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Littérature française au XVIe siècle
La prose au XVIe siècle
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Deux grands faits dominent l'histoire de la littérature française au XVIe siècle : la Réforme et la Renaissance des lettres. Cette double influence se fait sentir dans tous les genres. Toutefois la première s'exerce plus directement sur les ouvrages des théologiens, des moralistes, des auteurs politiques qui s'inspirent des intérêts et des passions de leur temps; la seconde sur les ouvrages des lettrés et des poètes (tout lettré est alors un poète), qui vont chercher leurs modèles dans le passé, séduits par la beauté des oeuvres antiques.

Théologiens, controversistes, prédicateurs

La littérature théologique  présente un caractère nouveau. La Réforme vient en modifier le fond et la forme : le fond, en suscitant des controverses ardentes sur l'ensemble du dogme et de la discipline de l'Église; la forme, en substituant au latin la langue vernaculaire, pour faire appel à l'opinion du peuple.

J. Calvin.
Le premier traité de théologie écrit en français est l'Institution de la religion chrétienne de Jean Calvin (1509-1564). Ce livre, qui fait date dans l'histoire de littérature française, est un des chefs-d'oeuvre de la prose française au XVIe siècle.

Pour en comprendre la valeur, il est nécessaire de rappeler les circonstances qui l'ont vu naître. François ler (1515-1547), durant les quinze premières années de son règne, ne s'était pas montré hostile à la Réforme. Il n'aimait guère la Sorbonne et lui avait suscité une rivalité en fondant le Collège de France (1530); il avait, quoique fort ignorant, un goût très-vif pour les lettres et les choses de l'esprit, et comme il voyait autour de lui les personnages les plus éminents dans les sciences et dans la littérature incliner vers les nouvelles idées, il pardonnait volontiers au nom de la science à cette hérésie dont il ne mesurait pas encore la portée. Il subissait en outre l'influence, de sa soeur Marguerite, qui protégeait ouvertement les Réformés. Au retour de Madrid (1525), le roi ouvrait les portes des prisons aux partisans de la luthérerie, que la Sorbonne et le parlement de Paris avaient fait enfermer durant sa captivité. En 1533, Marguerite donnait une salle du Louvre aux prédications évangéliques. Mais l'entrevue de François ler avec Clément VII à Marseille (automne 1533) modifia la conduite du roi. L'année suivante, une affiche qui dénonçait l'idolâtrie de la messe ayant été placardée sur les murs de Paris et jusqu'aux portes du Louvre, François Ier fit emprisonner les suspects; et au mois de janvier 1535, un nombre considérable de Luthériens furent condamnés au bûcher.

Craignant toutefois les reproches des princes allemands, ses alliés de la ligue de Smalkalde, il fit déclarer officiellement qu'il n'avait fait que châtier des anabaptistes rebelles qui voulaient renverser la société politique et religieuse.

Calvin, âgé de vingt-six ans, vivait alors inconnu à Bâle

« A la vue, dit-il, de ces artifices de courtisans au moven desquels on prétendoit non-seulement ensevelir dans l'infamie les saints martyrs et l'effusion du sang innocent, mais aussi justifier d'avance tous les carnages qu'on voudroit en faire sans miséricorde... j'estimai que mon silence deviendroit une trahison... » 
Il adressa alors à François ler cette lettre éloquente qui sert de préface à l'Institution, où il proteste contre ceux qui tâchent de persuader au roi « que ce nouvel évangile (ainsi l'appellent-ils) ne cherche autre chose qu'occasion de sédition »; et il publia l'année suivante (1536) son Institutio religionis christianae, traduite en français par lui-même en 1541, est  l'exposition la plus complète et la plus vigoureuse des doctrines nouvelles.

L'Institution chrétienne de Calvin le place au rang des plus grands écrivains français; le style de cet ouvrage, énergique, sobre et précis, son éloquence grave et contenue en font un des premiers monuments durables de la prose française.

Les mêmes qualités se retrouvent dans les sermons et les homélies de Calvin, dans ses avertissements, ses exhortations, et ses lettres.

Outre ces oeuvres dogmatiques, ces écrits de propagande, Calvin a composé divers pamphlets. Dans son Excuse à messieurs les Nicodémistes sur la complainte qu'ils font de sa trop grande rigueur, il raille les mécontents et les tièdes qui cherchent des prétextes pour ne pas réformer leur vie selon la discipline de la nouvelle Église. Dans son Petit traité de la recherche des reliques qu'on croit fort utiles à la chrestienté, il attaque avec une mordante ironie la superstition de ceux qui vénèrent le corps d'un saint qu'on trouve à la fois dans plusieurs villes différentes : 

« Tant y a qu'il y a un corps de sainte Suzanne à Rome, en l'église dédiée de ce nom, et un autre à Toulouse. » (Opuscules). 
Dans ses écrits satiriques, la raillerie manque de grace et de légèreté; on y trouve à la fois une amertume qui est propre à Calvin et une certaine raideur qui semble appartenir aux écrivains calvinistes, et sera le trait dominant de ce qu'on a appelé le style réfugié, en référence au style des écrivains protestants, qui ont écrit en Suisse, en Hollande, dans le Mecklembourg, etc. où ils s'étaient réfugiés pour échapper aux persécutions.

La Réforme française avait trouvé son chef; mais dans son oeuuvre de lutte et de propagande il fallait à Calvin des aides et des lieutenants : ils ne lui firent pas défaut. Nous ne parlerons pas de Guillaume Farel, le fondateur du protestantisme en Suisse, dont l'action fut surtout orale et qui a laissé peu d'écrits. Mais Pierre Viret et Théodore de Bèze méritent l'attention.

P. Viret.
Pierre Viret, né à Orbe (Suisse) en 1511, après avoir étudié la théologie à l'université de Paris, retourna dans son pays séduit par les idées nouvelles, et se joignit à Farel pour combattre le catholicisme à Genève (1534). Etabli successivement à Neufchâtel, à Lausanne où sa sévérité mécontenta le peuple, puis à Genève, où il reçut le droit de bourgeoisie en même temps que Calvin (1559), il se vit forcé par le mauvais état de sa santé de gagner le midi de la France (1562). Il y fut accueilli avec enthousiasme par les réformés de Nîmes et de Montpellier. Chassé de Lyon vers 1566, il se rendit à Orange, puis dans le Béarn, où Jeanne d'Albret le chargea d'enseigner la théologie à Orthez ; il mourut dans cette ville en 1571.

L'oeuvre dogmatique de Viret comprend : 1° des traités dialogués (le dialogue étant, dit-il, plus propre à enseigner populairement) qu'il réunit en 1564 sous le titre de : Instruction chrestienne en la doctrine de la Loy et de l'Évangile et en la vraye philosophie et théologie tant naturelle que supernaturelle des chrestiens; 2° des ouvrages d'instruction morale, tels que la Métamorphose chrestienne, où il cherche à la fois à amuser et à instruire son lecteur. Viennent ensuite des écrits satiriques. Dans le Monde à l'empire (c'est-à-dire le Monde allant pire), il met en présence deux pédants que questionne un ignorant simple et naïf. Les explications qu'on lui donne, les traits qu'on lui rapporte de l'histoire biblique et profane excitent son étonnement, déconcertent son esprit, lui font faire sur son temps mille réflexions piquantes et l'amènent à conclure que tout est conduit si mal par les hommes qu'il ne faut rien attendre que de la grâce de Jésus-Christ. Rappelons encore plusieurs pamphlets comme la Physique papale, l'Alchimie du purgatoire, la Cosmographie infernale, la Descente aux enfers, le Monde démoniacle, etc., spécialement destinés à divertir le peuple aux dépens de ses adversaires. Le cadre de ces divers écrits est ingénieux, quelquefois bizarre; le style en est clair et facile, mais diffus et un peu vulgaire. C'est un mélange, de plaisanteries pédantesques pleines de souvenirs mythologiques, qui s'adressent aux savants, et de facéties triviales pour le bas peuple.

Th. de Bèze.
Théodore de Bèze appartient à peine par ses oeuvres théologiques à l'histoire de la littérature française; c'est en latin qu'il écrivit cette adresse à Charles-Quint qui le plaça au premier rang parmi les chefs de la Réforme, le célèbre traité où il justifie le supplice de Servet et revendique pour les Églises le droit de frapper les hérétiques, et plusieurs écrits satiriques dont on admire la verve mordante. Le plus célèbre est celui qu'il écrivit contre Lizet, qui, après avoir persécuté les protestants comme président au parlement, avait écrit contre eux un lourd traité théologique. Théodore de Bèze lui répond par une épître en latin macaronique, où il suppose que le serviteur de Lizet, Passavant, envoyé à Genève pour rendre compte à son maître de l'effet produit par son livre, reçoit les éloges ironiques des chefs du parti réformé, qui se divertissent à ses dépens. Outre une Vie de Calvin, apologie de celui qui avait été son maître et ami, Th. de Bèze a composé en français une Histoire ecclésiastique des Églises réformées au royaume de France (1521-1563; 3 vol., on attribue les deux  derniers volumes - moins bien écrits - à Jean des Gallards). Cette oeuvre sincère, où il ne dissimule pas les fautes des siens, était destinée dans sa pensée à relever le courage de ses coréligionnaires par le récit de leurs défaites aussi bien que de leurs victoires, les unes et les autres étant envoyées de Dieu, les premières pour réveiller leur foi assoupie, les secondes pour les récompenser de leurs sacrifices. Les poésies de de Bèze elles-mêmes dont il sera question plus tard ne sont pas seulement une oeuvre littéraire. Sa traduction des Psaumes fut entreprise à la prière de Calvin pour compléter celle de Marot et servir aux chants des fidèles, et il composa sa tragédie d'Abraham pour montrer aux chrétiens comment ils doivent sacrifier à Dieu les affections du monde et les biens terrestres.

H. Estienne.
Henri Estienne (dexième du nom) n'appartient à la polémique protestante que par la seconde partie de son Apologie pour Hérodote. Après avoir donné en 1566 une édition de cet auteur, il avait publié même année un ouvrage intitulé : Introduction au traité de la conformité des merveilles anciennes avec les modernes, ou Traité preparatoire à l'apologie d'Hérodote. Le but apparent de l'ouvrage était d'établir la véracité de l'historien grec, en prouvant que les invraisemblances qu'on lui reproche ne sont rien auprès des faits incroyables que présente l'histoire des temps actuels. Sous ce prétexte, H. Estienne fait la guerre à son siècle. Il montre les cruautés, les excès, la perversité des hommes de toutes les classes, mêlant le sérieux au burlesque, accumulant les anecdotes facétieuses, les commentaires satiriques. Dans la dernière partie du livre il s'attaque spécialement aux théologiens et aux gens d'Église, et il conclut en demandant si l'on pourrait trouver dans Hérodote rien de comparable aux abus de l'Église romaine et aux persécutions dirigées contre ceux qui la veulent réformer. Le ton de ce livre déplut même à Calvin, qui n'aimait pas à voir tourner la religion à rabelaiserie. Les catholiques, s'armant du caractère licencieux de cet ouvrage, avaient accusé H. Estienne de libertinage et d'athéisme. C'en fut assez pour que Calvin et les membres du consistoire s'empressassent de désavouer celui que leurs adversaires avaient appelé le Pantagruel de Genève.

Ph. de Marnix de Sainte-Aldegonde.
Le même caractère de plaisanterie se retrouve dans les écrits de Philippe de Marnix de Sainte-Aldegonde, qui appartient à la littérature française par son Tableau des différends de la religion (1598). Ce pamphlet, écrit en français, et remarquable par un mélange original d'érudition théologique et de plaisanteries mordantes contre l'Église, fut accueilli, avec faveur, et Bayle nous apprend qu'une foule de gens se divertirent à l'examen de ce Tableau et se confirmèrent par là dans leur créance plus fortement que par la lecture des meilleurs ouvrages de Calvin.

La réaction catholique.
Dans cette polémique contre les catholiques, les protestants ont l'avantage. Ils attaquent l'Église où de nombreux abus produits par le relâchement des moeurs, des pratiques dégénérées en superstition offrent une riche matière à leur verve satirique. Ils ne craignent pas de traiter sous une forme plaisante les questions théologiques, et de les soumettre au peuple, en se servant de la langue vulgaire. Les catholiques hésitent à suivre leur exemple. 

C'est en latin que Pierre Doré écrit son Anti-Calvin; que l'évêque Claude de Saintes compose sa Méthode contre les sectes; et lorsque ce dernier publie en français sa Déclaration d'aucuns athéismes de Calvin et de Bèze (1563), il s'excuse dans sa dédicace à Charles IX de proposer ainsi ces matières « au peuple qui pour la plupart n'est capable de telles difficultés  ». Quant aux catholiques qui essaient d'opposer des pamphlets en langue vulgaire à ceux des réformés, ils ne sont pas de force à soutenir la lutte. Leur argument favori consiste à calomnier les moeurs de leurs adversaires, qui affichent l'austérité. Anthoine Cathelan, Arthus Désiré  ne font guère que fournir à Calvin, à Bèze l'occasion de vigoureuses répliques.

Ph. de Duplessis-Mornay.
A la fin du XVIe siècle, la littérature militante prend un nouveau caractère. La Réforme a conquis en partie les droits qu'elle revendiquait : les luttes s'apaisent; les discussions deviennent moins violentes. Tel est le caractère des ouvrages de Duplessis-Mornay, le chef des Églises réformées de France.

Philippe de Mornay, seigneur du Plessis-Marly, surnommé le pape des Huguenots à cause de sa science profonde dans les matières religieuses, naquit à Buhy dans le Vexin français (Val-d'Oise), le 5 novembre 1549, fut élevé en secret par sa mère
dans la religion réformée qu'il embrassa ouvertement après la mort de son père (1560). Après des voyages en Suisse, en Allemagne, en ltalle, il alla à Paris trouver Coligny; échappé au massacre de la Saint-Barthélemy, il se refugia en Angleterre d'où il revint pour s'attacher à Henri de Navarre. 

On le voit dès lors défendre son maître par la plume et par l'épée, combattant à ses côtés à Coutras, à Ivry, soutenant sa cause par toutes sortes d'écrits politiques et de pamphlets, se chargeant enfin de délicates missions diplomatiques en France et à l'étranger. Son traité de l'Eucharistie amena une conférence théologique à Fontainebleau où il fut battu par Du Perron. Après cet échec, il se retira à Saumur, d'où il ne cessa, jusqu'à l'époque de sa mort (1623), de diriger les Eglises de France.
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Duplessis-Mornay.
Philippe Duplessis-Mornay.

Ses Discours sur la vie et la mort sont un traité de pure morale philosophique. Cet ouvrage qu'il composa à vingt-six ans, a peu d'originalité pour le fond qui est emprunté aux Pères de l'Eglise, à Sénèque, à Cicéron; mais il est écrit dans un style vif et souvent éloquent. Le Traité de l'Église (Genève, 1579), les Méditations chrestiennes sur quatre psaumes du prophète David (1591), bien que d'un mérite secondaire, furent accueillis avec succès. Mais le Traité de la vérité de la religion chrestienne (1581) assure à l'auteur une place honorable dans la littérature religieuse. Il y défend le christianisme, sans distinguer entre Rome et Genève, contre les athées et contre les partisans des fausses religions, établissant pour les uns l'authenticité de l'ancienne Loi et de la nouvelle, pour les autres l'existence d'un Dieu créateur et d'une Providence. Au milieu de pages diffuses et traînantes, on trouve des morceaux pleins de force et même d'éloquence, et ce livre d'apparence indigeste, ne mérite pas l'oubli où il est tombé.

J. Du Perron.
Sur le terrain de la controverse dogmatique, les catholiques reprennent l'avantage. Nous ne parlons pas des Propositions contentieuses entre le chevalier Villegagnon et J. Calvin concernant la vérité de l'Eucharistie, auxquelles les protestants ne répondirent que par des quolibets, dédaignant le défi théologique qu'il leur avait adressé. Ils allaient trouver dans Jacques Davy Du Perron un plus redoutable adversaire. Du Perron fut le premier parmi les catholiques qui traita en français d'une manière remarquable les matières théologiques.

Du Plessis-Mornay avait publié, en 1598, un traité De l'institution, usage et doctrine du Sainct-Sacrement de l'Eucharistie en l'Église ancienne, comment, quand et par quels degrez la messe s'est introduite en sa place, en IV livres. Du Perron y répondit aussitôt par un Traité du sacrement de l'Eucharistie contre du Plessis-Mornay et une Réfutation de toutes les observations tirées des passages de saint Augustin, alléguées par les hérétiques contre le saint sacrement de l'Eucharistie. Ses ouvrages obtinrent un succès mérité. Dans des matières si ardues, Du Perron manie avec aisance la langue vulgaire. Il manque de vigueur dans l'exposition; mais sa phrase est claire et son style facile et même élégant. Comme controversiste, Du Perron, de l'aveu de ses adversaires, est surtout un dialecticien vigoureux; on peut croire qu'il entre un peu de jactance, dans l'assertion d'Agrippa  d'Aubigné, qui se vantait de l'avoir réduit au silence. Du Perron disait quelquefois « qu'il n'y avoit point d'hérétiques qu'il ne fût assuré de convaincre, mais que pour les convertir c'étoit un talent que Dieu avoit réservé à monsieur de Genève » et il était reconnu de son temps, « qu'il falloit envoyer les hérétiques au solide et savant Du Perron pour les convaincre, et à monsieur de Genève pour les toucher. » Ce Monsieur de Genève, le plus illustre théologien catholique du XVIe siècle, était François de Sales.

F. de Sales.
François de Sales (1568-1622) a publié peu après son ordination  un ouvrage de controverse, l'Étendard ou la défense de la Foi (1597). Puis il donna l'Introduction à la vie dévote (1608) et le Traité de l'amour de Dieu (1610).  Il a laissé de plus un très grand nombre de Lettres spirituelles ou Lettres de direction adressées à divers, notamment à Mme de Chantal (sainte Chantal), grand-mère de Mme de Sévigné, fondatrice de l'ordre de la Visitation. Sauf l'Étendard, on a lu longtemps tous ses ouvrages dans les milieux catholiques; les uns, comme le Traité de l'amour de Dieu, pour constater qu'aux yeux au moins des profanes, il n'y a pas si grande différence entre les théories sur l'amour divin, telles qu'elles sont exposées par François de Sales, et celles qui, exposées par Fénelon, furent si vivement attaquées par Bossuet; les autres, comme les Lettres spirituelles et l'Introduction à la vie dévote, parce que ce sont des ouvrages exquis. François de Sales n'argumente pas. Il s'insinue, il enveloppe, il caresse; il fait aimer sa religion en se faisant aimer lui-même. On a pu dire à son sujet qu'il est le Montaigne du christianisme et un Montaigne qui aurait de l'humilité.

L'éloquence religieuse.
Les prédicateurs réformés.
Ce n'est pas seulement par des traités dogmatiques et des pamphlets que Calvin et les autres chefs du protestantisme cherchent à répandre leurs doctrines; la prédication est pour eux un instrument de propagande non moins puissant. Ils parlent à la foule pour la convaincre, l'émouvoir. Calvin, Farel, Froment, Th. de Bèze se font entendre dans la chaire, et leur parole a la vigueur d'une argumentation nerveuse avec la sobriété d'un enseignement austère. Mais l'éloquence protestante (c'est là son trait propre) est exclusivement militante : son but est de mettre en discussion le dogme catholique, de combattre la papauté, de démontrer que la rupture avec l'Église est légitime, que la communion nouvelle est supérieure à sa rivale. L'instruction morale est reléguée au second rang : il ne s'agit pas du salut des âmes, mais du triomphe de la communion. D'ailleurs, la doctrine nouvelle, par sa nature même, devait attacher peu d'importance à l'exhortation morale, puisqu'elle enseignait le salut par la foi et non par les oeuvres; c'était se condamner à ne parler guère que des mystères admirables de la prédestination et de « cette adorable inégalité qui fait des uns des vases de colère et de perdition et des autres des vases de miséricorde. » (Bourdaloue, Sermon sur la Prédestination). Polémique contre le catholicisme, exposition du dogme, silence à peu près complet sur les devoirs de l'individu : voilà ce qui caractérise la prédication réformée, d'ailleurs vigoureuse et sobre. Telle elle était chez Farel, au témoignage des contemporains (car il ne reste rien des sermons de celui qui inaugura la prédication protestante en France et en Suisse), chez Froment, à en juger par l'unique sermon qu'on a conservé de lui, chez Calvin, dont les sermons ne sont le plus souvent que le développement de l'Institution, chez de Bèze, qui suit son maître en fidèle disciple.

Les prédicateurs catholiques.
Des défauts différents détournaient la prédication catholique de son but au commencement du XVIe siècle : argumentation subtile et raffinée, mélange bizarre de citations bibliques et profanes, pédanterie, abus de l'interprétation figurée ou symbolique, et par-dessus tout, familiarité bouffonne et grotesque.

La Réforme et la Renaissance ne firent qu'augmenter le mal, celle-ci en exagérant le goût et la manie de l'érudition déplacée, celle-là en favorisant des polémiques violentes, grossières , qui déshonoraient la chaire chrétienne. Vainement les conciles de Cologne (1536), de Narbonne (1550), de Trente (1562), de Cambrai (1565), de Bourges (1584) ordonnèrent aux prêtres de s'abstenir de récits apocryphes, de citations mythologiques (fabuloso dogmate), et leur interdirent les plaisanteries grotesques, et les attaques personnelles; vainement les docteurs les plus vénérés de l'Église, Pie V dans ses lettres, Cl. d'Espence, dans son Sermo synodalis de officio pastorumn (1562), Louis de Grenade, dans sa Rhetorica ecclesiastica (1578), saint Charles Borromée, dans ses Instructiones praedicationis verbi Dei rappelèrent les prédicateurs à la dignité et au respect de leur sacerdoce.

Les troubles de la Ligue mirent le comble au mal. Jean Boucher, recteur de l'Université (1580), puis curé de Saint-Benoît, Guillaume Rose, prédicateur ordinaire de Henri III, évêque de Senlis depuis 1583, Matthieu de Launay, le calviniste apostat, grand remueur des opinions de la populace, comme l'appelle Etienne Pasquier; le bénédictin Génébrard, hébraïsant distingué, mais prédicateur enragé, que Lestoile compare à une harengère en colère, François Feuardent, dont la parole brillait comme une torche, sicut facula ardebat, firent retentir la chaire, qu'ils transformaient en tribune politique, de déclamations furibondes contre Henri III et Henri IV. Rien ne peut donner une idée de ces excès, faits pour dégrader l'éloquence religieuse.

Avec l'avénement de Henri IV et le retour de la paix, la prédication commence à reprendre son vrai caractère d'enseignement moral. La chaire retrouve la décence et la dignité qu'elle avait perdues, mais les prédicateurs de la Ligue avaient fait des citations bibliques un abus si scandaleux, que par un excès contraire leurs successeurs paraissent éviter les textes sacrés; et les homélies ressemblent trop souvent à des dissertations scolastiques, entremêlées d'exemples, de sentences des auteurs grecs et latins. En 1591, Guillaume du Vair écrivait : 

« Quant à cette autre éloquence qui habite les chaires publiques, qui devroit estre la plus parfaicte tant par la dignité de son subject que pour le grand loisir et liberté de ceux qui la traittent, elle est demeurée si basse que je n'ay rien à en dire. »
Aussi les noms des orateurs les plus admirés de leur temps, Valladier, de Besse, Gaspar de Seguiran, le P. Cotton, Coeffeteau, Cospeau, etc., sont-ils depuis longtemps à peu près oubliés. Ce n'est qu'au commencement du XVIIe siècle que l'éloquence de la chaire se relève avec Fenoillet, l'évêque de Marseille, et saint François de Sales. Le faux goût, la subtilité n'ont pas entièrement disparu, mais l'érudition vaine, la déclamation, l'emphase disparaissent pour faire place à la simplicité et à l'onction évangéliques. François de Sales apporte dans sa prédication, comme dans ses traités et dans ses lettres, la grâce persuasive, la douceur, la charité, avec une science théologique admirée par Bossuet même. Mais il faudra encore cinquante ans d'efforts pour dégager la chaire chrétienne des traditions d'une dialectique stérile, d'une érudition pédantesque, et préparer l'éloquence d'un Bossuet ou d'un Bourdaloue.

Philosophes, moralistes, libres-penseurs

Le XVe siècle ne s'était pas borné à imiter les poètes, les orateurs, les historiens de l'Antiquité; il avait essayé d'en reproduire les doctrines philosophiques : imitation plus difficile 1555 une dialectique, qui est le premier ouvrage de philosophie écrit en langue vernaculaire. Cette logique régna près d'un siècle dans les classes.

Le mouvement averroïste, qui se produisit surtout en Espagne et en Italie, eut pourtant un représentant en France vers les dernières années du XVIe siècle. Vanini, exagérant l'interprétation du commentateur arabe d'Aristote, fit du péripatétisme une doctrine panthéiste. Condamné comme athée par le parlement de Toulouse, il fut étranglé et brûlé, après avoir eu la langue coupée (1619).

Ces tentatives pour faire renaître les systèmes de la philosophie ancienne et les opposer ou les substituer à la tradition scolastique, en bravant même la torture, ne sont pas le seul trait par lequel se manifeste au XVIe la hardiesse de l'esprit nouveau. Le choc de tant d'opinions diverses, de tant de doctrines rivales jette la raison dans les témérités du doute. A cette cause vient s'ajouter le trouble produit par les Guerres de religion dans les esprits et dans les consciences. La guerre civile, disait La Noue, « fait plus de brèche en six mois au pays, aux moeurs, aux lois et aux hommes qu'on n'en sauroit reparer en dix ans. Entre ses autres fruits, elle a apporté cestui-ci d'avoir engendré un million d'épicuriens et libertins (Discours militaires). » Cet état de l'esprit qui, non seulement sur les objets qui passent sa portée, mais sur les choses mêmes qu'il peut concevoir, s'établit dans une incertitude absolue, devient aux yeux de certains penseurs l'état philosophique par excellence, d'où naissent avec l'indifférence, la modération et la paix intérieure.

Ce mouvement sceptique, amené par la confusion des systèmes et le spectacle des luttes religieuses, se manifeste chez les esprits les plus divers, lettrés, érudits, théologiens, etc. Les uns triomphent de l'impuissance de la raison au profit de la religion; les autres, en ébranlant l'autorité de la raison, ébranlent du même coup l'autorité de la foi.

B. Des Perriers.
Les écrivains qui affichent ouvertement l'incrédulité sont encore rares à l'époque qui nous occupe. On ne citerait guère au XVIe siècle que Bonnaventure Des Periers, l'auteur du Cymbalum mundi (la cymbale du monde), oeuvre audacieuse, en quatre dialogues à la manière de Lucien, où l'auteur tourne en dérision l'Evangile sous le nom de livre des destinées, Jésus-Christ sous le nom de Mercure, la religion chrétienne sous le nom de la pierre philosophale que les hommes cherchent vainement. Catholiques et protestants  dénoncèrent à l'envi l'ouvrage.

C. Agrippa.
Chez Cornelius Agrippa (1486-1535), le doute, loin de s'étendre à la foi religieuse, ne s'attaque pas même à la raison, mais seulement à la science humaine. Le traité de la Vanité des sciences est une satire des connaissances de son temps, de la scolastique, et même des sciences occultes dont il avait été l'adepte.

M. de Montaigne.
Avec Montaigne, nous arrivons au plus éminent des sceptiques du XVIe siècle. Il   publie en 1580 les deux premiers livres des Essais, et huit ans plus tard le troisième livre. Il suffit de lire les chapitres qui composent chaque livre pour reconnaître que les Essais ne forment pas un ouvrage méthodique, composé sur un plan régulier, mais un simple recueil d'observations et de réflexions morales où l'auteur ne suit d'autre ordre que le cours mobile de sa pensée, de son imagination et de son humeur. Même dans chaque chapitre, rien de plus trompeur que le titre, l'auteur se laissant aller à des digressions sans rapport direct avec le sujet proposé. 

Dans cette revue souvent capricieuse des sujets les plus divers, on trouve une connaissance profonde du coeur humain, une expérience consommée de la vie, avec une franchise aimable et piquante qui donne aux Essais de Montaigne un charme toujours nouveau. C'est par là que son oeuvre est encore lue de nos jours non seulement avec intérêt, mais avec profit, et prend place en quelque sorte parmi les auteurs classiques. Cette sagesse pratique de Montaigne est rehaussée par les exemples et les préceptes qu'il emprunte aux moralistes anciens dont il s'est nourri, à Platon, à Sénèque, à Cicéron, à Plutarque, de telle sorte qu'on trouve dans son livre, outre les réflexions personnelles d'un observateur judicieux et pénétrant, la fleur de la sagesse antique accommodée aux besoins, aux moeurs et aux idées des modernes. A ce riche fond s'ajoute encore l'attrait d'une forme originale à la fois familière et élevée, libre d'allures, expressive, hardie, pittoresque.
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Montaigne.
Michel de Montaigne.

L'oeuvre porte partout la marque de cette indifférence sceptique, qui est aussi une forme de relativisme, et dont Montaigne est demeuré le représentant le plus populaire. Tantôt, parcourant les temps et le lieux les plus reculés, recueillant les faits les plus étranges, les coutumes les plus bizarres, il triomphe contre la raison humaine de la diversité des moeurs et des coutumes. Tantôt, énumérant les opinions des philosophes, faisant ressortir la diversité, la contradiction de leurs systèmes, il s'arme contre la vérité de l'incertitude et de la mobilité des doctrines, sans s'apercevoir que c'est lui-même qui tourne dans un cercle en supposant ce qui est en question, à savoir que toutes ces coutumes, toutes ces doctrines peuvent être opposées les unes aux autres comme également vraies, également justes.

« Ne voulant pas dire : Je ne sais, il dit : Que sais-je? dont il fait sa devise, en la mettant sur des balances qui, pesant le contradictoires, se trouvent dans un parfait équilibre, c'est-à dire qu'il est pur pyrrhonien. Sur ce principe roulent tous se discours et tous ses Essais; et c'est la seule chose qu'il prétend bien établir, quoiqu'il ne fasse pas toujours remarquer son in tention. Il y détruit insensiblement tout ce qui passe pour le plus certain parmi les hommes, non pas pour établir le contraire avec une certitude de laquelle seule il est ennemi, mais pour faire voir seulement que les apparences étant égales de part et d'autres, on ne sait où asseoir sa créance. » (Pascal, Entretiens sur Epictète et Montaigne).
Montaigne va plus loin. La partie essentielle des Essais est celle qu'il a consacrée à l'apologie de Raymond Sebond, Toulousain qui avait composé au XVe siècle une Théologie naturelle (Theologia naturalis), traduite en français par Montaigne même (1569), à la prière de son père. Dans ce livre, dit Montaigne, R. Sebond avait entrepris « par raisons humaines et naturelles d'établir et vérifier contre les athéistes tous les articles de la religion chrétienne, » entreprise fort utile, « vu que les nouvelletés de Luther commenceoient d'estre en crédit, » et qu'il était aisé de prévoir « que ce commencement de maladie déclineroit aisément en exécrable athéisme. » On avait reproché à la Theologia naturalis de vouloir appuyer par des raisons humaines ce qui est du domaine de la foi, et de mettre In religion en péril en la défendant par des arguments exposés à la contestation. 

Montaigne part de là pour montrer l'impuissance de la raison humaine à sonder les mystères de la foi, et, comme dit Pascal, prenant les hommes « abandonnés à leur lumière naturelle, toute foi mise à part, il les interroge de quelle autorité ils entreprennent de juger cet être souverain qui est infini par sa propre définition, eux qui ne connaissent véritablement aucune chose de la nature! Il leur demande sur quels principes ils s'appuient; il les presse de les montrer. Il examine tous ceux qu'ils peuvent produire et y pénètre si avant, par le talent où il excelle, qu'il montre la vanité de tous ceux qui passent pour les plus naturels et les plus fermes. » Mais peu à peu la foi ellemême chancelle avec la raison. « De ce principe que hors la foi tout est dans l'incertitude, et considérant bien combien il y a que l'on cherche le vrai et le bien sans aucun progrès vers la tranquillité, il conclut qu'on en doit laisser le soin aux autres et demeurer cependant en repos, coulant légèrement sur les sujets de peur d'y enfoncer en appuyant. » Il faut cependant une règle de conduite; Montaigne ne l'empruntera ni aux principes de la raison, ni aux croyances de la foi : il suivra la commodité. 
« Il n'a rien d'extravagant dans sa conduite ; il agit comme les autres hommes; et tout ce qu'ils font dans la sotte pensée qu'ils suivent le vrai bien, il le fait par un autre principe, qui est que les vraisemblances étant pareillement d'un autre côté, l'exemple et la commodité sont les contrepoids qui l'emportent. » 
Il rejette bien loin la farouche vertu des stoïciens. 
« La sienne est naïve, familière, plaisante, enjouée, et pour ainsi dire folâtre : elle suit ce qui la charme et badine négligemment des accidents bons ou mauvais, couchée mollement dans le sein de l'oisiveté tranquille, d'où elle montre aux hommes qui cherchent la félicité avec tant de peines que c'est là seulement où elle repose, et que l'ignorance et l'incuriosité sont deux doux oreillers pour une tête bien faite, comme il dit lui-même. » (Pascal).
P. Charron.
Pierre Charron (1541-1603) fut l'imitateur et l'ami de Montaigne qui lui légua comme à un fils adoptif le droit de porter ses armoiries. Celui qui devait écrire le Traité de la Sagesse fut d'abord un théologien et un prédicateur estimé. Il emprunta beaucoup à Montaigne, dont il transcrivait des pages entières. Ses deux principaux ouvrages sont le Traité des trois vérités et surtout le Traité de la sagesse. Ce dernier parut en 1601. L'auteur essaie d'y concilier les idées philosophiques et les idées religieuses du temps. Son livre, malgré le souci de composition qu'il dénote, n'a pas un sens bien net.  Il écrit dans un style clair, solide, judicieux, mais froid, monotone, et qui le paraît d'autant plus par comparaison avec celui de Montaigne, si riche, si gai, tout foisonnant de tours pittoresques et de vives images.

G. du Vair.
Aux moralistes sceptiques qui nient la raison tout en prétendant n'agir que par elle, s'oppose Guillaume Du Vair (1556-1621). Magistrat éminent, grand orateur, il fut aussi un moraliste distingué. Celui qui, durant les troubles de la Ligue, consacra l'autorité de sa parole à la défense et au salut de la royauté, écrivait durant le siège de Paris son beau traité De la constance et consolation des calamités publiques. Aux consolations qu'il puise dans la philosophie antique, dans les doctrines du stoïcisme, la religion vient ajouter ses graves enseignements : la résignation et l'espérance animent ces pages émues, éloquentes.  Il est également auteur de la Philosophie morale des stoïques et de la Sainte Philosophie, où il se montre  un moraliste élevé, précurseur de Pascal par le fond de ses idées et de Balzac par son style. II publia également un Traité de l'éloquence française, dont Malherbe a souvent tiré profit.

Écrivains politiques, pamphlétaires

Les progès du pouvoir absolu en France avaient peu à peu imposé la doctrine de la souveraineté de droit divin. Deux courants de pensée vont brusquement l'assaillir. L'un vient de l'Antiquité profane, qui avait célébrer les Harmodius et les Brutus; l'autre de l'Évangile, interprété par les réformés. Bien que Luther et Calvin se fussent à l'origine montrés respectueux des autorités politiques, il y avait dans le précepte « Rendez à Dieu ce qui appartient à Dieu » un principe d'indépendance peu compa tible avec l'idée du pouvoir absolu des rois. Les catholiques à leur tour s'élèveront contre cette idée, quand la monarchie leur semblera renoncer à défendre l'unité religieuse.

E. de la Boétie.
Dans le Contr'un d'Étienne de la Boétie, c'est une inspiration venue de l'Antiquité qui a ressuscité la doctrine, bien connue d'ailleurs au Moyen âge, de la souveraineté populaire. Le thème est fourni par un texte de Plutarque : des réminiscences d'Hérodote, qui oppose la liberté grecque à la tyrannie perse, ou de Tacite, qui flétrit les empereurs, servent à le développer. Pourquoi, demande La Boétie, les sujets, au lieu d'opposer au tyran un « non » collectif, se complaisent-ils dans une servitude volontaire? En républicain d'Athènes ou de Rome, pour qui la liberté est de droit naturel, il ne voit là qu'une déformation morale, imputable à des mobiles dont il dénonce la bassesse. L'intérêt du Contr'un n'est pas dans l'analyse, parfois un peu sommaire, de ces mobiles, mais dans l'indignation juvénile qui inspire à la Boétie de chaudes tirades en l'honneur de la liberté

On a maintes fois et péniblement recherché dans son ouvrage des allusions à des faits contemporains, à des préoccupations d'actualité, qui l'auraient suscité; on a voulu y voir, par exemple, une protestation contre la répression de la révolte des Bordelais en 1548, ou encore une critique du machiavélisme. C'est en fausser l'esprit. Écrit avant la bataille, le Contr'un est l'oeuvre  d'un jeune homme qui n'a encore vécu que dans les livres; c'est une déclamation d'école, ardente, mais d'une ardeur toute littéraire. Le Mémoire sur l'édit de janvier, que La Boétie composa un an avant sa mort, montre bien qu'il n'avait rien d'un révolté; qu'il fut un sujet loyal, dévoué à la chose publi que. Son Contr'un ne devint séditieux que du jour où, en pleine mêlée, le protestants le publièrent et que leur passion le transfigura.

F. Hotman.
A partir de la Saint-Barthélemy, les polémistes du parti réformé n'affectent plus de s'en prendre aux Guises seule ment : puisque le roi s'est souillé du sang de ses sujets, c'est la souveraineté du roi qu'ils rejettent. En sa Franco Gallia, François Hotman s'efforce de ruine l'absolutisme par l'histoire, car il prétend ne rencontrer dans la suite de siècles qu'une forme unique de gouver nement : la monarchie constitutionnelle, et élective. C'était refaire l'histoire au gré de ses désirs et l'on a dit avec esprit qu' « Hotman bâtit l'utopie du passé ». Duplessis-Mornay considère ces problèmes non plus en historien, mais en théoricien : il développe l'idée d'un contrat politique, corollaire de la sou veraineté populaire, et la pousse jusqu'à ses conséquences extrêmes, jusqu'à pro clamer le droit à la rébellion et au tyrannicide. 

Ces doctrines, qui passent des livres en latin à d'innombrable pamphlets en langue vernaculaire et que la. Ligue adoptera, devancent et préparent les écrits des Althusius et des Grotius et le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau.

H. Languet.
Hubert Languet va plus loin dans ses Revendications contre les tyrans, ouvrage qu'il publia sous un pseudonyme, en signant le Brutus français (Bruto Celta auctore). Il y affirme hardiment que les sujets cessent de devoir obéissance au prince, lorsqu'il commande quelque chose contre la loi de Dieu, parce que la volonté de Dieu est au-dessus de la sienne; lorsqu'il persécute l'Église de Dieu, parce que son pouvoir ne s'étend pas aux choses spirituelles; lorsqu'il opprime ses sujets, parce que si le prince est supérieur aux individus, la totalité de la nation est supérieure au prince. Il termine en déclarant que les rois étrangers ont le devoir de secourir leurs coreligionnaires lorsqu'ils sont persécutés par leur souverain. Hotman s'appuyait sur l'histoire, Hubert Languet prétend s'autoriser de la Bible; mais tandis que le premier oppose à la tyrannie un pouvoir légal, celui des États généraux, qui représente la nation, Hubert Languet ouvre la porte à l'anarchie; car entre le peuple rebelle et le prince accusé de tyrannie, qui sera juge?

J. Bodin.
Mais contre ces doctrines se préparent des ripostes loyalistes. L'avocat Jean Bodin est un bourgeois que l'anarchie montante a inquiété. Lui qui naguère (dans la Méthode de l'histoire, 1566) proclamait les droits imprescriptibles de la nation, sent maintenant le devoir de défendre l'autorité royale. Il publie, en 1576, un gros in-4°, la République, dont le titre, pris à Platon, et toutes les allures indiquent qu'au milieu de controversistes passionnés et de violents pamphlétaires, l'auteur se fait fort de retrouver la sérénité des antiques philosophes.

La République est essentiellement une réplique à la Franco-Gallia d'Hotman, c'est-à-dire qu'elle s'applique à ruiner l'idée de souveraineté populaire. Mais Bodin s'oppose aussi, par un effort contraire, à la doctrine de l'absolutisme, dont Machiavel, tenu pour responsable de la Saint-Barthélemy, passait alors pour le théoricien. Sa réfutation de Machiavel est puissante, d'abord parce qu'elle repose sur une enquête historique plus large que celle du Florentin et qui s'étend à un plus grand nombre d'institutions et de constitutions; puis, parce qu'au premier rang des facteurs politiques, Bodin place des forces trop méconnues par Machiavel : les forces morales, religion, droit, justice. La critique des deux théories extrêmes, celle d'Hotman et celle de Machiavel, le conduit à dégager une conception moyenne, celle d'une monarchie puissante, mais modérée et contenue par divers freins, entre autres par le droit qu'il reconnaît aux États généraux de consentir l'impôt. La République de Bodin répondait aux besoins des hommes les plus sages du pays; elle exprime à merveille les aspirations de ce parti des « politiques », qui va grandir au détriment des partis violents et qui sortira triomphant des guerres civiles.

M. de L'Hospital.
Comme ils vivifient les doctrines, les malheurs du temps exaltent l'éloquence politique. Deux vertus que le chancelier de L'Hospital pratiqua toute sa vie, la tolérance et la justice, font aussi la grandeur de son éloquence. Sans doute, c'est à Jean Bodin qu'il appartiendra d'établir les bases philosophiques de la tolérance; dans son Heptaplomeres, ce curieux dialogue entre sept personnages appartenant à sept religions différentes, il s'élèvera jusqu'à la notion d'une religion naturelle qui engloberait et concilierait tous les cultes. Mais un quart de siècle plus tôt, à une époque où cette idée était encore singulièrement hardie, le chancelier de L'Hospital s'était efforcé de la faire passer dans la pratique. Ses harangues de Pontoise, de Saint-Germain, de Poissy - sans parler de celle d'Orléans, si souvent citée -, proclament avec une admirable fermeté le devoir de tolérance religieuse. Et pour la justice, en même temps que ses ordonnances tentent de corriger les abus, ses discours aux parlements qu'il visite rappellent les magistrats au sentiment de leur mission.

Il n'y abuse pas, comme d'autres orateurs, des réminiscences de l'Antiquité. Le ton de ses harangues est simple; la bonhomie des allures fait passer la réprimande; et I'honnêteté transparente d'une grande âme tient lieu de tous ornements. C'est pourquoi l'on a dit que l'éloquence du chancelier, tout lettré qu'il fût et délicat auteur de vers latins, se rattache plus à la tradition nationale qu'à la Renaissance. Et c'est sans doute aussi pourquoi le président Du Vair n'a pas nommé L'Hospital dans son Traité de l'éloquence.

Mais ne nous y trompons pas : cette sobriété vigoureuse porte la marque de la culture classique. Lorsque, disgracié, L'Hospital ne put plus servir ses idées par la parole et par l'action, il les servit par la plume. Aucune oeuvre n'honore plus sa mémoire que son courageux Discours sur la pacification des troubles de l'an 1567, et jamais il n'a dit sa foi dans la tolérance avec plus de force qu'à l'heure où cette foi l'écartait du pouvoir.

L. Le Roy.
Beaucoup d'autres écrivains se piquent d'indiquer des remèdes aux malheurs du temps; mais la ferme pensée de L'Hospital ne se retrouve pas chez eux. Louis le Roy, dans son Exhortation aux Français de vivre en concorde (1570), ne donne guère que les conseils d'une prudence banale. Il a beau prétendre à la philosophie de l'histoire dans sa Vicissitude ou Variété des choses en l'Univers (1575) : son mérite reste celui d'un vulgarisateur. Il a traduit Platon; il a, traduisant Aristote, fait connaître l'oeuvre du fondateur de la science politique et décrit un grand nombre de constitutions anciennes et modernes. Ni ces indications, ni ces matériaux ne seront tout à fait perdus.

La Noue.
Les Discours politiques et militaires de La Noue offrent un tout autre caractère. Il s'agit de l'oeuvre d'un soldat. Pendant vingt ans, à travers mille aventures, La Noue a combattu pour sa loi protestante. Captif, il occupe ses loisirs à écrire sur les souffrances de son pays. Son amour de la France, sa loyauté, son large esprit de tolérance, forcèrent l'admiration de ses adversaires eux-mêmes. Ses qualités de coeur auraient assuré la durée à ses écrits, si l'esprit critique n'y faisait trop souvent défaut.

La Satire Ménippée.
Comme L'Hospital et Bodin, les auteurs de la Satire Ménippée appartiennent au groupe des Politiques. Ce pamphlet fut publié l'an 1594, alors que Paris, depuis longtemps dominé par les ligueurs, se lassait enfin de leurs violences et regardait vers Henri IV, qui venait d'abjurer. La Satire Ménippée donna comme une voix à l'instinct public, encore confus, et acheva, par le ridicule, la défaite de la Ligue.

Elle est l'oeuvre de quelques bourgeois qui se réunissaient chez Jacques Gillot, conseiller clerc au Parlement : Pierre Leroy, chanoine de Rouen; Jean Passerat, professeur au collège du Plessis, poète aimable et vif; Nicolas Rapin, ancien soldat d'Ivry, avocat, fort apprécié pour ses poèmes latins; Gilles Durant, l'auteur des pièces de vers les plus piquantes que renferme le recueil; Florent Chrestien, médecin, érudit et poète; Pierre Pithou, jurisconsulte célèbre.

La Ménippée a pour sujet la tenue des États que Mayenne avait convoqués en 1593 et qui devaient élire un successeur à Henri III. Elle se divise en deux parties. La première, composée par Leroy, est une espèce de prologue. On y voit deux charlatans, l'un, Espagnol, qui représente le cardinal de Plaisance, l'autre, Lorrain, qui représente le cardinal de Pelevé, vendre au public leurs drogues merveilleuses; chacun a son catholicon, autrement dit sa panacée, dont il fait l'éloge avec une verve bouffonne. A ce prologue succède une parodie de la procession faite par les ligueurs en 1590. Puis sont décrites les tapisseries de la salle des Etats, thème fertile en allusions malignes et en burlesques rapprochements. Dans la seconde partie, nous assistons à une séance. Mayenne expose comme quoi les intérêts de la cause catholique l'obligent de prendre en main le pouvoir, dût-il compromettre l'existence même de la patrie. Le légat et le cardinal de Pelevé prêchent, celui-là en italien, celui-ci en latin macaronique, la continuation de la guerre civile. Le sieur de Rieux, orateur de la noblesse, se félicite d'un état de choses qui lui permet de pressurer et de pendre impunément ses vassaux.

Ces discours abondent en traits plaisants, quoique d'un comique assez gros. Mais ce qui fait surtout l'intérêt de la Ménippée, c'est la harangue, toute sérieuse, et, parfois d'une forte éloquence, que prononce Claude d'Aubray, député  du Tiers. D'Aubray trace un pathétique tableau des souffrances et des misères présentes; il perce à jour la politique de Mayenme et, des Espagnols, il montre enfin le salut public dans le Béarnais, « jetton droit et verdoyant du tige de saint Louis ». Si les discours, précédents rappellent les bouffonneries de Rabelais, celui-ci fait songer aux Provinciales.

Historiens et auteurs de mémoires

Le XVIe siècle est fécond en récits historiques, mémoires chroniques, correspondances. Mais si la plupart de ces documents sont d'un grand intérêt pour l'histoire, il n'en est qu'un petit nombre que puisse revendiquer la littérature. Du côté des mémorialistes, on pourra cependant mentionner les suivants :

B. de Monluc.
Né en 1502, Blaise de Lasseran-Massencome, seigneur de Monluc (château situé près de Damazan en Guyenne), servit de très bonne heure le duc Antoine de Lorraine, d'abord comme page, puis comme archer. A partir de 1521, il sera de presque toutes les guerres. II est à La Bicoque (1522), à Pavie (1525), où il est fait prisonnier. Il prend part à l'expédition de Naples (1527), il combat à Cerisoles (1544). Gouverneur de Sienne, il défend héroïquement cette ville contre les Impériaux (1555); il est au siège de Thionville (1558). Il reçoit sous Charles IX la lieutenance générale de la Guyenne, la province la plus agitée de France ; il est mêlé aux troubles des années 1560 et 1561, puis aux trois premières Guerres de religion. Au siège de Rabastens (juillet 1570), il reçoit une terrible arquebusade, qui l'obligera le reste de sa vie à porter une sorte de masque, ce qu'il appelle un « touret de nez ». Il a franchi, depuis le grade d'enseigne, tous les degrés de la hiérarchie militaire, quand il reçoit, en 1574, le bâton de maréchal de France. Il a assisté, dit-il, à cinq batailles rangées, il a dix-sept fois donné l'assaut à des forteresses, il a soutenu onze sièges, il a combattu dans plus de deux cents escarmouches. Il mourut en 1577, dans son château d'Estissac en Agenais.

Monluc contait volontiers ses aventures de guerre, et François Ier aimait à lui faire redire son récit de la bataille de Cerisoles. Brantôme, qui l'a beaucoup fait parler, lui reconnaît « une fort belle éloquence militaire ». Mais il n'avait rien du lettré ni de l'homme de plume. S'il se mêla d'écrire, ce lut un grand hasard et l'effet d'une mésaventure. Tombé en disgrâce en 1570, il venait de perdre le gouvernement de la Guyenne, et comme on s'appliquait alors, en vertu du traité de Saint-Germain, à restituer aux protestants les biens qui leur avaient été indûment enlevés, des plaintes s'élevèrent contre sa gestion : il prit peur. Pour défendre à la fois sa réputation et la grande fortune qu'il avait amassée, il décida d'écrire au roi et d'énumérer les services rendus par lui au cours de quatre règnes. Bientôt il cessa d'être inquiété : il reçut de Charles IX une « lettre d'abolition » et un bon de titre de pension (avril 1572). Son plaidoyer devenait sans objet, mais il se trouva qu'à l'écrire il avait pris le goût de raconter sa vie.

Il revient donc à son manuscrit, mais c'est désormais à la postérité qu'il songe; il aspire à la gloire de César, d'où le titre qu'il choisit : les Commentaires. Il amplifie sa première rédaction, la précise, la polit. Il cherche plus à fond dans sa mémoire pour y retrouver le souvenir de plus anciennes périodes de sa vie. Il refond ses harangues, il multiplie ses conseils aux jeunes capitaines; il confronte sa narration aux narrations de Paul Jove, de Du Bellay, de Paradin, de Rabutin, non pas pour substituer leur témoignage au sien, mais pour retrouver, grâce à eux, des noms ou des dates, et surtout pour tâcher de leur ravir quelque chose de leur art, le secret des exordes, des partitions, des transitions. Il vivra ainsi en compagnie de son livre, qu'il retouche sans cesse et que, sans doute, il fait aussi retoucher, pour ce qui est de sa forme, par de plus habiles que lui.

Ambitieux, indifférent au rôle qu'il joue, pourvu qu'il joue un rôle, souple au besoin devant les grands, cupide et avare (au moins dans sa vieillesse), pas très délicat en matière d'argent, maintes fois compromis en d'assez louches aventures, Monluc sait habilement masquer ses tares. Malgré ces réticences, que dissimule une fausse naïveté, son personnage apparaît dans ses Commentaires plein de vie et, somme toute, de vérité. Il devait être tel qu'il s'est peint, admirable de sangfroid et de bravoure dans le péril, prompt à la décision, cruel avec sérénité parce qu'il s'est laissé emporter au branle de la férocité ambiante, toujours résolu, toujours trépignant. Au demeurant, pas du tout fanatique, à peine dévot, hésitant même à certaines heures entre les catholiques et les protestants, il agit surtout par besoin d'agir : beau type de ces individualités fortes et encore indomptées que le prétexte de la religion avait déchaînées.

La forme est appropriée à cette matière tumultueuse. Les revisions successives n'ont chassé de son livre qu'une petite part des impropriétés, des gaucheries, des tours embarrassés. En dépit des coups de lime, la phrase est restée âpre et rugueuse. Mais ce style spontané a comme une saveur de fruit sauvage.

Le portrait de Monluc peint par lui-même, et un tableau fortement coloré de son époque, voilà donc surtout ce que nous cherchons dans les Commentaires. On y rencontre aussi, malgré des erreurs de chronologie, une quantité d'informations et d'éclaircissements, surtout dans les récits de batailles, dont maints épisodes, sans ce livre, eussent été perdus pour l'histoire. Il ne faut pas toutefois demander à Monluc de dominer l'ensemble des événements et de les débrouiller. Il est un auteur de mémoires, non pas un historien.

J.-A. de Thou.
Les qualités de l'historien, c'est chez Jacques-Auguste de Thou qu'on les trouve. Magistrat, il porte dans l'examen des événements publics de son temps les habitudes d'enquête minutieuses qu'il a contractées au Parlement. Ardemment gallican, il tient pour la liberté de conscience. Lié avec des protestants qu'il estime, il n'a nulle violence à se faire pour juger la Réforme avec équité. Droiture, integrité, exactitude scrupuleuse, faculté de comprendre les événements et de les apprécier avec intelligence, tels sont bien ses mérites principaux. Le malheur est qu'ébloui par ses grands modèles, Tite-Live et Tacite, de Thou écrivit en leur langue et leur emprunta les ornements de son style. Il estimait sans doute avec Montaigne que les transformations de la langue française étaient trop rapides pour qu'on lui confiât une oeuvre destinée à durer. Son calcul s'est trouvé faux : le latin a pu favoriser d'abord le succès de son Histoire à l'étranger, mais il a détourné d'elle la postérité.

Du Haillan.
Les modèles latins ont pesé lourdement sur les historiens de ce temps, même sur ceux qui ont écrit en français, comme Du Haillan. Du Haillan a le mérite (qui manque si fort à Hotman) de tenir son ouvrage à l'écart des passions du jour. Mais il inaugure en France, et pour deux siècles, la tradition de l'histoire à la romaine, engoncée dans sa dignité, empesée de rhétorique, encombrée de discours fictifs, de débats inventés, et de lieux communs de haute politique. De plus, à la manière de ses modèles italiens, du Haillan réduit l'histoire du royaume à n'être guère que l'histoire du roi et de la cour. Trop d'historiens du XVIIe et du XVIIIe siècle l'imiteront.

Brantôme.
Pierre de Bourdeilles,  seigneur de Brantôme, quoique abbé, mais d'ailleurs abbé séculier, mena une vie toute militaire, et pendant trente ans courut l'Europe, au service de tous les souverains de son temps. On le voit tour à tour en Italie, avec le maréchal de Brissac; en Écosse, avec Marie Stuart; en France, où il sert les princes lorrains dans la guerre civile; en Afrique, avec les Espagnols; puis au Portugal, à Madrid, à Milan, à Naples, à Syracuse, à Malte, à Rome, à Venise. De 1568 à 1584, il prend part à toutes les guerres civiles de France; en 1584, devenu perclus à la suite d'une chute de cheval, il se fait auteur, ou plutôt conteur, pour se consoler; et jusqu'à sa mort, qui arriva en 1614, il ne cesse plus d'écrire, de raconter tout ce qu'il a vu dans cette vie voyageuse; de dire tout ce qu'il sait sur les hommes de tous pays, qu'il a connus et observés. Il est quelque chose comme un Froissart du XVIe siècle, un Froissart qui ne fit jamais profession d'écrire. Ses oeuvres les plus connues s'intitulent les Vies des hommes illustres et grands capitaines et les Vies des dames illustres

Son style est incorrect, mais piquant, et paraît naturel, quoique l'auteur ne, fût pas du tout un écrivain naïf, ou insouciant de sa réputation littéraire. Il ne faut demander d'ailleurs à Brantôme aucune des qualités qui font l'historien sérieux. Il ne cherche pas la vérité, il raconte les choses comme il les a ouï dire, et trouve toujours une anecdote assez authentique, pourvu qu'elle soit amusante. Sa véracité n'est que dans la couleur générale du récit, parce qu'il sait bien voir et vivement peindre. Mais quant au détail des faits, il est peu digne de foi. Aussi indifférent à la morale qu'à la vérité, il se contente d'admirer quelquefois les belles actions, mais il néglige toujours de blâmer les plus mauvaises; et il est plein d'indulgence pour les plus vicieux personnages, pourvu qu'ils aient apporté quelque élégance dans leurs vices.

L. de La Popelinière.
Lancelot de La Popelinière publia, en 1581, une Histoire de France enrichie des plus notables occurrences survenues en provinces de l'Europe et pays voisins, soit en paix, soit en guerre, tant pour le fait séculier que pour l'ecclésiastique, depuis l'an 1550 jusqu'à ces temps (1577). On voit par ce titre que La Popelinière est le premier qui ait voulu composer une histoire générale de l'Europe dans la seconde moitié du XVIe siècle; il y consacra sa vie et sa fortune. 

« La Popelinière, dit d'Aubigné, a porté le faix et les frais des recherches de tous costés, sans avoir devant les yeux un corps d'histoire qui le relevast aux deffauts, ce que M. de Thou ni moi ne pouvons soutenir. A cet exercice il a despendu (depensé), non seulement les bienfaits de la reine mère, mais encore son patrimoine entier qui n'estoit mesprisable... Son labeur est sans pareil, son langage bien françois qui sent son ensemble l'homme de lettres et l'homme de guerre, comme il s'est signalé et montré tel en trois actions dignes de lumière. »
Nous devons souscrire au jugement de d'Agrippa d'Aubigné en ce qui concerne le fond de l'oeuvre. La Popelinière, écrivain calviniste, est un historien consciencieux et vraiment impartial. Il cherche la précision et l'exactitude jusque dans les détails, et les quarante-cinq livres qui composent son histoire sont une mine de faits et de documents précieux où ont largement puisé les écrivains qui l'ont suivi. Il s'était fait une haute idée des devoirs de l'historien, et comparait ceux qui flattent leurs lecteurs au détriment de la vérité, « aux cuisiniers qui ont plus d'esgard à l'appetit qu'à la santé de leurs maistres-». Aussi Bossuet, dans ses discussions avec les protestants, n'hésitet-il pas à invoquer son autorité au même titre que celle de De Thou : 
« J'en donne pour garant M. de Thou et La Popelinière, deux historiens non suspects. »
Mais le style de La Popelinière ne mérite pas les mêmes éloges ; s'il a quelque naïveté dans l'expression, il est souvent lourd et vulgaire, et la phrase est traînante et embarrassée.

Agrippa d'Aubigné.
Théodore Agrippa d'Aubigné, en écrivant l'Histoire universelle (1616,1618, 1620) de son temps, a senti toute l'importance d'une pareille oeuvre ; c'est à la postérité qu'il dédie son livre. Il ne s'est mis au travail qu'après avoir appréhendé longtemps la pesanteur de l'histoire, et redouté ce labeur pour les rigoureuses lois qui lui sont imposées.

Il admire qu'on puisse « mettre sans honte le nom d'histoire sur le frontispice d'ouvrages dans lesquels la porte passee, vous ne trouvez que des enfileures de memoires recents de tous venants, dictez par leurs interests; la recherche des actions particulieres, indignes de lumiere publique; et y voir traitter avec nonchalance ou du tout oublier les loix generalles desquelles l'histoire doit prendre ses mouvements et mutations. »
L'exposition du sujet, imitée de Tacite, n'est pas sans grandeur.
« Acceptez la peinture d'un temps calamiteux, plein d'ambitieux desseins, de fidelitez et d'infidelitez remarquables, de prudences et temeritez, de succez heureux ou malheureux, de vertus relevees et d'infâmes laschetez, de mutations tant inesperees qu'aisement vous tirerez de ces narrations le vrai fruict de toute l'histoire, qui est de connoistre en la folie et faiblesse des hommes, le jugement et la force de Dieu. »
L'historien cependant est loin d'avoir atteint la perfection, Les épisodes, les digressions personnelles interrompent sans cesse la suite du récit. La proportion manque, parce que in volontairement l'auteur développe avec plus de complaisance les événements où il fut acteur, malgré les efforts qu'il fait pour s'effacer. L'impartialité qu'il se fait une loi d'observer a peine à résister à l'esprit de secte qui l'anime; aussi se refuse-t-il souvent à juger les personnes et les choses, par crainte de louer ou de blâmer avec excès et d'obéir à sa passion. Ce qu'il admire dans Henri IV, c'est moins, quoi qu'il en dise, le roi qui a gouverné la France avec grandeur que l'ancien chef du parti réformé qui a surmonté la mauvaise fortune pour conquérir la couronne. Le style est inégal, souvent rude et même trivial ; mais il est animé par un souffle puissant, et s'élève parfois jusqu'à l'éloquence.

Les conteurs

Vers la fin du Moyen âge, les épopées et les romans de la Table Ronde du XIIe et du XIIIe siècle mis en prose avaient donné naissance au roman de chevalerie, récit des exploits et des prouesses qu'accomplissait pour sa dame quelque héros, tantôt aidé, tantôt combattu par des êtres surnaturels : enchanteurs tels que Merlin, fées, géants, magiciens. Ce genre délaissé peu à peu, discrédité en France à l'époque qui nous occupe, ne reprendra un moment de faveur que sous l'influence espagnole, avec l'Amadis des Gaules.

Toutefois le côté héroïque et merveilleux de ces récits avait laissé des traces profondes dans l'imagination populaire; et des oeuvres continuant cette tradition, racontant les exploits de quelque héros, géant, enchanteur, circulaient dans la bourgeoisie et dans le peuple. Telles étaient les Chroniques gargantuines, histoire du géant Gargantua et de son ami et maître l'enchanteur Merlin. Ce sont ces chroniques que le génie de Rabelais va bientôt transformer sous une autre influence, celle qui a donné naissance aux conteurs du XVIe siècle.

A côté de cet esprit héroïque qui répond aux sentiments généreux de l'âme humaine et qui avait inspiré la littérature épique, régnait ce qu'on est convenu d'appeler l'esprit gaulois avec sa verve hardie, sa bonhomie railleuse, sa gaieté franche et libre : c'est cet esprit gaulois plaisant, satirique, licencieux, qui inspira aux XIIe et XIIIe siècles le genre des fabliaux; au XIVe et au XVe, lorsque les fabliaux sont portés sur la scène, la farce dramatique d'où est sortie la comédie; au XVIe siècle enfin, la littérature des conteurs, quand les fabliaux, transportés en Italie et devenus des récits en prose, des nouvelles, repassent les monts, après les guerres d'Italie, et s'acclimatent comme un genre nouveau en France qui ne se souvenait plus de leur origine.

Parmi les conteurs du XVIe siècle, nous nous bornerons à signaler, après Rabelais, Marguerite de Navarre, Bonaventure Despériers et Herberay des Essarts.

F. Rabelais.
Le premier en date et le plus illustre des conteurs du XVIe siècle est François Rabelais. Les Grandes et inestimables Chroniques du grand et énorme géant Gargantua, parues en 1532, ne sont pas une oeuvre originale, mais la réimpression, plus ou moins modifiée, d'un récit populaire. Cette réimpression eut un immense succès : il s'en vendit « autant d'exemplaires pendant deux mois que de Bibles pendant neuf ans ». En 1533, Rabelais publia le premier livre de Pantagruel. En 1535, parut la Vie très horrifique du grand Gargantua, où, conservant le fond de la chronique éditée tout d'abord, il la remanie, la développe, la transforme entièrement. Dès lors, la Vie de Gargantua fait le premier livre de l'ouvrage, et Pantagruel en devient le second. Ces deux livres, l'auteur les avait signés d'un anagramme (AIcofribas Nasier). Sur le troisième, publié en 1546, il met son nom véritable. Le quatrième parut en 1552, le cinquième en 1564, dix ans après la mort de Rabelais, qui en avait sans doute laissé le plan ou même un brouillon.

La part de la satire.
L'oeuvre eut de bonne heure ses commentateurs; et ses interprètes. On a prétendu y trouver l'histoire et les personnages du temps. C'est ainsi qu'on faisait de Grandgousier Louis XII, de Gargantua François Ier, de Pantagruel Henri II, de frère Jean le cardinal du Bellay, de Panurge le cardinal de Lorraine, etc. Rabelais prévoyait sans doute ces applications lorsqu'il protestait contre la manie de « gallefreter des allégories qu'onques ne furent songées. par l'auteur ». Si vraisemblables que certaines puissent paraître, nous ne devons pas chercher dans son roman je ne sais quel système complet et suivi de satire. Il avait l'imagination trop libre, trop gaie, pour s'assujettir à pareille méthode. C'était sans doute un moraliste et même un philosophe; mais, en écrivant le Pantagruel c'est surtout un rieur. « Rire, a-t-il dit, est le propre de l'homme »; et, s'il riait lui-même en énonçant cette maxime, elle peut néanmoins servir d'épigraphe à son oeuvre, d'ébauche de verve bouffonne et de fantaisie extravagante.

Figures typiques.
Cependant les personnages que Rabelais met en scène ont bien une signification. Grandgousier n'est pas Louis XII, mais il représente les rois sages, pacifiques, dévoués au bien de leur peuple; Picrochole n'est pas Charles-Quint, mais il représente les rois qu'aveugle l'ambition. Rabelais peint des types assez généraux pour rester toujours vrais. Beaucoup sont encore populaires. C'est Bridoie, dans lequel il bafoue l'ignorance et la bêtise des juges; c'est Janotus de Bragmnardo, dans lequel il raille la pédantesque niaiserie des faux savants; c'est frère Jean des Entommeures, le moine vigoureux et hardi, « bien fendu de gueule, bien avantagé en nez, beau dépêcheur d'heures, beau débrideur de messes, beau décrocheur de vigiles »; c'est surtout Panurge, la plus originale figure et la plus complexe qu'il ait créée, Panurge, à la fois subtil et grossier, naïf et retors, pusillanime et aventureux, qui résume en sa personne les Renart, les Pathelin, les Sganarelle, les Gil Blas, les Pangloss (Candide) et les Figaro.

Rabelais écrivain.
Rabelais est un grand écrivain, et un écrivain bien français. Pour se faire une juste idée de sa langue, il faut écarter la surcharge d'épithètes multipliées, de synonymes sans fin, de vocables burlesquement empruntés au latin et au grec, où cet ennemi des « grécanisants » et des « latinisants » cherchait des effets de comique. Ainsi débarrassée d'un attirail qui ne fait pas corps avec elle, la langue de Rabelais est une langue toute française en ses éléments et en son caractère, saine, robuste, plantureuse, assez souple pour passer avec aisance du ton le plus familier au plus grave, assez riche pour suffire au libre déploiement d'une verve intarissable.

Rabelais philosophe et moraliste.
De même, nous devons, en appréciant Rabelais comme philosophe et comme moraliste, débarrasser son roman des facéties saugrenues et des obscénités qui font, disait La Bruyère, « le charme de la canaille ». Il est bien possible que maître Alcofribas Nasier se moque de nous en nous invitant à « rompre l'os médullaire » pour « sucer la substantifique moelle ». Cependant un homme tel que Rabelais ne peut manquer de mettre dans ses débauches d'esprit, fût-ce inconsciemment, quelque chose qui nous laisse deviner sa conception du monde et de la vie humaine. Sans parler de maintes pages sérieuses, le Pantagruel, ce roman drolatique dénote chez son auteur une philosophie sage, élevée, généreuse, qu'inspirent l'amour de l'humanité, la foi dans la science et dans la nature, l'aversion de tout excès, de tout fanatisme comme de tout pédantisme. Rabelais enseigne la modération et la tolérance; voilà ce qui fait la portée de son livre.

Vues sur l'éducation.
En maints points, la pensée de Rabelais devance celle de ses contemporains. Un des chapitres les plus connus de son ouvrage est celui où il exprime ses vues sur l'éducation Gargantua, confié d'abord à maître Thubal Holopherne, apprend par coeur de stériles manuels; il met cinq ans et trois mois pour savoir sa « charte » de façon à la répéter en sens inverse; treize ans, six mois et deux semaines pour se bien pénétrer de « Donat, Facet, Théodolet, Alanus in parabolis ». Sa mémoire est farcie de formules indigestes, et il devient, par le bénéfice d'une telle discipline, « fou, niais, tout resveux et rassoté ». C'est alors qu'on le met entre les mains de Ponocrates. A la méthode routinière et mécanique de la vieille école, Ponocrates oppose un système d'éducation qui remplace l'étude des mots par celle des choses, alterne heureusement le travail et le repos, développe à la fois l'esprit et le corps. Certes, il s'en faut que ce système puisse être appliqué à n'importe quel enfant. L'élève de Ponocrates a un précepteur pour lui seul. Puis, c'est un géant; tout ce qui le touche doit être réduit aux proportions normales. Mais le plan que trace Rabelais n'en garde pas moins une valeur pratique, si nous l'accordons avec les conditions de la vie moyenne; et il est conçu dans le sens des principes que la pédagogie moderne a parfois fait prévaloir.

L'esprit  de la Renaissance chez Rabelais.
L'esprit de la Renaissance a chez Rabelais son représentant le plus illustre et son plus grand interprète. Il se manifeste chez lui, soit, au point de vue intellectuel, par sa passion de la vérité, soit, au point de vue moral, par son naturalisme. La passion de la vérité anime l'oeuvre de Rabelais tout entière. Qu'on lise nota mment la lettre où Gargantua félicite Pantagruel d'être né en des temps si propices aux études : elle est une sorte d'hymne, inspiré par la religion de la science. Quant au naturalisme, Rabelais, certes, en fait profession, et nous pouvons considérer comme son idéal de société humaine cette société des Thélémites qui n'a pour toute règle que la « clause » fameuse : « Fais ce que voudras ». Suivre la nature, tel est le principe essentiel de toute sa philosophie, et, par là, il s'oppose au catholicisme et au calvinisme. Seulement, nous devons prendre garde de ne pas voir en Rabelais je ne sais quel docteur de concupiscence. D'abord, parce que les habitants de sa Thélènme sont une élite, une aristocratie morale; ensuite, parce qu'il croit à la bonté de la nature. 

« Gens libères, bien nés, bien instruits, conversant en compagnies honnêtes, dit-il des Thélémites, ont un instinct et aiguillon qui toujours, les pousse à faits vertueux et retire du vice lequel ils nomment honneur. »
On peut bien ne pas croire crue la nature soit bonne. Mais on ne peut s'autoriser du Fais ce que voudras pour dénoncer Rabelais comme un apologiste de l'immoralité. Disons seulement que la morale de Rabelais, toute « naturelle » et humaine, répudie ce que la religion chrétienne avait en soi de coercitif, d'ascétique, ces mortifications, c-s disciplines et ces observances que lui-même, dans son roman, figure sous le nom d'Antiphysie.

Une pareille oeuvre ne pouvait rester sans action sur la littérature romanesque du XVIe siècle. Tous les conteurs du temps en ont subi l'influence, plus ou moins directe. Nous ne parlons pas des imitations immédiates, telles que le Voyage et navigation que fit Panurge, disciple de Pantagruel, aux isles incongneues (1538) ou la Navigation du compagnon à la Bouteille (1545) dont le héros est Bringuenarille, cousin germain de Fesse-pinte, ou encore la Mithistoire barragouine de Fanfreluche et Gaudichon, due à Guillaume des Autels, plates facéties ou grossières parodies de l'épopée rabelaisienne. Nous parlons des oeuvres plus originales, comme celles de Noël Du Fail, de Des Périers, de Marguerite de Navarre, etc., où l'on reconnaît çà et là, à des traits divers, les souvenirs de Gargantua ou de Pantagruel

N. de Troyes.
Seul Nicolas de Troyes, qui écrivait à l'époque même où Rabelais publiait son roman, échappe par la force des choses à cette influence. En 1535, un ouvrier sellier, Nicolas, né et habitant à Troyes en Champagne, continue la tradition italienne dont au siècle précédent s'est inspiré Antoine de la Salle, l'auteur des Cent Nouvelles nouvelles, et compose son Grand Parangon des Nouvelles nouvelles, où il mettait par écrit des contes empruntés à Boccace, au Violier des histoires romaines, ou les anecdotes qu'il avait entendu raconter dans ses voyages. Nicolas de Troyes écrit avec justesse et clarté, dans la langue simple, naïve du peuple, que l'influence des savants, l'imitation des auteurs de la Pléiade, n'ont pas encore altérée.

N. du Fail.
Il appartenait à Noël du Fail (1520-1591) d'introduire le réalisme dans la littérature facétieuse. Juge au présidial de Rennes vers 1553, il entra en 1571, comme conseiller, au parlement de Bretagne. C'est à peu près tout ce qu'on sait de sa vie. Conteur agréable et satiriste mordant, il ne s'acquitta pas moins avec infiniment de gravité des devoirs de sa charge,  jusqu'à publier des Mémoires recueillis et extraits des plus notables et solennels arrêts du Parlement de Bretagne (Rennes, 1579, in-fol.), qui détonent un peu dans l'ensemble de son oeuvre. Il débuta jeune encore par ses Propos rustiques et facétieux (1547) et ses Baliverneries suivies de Contes nouveaux d'Eutrapel, autrement dit Léon Ladulfi (1548). 

Ces deux ouvrages sont des tableaux de la vie rustique; l'auteur y met en scène les paysans qui habitent ses domaines, et les montre causant de leurs affaires, des travaux des champs, des moeurs du temps, du passé. L'exactitude de ses tableaux est telle, qu'aujourd'hui encore on peut suivre de village à village la géographie de l'auteur; la plupart des personnages qu'il représente avec relief et précision ont été bien vivants. La vivacité, le réalisme, ne nuisent pas à l'art de l'écrivain. Le trait principal de son style est à côté de la naïveté qu'il sait donner à ses personnages, une certaine bonhomie railleuse.

Les Propos rustiques sont une sorte d'églogue en prose où les traits satiriques abondent, et où l'auteur se contente de rapporter les entretiens de ses paysans, pour les communiquer aux lecteurs. On y voit des caractères se dessiner vigoureusement : Robin Chevet le conteur; Guillot le Bridé le franc archer, Perrot Claquedent, le légiste de campagne; Gobemouche, le paysan ambitieux; Thenot du Coin, le philosophe rustique; son fils Tailleboudin, un mauvais garnement.  Cette oeuvre a été a été réimprimée sous des titres un peu différents comme : Discours d'aucuns propos rustiques, facétieux et de singuliere récréation (Paris, 1548, in-16, et Lyon, 1549, in-16), ou les Ruses et Finesses  de Ragot (Paris, 1573, in-16).

Dans les Baliverneries, qui forment comme un supplément aux Propos rustiques, l'auteur se met en scène sous le nom d'Eutrapel. Il décrit des scènes de la vie champêétre, l'intérieur d'une ferme bretonne, la justice rendue par le seigneur du village, une lutte entre les paysans de deux villages rivaux, les excès d'une bande de soudards devant lesquels fuirent les paysans éperdus.

Les Baliverneries republiées sous le titre de Contes et nouveaux discours d'Eutrapel n'ont été terminés qu'en 1585. Cet ouvrage est la reproduction d'entretiens entre trois personnages, Eutrapel, Polygame et Lupolde. Aux tableaux de mœurs se mêlent les réflexions piquantes, les discussions sérieuses ou plaisantes. Chaque personnage a son caractère Eutrapel, enjoué, gai, plein de vives saillies, d'une franchise un peu crue, vivant et parlant sans contrainte; Lupolde, procureur, rompu à la chicane, habile à dissimuler ses sentiments et à sauver les apparences, honnête assurément, mais préférant les voies détournées; Polygame, sage et réfléchi, droit et simple, blâmant à la fois les subtilités artificieuses de Lupolde et les emportements et la franchise brutale d'Eutrapel. 

Dans ces écrits, Noël du Fail porte une critique railleuse et souvent mordante. Il s'attaque aux abus du temps; toutefois le magistrat au parlement de Rennes n'est pas un révolutionnaire, et si son humeur sarcastique ne ménage ni l'Église ni la justice, il sait aussi, centre les attaques des Réformés, défendre les vieilles traditions et croyances. L'Epistre de Polygame à un gentilhomme contre les athées est une véritable apologie, critique et historique, de la religion chrétienne.

J. Tahureau.
Jacques Tahureau, le jeune poète mort à vingt-huit ans (1555), a laissé deux dialogues satiriques non moins profitables que facétieux où les vices de chacun sont repris fort âprement pour nous animer davantage à les fuir et à suivre la vertu. Deux personnages, Democritic et Cosmophile, discutent sur les moeurs du temps, ou, pour parler plus exactement, Démocritic, qui tient le dé de la conversation, donne un libre cours à ses invectives contre les femmes, les amoureux, les gens de cour et leur affectation d'italianisme, les avocats, les médecins, les alchimistes, les philosophes, et conclut par ces sages paroles : 

« Heureux celui duquel l'espérance est au nom du Seigneur Dieu, et qui ne s'est point arrêté aux vanités des fausses rêveries du monde. »
La critique de Tahureau est amère; on y sent le caractère tranchant de la jeunesse; le vague et la généralité des accusations donnent au tondu dialogue un caractère marqué de déclamation. La langue de l'écrivain est franche, correcte, ennemie de ces termes nouveaux « du tout esloingnés du vulgaire ». 

Les Comptes du monde adventureux sont un recueil de contes imités en partie des nouvelles italiennes, en partie des vieux conteurs français; le style en est facile, coulant, d'une saveur naïve et délicate; ils méritaent la réimpression qu'en a faite Félix Franck en 1877, d'après l'édition introuvable de 1555. L'éditeur les a attribués, avec beaucoup de vraisemblance, à un familier de Marguerite, le prêtre Antoine de Saint-Denis.

Marguerite de Navarre.
Marguerite (1492-1549) était la soeur de François Ier. Mariée d'abord au duc d'Alençon, elle épousa en secondes noces Henri d'Albret, roi de Navarre. Très instruite, « de très grand esprit, dit Brantôme, et fort habile tant de son naturel que de son acquisitif », elle favorisa la Renaissance littéraire et s'attacha de bonne heure à la Réforme. Sa petite cour de Nérac devint l'asile des Huguenots persécutés, en même temps qu'un petit centre pour les lettres et la poésie. L'Heptaméron(1558), son ouvrage le plus célèbre, est un recueil de contes que se font les uns aux autres, pour passer le temps sans ennui, dix seigneurs et dames en voyage dans les Pyrénées et arrêtés par la crue d'une rivière. Les contes, plus ou moins libres, qui rappellent les moeurs faciles du temps, ne forment qu'une partie de l'ouvrage, ils amènent toujours des entretiens où sont traitées et débattues subtilement diverses questions de morale et de galanterie, où l'auteure montre son humeur de moraliste et de raisonneuse..Le style des contes est vif et enjoué; celui des entretiens est plus raffiné; la forme est plus recherchée, comme la pensée. Marguerite de Navarre a un caractère propre et original qui la distingue de Boccace, toutefois, par le cadre des récits et par la forme du dialogue, elle se rattache à l'influence italienne

B. Des Périers.
Bonaventure Des Périers, dont on a déjà mentionné plus haut le Cymbalum mundi est aussi l'auteur des Récréations nouvelles et joyeux devis (1558). Les cent dix nouvelles très courtes que renferme ce recueil valent par un tour vif et dégagé, par une bonhomie malicieuse. Des Périers semble relever plus directement de la tradition gauloise des farces et des fabliaux. Le caractère de ses nouvelles est plus populaire, par le choix du sujet, par la nature des personnages, et par la simplicité des récits. C'est l'histoire du savetier Blondeau, de Gillet le menuisier, du régent « qui combattit une harangère du Petit-Pont à belles injures », de la bonne femme « qui portait une potée de lait au marché », de « maistre Berthaud à qui on fit accroire qu'il estoit mort», etc. L'auteur ne moralise pas; il fait de simples contes destinés à amuser le lecteur. Le style a une allure dégagée, et on y rencontre à chaque pas des saillies heureuses et des traits piquants.

D'autres oeuvres.
Nous ne mentionnons qu'en passant les Facétieuses nuits de Straparole, traduites de l'italien en 1560 par Jean Louveau d'Orléans qui en donna le premier livre, et en 1573 par Larivey qui donna le livre suivant et revit la traduction du premier. Elles n'ont pas été sans influence sur la littérature française; des auteurs de contes comme La Fontaine, Perrault, et madame d'Aulnoy, y ont fait divers emprunts.

Rappelons encore les Matinées et les Après-dînées de Cholières, (1585 et 1587), conversations entre amis sur divers sujets s'il vaut mieux prendre à femme une laide qu'une belle, s'il faut dormir l'après-dînée, si le mary peut battre sa femme, avantages et inconvénients de la barbe, etc. 

Les Serées (Soirées) de Guillaume Bouchet (1608), entretiens de la veillée entre des bonnes gens de la ville de Poitiers, où l'on, cause sur le vin, sur l'eau, sur les aliments ; sur les juges, les procès et les plaideurs; sur les médecins; sur les voleurs ; sur les boiteux aveugles; sur les femmes et les filles, etc., abondent en détails sur les moeurs et les usages de la province à la fin du seizième siècle; c'est cette qualité qui les fait encore lire par les lettrés.

Dans les Escraignes Dijonnaises de Tabourot des Accords (1608), de petits bourgeois de la ville de Dijon racontent à tour de rôle des historiettes de médiocre intérêt. 

Enfin, le Moyen de parvenir (1612 de Béroalde de Verville est une oeuvre étrange où l'auteur, pour piquer la curiosité, réunit les personnages les plus disparates. Il suppose une sorte d'énorme banquet où les anciens viennent s'asseoir à côté des modernes, où Aristote coudoie Amyot, Alexandre le Grand Duns Scot, Horace Calvin, Charlemagne, Assuérus, Archimède l'Arétin, etc. Chacun d'eux cause de toutes choses avec une liberté qui va jusqu'à la licence; les réflexions piquantes, les mots plaisants, les histoires cyniques se succèdent au hasard sans autre lien que le caprice de la conversation. 

Chez la plupart de ces écrivains, et notamment chez le dernier, l'imitation de Rabelais est évidente. Mais si on retrouve par moments la gaîté facétieuse ou cynique du maître, rien ne rappelle son grand sens, sa philosophie, sa haute raison.

L'influence de l'Amadis de Gaule.
L'Amadis des Gaules est un roman de chevalerie espagnol dont l'origine est assez obscure, mais qui remonte vraisemblablement à un roman français, aujourd'hui perdu, du Moyen age, du cycle de la Table Ronde. Vers la fin du XVe siècle, un écrivain espagnol, Garcia Ordoñez Montalvo publia une édition remaniée et développée des anciens livres de l'Amadis et cette édition devint rapidement populaire au delà des Pyrénées. Aux quatre livres écrits par Montalvo, on ajouta successivement des suites qui en triplèrent le nombre. 

En 1540, le seigneur Herberay des Essarts entreprit la traduction de l'Amadis de Montalvo et de ses continuateurs, et publia jusqu'en 1548 huit livres correspondant à peu près aux huit premiers livres du roman espagnol. On accueillit avec faveur ce roman d'aventures héroïques et galantes qui célébrait les amours mystiques et platoniques, ou les hauts faits d'armes des vieux chevaliers. L'esprit des romans de la Table Ronde sembla revivre un moment avec les traditions de la chevalerie. Le charme de l'original se retrouvait dans l'oeuvre plus élégante que fidèle du traducteur, écrite d'un style facile et naturel. Durant toute une génération on s'enthousiasma pour l'Amadis

« Les livres d'Amadis, dit La Noue sont venus en évidence parmi nous en ce dernier siècle; mais, pour en parler au vray, l'Espagne les a engendrez et la France seulement les a revestuz de plus beaux habillements; sous le règne de Henri II, ils ont eu leur principale vogue; et croy que si quelqu'un les eust voulu alors blasmer, on luy eust craché au visage, d'autant qu'ils servoient de pédagogues, de joute et d'entretien à beaucoup de personnes. » (La Noue, Discours politiques et militaires, VI).
C'est dans l'Amadis des Gaules, dit Pasquier, que « vous pouvez cueillir toutes les belles fleurs de nostre langue françoyse. Jamais livre ne fut embrassé avec tant de faveur que cestuy l'espace de vingt ans ou environ. »

Des Essarts eut des imitateurs et des continuateurs, et de même que les quatre livres de l'espagnol s'étaient multipliés jusqu'à douze, les huit livres de Des Essarts s'étendirent jusqu'à vingt-quatre (1550-1613). Mais le succès s'attacha spécialement aux premiers livres qui devinrent un moment classiques, et à l'étranger on le mit entre les mains des enfants comme l'on mettra plus tard le Télémaque; on le traduisit en allemand, en hollandais, en anglais. Cette vogue ne s'épuisa que vers la fin du XVIe siècle, comme l'affirme Pasquier. Toutefois, l'influence de l'Amadis, se transforma plutôt qu'elle ne s'éteignit.  il fait la transition des anciens romans français à ceux de d'Urfé ou de Mlle de Scudéry (la Clélie), l'Astrée et Cyrus, dont l'influence se reconnaît jusque chez Racine.

Erudits et écrivains scientifiques

Les Humanistes.
L'érudition, au XVIe siècle, est partout, jusque dans la poésie. Mais le nom d'érudits s'applique particulièrement aux écrivains qui répandent la connaissance des antiquités classiques ou mettent en lumière les antiquités nationales. Nous mentionnons ici ceux dont les recherches sont relatives à l'histoire littéraire.  On trouvera plus de détails à leur sujet dans le page conssécrée à l'Humanisme, ou dans leurs notices biographiques respectives.

C. Fauchet et E. Pasquier.
Claude Fauchet et Étienne Pasquier débrouillèrent les premiers nos origines domestiques. L'un, esprit original et pénétrant, a le style lourd, gauche, diffus; l'autre, d'un savoir non moins solide, est en même temps un bon écrivain, qui mêle, d'ailleurs, l'agrément, voire le badinage, aux plus sérieuses qualités du critique. 

H. Estienne.
Henri Estienne, dont nous avons signalé l'Apologie pour Hérodote, composa, pour la défense ou pour la glorification de la langue française, quelques ouvrages précieux encore aujourd'hui par les documents qu'il y a rassemblés à l'appui de vues hasardeuses.

Amyot.
Jacques Amyot est d'abord un traducteur. Les principales traductions d'Amyot (1513-1593) sont Théagène et Chariclée, roman de d'Héliodore; sept livres de Diodore de Sicile; Daphnis et Chloé de Longus, enfin et surtout les Vies et les Œuvres morales de Plutarque. Mais, parce qu'il est un traducteur de haute volée,  Amyot est aussi un écrivain. On ne trouve chez Amyot ni la fermeté de Calvin, ni la plantureuse abondance de Rabelais, ni l'imagination de Montaigne; mais aucun autre prosateur ne l'égale pour ce que sa phrase a d'aisé, de coulant, pour la souplesse, la grâce, l'harmonieuse douceur de son style. Qu'importent, après cela, les inexactitudes de couleur locale et les contresens? Ce qui fait le mérite d'Amyot, c'est son originalité, autant dire son infidélité même. Il y a deux Plutarques, le Plutarque grec et le Plutarque français, - celui-ci plus vrai que l'autre, rajeuni par un style ingénu, frais, limpide, coulant de source.

Ecrivains scientifiques. 
En fait d'écrivains scientifiques, nous nommerons ceux qui ont montré de véritables qualités d'écrivain : le chirurgien Ambroise Paré; l'agriculteur Olivier de Serres, et surtout le potier Palissy.

Ambroise Paré.
Les premiers ouvrages d'Ambroise Paré (1510? - 1590) sont écrits d'une manière pénible et embarrassée; le progrès de son esprit et son séjour à la cour durent contribuer à former son style. Ses dernières oeuvres et en particulier son Apologie et voyages (sorte de biographie) sont remarquables par la clarté et l'élégance. On admire, la justesse et la précision de sa langue.

Olivier de Serres.
Olivier de Serres (1539-1619) publia en 1600 le Théâtre de l'agriculture et du ménage des champs des champs. C'est son principal ouvrage. Le petit traité de la Cueillette de la soie pour la nourriture de ceux qui la font qui parut en 1599, n'étant qu'un fragment de ce vaste ensemble où l'auteur embrasse tout ce qui concerne la culture des champs, des vergers, des jardins, l'élevage des animaux domestiques, etc. C'est le résumé de quarante ans d'études et d'expériences pratiques, présenté dans un ordre clair et méthodique, et écrit avec une précision de style qui n'exclut pas l'élégance et l'agrément d'une oeuvre qui respire une prud'homie rustique. L'auteur du Scaligerana rapporte que Henri IV se faisait lire des fragments du Théâtre d'Agriculture. Aussi pendant son règne les éditions du Théâtre se multiplièrent. Sous Louis XIV, du moins depuis la révocation de l'édit de Nantes, l'auteur et son livre furent oubliés; et le Théâtre d'Agriculture ne fut remis en honneur que dans la seconde partie du XVIIIe siècle.

Bernard Palissy.
Bernard Palissy (1510-1589) fit paraître en 1563 un traité qui a pour titre : Recette véritable par laquelle tous les hommes de France pourront apprendre à multiplier et à augmenter leurs trésors. Cet ouvrage, écrit « par demande et réponse », n'a rien de méthodique et se prête peu à l'analyse; disons seulement que l'auteur y émet des vues originales sur les sujets les plus divers. En 1580, Palissy publia les Discours admirables de la nature, etc., qui sont le résumé de leçons professées à Paris. Il y met volontiers aux prises, sous forme de dialogue, Théorique et Pratique. Théorique, c'est la science livresque; Pratique, c'est l'expérience, celle d'un autodidacte, très peu enclin à suivre les anciens et à subir leur autorité. Palissy, qui n'a rien du lettré, écrit dans un style très simple et en même temps très pittoresque. Ce qui prête leur charme à ses plus belles pages, c'est le sentiment de la nature, qu'il célèbre avec une sorte de ferveur mystique. (A. Darmesteter et A. Hatzfeld / Ch. Des Granges / G. Pellissier / GE).

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