| Dictionnaire | |
| L'abbaye
de Port-Royal fut fondée en 1204 par Mahaut de Garlande,
femme de Mathieu de Montmorency-Marly, et l'évêque de Paris Si les écrivains jansénistes, comme Racine, se sont tus sur les circonstances au moins singulières dans lesquelles la petite Jacqueline Arnauld fut nommée coadjutrice, puis abbesse, ce n'est pas une raison pour les imiter. Tout ce qu'on peut dire, c'est que de pareils faits n'étaient pas rares à cette époque. Jacqueline Arnauld n'avait que sept ans et quelques mois, quand son père Antoine Arnauld et son grand-père, M. Marion, ancien président des enquêtes et avocat général, songèrent pour elle à l'abbaye de Port-Royal, en même temps que pour sa jeune soeur Jeanne, âgée seulement de cinq ans et demi, ils jetaient les yeux sur l'abbaye de Saint-Cyr. En France, l'affaire alla toute seule. Henri IV, fort coulant sur ces questions d'abbayes et de monastères, accorda tout ce qu'on voulut. Mais la cour de Rome faisait des difficultés, objectait l'extrême,jeunesse des enfants, et refusait d'envoyer les bulles. Arnauld avait bien essayé de vieillir un peu ses filles : les actes envoyés à Rome leur donnaient quelques armées de plus que leur âge véritable. On les trouvait encore trop jeunes. Alors Arnauld, représenta Jacqueline sous le nom d'Angélique, religieuse professe, âgée, prétendait-on, de dix-sept ans. Tout cela n'a rien de bien édifiant, et l'on ne pourrait guère prévoir que de la supercherie d'un avocat, soucieux de pourvoir ses enfants, va sortir la renaissance de Port-Royal. |
| Toutes ces négociations,
où s'employa le cardinal Cependant cette existence ne satisfaisait
point la jeune fille : quand elle eut quinze ans, le dégoût
du cloître fut même si fort en
elle qu'elle songea à s'enfuir à La Rochelle, ou elle avait
des tantes qui appartenaient à la religion réformée.
Une maladie assez grave l'empêcha d'exécuter ce projet : on
la transporta à Paris Par la persuasion seule, elle décide peu à peu ses religieuses à mettre leurs biens on communauté, et à s'astreindre à une clôture sévère. Cette dernière mesure fut marquée par un véritable coup d'État, que Sainte-Beuve (Port-Royal, 1. I, ch. v) a appelé «le coup d'État de la grâce». On se demandait en effet dans le couvent si, le,jour où M. Arnauld se présenterait à la porte, sa fille oserait lui en interdire l'accès. Elle l'osa le 25 septembre 1609, sourde aux supplications, aux reproches, à la colère de son père, de sa mère, de son frère. L'entrevue de la mère Angélique et de sa famille eut lieu à travers la grille. Telle fut cette fameuse Journée du Guichet, célébrée avec tant d'enthousiasme par les historiens de Port-Royal. Avec l'ardeur d'une âme éperdue
d'ascétisme et de charité, la mère Angélique,
insensible aux déclamations des moines et des abbés, qu'effarouchait
son zèle novateur, voulut faire rayonner la sainteté de ses
réformes sur les couvents voisins. Son apostolat n'allait pas toujours
sans dangers et sans épreuves. Elle s'occupait à réformer
le monastère de Maubuisson Elle y resta jusqu'à l'installation
de la nouvelle abbesse, qui, trouvant le couvent trop nombreux pour les
revenus dont elle disposait, lui permit d'amener à Port Royal trente
de ses religieuses. Tous les contemporains admirèrent ce beau trait
de générosité de la mère Angélique :
car Port-Royal était pauvre, ses revenus ne dépassant pas
6 000 livres. L'abbaye se trouva bien tôt trop étroite pour
loger toutes ces nouvelles venues : construite pour douze religieuses,
elle en abritait maintenant quatre-vingts. L'endroit, déjà
fort malsain, ne tarda pas à devenir intenable. La fièvre
y était en permanence quinze religieuses moururent en deux ans.
Mme
Arnauld, veuve depuis 1619, et décidée à prendre
le voile, insistait beaucoup pour le transfert de l'abbaye à Paris |
Vue
de l'abbaye de Port-Royal des Champs, (d'après
Madeleine Hortemels).
| L'année suivante, la
mère Angélique se signala par un bel exemple de modestie
chrétienne, en demandant que les abbesses fussent désormais
triennales. Elle obtint aussi que l'abbaye passa sous la surveillance de
l'archevêque de Paris Quinze années plus tôt, elle
avait, en effet, reçu les conseils de saint François de Sales
: mais, avec Saint-Cyran, pénétrait à Port-Royal un
christianisme
d'une fougue et d'une âpreté presque espagnoles, bien différent
de la dévotion un peu molle et tout italienne de l'évêque
de Genève. Dès lors, les événements importants
se succèdent dans l'histoire de Port-Royal. En 1636, la mère
Angélique quitte, le couvent du Saint-Sacrement, pour rentrer à
l'abbaye du faubourg Saint-Jacques, comme directrice des novices. Sa soeur,
la mère Agnès, en était l'abbesse, Saint-Cyran le
directeur, et M. Singlin le confesseur. En 1637, le jeune avocat Le Maître,
neveu de la mère Angélique, qui recevait la direction spirituelle
de Saint-Cyran, abandonne le barreau où il était déjà
célèbre : avec son frère Séricourt, qui quitte
l'armée pour le suivre, il vient demeurer dans un petit logis attenant
au Port-Royal de Paris De 1646 à 1656, s'écoule une période, remplie surtout, d'une part, par la multiplication croissante des solitaires, et de l'autre, par les discussions sur les propositions de Jansénius. En 1647, l'Institut du Saint-Sacrement fut transféré à Port-Royal. Les religieuses, qui portaient jusque-là le scapulaire noir des bernardines, prirent le scapulaire blanc, avec la croix de laine rouge sur la poitrine. C'est sous cet habit que nous les a conservées le pinceau austère et fervent de Philippe de Champaigne. En mai 1648, la mère Angélique revint à Port-Royal des Clamps, avec un certain nombre de religieuses. La veille de leur départ, le coadjuteur Paul de Gondi vint leur dire adieu et leur donner sa bénédiction. Par une bizarrerie singulière, toujours Port-Royal devait entretenir de bons rapports avec cet homme, si peu conforme à son esprit, et ce sera plus tard auprès du roi un des principaux griefs de ses adversaires.
Ex
Voto (1662). Dans ce tableau, Champaigne
A l'arrivée des religieuses, quelques
solitaires, faute de place, quittèrent le séjour des Champs;
ils louèrent une maison à Paris Mais au dehors l'orage grondait sur Port-Royal.
Cette même année 1653, les Cinq Propositions ( Malheureusement pour Port-Royal, les trêves
qu'on lui accordait n'étaient jamais longues. La persécution
reprit en 1660, quand les Jésuites obtinrent
enfin la destruction des Petites-Écoles. L'idée de leur fondation
venait, comme nous l'avons dit, de Saint-Cyran. A travers toutes les tracasseries
suscitées par les jésuites, elles durèrent de 1638
environ à 1660. Comme le but de leur institution semble avoir été
de réaliser un milieu entre l'éducation domestique et le
collège, le nombre des élèves n'y fut jamais bien
considérable. Jamais elles n'en comptèrent plus de cinquante
à la fois, et encore ce nombre ne fut-il pas toujours atteint. Elles
se tinrent d'abord à Port-Royal des Champs, puis à Paris Par les maîtres qui y enseignaient, Lancelot, Nicole, Wallon de Beaupuis, etc., par les livres auxquels elles ont donné naissance, et dont les principaux sont la Logique, la Grammaire générale, le Jardin des racines grecques, les nouvelles méthodes pour apprendre facilement le grec, le latin, l'italien, l'espagnol, leur influence n'a pas laissé d'être considérable et a survécu à leur existence même. Port-Royal voulait qu'on apprit, à
l'enfant à épeler non plus en latin, mais en français,
que, pour rendre à l'enseignement du grec la place qu'il avait perdue,
on lui consacrât presque exclusivement trois ou quatre années,
dès que l'enfant commençait à savoir un peu de latin,
qu'on donnât plus de temps à la version, moins au thème,
qu'on réservât à quelques élèves de choix
l'exercice des vers latins. Voilà des idées neuves, dont
quelques-unes seront reprises plus tard. Ajoutons que Port-Royal, par un
scrupule de morale La suppression des Petites-Ecoles n'était
que le signal d'une persécution, qui ne va pas cesser pendant les
huit années qui suivent. Le formulaire dressé par l'assemblée
générale du clergé de 1657, tombé depuis en
désuétude, fut remis en vigueur par l'assemblée de
1660. Le roi était décidé à en finir avec le
jansénisme. Aussi, avant même d'exiger la signature des religieuses,
commença-t-on à sévir contre le monastère.
En avril 1661, le lieutenant civil Daubray ordonna de faire sortir, tant
de la maison de Paris |
| Réunies à celles
qui se trouvaient déjà au vieux monastère, elles formaient
une communauté d'environ soixante-dix personnes. On avait pris cette
mesure pour les empêcher de communiquer, comme elles le pouvaient
faire à Paris Mais Port Royal s'inquiétait peu des injustices de cette sorte; le monastère était reconstitué dans le lieu même qui avait été son berceau, où il avait vécu quatre siècles, où la volonté d'une pieuse abbesse l'avait régénéré et appelé à une vie nouvelle. Les dix années qui suivirent furent dix années de gloire et de rayonnant déclin. C'est ce que Sainte-Beuve a appelé « l'automne de Port-Royal ». A vrai dire, il ne se forme plus d'école de garçons : les dévots pédagogues, qui ont formé Racine et Tillemont, n'instruisent plus de nouveaux élèves. Mais les jeunes filles pensionnaires se multiplient; les bâtiments se pressent dans la vallée étroite, serrés autour du clocher de l'abbaye. Mme de Longueville repentie, Mlle de Vertus y ont leurs petits hôtels. A côté des pénitents et des pénitentes, se groupent autour de Port-Royal un certain nombre de protectrices et d'amis dévoués, la princesse de Conti, la duchesse de Lianceurt, Mlle de Sablé, Mme de Sévigné, Boileau, La Fontaine lui-même; Racine ne lui reviendra qu'un peu plus tard, mais alors exclusivement et de toute son âme. C'est ainsi que Sainte-Beuve, sans briser le cadre de son sujet, a pu ordonner autour de Port-Royal presque toute l'histoire de la société et des lettres françaises pendant les plus belles années du XVIIe siècle. Cependant, tout de sympathies, tant de
visites, tant de pèlerins religieux ou séculiers, tant de
carrosses arrêtés devant la porte du monastère, allaient
finir par attirer la méfiance du roi, toujours mal disposé
pour Port-Royal. Tant que vécut la duchesse de Longueville, le persécution
n'osa s'exercer contre une oraison qu'elle protégeait; mais à
sa mort, survenue le 15 avril 1679, le pouvoir, qui n'avait plus personne
à ménager, reprit les hostilités avec une brusquerie
et une violence bien faites pour surprendre ceux des membres de la petite
communauté qui s'étaient abandonnés à la douceur
de cette paix menteuse. liés le mois de mai 1679, l'archevêque
de Paris Cependant, M. de Noailles, qui, en 1695,
succéda à Harlay comme archevêque de Paris Toutes les vieilles passions antijansénistes
reprirent feu tout d'un coup. Le Cas de conscience fut condamné
à Rome en février 1703. Trois mois après, le P. Quesnel
était arrêté à Bruxelles; la saisie de ses papiers,
en paraissant donner raison à ceux qui affirmaient l'existence d'un
parti et d'un complot jansénistes,. ou du moins en montrant combien
les idées des Saint-Cyran, des Pascal et
des Arnauld retrouvaient de faveur auprès
des jeunes théologiens, vint encore aggraver la situation de Port-Royal.
Le pape Clément XI
accorda, le 15 juillet 1705, aux sollicitations de Louis
XIV, une bulle contre le jansénisme, qui renouvelait et confirmait
les anciennes, et exigeait la signature d'un nouveau formulaire. Il fallait
proclamer le livre de Jansénius infecté
d'hérésie. Ceux qui avaient machiné ce dernier coup
connaissaient bien Port-Royal : ils savaient que ces pieuses filles se
laisseraient briser plutôt que de consentir une déclaration
pareille. En effet, quand, en mars 1 706, la bulle et le mandement de l'archevêque
de Paris Les religieuses de Port-Royal des Champs étaient obligées à réduire au nombre de dix leurs domestiques et toutes personnes vivant aux dépens de la communauté. Mais en vraies filles de parlementaires, elles ne cédèrent pas sans avoir recours à toutes les procédures. Elles se défendirent contre ces arrêts, formant oppositions sur oppositions, si bien qu'à la fin leur obstination impatienta Louis XIV. Il stimula le zèle un peu tiède de Noailles, toujours suspect de faiblesse à l'endroit des jansénistes, et l'archevêque en vint aux rigueurs. Il leur enlève leur confesseur, les prive de la communion : une ordonnance de novembre 1707 lance contre elles l'excommunication; enfin, leurs biens temporels furent saisis, et, si, pendant deux ans elles ne manquèrent néanmoins de rien, ce fut grâce au zèle de leurs amis. |

| C'était une existence
bien précaire, bien réduite, mais que Port-Royal pouvait
prolonger encore assez longtemps. Or Louis XIV
se sentait vieillir; il était excité par son confesseur jésuite,
le P. Tellier, et il semble bien qu'il s'était promis de consommer,
avant de finir son règne, la ruine du monastère. Sinon, comment
expliquer ses derniers appels à l'intervention du pape? Une première
bulle obtenue ne fut pas trouvée assez rigoureuse. Elle réunissait
le Port-Royal des Champs à celui de Paris Trois mois après, l'abbesse de Paris Ou se demanda pendant quelque temps ce
qu'il convenait de faire de Port-Royal abandonné; 12 archers laissés
en garnison l'avaient consciencieusement pillé. On avait songé
à y transférer le monastère de Paris Le vallon de Port-Royal fut, jusqu'à la Révolution, propriété des Dames de Saint-Cyr; puis il fut vendu comme bien national et racheté par les descendants des anciens jansénistes en 1825. Une surenchère de 40 000 F offerte, crut-on, par un affilié des jésuites, fut refusée par le vendeur. Silvy et la société de Saint-Antoine se sont efforcés de restaurer les souvenirs de ce glorieux passé. Il en subsiste (en 1900) les murs de clôture du XVe siècle, plusieurs tours de défense du XVIIe siècle, un colombier du XVIe siècle, les fondations de la chapelle qui datent du XIIIe siècle, les caves de l'habitation de Mlle de Vertus, des traces du canal et de l'étang. On a reconstitué la fontaine dite de la Mère Angélique, la «Solitude», au pied d'une croix de bois. Sur l'abside de l'ancienne église, on a édifié une chapelle gothique qui sert de musée, où l'on a réuni un certain nombre de souvenirs et de reliques. (Jacques Lahillonne).
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© Serge Jodra, 2004. - Reproduction interdite.