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On a désigné
sons le nom de Pléiade, dans l'histoire de diverses littératures,
des groupes de sept poètes formant une sorte de constellation littéraire.
Le premier auquel on ait appliqué cette désignation est celui
qui florissait à Alexandrie
sous Ptolémée Philadelphe et
comprenait Lycophron de Chalcis ,
Alexandre l'Etolien, Philisan de Corcyre ,
Homère de Byzance ,
Sosithée
d'Alexandrie (Troade), Sosiphanes de Syracuse
et Aeantides ou Dionysiades de Tarse, On l'a attribué aussi aux
savants dont Charlemagne encourageait les
efforts : Alcuin, Angilbert,
Riculfe, etc., parfois même aux sept troubadours qui fondèrent
à Toulouse
en 1324 la Sobregaya companhia del gay saber ( Jeux
floraux). Mais le groupe le plus célèbre qui ait porté
ce nom, et le seul peut-être qui ce le soit appliqué à
lui-même (après avoir pris d'abord dans la période
de combat celui de brigade), est celui qui, vers le milieu du XVIe
siècle, se forma autour de Ronsard.
Tandis que Marot
se croyait au faite de la puissance, cette troupe de jeunes poètes
accomplissaient une réforme littéraire. Jusque-là
l'étude de l'Antiquité
avait été négligée; on se contentait de suivre
les traditions du moyen âge; des poètes comprirent qu'il y
avait une autre voie à suivre. On vit une troupe d'écrivains
sortir de l'école de Jean Dorat et marcher
à la conquête de la poésie.
Dorat, professeur de Baïf, eut aussi pour élèves
Ronsard,
Lancelot, Du Bellay,
Muret.
C'est Joachim Du Bellay qui se mit à la tête de cette révolution
littéraire, et qui, entre 1549 et 1550, écrivit l'Illustration
de la langue française. Il voulait faire faire un pas à
la langue française qui, du reste,
depuis François Ier,
avait bien progressé. Du Bellay passe le Rubicon
et déclare la guerre a l'école de Marot.
Ronsard, Ponthus de Thiard, Remy
Belleau, Etienne Jodelle, Baïf font la guerre aux modernes et
plaident pour les anciens, auxquels ils gagnent Maurice
Sève et Théodore de Bèze.
Outre Ronsard,
la Pléiade se composait de Du Bellay, Jean
Dorat, Rémy Belleau, Etienne Jodelle,
Baïf
et Pontus de Thyard, et l'on y ajoute aussi Amadis
Jamyn. Laissant de côté les poètes les moins importants
de la pléiade, il convient de retenir surtout les noms de Bellay,
de Ronsard et de Jodelle, qui s'était donné une mission spéciale.
Joachim
Du Bellay.
Joachim Du Bellay
(1524.1560) a su mériter le surnom d'Ovide
français, mais son plus grand titre de gloire est d'avoir écrit
l'oeuvre qui donna le signal de la lutte contre l'ancienne école.
Après avoir sonné la charge, il se retira du champ de bataille,
et, lorsque la querelle s'envenima, il tenta de la pacifier. Le manifeste
de la nouvelle école avait paru cinq ans après la mort de
Marot
et deux ans après l'Art poétique de Sébilet;
ceux qui s'y enrôlèrent furent appelés la brigade,
et une fois victorieux ils se mirent de leurs propres mains au ciel et
s'appelèrent la pléiade. Du Bellay avait l'esprit juste et
clair et comprit ce qu'il avait à faire. Lui, du moins, n'a pas
encouru le reproche que fait Boileau à
Ronsard
d'avoir en français parlé
grec
et latin. C'est un critique judicieux et
exact qui s'emportera contre Baïf, lorsque
celui-ci s'élèvera jusqu'à l'emphase, et il lui reprochera
de pindariser. Les sonnets, l'Olive, les Regrets et
les Antiquités de Rome, ont un charme qui consiste dans un
vif sentiment de la réalité. Il mourut jeune, ayant acquis
une certaine réputation, mais sa renommée se perd dans celle
de Ronsard.
Pierre
de Ronsard.
Pierre de Ronsard
(1524-1585) fut le véritable créateur de la pléiade.
Cette pléiade, bien qu'elle comptât des poètes médiocres,
fut couverte d'applaudissements unanimes, et Ronsard fut célèbre
jusqu'à l'étranger. Elisabeth
d'Angleterre lui adressa des éloges, et le Tasse,
lorsqu'en 1571 il vint à Paris ,
voulut être présenté à Ronsard et lui lire son
Godefroy. Plein de l'étude de l'Antiquité
qu'il voulait introduire en France ,
Ronsard a écrit des odes, des sonnets, des églogues,
des idylles gothiques et un poème héroïque,
la Franciade ;
mais, si beaucoup de ces oeuvres sont lourdes, bizarres, pleines d'emphase,
du moins au XVIe siècle reste-t-il
maître dans l'élégie.
Ronsard ne se contente pas de cultiver les genres : il règle tout,
mais en brouillant tout; il se livra à un véritable pillage
de l'Antiquité .
Ne trouvant pas la langue suffisamment noble ni riche, il emprunta les
mots eux-mêmes à l'Antiquité grecque et latine, et,
prenant même les patois pour des dialectes, il conseilla de leur
faire des emprunts. Ses tentatives d'enrichissement aboutirent à
un amalgame de langues savantes et de patois provinciaux, bariolé
d'italien, de mots grecs
et latins, de mots savants et de mots de
boutique, vrai pêle-mêle qui a donné à Ronsard
une sorte d'immortalité ridicule. Mais si dans l'âge suivant,
comme le dit Boileau, on devait voir tomber de
ses grands mots le faste pédantesque, il n'en a pas moins mérité,
par un certain côté, les honneurs que lui prodigua son siècle
et jusqu'à la statue de marbre qu'on lui éleva. Jusque-là
on s'était contenté de traduire les anciens, il sentit qu'on
pouvait les imiter, et l'on doit également lui savoir gré
d'avoir le premier visé à la noblesse et à l'éclat
du langage.
Etienne
Jodelle.
Etienne Jodelle (1532-1575), entre tous
les poètes de la pléiade, se proposa de restaurer la tragédie
en France. Les mystères, qui, au
Moyen
âge ,
avaient tenu lieu de théâtre,
s'étaient transformés en pièces allégoriques
ou moralités : celles-ci bientôt
ne pouvant plus tirer les larmes des yeux des spectateurs, on les remplaça
par la farce, qui fut heureusement exploitée
par les Enfants-sans-Souci. Du mélange
de la farce et de la moralité naquit la sotie,
où l'allégorie règne
encore souveraine et sous le manteau de laquelle les divers ordres de l'Etat
donnaient lieu à d'audacieuses bouffonneries.
François Ier,
établit la censure théâtrale et proscrivit les farces
et les soties. Mais une autorité plus puissante allait leur donner
le coup de grâce : le goût du public les abandonna pour les
tragédies et les comédies qui prétendaient imiter
le théâtre antique. Avant Jodelle, quelques poètes
guindés et médiocres avaient fait représenter des
tragédies. On cite d'Harcourt et
de Beauvoix; Lazare de Baïf avait fait représenter
une Electre et une Hécube, qui dénotent du
moins une grande connaissance du grec;
enfin Ronsard avait mis en vers le Plutus
d'Aristophane. Jodelle choisit d'abord
Cléopâtre, qui fut, dans l'hôtel de Reims, représentée
devant Henri II et la cour en 4552. Didon
suivit Cléopâtre. Ce ne sont pourtant pas là
des chefs-d'oeuvre, et ces tragédies sont dépourvues à
la fois d'originalité et de vie.
Les théories
de la Pléiade.
Cette jeune école, animée
des plus nobles désirs, proscrit le rondeau,
le triolet et introduit les grands genres,
l'ode, la tragédie,
l'épopée. La langue gagna beaucoup
à ce généreux effort; elle s'enrichit de mots, de
tours nouveaux et de formes poétiques. Les plus essentielles des
théories qui fondaient ces choix sont exposées dans
la Defense et Illustration de la langue françoise de Du
Bellay (1548). Ce livre, manifeste et programmme, est un ardent plaidoyer
en faveur de la langue française.
L'auteur démontre que cette langue n'a on elle-même rien qui
la rende inférieure aux langues anciennes; que sa seule infériorité
est d'avoir été maniée par des écrivains médiocres
et qu'il suffirait, pour qu'elle égalât le latin
et le grec, que de grands esprits la prissent
pour véhicule de belles pensées et de nobles sentiments.
Ces idées si pleines de bon sens avaient déjà été
exprimées un siècle auparavant à propos d'une autre
langue moderne par les érudits italiens,
notamment par Léon-Battista Alberti, mais
elles étaient toutes nouvelles en France .
Le tort de la Pléiade a été
de croire que cet enrichissement de la poésie française ne
pouvait se faire que par le pillage de l'Antiquité ;
elle s'est trop défiée de l'inspiration spontanée
et a trop borné le rôle du poète à celui d'un
traducteur ou du moins d'un adaptateur; elle a tourné le dos au
peuple et est devenue une école de mandarins aristocrates et érudits.
Son ambition a été surtout d'introduire en France les grands
genres classiques : Ronsard, se faisant la part
du lion, choisit l'épopée; Jodelle
eut la poésie dramatique, lourde tâche à laquelle il
était tout à fait inférieur; Belleau,
la poésie pastorale et descriptive; tous se partagèrent la
poésie lyrique, dont Ronsard avait déjà confisqué
une bonne partie. Ils avaient d'abord conçu celle-ci, Ronsard notamment,
à la façon de Pindare; ils marchèrent
ensuite, mieux avisés et plus heureux, sur les traces d'Anacréon
et d'Horace, sans jamais cesser de puiser à
la poésie italienne; mais
cet emprunt à une poésie moderne
ne les rapprochait guère de leur temps, car ce qu'ils y prenaient
c'est précisément ce qu'elle avait de plus raffiné
et même de plus factice, puisqu'ils imitaient de préférence
Pétrarque
ou les Pétrarquistes, qui, en deux siècles d'imitation, avaient
noyé tout ce qu'il y avait d'original on de profond dans la poésie
du maître. On a donc eu quelques raisons de juger sévèrement
les théories poétiques de la Pléiade.
En ce qui concerne la langue, on a été
plus sévère encore, mais avec moins de justice et sans sa
préoccuper toujours de bien comprendre des théories que l'on
condamnait sur la foi de Boileau. On a jeté
à la tête de Ronsard quelques vers
ridicules et les pédantesques créations de Du
Bartas dont il ne pouvait mais, et on n'a pas tenu assez de compte
des conseils très sensés que Du Bellay
et lui donnent à leurs amis; ces conseils peuvent se résumer
ainsi : on doit enrichir la langue, non en y faisant entrer de force des
mots grecs et latins, mais en formant, à l'image de ces deux langues,
des dérivés et composés (c'est ce que Ronsard appelle,
d'un mot heureux, le provignement), en faisant revivre des mots tombés
de l'usage, en introduisant dans la langue littéraire des termes
techniques ou empruntés aux dialectes. On peut reprocher à
la Pléiade d'avoir en, en fait de langue, le souci de l'enrichissement
plus que celui de la pureté; mais les moyens de l'obtenir étaient
certainement les meilleurs. Si Ronsard et ses amis eussent eu un esprit
plus créateur, ils se fussent spontanément, et en dépit
même de leurs théories, dégagés de l'imitation
antique; avec un peu plus de goût, ils eussent parlé une langue
plus sobre et plus une, et notre grande période littéraire
eût pu apparaître un siècle plus tôt.
(A. Jeanroy). |
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