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Providence.
- Le concept de providence divine peut être
définie l'action par laquelle Dieu
coordonne incessamment et universellement dans sa création toutes
choses en vue du meilleur. En philosophie,
l'idée de providence est proche de l'idée
de finalité
( Cause);
elles ne coïncident pas absolument. La providence est une explication
de la finalité : ce n'est pas la seule. Certains panthéistes,
par exemple, reconnaissent la finalité et l'expliquent; les mécanistes,
sans la reconnaître, en expliquent l'apparence.
Kant
appelle infiniment respectable l'argument téléologique
qui nous élève au Dieu-Providence par la finalité
: mais, selon lui, cet argument applique indûment à l'Absolu
ce que nous constatons dans le domaine restreint de notre activité
personnelle. Nous ne saurions nous proposer ici de rechercher si la cause
de l'organisation peut être en effet dans l'Absolu autre chose qu'un
choix intelligent de moyens pour une fin. Nous remarquerons seulement que,
pour être exact, il faut bien entendre ces mots : choix intelligent
de moyens pour une fin. La finalité interne, la vie, la multiplicité
sans limite des fins particulières, l'organisation des êtres
pour eux-mêmes, ne sont pas exclues par la notion de providence.
L'univers dont Dieu est l'ouvrier n'est pas nécessairement, comme
certaines comparaisons ont pu le donner à croire, une simple machine.
Le panthéisme n'a pas seul la faculté d'expliquer que les
êtres variés de la nature vivante soient chacun en quelque
manière une fin et un centre.
Mais, si le terme
providence est coextensif au terme organisation, le monde tout entier manifeste-t-il
un pouvoir organisateur, un pouvoir de choix ? L'action providentielle
s'étend-elle à toute la création; ou bien y at-il
une partie de l'univers qui se gouverne par des lois
nécessaires? On sait que des réponses opposées ont
été données à cette question. Descartes,
si hostile aux causes finales cependant,
a déduit les principes de la mécanique de considérations
théologiques. Leibniz, Euler
ont cru à la contingence des loi
du mouvement. Il y aurait donc partout place, dans le gouvernement des
choses créées, pour le choix, pour la libre préférence
accordée par un être sage aux combinaisons
les meilleures. On a plus encore agité la question de savoir s'il
convient à l'intervention divine de se produire quelquefois par
des décrets particuliers, ou si elle doit exclusivement se manifester
par des lois générales. Mais le problème le plus grave
que soulève la providence est celui de ses rapports avec l'activité
humaine. Si Dieu est l'auteur de tout bien dans sa création, comment
la volonté d'un être créé peut-elle être
libre? Parler de la contingence de l'activité humaine, c'est parler
d'un pouvoir qu'aurait l'homme de produire à son gré le mal
ou le bien : en faisant un être libre, Dieu amoindrit, semble-t-il,
la portée de son action et l'étendue de sa providence ( Prescience ).
On peut répondre
que Dieu, en renonçant à être l'auteur immédiat
de quelque bien dans la création, en douant de spontanéité
certaines existences, agit là encore
comme auteur du plus grand bien de l'univers, si la présence de
tels êtres est meilleure pour le monde que la réalisation
nécessaire d'une bonté prédéterminée.
Ce n'est là montrer cependant qu'une des faces du problème.
Car s'il n'est point métaphysiquement
contraire à la notion de l'activité créatrice, que
Dieu fasse don à l'humain d'un pouvoir réel de production
du bien, le mal, qui résulte aussi souvent que le bien de l'exercice
de la liberté humaine, n'accuse-t-il pas l'imperfection de la providence
divine? C'est la question posée, et résolue en sens divers,
par la théodicée, ou critique
de la providence ( Optimisme,
Pessimisme).
Platon
nous rapporte, dans le Phédon, la formule d'Anaxagore
:
«
L'intelligence est organisatrice et cause
de tout ».
Mais Anaxagore concevait
le Noûs, exclusivement comme cause motrice, et c'est la désillusion
que Socrate déclare avoir éprouvée
à lire les écrits de son devancier. Anaxagore est donc un
mécaniste, et c'est bien Socrate qui introduisit dans la philosophie
le point de vue téléologique,
et, par là, le concept de providence.
Le premier, et d'une manière déjà définitive,
il a mis on forme l'argument des causes finales
qui
nous élèvent à Dieu.
«
Eh! quoi! dit, dans les Mémorables, Socrate à Aristodème,
tu aurais concentré en toi toute l'intelligence, et ce serait en
l'absence d'intelligence que la multitude innombrable des êtres serait
maintenue dans son ordre merveilleux ! [...] Ne crois-tu pas, dit-il
encore, que ton esprit, qui est en ton corps, agit sur lui selon ce qu'il
s'est proposé? Il faut donc croire que la sagesse,
qui est dans le tout, ordonne le tout selon ce qui lui agrée. Quoi,
ta vue peut s'étendre à plusieurs stades, et la sagesse de
Dieu ne serait pas capable de prendre soin de tout en même temps
! »
Socrate d'ailleurs n'a
pas eu de la providence seulement cette vue extérieure et dialectique
: il en a eu le sentiment. Il a eu la notion
mystique
d'une influence divine sur, l'âme humaine et
sur la sienne propre.
«
Il croyait, dit Xénophon, que les dieux
connaissent tout, paroles, actions, pensées
secrètes, qu'ils sont présents partout, et qu'ils révèlent
aux humains tout ce qui est du ressort de l'humanité. »
Le daimonion ti
dont Socrate entendait en lui-même la voix,
c'est déjà la croyance à une action divine s'exerçant
au plus profond des âmes individuelles : c'est déjà
quelque chose comme ce que les chrétiens
appelleront la grâce. L'enseignement des Grecs, de Platon,
d'Aristote, des Stoïciens,
de Plotin, sur la providence, a développé,
dans des sens variés, mais d'une manière en somme concordante,
la doctrine et les arguments socratiques. Le
christianisme a beaucoup emprunté lui-même à la théodicée
hellénique On a signalé les analogies
entre Platon et la théologie
chrétienne, entre Plotin et saint Augustin.
Mais le christianisme a fait cependant beaucoup pour la croyance à
la providence. Il l'a fait vivre. D'une conception
spéculative il a fait une foi
agissante. Sans fermer les yeux de l'humain sur l'action de Dieu
dans la nature, Jésus ,
qui s'est incarné pour relever l'humanité dégradée,
et qui a dit :
«
Regardez les lys des champs : Salomon
dans toute sa gloire n'était pas vêtu comme l'un d'eux : combien
donc votre Père qui est aux cieux aura-t-il plus de soin de vous
vêtir, hommes de peu de foi ! »
Jésus qui a fait
voir aux humains en eux-mêmes le théâtre par excellence
de l'action providentielle. La providence chrétienne a pris le nom
de Grâce. C'est au dedans d'eux-mêmes que les grands chrétiens
ont étudié l'opération de Dieu. Le problème
de la vie divine s'est lié indissolublement au problème de
la destinée humaine. La place de l'humanité
dans l'univers a été exaltée ; en revanche, l'humain,
ainsi rapproché de la divinité, s'est abaissé, parfois
jusqu'à la complète annihilation de soi. A cette humble fréquentation
de Dieu, l'idéal humain s'est modifié : placé par
les sages antiques dans l'humanité même, il l'a dépassée
; la vie s'est orientée tout entière vers le surnaturel.
A cette vie renouvelée, tous ont pu être conviés :
la morale chrétienne a tout de suite apparu
démocratique. C'est ainsi qu'au problème théologique
de la Providence a été suspendue la plus grande des révolutions
de la conscience. La philosophie
moderne est retournée partiellement au point de vue antique; elle
ne s'y est presque jamais complètement replacée; Kant
et ses successeurs affirment encore la solidarité du problème
théologique et du problème moral. (H. Robet). |
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