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On
donne le nom de satire a une composition littéraire qui se rattache
au genre didactique, à la poésie
dont l'objet est d'enseigner ce qu'elle considère comme le bien,
le beau et le vrai. Elle fait la guerre à tous les travers de l'esprit
et du coeur, dirigeant tour à tour ses attaques contre les individus
et contre les humains en général, contre la société
tout entière et contre les différentes classes qui la constituent.
Soeur de la poésie comique, elle lui emprunte ses armes, l'ironie,
le ridicule, l'invective, et une observation impitoyable et, sans monter
sur la scène, elle poursuit le même but et traite les mêmes
sujets. Morale, elle raille sous toutes leurs formes les faiblesses ou
les vices inhérents à la nature humaine; religieuse, elle
démasque l'hypocrite, et, aveugle dans ses reproches; littéraire,
elle attaque l'ignorance, la sottise et le mauvais goût, et revendique
les droits du bon sens et de la raison; politique, elle prend à
partie les chefs d'État et leurs ministres, les institutions et
les lois; personnelle, elle apostrophe l'individu en particulier qui éveille
ses colères, aujourd'hui Domitien, demain
Messaline, un jour Pradon, une autre fois l'abbé
Cotin. Son langage est varié comme ses sujets; elle prend et
parcourt tous les tons, depuis l'indulgent badinage d'Horace
jusqu'à l'indignation amère, hyperbolique, d'un Gilbert ou
d'un André Chénier.
Quels sont les droits
de la satire à gourmander même le vice, à persifler
et à régenter le monde? Tous n'avons pas à considérer
ici ce que les législateurs en ont pensé, ni les mesures
qu'ils ont prises contre ses excès, dans l'intérêt
de la société, ou pour complaire soit à un despote
ombrageux, soit à des privilégiés jaloux de leur dignité
collective. II y a longtemps que le comique Névius payait de sa
liberté le plaisir d'avoir décoché quelques épigrammes
contre les Métellus, et que Cassius Sévérus expiait
en exil le crime d'avoir médit de la personne sacrée d'Auguste.
II est clair que le poète exerce à ses risques et périls
sa veine sarcastique. Mais la critique peut se placer à un autre
point de vue que le législateur; elle est plus accommodante et plus
libérale. Elle ne voudrait pas que l'auteur satirique consacrât
son talent à la satisfaction de sa haine personnelle; que la vengeance,
l'intérêt, ou quelque autre passion basse et méprisable,
lui mit la plume à la main; que sa Muse ,
insouciante de la mesure et des convenances, violât sans scrupule
ce qui, chez tous les humains, mérite et commande le respect, c.-à-d.
les droits de la liberté et de la dignité humaines; que sa
conduite enfin donnât lieu de retourner contre lui ses propres traits.
Mais elle respecte en lui, comme dans tous les écrivains, les droits
de la pensée et de l'inspiration; elle comprend que l'indignation
lui dicte ses vers (facit indignatio versum), de même que
l'enthousiasme fait les poètes lyriques; elle considère que
le génie, le caractère et l'intention de l'auteur, le choix
du sujet, la puissance même des travers ou des vices attaqués,
sont ou peuvent être la meilleure justification de la satire; qu'après
tout, l'opinion publique demeure maîtresse de prononcer entre l'agresseur
et ses victimes, que ses arrêts ne sont pas aveugles, ni toujours
favorables au poète, et qu'ainsi la nécessité de complaire
à ce tribunal suprême et de mettre les rieurs du son côté
n'est pas seulement la première condition du succès, mais
encore le frein le plus salutaire contre les oublis de la Muse.
II faut pourtant
le reconnaître, la satire a ses écarts; et si son utilité
n'est pas contestable, ses excès autoriseraient parfois le moraliste
austère à lui faire son procès. Assurément,
elle rend des services de plus d'un genre : elle a réformé,
par Boileau, la poésie française;
dans l'ordre moral, elle nous ramène à résipiscence,
en nous faisant rire des travers de notre voisin, qui sont aussi les nôtres;
et, comme l'a dit Boileau (Art poétique, ch. II), elle
venge l'humble vertu de la richesse altière,
et l'honnête
homme à pied du faquin en litière; elle châtie
du moins le coupable, quand elle ne l'amende pas; elle marque comme d'un
stigmate indélébile et dénonce à la haine et
au mépris de la postérité les turpitudes d'une société
corrompue, ou les débauches des grands que leur puissance défend
des insultes du présent. Mais cette punition a ses dangers. La crudité
des termes et l'énergie des peintures, quand la pudeur n'en est
pas effarouchée, risquent d'allumer l'imagination des lecteurs,
et il est à craindre dès lors qu'ils n'arrêtent leurs
regards devant certains tableaux du vice, moins pour le prendre en aversion
ou en horreur, que pour goûter le plaisir coupable d'un spectacle
qui flatte les mauvais instincts de la nature humaine. Et c'est ainsi que
le poète va directement contre le but qu'il se proposait, et, contre
son attente, contribue à gâter encore les coeurs déjà
malades, au lieu de les guérir et de les corriger.
La satire ancienne.
Si l'on s'en rapportait
au mot connu de Quintilien (satira tota
nostra est), la satire serait d'origine romaine,
et les Grecs, créateurs des
autres genres littéraires, eussent laissé du moins à
leurs imitateurs la gloire de découvrir celui-là. Mais le
jugement trop absolu du critique latin souffre diverses restrictions. Horace
raconte, à la vérité, que les premiers campagnards
du Latium ,
une fois la moisson faite, célébraient la fin de leurs travaux,
en offrant un porc à la Terre, du lait à Silvain ,
des fleurs et du vin au Génie qui nous rappelle la brièveté
de notre existence; puis, en vers dialogués, ils se renvoyaient
alternativement des injures et des bouffonneries, d'où les premiers
poètes romains devaient tirer la satire. De plus, le mot satire
est un mot exclusivement latin; il signifia d'abord la réunion de
différents fruits qu'on offrait à Cérès ,
ou bien un plat de différents mets (satura, sous-ent. lanx).
Quand Ennius entreprit d'enrichir les chants
rustiques des vieux laboureurs romains, et de les soumettre à une
forme régulière et déterminée, il divisa ses
compositions nouvelles en plusieurs morceaux, et donna à chacun
son mètre propre. De ce mélange de vers inégaux est
sorti le nom que la satire n'a plus cessé de porter. En ce sens,
elle est toute latine, et justifie le mot de Quintilien.
Mais, qu'on néglige
un instant la forme et la dénomination particulières que
l'imagination romaine s'est plû à lui appliquer pour l'envisager
dans ses caractères essentiels, la Grèce
reprend ses droits d'ancienneté. Et d'abord, si dans le satire on
considère seulement l'invective, les Grecs en ont donné l'exemple
: témoin Archiloque, dont les ïambes
poussèrent, au dire de la légende, une fiancée et
un beau-père infidèles à se pendre de désespoir,
témoin Simonide d'Amorgos, qui défendit, dans un poème
de 119 vers, que les femmes n'ont été créées
que pour être le fléau de l'autre sexe; témoin le Margitès ,
oeuvre d'un auteur inconnu, mais citée maintes fois, et où
les poètes comiques, selon le témoignage d'Aristote,
avaient trouvé plus d'un personnage; témoin enfin Théogonis
de Mégare ,
qui, chassé de son pays par la faction démocratique, maudissait,
dans des vers pleins d'amertume et de rage, la tyrannie de ses adversaires.
Mais la satire n'est
pas renfermée dans l'invective : c'est même à la condition
d'en franchir les limites qu'elle a tout son prix, et, pour ainsi dire,
sa vraie dignité. Elle n'atteint à la hauteur d'un genre
littéraire qu'en s'élevant au-dessus des personnalités,
pour faire la leçon aux travers et aux vices d'un siècle,
d'un monde, de l'humain de tous les temps. Elle s'imposa de bonne heure
cette tâche, et la remplit sous deux formes distinctes : tantôt
elle mêla la prose à la poésie; tantôt elle se
refusa ce mélange, et ne parla qu'en vers. Un Grec encore inventa
le premier des deux genres, et lui laissa son nom; c'est le philosophe
Ménippe, le héros des Dialogues de Lucien.
II avait composé, en prose mêlée de vers, 13 livres
de satires, où la plus haute morale, selon Cicéron,
s'alliait à beaucoup d'esprit et de gaieté. On n'en a rien
conservé, mais elles ont eu leurs imitations célèbres
: dans l'Antiquité ,
les satires Ménippées de Varron
, et le Satyricon
de Pétrone; au XVIe
siècle, la Satire Ménippée ,
qui couvrit les Ligueurs de ridicule et acheva le triomphe d'Henri
IV.
L'autre genre, plus
particulièrement cultivé chez les Latins que chez les Grecs,
a pour principaux représentants, à Rome ,
Lucilius, Horace, Juvénal
et Perse. Lucilius n'a pas été
flatté, du moins comme artiste et versificateur, par Horace : celui-ci
lui reproche, et avec apparence de raison, des vers mal tournés,
bizarrement mêlés de grec et de latin, dictés à
la hâte, sans souci des règles de l'art et de l'harmonie,
et il le compare au torrent qui roule beaucoup plus de limon que de paillettes
d'or. Mais il ne fait pas difficulté de reconnaître que son
prédécesseur osa le premier arracher le masque brillant sous
lequel l'hypocrite cachait son hideux visage, et flageller de vers sanglants
un Métellus ou un Lupus; il proclame que le vieux poète,
dont la haute naissance assurait l'impunité, n'eut d'égards
que pour la vertu et les amis de la vertu. Pour la critique, Lucilius possède
encore, outre cette ressemblance de caractère et d'intention morale
avec le vieux Caton, son contemporain, un autre
titre à l'estime publique et au souvenir de la postérité
: il fut un novateur. II força le grand vers, le vers épique,
l'hexamètre majestueux, à se plier au genre si familier de
la satire, et traça ainsi la route que ses successeurs ont suivie
jusque dans les temps modernes. Il est regrettable que de 30 livres de
satires qu'il avait composés en différents mètres,
il ne reste que des fragments.
Horace,
dans ses 18 satires comme dans le reste de ses oeuvres, est tout d'abord
ce que Lucilius ne fut jamais, un artiste consommé; sous sa plume
industrieuse, l'hexamètre, assoupli et docile, reproduit la prestesse,
l'allure aisée et légère, la verve et la variété
de la conversation la plus spirituelle, et plusieurs de ses petites pièces
sont de véritables comédies, au même titre que certaines
fables
de La Fontaine. Au lieu de s'indigner contre
les débordements du siècle, et de traîner dans la boue,
au risque de s'y salir lui-même, les vices de ses contemporains,
il aima mieux, doux et modéré qu'il était, revoir
que le côté ridicule des choses, et il fut gai et plaisant,
mais non pas irritant et acerbe; il s'interdit le plus souvent les personnalités
blessantes, et, à part le débauché Nomentanus, un
Rufillus trop parfumé, et un Gorgonius qui l'était trop peu,
tous les Romains, et lui-même le premier,
avaient droit de se reconnaître dans les travers qu'il persiflait
avec tant de grâce piquante et tant de bon sens. Le lire lui-même
est le moyen le plus charmant de connaître tout ce qu'il y avait
de fin, d'attrayant et d'aimable dans cet esprit exquis. Pourquoi faut-il
qu'il ait payé tribut à la corruption du temps, et qu'il
faille jeter un voile sur plusieurs de ses expressions et de ses peintures?
Juvénal,
au rebours d'Horace, fut tout indignation dans les 16 diatribes tour à
tour générales et personnelles, morales et politiques, qu'il
a composées, "chronique privée d'une époque dont Tacite
a écrit l'histoire publique." Le jugement de Boileau
(Art poétique, ch. II) sur les qualités et les défauts
de son génie satirique demeure encore aujourd'hui le plus éloquent
:
Juvénal,
élevé dans les cris de l'école,
Poussa
jusqu'à l'excès sa mordante hyperbole;
Ses
ouvrages, tout pleins d'affreuses vérités,
Étincellent
pourtant de sublimes beautés.
Perse
l'avait précédé de quelques années : quoiqu'il
fût mort à 28 ans, l'élève du philosophe Cornutus,
le condisciple de Lucain, eut le temps d'écrire
6 satires, qui, pour être d'une obscurité proverbiale, peuvent
se compter cependant parmi les inspirations élevées du Stoïcisme.
II n'appartenait qu'à une belle âme de trouver sur les méchants
ce fameux vers (Pers., Sat. 3, v. 38)
Virtutem
videant, intabescantque relictâ,
"Qu'ils
voient la vertu, et se dessèchent du regret de l'avoir quittée."
Citons enfin une contemporaine
de Domitien, Sulpicia, qui, pour venger les
philosophes et son mari qu'un édit avait chassés de Rome ,
composa contre le tyran une satire au demeurant médiocre, et, au
dernier siècle des lettres latines, Claudien
et ses invectives quelque peu longues contre Rufin et Eutrope
: ils terminent la liste des satiriques romains.
La satire moderne.
Le genre reparaît
et brille en France
au XVIe siècle. Mathurin Regnier
et Agrippa d'Aubigné le représentent
alors avec honneur : Regnier, disciple ingénieux des Anciens et
de la Pléiade, imitateur d'Horace et des
Italiens modernes, à la fois très libre et très vigoureux
dans quelques-unes de ses peintures, et, dans les autres, d'une aimable
nonchalance et d'une bonhomie qui n'exclut ni la malice, ni la finesse;
ennemi de Malherbe, et pourtant, par les grâces
nouvelles de son style, l'un des fondateurs de la poésie française;
d'Aubigné, le fougueux huguenot, l'auteur des sept diatribes intitulées
Tragiques,
né satirique, et qui le fut d'humeur et par besoin, pour ainsi dire,
beaucoup plus que par imitation de ses contemporains et de l'Antiquité;
"Juvénal
du XVIe siècle, dit Sainte-Beuve,
âpre, austère, inexorable; hérissé d'hyperboles,
étincelant de beautés, rachetant une rudesse grossière
par une sublime énergie, esprit vigoureux, admirable caractère,
grand citoyen."
Au XVIIe
siècle, la satire, sous la plume de Boileau,
rendit aux lettres un double service. Elle triompha d'abord du mauvais
goût, que n'avait pu vaincre Malherbe; elle renvoya aux Espagnols
leur emphase, aux Italiens leurs pointes et leurs fadeurs, et força
les écrivains, comme le public, de revenir au goût du naturel
et du vrai. Elle ramena ensuite les poètes au respect d'eux-mêmes,
et leur donna des leçons de dignité, qui n'étaient
pas superflues à une époque où les auteurs faisaient
encore partie de la domesticité des grands seigneurs, et où
le prince de Condé, dans un jour de colère,
frappait avec des pincettes son poète Sarrasin.
Mentionnons, dans
l'âge suivant, les Philippiques, invectives sanglantes que
Lagrange-Chancel composa contre le régent Philippe d'Orléans;
les Iambes d'André
Chénier contre les proscripteurs de 1793, et les satires de
son frère Marie-Joseph ; mais laissons à Gilbert l'honneur
d'avoir, dans ses deux pièces intitulées le Dix-huitième
siècle et Mon apologie, porté dignement l'héritage
de Boileau. Mort trop tôt, et sans avoir
eu le temps d'épurer son goût, le malheureux champion des
croyances morales et religieuses, l'adversaire hardi de Voltaire
et de l'Encyclopédie ,
eut les défauts de Juvénal comme
il en avait les qualités, et fut tour à tour sublime et déclamatoire
dans ses invectives contre le tout-puissant parti des philosophes.
Le moment n'est
pas venu de juger en toute franchise et sans préjugé les
productions des satiriques de notre temps. Les Iambes de Barbier,
tout en images matérielles et familières d'une singulière
énergie, ne méritaient peut-être ni la vogue immense
dont ils furent l'objet à leur apparition, ni le discrédit
où ils semblent être tombés depuis. Barthélémy
et Méry se sont également signalés
dans le même genre, tantôt en collaboration, tantôt l'un
sans l'autre, par des diatribes morales et politiques que l'avenir appréciera.
L'esprit satirique.
L'esprit satirique
n'est pas la satire; il l'a précédée, et, depuis qu'elle
est née, il n'a pas cessé d'inspirer ou d'animer d'autres
oeuvres; les arts mêmes, autant que la littérature en ont
subi l'influence. La liste serait longue des principales créations
de l'esprit satirique à travers les siècles :
Thersite et la mésaventure
d'Arès
et d'Aphrodite
dans Homère; la Pandore
d'Hésiode ; tant de choeurs des comédies
d'Aristophane; les Dialogues de Platon,
où Socrate, des traits de sa malicieuse
ironie, perce à jour les travers des Sophistes,
les Caractères de Théophraste;
les Dialogues de Lucien: voilà pour
la Grèce .
Les vers
Fescennins; les chansons des soldats derrière le char des triomphateurs;
les mimes; certaines fables de Phèdre;
les épigrammes de Martial;
les romans, tels que l'Ane d'or
d'Apulée : voilà pour les Romains.
Au Moyen âge ,
les sirventes des Troubadours et les chansons
des Trouvères; certains
Fabliaux
pour ou contre les femmes, les prêtres, les moines et les maris;
le Roman de la Rose
et le Roman du Renard ;
les légendes sur les tours et les
exploits du Diable ;
les boutades de Villon, les sermons politiques
contre les Armagnacs et les Cabochiens;
les Cent nouvelles nouvelles ;
et, sur le théâtre naissant,
les Clercs de la Basoche et les Soties,
Dans les temps modernes,
le Gargantua
de Rabelais, les Provinciales
de Pascal, plus d'une fable
de La Fontaine, les Caractères et
Portraits de La Bruyère, les Lettres
Persanes
de Montesquieu, les Contes
de Voltaire, l'Encyclopédie ,
les romans de Diderot,
et les Mémoires de Beaumarchais;
après la Révolution ,
les Journaux, les Pamphlets,
les Chansons, les Parodies;
devant tant d'exemples, que peut-on conclure, sinon que le rire est aussi
naturel à l'humain que l'admiration et l'enthousiasme, et que ces
deux penchants vivront éternellement, destinés à se
partager les oeuvres humaines? (A. H.). |
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