont
montré qu'elle y existait beaucoup plus tôt qu'on n'eût
pu le supposer.
En
Italie.
C'est en Italie aussi qu'elle a eu la
fortune la plus durable et la plus brillante : tout le monde sait que c'est
elle qui a inspiré les trois poèmes depuis longtemps classiques
de Pulci, Bojardo, l'Arioste;
mais ce qu'on ne sait exactement que depuis peu, c'est comment ces trois
oeuvres se rattachent sans interruption à de très anciennes
et très directes imitations des chansons de geste françaises.
Comme l'a dit Gaston Paris :
«
au-dessous de ces palais charmants de la Renaissance ,
la science découvre des étages superposés de fondations,
et on reconstitue anneau par anneau cette chaîne mystérieuse
qui rejoint le Roland furieux à la Chanson de Roland
[...]. La brillante épopée de Florence
et de Ferrare
nous apparaît maintenant à tous comme ce qu'elle est véritablement
: la forme italienne de Ia matière de France. »
C'est surtout Rajna, qui a contribué
à éclaircir cette question. Non seulement il se produisit
en Italie le même fait que partout ailleurs, à savoir que
les poèmes français
y furent connus dans l'original, puis traduits dans la langue locale, mais
des poètes italiens écrivirent en français,
ou dans un français italianisé, des poèmes sur des
sujets français, phénomène tout à fait curieux
et peut-être unique dans l'histoire littéraire. Puis vinrent
des romans en prose dont le fameux recueil
des Reali di Francia, longtemps populaire, peut être considéré
comme le type; ces romans étaient, soit tirés directement
des poèmes français, soit fondés sur des poèmes
franco-italiens du genre de ceux dont il vient d'être question; enfin,
aux romans succéda cette poésie toscane dont le poème
de l'Arioste est le plus bel épanouissement.
Aux
Pays-Bas et en Allemagne.
De bonne heure aussi, les poètes
flamands avaient fait connaître l'épopée française
à leurs compatriotes : elle obtint dans les Pays-Bas
un grand succès. Gaston Paris n'a pas compté
moins de douze poèmes imités du français,
remontant en général aux plus intéressantes des chansons
de geste françaises, et tous antérieurs à 1250.
Mais ce mouvement épique fut plus brillant que durable; en effet,
vers le milieu du XIIIe siècle,
il fut entravé par une école d'écrivains bourgeois,
auteurs d'oeuvres essentiellement morales et historiques, qui ne cessent
de protester contre les fictions romanesques et invraisemblables des chansons
de geste françaises.
Bien que Charlemagne
soit revendiqué comme un héros national par les Allemands
aussi bien que par les Français,
ce n'est pas en Allemagne
que sa légende a été la plus féconde : il n'y
a qu'une oeuvre, la Chronique (en vers) des Empereurs (XIIe
siècle) qui paraisse antérieure aux imitations françaises;
à partir du milieu du XIIe siècle
l'épopée française pénètre et se répand
en Allemagne. Les ouvrages les plus importants qu'elle y ait inspirés
sont la traduction de la Chanson de Roland
par le curé Conrad (qui modifie le poème
français dans un sens tout ascétique), le renouvellement
de la même oeuvre par Stricker (XIIIe
siècle)
et la vaste compilation de Karl Meinet.
En
Espagne.
A défaut d'épopée
nationale, l'Espagne
adopta celle de la France .
Dès le milieu du XIIe siècle,
un poème latin composé
à la louange d'Alphonse VII fait
allusion à Roland et à Olivier;
au XIIIe, on voit apparaître dans
la Cronica general d'Alphonse X plusieurs
légendes du cycle carolingien. Il est certain qu'à la même
époque il existait en Espagne un grand nombre de juglares,
imitateurs des jongleurs français, exécutant
des Cantares de gesta qui n'étaient évidemment que
des copies des chansons de geste d'outre-Pyrénées.
Quelques-uns d'entre eux firent des traditions
françaises un usage très libre et très original :
dans le récit des guerres de Charlemagne
contre les Sarrasins, qui les intéressait
particulièrement, il leur vint à l'esprit l'idée de
faire jouer un rôle à des héros espagnols, et ils créèrent
de toutes pièces le personnage de Bernardo de Carpio, qui est une
sorte de contrefaçon de Roland. Bientôt, l'amour-propre
national s'exaltant, ils firent de ce Bernard le rival et le vainqueur
de Roland. Il est curieux de suivre dans les oeuvres postérieures
ce double courant, l'un fidèle aux traditions françaises,
l'autre qui les altère sous l'influence d'un patriotisme rétrospectif.
Vers le XVe
siècle, les chansons de geste espagnoles qui n'avaient jamais été
écrites, en se morcelant ou en se résumant, formèrent
ces romances qui sont un des genres les plus
originaux de la littérature de
l'Espagne. A la légende de Charlemagne se rattachent encore
des romans en prose (XVIe
siècle), dont l'un, le Miroir de Chevaleries, est condamné
« au bannissement perpétuel » par l'auteur de Don
Quichotte ,
et enfin quelques pièces de théâtre.
En
Angleterre et dans les pays sacandinaves.
Les poèmes inspirés en Angleterre
par la légende de Charlemagne sont
tous d'importation normande; sauf une traduction du Roland ,
qui paraît du XIIIe siècle,
ils sont assez modernes et du reste peu nombreux. Mais c'est dans les pays
scandinaves que l'épopée française
trouva un renouveau inespéré : au XIIIe
siècle, le roi de Norvège
Haakon V (1217-1263), voulant effacer les vieux chants païens de la
mémoire de ses sujets, fit traduire un grand nombre de chansons
de geste; les plus importantes, réunies de manière à
former une histoire suivie de Charlemagne, forment la compilation connue
sous le nom de Karlamagnus-Saga qui, reposant sur des poèmes
anciens qu'elle traduit avec une grande fidélité, a une importance
capitale pour l'histoire de la légende. Cette compilation fut traduite
en Suède
(une partie de la traduction s'est perdue) et abrégée au
Danemark .
Cet abrégé est resté extrêmement populaire et
se réimprime encore souvent aujourd'hui.
Le caractère
général du cycle carolingien.
Quelle est dans ses grands traits cette
légende qui a, durant de si longs siècles, souri à
tant d'imaginations? Dans quel rapport est-elle avec l'histoire? On peut
dire en somme que le Charlemagne de la légende
est inférieur à celui de l'histoire : le peuple n'a pas saisi
ce qui fait la véritable grandeur de Charlemagne la profondeur de
sa conception politique par exemple lui a tout à fait échappé.
N'est-ce pas, du reste, le propre du génie que de dominer son époque
au point d'en être méconnu? Ce qui a frappé les masses
dans la physionomie de Charlemagne, ce sont tout naturellement les traits
qui étaient immédiatement perceptibles aux regards vulgaires
sa puissance, sa justice, sa piété.
On
se le représenta généralement « comme un vieillard
chez lequel la sagesse n'excluait pas la force, entouré d'hommes
extraordinaires qui étaient les ministres de ses volontés,
régnant magnifiquement sur des pays innombrables et soumettant tous
ses ennemis à des lois ».
Si cette image est incomplète, en somme
elle n'est pas trop infidèle : l'imagination populaire a moins défiguré
qu'elle n'a simplifié. On en pourrait dire autant du souvenir qui
a persisté des actes de Charlemagne
: leur histoire revit dans la légende, allégée d'une
foule de détails, mais avec une relative exactitude d'ensemble.
Quelques faits particuliers ont même laissé une trace reconnaissable
dans la tradition : ainsi elle sait que Charlemagne fut le protecteur de
la papauté; elle nous le montre (Aspremont ,
Ogier le Danois )
marchant au secours des pontifes assiégés dans Rome
(par les Sarrasins, il est vrai et non
par les Lombards), et couronné
par un pape (le Couronnement de Charles). Elle se souvient aussi
que Charlemagne fut en rapport avec l'Orient; mais elle dramatise en quelque
sorte ce souvenir, et lui fait accomplir à Jérusalem ,
d'où il rapporte maintes reliques ,
un pèlerinage
qui se transforme bientôt en une conquête (Voyage de Charlemagne
à Constantinople et à Jérusalem). Elle a gardé
des enfants de Charlemagne une notion très juste : nous voyons,
dans une des plus belles scènes de l'épopée française
(le Coronement Loeys )
Charlemagne adresser à son fils, au moment de lui remettre la couronne
impériale, un discours solennel sur les droits et les devoirs du
souverain, et celui-ci, effrayé, laisser tomber la couronne qu'il
veut prendre. Alors le père, dont l'indignation devance le jugement
de la postérité, s'écrie :
Qui
en feroit roi ce seroit pechiez!
Or
li fesons toz les cheveus tranchiez :
Moines
sera a Es en cel mostier!
Bien entendu la légende n'a pas conservé
le souvenir précis des différentes guerres de Charlemagne
: elle localise ses exploits d'une façon tout à fait arbitraire
: cependant si elle a complètement oublié les expéditions
contre les Slaves et les Avars,
elle sait que Charlemagne a guerroyé en Italie ,
en Saxe
(la Chanson des Saxons ),
en Espagne
(Chanson de Roland ,
Gui de Bourgogne ,
etc.). Un sentiment beaucoup plus précis de la réalité
devait exister dans la première période de l'épopée
carolongienne qui ne nous a transmis aucun poème; l'auteur du Roland
fait allusion à une foule de chansons existant de son temps et où
les diverses guerres de Charlemagne étaient distinguées avec
netteté. Mais dès le XIIe
siècle, les traits particuliers s'effaçant, tous les ennemis
de Charlemagne furent indistinctement représentés sous les
mêmes couleurs. Ici encore la légende obéissait à
ce besoin de simplification qui domine si puissamment l'esprit du peuple.
Il n'avait conservé que cette idée générale,
juste du reste, de la France défendant la chrétienté,
qu'elle représente, contre les infidèles, et il faisait de
tous ces infidèles des Sarrasins.
C'est que toutes les chansons de geste conservées,
sauf une ou deux, sont postérieures aux croisades
et que, tout en gardant quelques traces des faits relatés dans les
poèmes qu'elles renouvelaient, elles ont complètement modifié
l'esprit et le costume de ceux-ci.
La figure même de Charlemagne
a été fortement altérée sous l'influence de
traditions postérieures à son règne. Il y a toute
une catégorie de poèmes (Doon de Nanteuil, Renaut de Montauban,
Huon de Bordeaux ,
Girart de Vienne ,
etc,), où l'empereur, à la fois violent et faible, capricieux
et tyrannique, inintelligent et opiniâtre, ne s'avisant jamais de
rien, et se laissant, malgré ses airs de matamore, dominer par le
premier venu, devient le plus pitoyable des barbons de comédie.
Et cependant, par une contradiction extrêmement bizarre, dans ces
oeuvres même, Charlemagne a gardé quelque chose de son antique
majesté : l'auteur conserve les formules de respect léguées
par ses prédécesseurs et pour lui, ce misérable vieillard
tout « rassoté » reste le représentant de la
France et de la chrétienté; les personnages eux-mêmes
s'inclinent encore devant ce fantoche qui, ailleurs, sera leur jouet. C'est
que, dans ces poèmes, il se mêle deux courants de traditions
bien différentes : les unes, remontant à l'époque
même de Charlemagne, pleines de l'admiration enthousiaste qu'excitait
la monarchie personnifiée en lui, et
d'autres, nées sous ses successeurs, et animées d'un esprit
tout contraire, l'esprit féodal.
Les principaux
romans carolingiens
Nous avons vu, en effet, que le travail
de création épique ne s'était arrêté
qu'au Xe siècle : pendant plus de
deux cents ans, il est donc né une foule de chants héroïques
reflétant les événements et l'esprit de leur époque,
et qui ne pouvaient évidemment donner le beau rôle aux déplorables
successeurs de Charlemagne; leurs héros
étaient, non ces rois débiles et bornés, mais les
barons féodaux qui les humilièrent si souvent. La figure
de Charlemagne fut donc extrêmement altérée par le
voisinage de celles de ses successeurs avec qui on le confondit; cette
confusion est d'autant moins étonnante que plusieurs d'entre eux
s'appelaient comme lui Charles; le peuple, qui ne garde des événements
et des personnages historiques qu'un souvenir si vague, n'hésita
pas à attribuer à ce Charles si connu, que tant de poèmes
avaient rendu familier à son esprit, ce que des oeuvres nouvelles
racontaient d'autres personnages du même nom qui n'avaient rien de
ce qu'il faut pour s'imposer à l'imagination. La légende
la plus forte, la mieux enracinée détruisit la plus faible
et s'enrichit de ses dépouillés. Il en est, du reste, toujours
ainsi; une légende, à mesure qu'elle vit, s'accroît,
au détriment de celles qu'elle supplante, d'éléments
nouveaux qui lui assurent des chances de durée de plus en plus nombreuses.
On peut donc retrouver dans l'épopée
carolingienne l'idéal des trois époques qui ont contribué
à la former ; celle de Charlemagne, fascinée par la grandeur
de l'homme qui la dominait; celle où la féodalité
entra en lutte avec le pouvoir royal; celle enfin qui vit éclore
le grand mouvement militaire et religieux des croisades .
Mais ce n'est pas assez dire encore; en
effet, cette épopée ne date pas du temps de Charlemagne,
et la loi qui s'est appliquée après lui avait dû aussi
bien s'appliquer auparavant; sa légende, de même qu'elle s'est
enrichie de celle de ses successeurs, avait dû annexer celle de ses
prédécesseurs moins brillants, moins illustres que lui. C'est
ce qui est arrivé; l'épopée carolingienne a absorbé,
sans l'effacer complètement, une épopée antérieure
dont la reconstitution est due en particulier à G.
Paris et à P. Rajna.
Paris avait vu, et Rajna a démontré,
que l'épopée française existait dès le temps
des Mérovingiens; elle a été,
en effet, selon toute vraisemblance, apportée de Germanie
par les Francs qui avaient l'habitude de
chanter leurs exploits et ceux de leurs ancêtres. Dès que
la nationalité française a eu le sentiment d'elle-même,
et chaque fois qu'un grand fait est venu affermir ce sentiment, la verve
épique a été plus abondante et plus vigoureuse; il
en a été ainsi sous Clovis dont
le mariage, par exemple, avait été l'objet de chants dont
le souvenir s'est conservé dans les chroniques contemporaines; sous
Dagobert,
dont les expéditions en Saxe
avaient eu un immense retentissement, sous Charles
Martel, qui, en repoussant les Sarrasins
servit si efficacement la propagande chrétienne, enfin sous Pépin
le Bref, le père même de Charlemagne. Le souvenir de Pépin
se conserva à côté de celui de son fils; mais Charles
Martel fut confondu avec Charlemagne; comme lui, en effet, il était
fils de Pépin; comme lui, il avait combattu et vaincu les Sarrasins
et les Allemands. Mais il n'est pas douteux
qu'il y ait eu, à une certaine époque, un cycle de Charles
Martel; c'est de lui, et non de Charlemagne, qu'il s'agissait d'abord dans
Renaut
de Montauban (le roi de Gascogne ,
Yon, qui y paraît, n'est autre qu'Eudon, duc d'Aquitaine
au VIIIe siècle).
C'est à la légende de Charles
Martel que sont empruntés plusieurs traits de l'histoire de
Charlemagne, et probablement, entre autres, celui qui veut que la naissance
de Charlemagne ait été illégitime, ou du moins due
à une rencontre fortuite de son père et de sa mère,
que Pépin ne savait pas alors être sa femme. Le souvenir des
premiers Mérovingiens s'est
naturellement encore moins bien conservé; mais des épisodes
entiers de leur histoire légendaire ont passé dans celle
de Charlemagne. Ainsi, ceux du cerf qui indique un gué à
une armée, et des murs qui s'écroulent, avaient été
racontés de Clovis; celui des ennemis mesurés
à l'épée est rapporté dans les Chroniques
à propos de Dagobert. Si donc la figure
de Charlemagne a perdu à être confondue avec celle de ses
successeurs, il faut dire aussi qu'il entrait dans sa gloire quelque chose
de celle de ses ancêtres; il a tour à tour bénéficié
et souffert de cette loi qui veut qu'une légende se teigne des couleurs
des époques qu'elle traverse.
Il est même arrivé qu'on a
attribué à Charlemagne des
aventures qui n'avaient rien à faire ni avec lui, ni avec aucun
des membres de sa famille; on a été jusqu'à adapter
à son histoire de vieux souvenirs mythologiques; dans certaines
parties de l'Allemagne, son nom, dans des locutions consacrées ou
des traditions locales, remplaça celui d'Odin ;
ailleurs, on lui attribua le prodige raconté auparavant du dieu
Balder
qui aurait fait jaillir du sol une fontaine pour désaltérer
son armée ( La
religion germanique). C'est non moins arbitrairement qu'on a rattaché
à son nom de vieilles légendes dont l'origine sera probablement
toujours insaisissable; ainsi, s'il faut en croire le poème de Berte
aux grands pieds ,
Berte,
femme de Pépin, aurait été
supplantée par une aventurière qui se serait substituée
à elle, tandis que la véritable reine, d'abord condamnée
à mort, menait une existence misérable jusqu'à ce
qu'elle fût reconnue fortuitement par son mari; des romans espagnols
et néerlandais traduits du français racontent de Sibille,
femme de Charlemagne, une aventure analogue, identique à l'histoire
bien connue du chien de Montargis, qui est ordinairement rapportée
à une époque plus moderne. Un poème allemand attribue
à Charlemagne une aventure, dont les premières rédactions
sont d'origine orientale; l'empereur, longtemps absent, aurait été
cru mort, et sa femme, sollicitée par les barons, sur le point de
prendre un autre époux; mais Charlemagne, averti miraculeusement,
se serait mis en route, et serait arrivé juste au moment où
le mariage allait être célébré. Ce sont là
des thèmes bien connus qui se transmettent depuis l'Antiquité
la plus reculée en s'attachant aux différents noms qui ont
réussi à s'imposer à la mémoire populaire (le
retour d'Ulysse ,
dans l'Odyssée ,
par exemple). (A. Jeanroy). |
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