Les gens

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Montaigne (Michel, Seigneur de), célèbre moraliste, né en 1553 au château de Montaigne, en Périgord, d'une famille anciennement nommée Eyqhem originaire d'Angleterre, reçut une éducation à laquelle il dut sans doute en grande partie la tournure originale de son esprit et la vivacité franche et hardie de son langage. Son père lui fit apprendre le latin, dès le berceau, et l'idiome vigoureux de Tacite et de Lucrèce fut véritablement la langue maternelle de cet enfant qui devait un jour donner au français tant d'énergie, de précision et de grâce. Il fut recommandé à ceux qui l'entouraient de ne jamais le tirer avec violence du sommeil si nécessaire à l'enfance, mais de l'éveiller insensiblement aux sons d'une musique agréable. Plus tard, son père, n'ayant plus auprès de lui ceux qui l'avaient secondé dans ses vues, fut obligé de rentrer dans le sentier de la routine; mais les premières impressions devaient être durables dans le jeune Montaigne. Placé à l'âge de 6 ans au collège de Guienne, à Bordeaux, il y eut pour maîtres des hommes du plus grand mérite, Buchanan, Muret, etc., et fit des progrès si rapides, qu'à 13 ans il avait achevé ses études. Ennemi de toute contrainte, il fut peu disposé à suivre la carrière militaire, et aima mieux étudier le droit informe et compliqué de cette époque. 

Il fut pourvu, vers 1554, d'une charge de conseiller au parlement de Bordeaux, et sut se faire estimer de Pibrac et de Paul de Foix, ses confrères, et du chancelier de Lhôpital. Un autre de ses confrères fut ce La Boétie, dont le nom semble désormais inséparable du sien. Tous deux s'estimaient avant de s'être vus, sur les rapports qu'ils entendaient faire l'un de l'autre : ils se rencontrèrent, et quelques moments suffirent pour établir entre eux cette amitié parfaite qui faisait dire à Montaigne, 9 ans après la mort de ce sien cher frère : "Nous étions à moitié de tout : il me semble que je lui dérobe sa part." Quoique notre philosophe ne crût pas les femmes aussi propres à l'amitié, il eut un grand attachement pour Marie de Gournay, sa fille d'alliance ou d'adoption, aimée de lui plus que paternellement. Il eut aussi beaucoup d'affection pour sa femme, quoiqu'il donne à entendre qu'en formant un engagement, il ait cédé plutôt à la convenance et à l'usage qu'à son inclination naturelle. 
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Portrait de Montaigne.
Michel de Montaigne.

Enfin Montaigne conserva toujours de son père le plus tendre souvenir, et dans la retraite où les agitations de là France ne tardèrent pas à le confiner, il éprouva plus que jamais le besoin de s'abandonner à ce pieux sentiment. Il était bien résolu de passer en repos le reste de sa vie; mais il fallait un aliment à l'ardeur de son esprit, qui comme un cheval échappé, se donnait plus carrière dans la solitude qu'il n'avait fait en la compagnie d'autrui. Montaigne se mit donc, vers 1572, à écrire ses Essais, où, dès l'un des premiers chapitres, il annonce avoir atteint l'âge de 39 ans. La première édition de ce livre de bonne foi parut en 1580 : elle ne contient que les deux premiers livres. Le voyage de l'auteur en Allemagne, en Suisse, en Italie, est postérieur à cette publication, il donna une édition de ses Essais, en 1588 (Paris, Langelier, in-4.), avec un 3e livre qui forme le tiers de l'ouvrage, et 600 additions aux deux premiers : c'est dans ce nouveau livre qu'il s'est surtout montré le peintre et l'historien de l'homme. On peut refaire une idée de sa manière de travailler, d'après la marche incertaine de son ouvrage. 

Tantôt à la promenade, tantôt dans le cabinet, passant de la méditation à la lecture, de l'étude des autres à celle de lui-même, Montaigne observait, réfléchissait, remarquait, extrayait tour à tour : c'est ainsi qu'il parcourt dans son livre, dans ses chapitres même, tous les sujets, tous les textes, sans plan arrêté, sans objet suivi, mais non sans un but indirect ou éloigné. On a dit que ses principes n'étaient pas plus fixes que sa manière de procéder en écrivant; on l'a accusé de scepticisme. Nous ne chercherons pas à le justifier de cette accusation que plus d'un sage a méritée; lui-même avait pris pour devise : Que sais-je? Cette incertitude, cette hésitation, qui venait sans doute de son esprit juste et nullement passionné, devint presque de l'indifférence, lorsqu'il s'agit de faire un choix entre les opinions politiques de sa malheureuse époque. Aussi ne réussit-il pas toujours à conserver son château vierge de sang et de sac, au milieu des guerres civiles dont la Guienne était le foyer : il finit, comme les autres royalistes sincères et les catholiques modérés, par être pelaudé à toutes mains; au gibelin, il était guelfe; au guelfe, gibelin. Malgré la vogue de ses Essais, que tout gentilhomme studieux voulait avoir sur sa cheminée, il ne tenait plus beaucoup à la vie, et s'en détachait chaque jour par l'effet du mécontentement moral autant que des douleurs physiques. 

Enfin, sentant sa mort approcher, il fit dire la messe dans sa chambre, et au moment de l'élévation, s'étant soulevé comme il put sur son lit, les mains jointes, il expira dans cet acte de piété (1592). Montaigne eut sans doute des faiblesses, peut-être une grande vanité, puis qu'il parle toujours de lui et de lui seul; mais ses contemporains les plus vertueux, de Thou, Pasquier, l'honorèrent et l'estimèrent. Enfin son livre sera toujours lu par ceux qui veulent réfléchir sur eux-mêmes sans fatigue et sans ostentation, parce qu'il fut véritablement l'homme de son livre, un homme de bonne foi. (A19).



En bibliothèque - Les éditions anciennes de Montaigne sont très nombreuses; les plus estimées sont celles d'Amaury Duval avec des sommaires analytiques et de nouvelles notes, Paris,1822-1826, 6 vol. in-8; et de J. V. Leclerc, avec les notes de tous les commentateurs, 1826-1827, 8 vol. in-8 : cette dernière fait partie de la Collection des classiques français, publiée par Lefèvre. Nous ne mentionnerons, parmi les ouvrages relatifs à Montaigne, que les Notices et Observations pour préparer et faciliter la lecture des Essais, par Vernier, 1810, 2 vol. in-8. En 1812 l'Institut mit au concours l'éloge de Montaigne; le prix fut décerné à Villemain. Parmi ses concurrents, dont les composition parurent à la même époque, on distingue J.-V. Leclerc, Droz, Jay, Mazure, Biot et Victorin Fabre.

En librairie - Oeuvres complètes de Montaigne, Gallimard (La Pléiade), 1963. - Les Essais, Arléa, 1995.

Montaigne, Maximes et pensées, Le Rocher, 2003. - Journal de Voyage, PUF, 2000. - De la vanité, Gallimard, 2003. - Apologie de Raymond Sebond, Flammarion, 1999. - Des livres, Actes Sud, 1999. - De l'expérience, Mille et Une Nuits, 1999. - L'Education des enfants, Arléa, 1999. - De l'amitié, Mille et Une Nuits, 1997.

Carraud, Montaigne : scepticisme métaphysique et théologique, PUF, 2004. - Collectif, L'écriture du scepticisme chez Montaigne, Droz, 2003. - Collectif, Le visage changeant de Montaigne, Honoré Champion, 2003. - Bruno Roger-Vasselin, Montaigne ou l'art de sourire à la Renaissance, Nizet, 2003. - Stefan Zweig, Montaigne, PUF, 2003. - Cavallini, L'italianisme de Michel de Montaigne, Presses de l'université de Paris-Sorbonne, 2003. - Marie-Luce Demonet, A plaisir, sémiotique et scepticisme chez Montaigne, Paradigme publications universitaires, 2002. - Madeleine Lazard, Michel de Montaigne, Fayard, 2002. - Jean Lacouture, La raison de l'autre (Montaigne, Montesquieu, Mauriac), Confluences, 2002. -Thomas Berns, Violence de la loi à la Renaissance, l'originalité du politique chez Machiavel et Montaigne, Kimé, 2000. - Tom Conley, L'inconscient graphique, essai sur l'écriture de la renaissance (Marot, Ronsard, Rabelais, Montaigne), Presses universitaires de Vincennes, 2000. - Catherine Magnien-Simonin, Une vie de Montaigne, ou le sommaire discours sur la vie de Michel, Seigneur de Montaigne, Honoré Champion, 1992. - Gérard Defaux, Marot, Rabelais, Montaigne, l'écriture comme présence, Honoré Champion, 1987.


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