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La littérature latine au Moyen âge
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Pendant la République
Pendant l'Empire Au Moyen âge
Lorsque les Germains entrèrent dans l'Empire romain, la décadence avait commencé depuis Iongtemps pour la littérature latine : tous les genres, en prose ainsi qu'en poésie, étaient épuisés, et la langue n'avait plus qu'à achever de se corrompre et à disparaître, du moins comme langue vivante et parlée. Tel est le spectacle auquel on assiste a partir du IVe siècle jusque vers l'époque des croisades. Cet intervalle peut se diviser en deux périodes, que sépare le règne de Charlemagne. Ce prince réagit, en effet, contre le courant qui entraînait à sa ruine toute la littérature romaine; mais, après lui, l'Occident tomba dans des ténèbres de plus en plus épaisses jusqu'au jour où l'Europe latine sembla vouloir sortir enfin de son long sommeil et revivre aussi de la vie de l'esprit. De là date l'oeuvre des littératures modernes; mais la littérature latine ne devait pas survivre au naufrage de l'ancien monde. 

Toutefois une distinction est ici nécessaire. Rien n'égale, il est vrai, la stérilité dont sont frappées, à l'époque des invasions barbares, les lettres païennes ou profanes; mais le christianisme, surtout au IVe et au Ve siècle, pose une sorte de défi. La langue latine, déjà altérée par les influences germaniques, se travestit encore par la nécessité d'exprimer toutes sortes d'idées pour lesquelles elle n'avait pas été faite; mais dans ces oeuvres, où l'érudit chercherait en vain le vieil idiome romain (saint Jérôme, saint Ambroise, saint Augustin), sont agités avec éclat les problèmes de l'ordre le plus élevé (Pères de l'Eglise). Au VIe siècle, malheureusement, et dans les âges qui suivent, cette agitation féconde va de plus en plus s'affaiblissant; les malheurs des temps ôtent le goût ou le loisir de s'instruire, et le nombre des lettrés diminue progressivement dans les rangs des clercs non moins que parmi les laïques; ce sera un mérite, au IXe siècle, de savoir encore lire et écrire.

Au reste, dès le IVe siècle, la critique renonce à séparer la prose de la poésie, et à suivre isolément leurs destinées. Toutes deux, d'abord, ne vivent plus que par leurs productions inférieures: l'une a tout au plus des grammairiens, des rhéteurs, quelques panégyristes et beaucoup de chroniqueurs; l'autre n'a que des épitaphes, des élégies, des morceaux descriptifs de courte haleine, d'autres qu'on ne sait à quelle catégorie rattacher. Ensuite il n'est pas rare de voir le même auteur cultiver à la fois les deux genres, composer aujourd'hui un chant de noces, écrire demain une légende, ou mieux encore, pour prêter sans doute à la prose les charmes de la poésie, rédiger en vers l'histoire merveilleuse d'un saint dont  les vertus ont frappé vivement les imaginations contemporaines. Aussi n'avons-nous pas ici à analyser des oeuvres, mais des noms à énumérer.

A première vue, le IVe siècle ferait encore quelque illusion. Il se présente, en effet, à la critique avec Ausone et Claudien, versificateurs au demeurant assez estimables; avec l'orateur Symmaque, cet autre Pline le Jeune, comme disaient ses contemporains trop prévenus en sa faveur; avec les historiens Ammien Marcellin, Eutrope et Sulpice Sévère, le Salluste chrétien; enfin avec un cortège presque imposant des grammairiens et des rhéteurs, parmi lesquels brillent : Donat, moins connu par son Commentaire de Térence que pour avoir été le maître de saint Jérôme; Népotien, ami d'Ausone, lequel dut à sa réputation d'être nommé gouverneur d'une province; Mamertin, panégyriste attitré des empereurs, fils d'un autre Mamertin qui fut le premier décoré de ce titre; Delphide de Bordeaux, dont saint Jérôme a écrit qu'en prose et en vers il avait illustré toutes les Gaules par son oeuvre, etc. Mais quand on y regarde d'un peu plus près, l'illusion se dissipe, et l'on est forcé de reconnaître que, de toutes ces oeuvres qui firent en leur temps plus ou moins de bruit, pas une n'offre la trace d'une inspiration originale et ne mérite une considération sérieuse.

Le Ve siècle ne pâlit pas trop d'abord à côté de l'âge précédent. A Ausone et à Claudien il oppose Rutilius Numatianus et Sidoine Apollinaire. Rutilius, qui naquit à Poitiers ou peut-être à Toulouse, était préfet de Rome lorsque l'invasion barbare vint couvrir de ruines son pays natal. II conçut alors le désir de revoir la Gaule, se mit en route, et, chemin faisant, raconta en vers élégiaques son voyage. Ce poème, connu sous le nom d'Itinerarium, et dont il ne reste que le premier chant et une partie du deuxième, a été sauvé de l'oubli par quelques descriptions gracieuses. Sidoine Apollinaire, originaire de Lyon, fut plus fécond, quoique beaucoup moins pur. Dans ses oeuvres fort diverses on compte des épithalames, des panégyriques, un éloge de Bacchus, un autre du monastère de Lérins, et neuf livres de lettres en vers. De même, si IVe le siècle s'est glorifié de ses rhéteurs et de ses grammairiens, s'il se vante d'avoir produit un Symmaque, le Ve répond par les noms de Mamert Claudien, de Marcien Capella, de Macrobe et de Priscien. Mamert Claudien écrivit un traité sur la nature de l'âme qui a survécu jusqu'à nos jours, comme pour montrer qu'il y avait encore à cette époque des esprits capables de métaphysique. Marcien Capella, qui naquit à Madaure, près de Carthage, composa un Satyricon en neuf livres, mêlés de vers et de prose; c'est une sorte d'encyclopédie qui commence par une allégorie bizarre, l'apothéose de la philologie et son mariage avec Mercure, et qui se termine par un traité des sept arts libéraux, tels que les étudia le Moyen âge (la grammaire, la dialectique et la rhétorique, matière du trivium; la géométrie, l'arithmétique, l'astronomie, la musique, sujet du quadrivium). Macrobe a laissé un commentaire sur le Songe de Scipion, de Cicéron, avec une exposition platonicienne du système du monde, et un recueil de conversations intitulé les Saturnales, ouvrage en sept livres, dont quatre sont consacrés à l'examen critique des poésies de Virgile, et les autres traitent des fêtes, du calendrier, de la vie privée des Romains, etc. Enfin Priscien, qui naquit à Césarée et tint une école fameuse à Constantinople, entre autres oeuvres, composa une grammaire que mirent souvent à contribution les grammairiens du Moyen âge. 

Toutefois, dans cette comparaison entre les deux siècles, le Ve a un désavantage considérable aux yeux de la critique littéraire : c'est que la langue qu'il parle est beaucoup plus incorrecte. Les Germains contribuèrent à corrompre de toutes manières l'idiome des vaincus. Ils apportaient avec eux des idées inconnues aux Romains, surtout dans les relations de la société : la langue latine manquant de termes pour les rendre, il fallut avoir recours aux mots des vainqueurs, qu'on latinisa. Quelquefois les Germains apprirent tels ou tels mots latins pour exprimer les choses de la vie usuelle; mais ils les apprirent mal et les rendirent dénaturés aux Romains, qui, soit insouciance, soit nécessité, les adoptèrent en cet état : c'est ainsi qu'on disait antistis pour antistes, contempto, fructo, pour contemptu, fructu. Les règles de la grammaire furent altérées : on employa des masculins pour des féminins; les verbes qui gouvernaient l'accusatifgouvernèrent l'ablatif, et ainsi du reste. Souvent aussi les Germains voulurent s'éviter la peine d'apprendre le mot latin, et y substituèrent le mot de leur langue.

Ajoutez que les bouleversements qui signalèrent la conquête barbare réduisirent singulièrement le nombre des gens lettrés, et que, dès 460, Mamert faisait ainsi l'épitaphe des sciences :

"On néglige la langue latine; on méprise la grammaire; on a peur de la dialectique; on redoute la musique, la géométrie, l'arithmétique. "
II y avait encore cependant de paisibles asiles où les oeuvres de l'esprit étaient en honneur, et où les lettres devaient trouver leur dernier refuge: ce sont les monastères, au fond desquels s'accomplissent des travaux de trois genres différents : ici se copient et se conservent les chefs-d'oeuvre de l'Antiquité; Ià s'élaborent des chroniques naïves, qui partent souvent de la création du monde et sont conduites jusqu'à l'année même qui les voit éclore; ailleurs, des méditations obstinées enfantent des oeuvres où la philosophie marche de pair avec la théologie et l'histoire. Voilà comment, au Ve siècle, la littérature religieuse présente encore quelques noms considérables. Salvien, moine de Lérins, puis prêtre de Marseille, surnommé par ses contemporains le guide des évêques, fait paraître, en 455, un Traité de la Providence, dans lequel il attribue aux crimes des Romains les désastres de l'Empire. Cassien, de Marseille, voulant atténuer l'opinion de Pélage sur les rapports de la grâce et de la liberté, prétend s'interposer entre les partisans exclusifs de la grâce ou Prédestinatistes et ceux de la liberté ou Pélagiens, fonde ainsi le semi-pélagianisme, et soulève dans l'Église des débats auxquels prennent part, d'un côté, Fauste de Riez, abbé du monastère de Lérins, Arnobe la Jeune et Vincent de Lérins; de l'autre, saint Hilaire d'Arles, Prosper d'Aquitaine et saint Augustin. Ces démêlés, où la littérature en elle-même n'a rien à voir, ont inspiré toutefois à saint Prosper son poème sur les Ingrats (ingrati qui repoussent la grâce). Enfin Paul Orose l'Espagnol compose, à la demande de saint Augustin, une histoire du monde (Pauli Orosii Moesta mundi), ouvrage moitié moral, moitié historique sur les calamités dont la terre a été affligée depuis la création; réponse aux païens qui rendaient la religion chrétienne responsable de la ruine de l'Empire romain.

Cassiodore et Boèce font la transition du Ve au VIe siècle, c'est-à-dire de la décadence profonde à la véritable barbarie. Cassiodore, après avoir été ministre de Théodoric le Grand et de ses premiers successeurs, se retira dans ses domaines en 538. Là il fonda un ordre monacal consacré surtout à la copie des manuscrits anciens, et composa lui-même la plupart des ouvrages qui ont fait sa réputation littéraire: les Institutions aux lettres divines, programme de l'enseignement tel qu'on le suivit au moyen âge; un Traité de l'âme; des livres de grammaire, de mathématiques, de musique. II avait écrit en douze livres une Histoire des Goths, qui s'est perdue, et dont l'on n'a qu'un abrégé par le Goth Jornandès; plus une Chronique universelle partant du Déluge et finissant à l'an 59 après J.-C. Mais son oeuvre la plus importante, bien que sans caractère ni prétention littéraire, est le recueil des rescrits et ordonnances qu'il avait rédigés dans son administration; ce sont douze livres (Variorum libri XII) remplis de détails minutieux et curieux sur le gouvernement de l'Italie, sur la constitution disciplinaire de l'Église et sur l'état intellectuel du pays. Boèce, ministre de Théodoric, comme Cassiodore, composa, pendant les tristes loisirs de la captivité qui précéda sa mort, un livre De la Consolation de la philosophie, dialogue en prose et en vers où l'auteur, parlant de la Providence, s'élève à une grande hauteur de pensées et de sentiments. On a aussi de lui plusieurs compositions philosophiques et des traductions avec commentaires des traités de dialectique d'Aristote, ouvrages qui ont été longtemps suivis pour l'enseignement scolastique du Moyen âge.

Après ces deux personnages encore illustres, l'âge de l'assoupissement des esprits commence; les écoles se ferment; le clergé lui-même voit ses rangs envahis par des Germains que tentent le titre d'évêque et les richesses épiscopales, et dont l'ignorance brutale fait un triste contraste avec la science de leurs prédécesseurs. Saint Grégoire, évêque de Tours, est auteur d'une Histoire ecclesiastique des Francs, qui n'a d'intérêt que pour les historiens. Fortunat, Italien, devenu évêque de Poitiers, a laissé une Vie de saint Martin en vers, et une Vie de sainte Radégonde, des hymnes, des poèmes sur des violettes, sur des châtaignes, sur du lait, etc. Saint Césaire, évêque d'Arles, versé dans la connaissance de l'Ecriture et des Pères, porta le dernier coup au semi-pélagianisme dans le Concile d'Orange. Saint Avit, évêque de Vienne (Dauphiné), écrivit divers traités contre les hérétiques de son temps, une homélie sur les Rogations et un poème sur la Création, dont plusieurs morceaux ont pu soutenir la comparaison avec des passages correspondants de Milton. Saint Gildas, dit le Sage, né dans le pays de Galles, et qui passa une partie de sa vie au monastère de Glastonbury, est auteur d'une lettre (liber querulus de excidio Britanniae) où il donne un précis de l'Histoire de la Grande-Bretagne depuis l'invasion des Romains jusqu'à son temps.

Au VIIe siècle, l'affaissement des esprits est plus marqué encore. La contagion de l'ignorance a gagné de proche en proche toutes les classes; la langue s'est corrompue au point que les mots en sont devenus méconnaissables, et l'historien Frédégaire annonce dans une préface qu'il n'usera pas de tout son savoir, et qu'il parlera moins purement qu'il ne pourrait le faire, "de peur de n'être pas compris de tout le monde". Aussi quelques auteurs seulement de cette époque ont une sorte de  notoriété; encore est-ce comme historiens et non point comme littérateurs qu'ils l'ont acquise. Le moine Marculfe a rédigé un recueil en deux livres des formules usitées dans les actes qui se passaient: 1° au nom du roi; 2° entre les particuliers. Frédégaire a continué Grégoire de Tours dans une sorte d'histoire universelle poussée depuis Adam jusqu'à la quatrième année du règne de Clovis Il. Saint Colomban, missionnaire d'Irlande, a laissé plusieurs ouvrages religieux tels qu'une Règle monastique, un Pénitentiel, etc., et trois petits poèmes ascétiques, avec une épigramme sur la comparaison d'Eve et de la Vierge. Bède le Vénérable mit à profit sa grande érudition dans une Chronique qui commence avec l'origine supposée du monde et finit avec l'an 720 après J.-C. Enfin, d'Isidore de Séville il y a une Chronique qui va jusqu'en 615 après J.- C., et deux Abrégés historiques sur les Barbares qui occupèrent l'Espagne (les Wisigoths, les Suèves et les Vandales).

Après le triomphe des Austrasiens, les évêchés et les abbayes tombèrent aux mains des compagnons de Charles Martel, qui se soucièrent fort peu d'y conserver les écoles, et l'on vit les bibliothèques devenues inutiles, habitées, comme à Fontenelle (Saint-Wandrille), par les chiens du seigneur. Tel était l'état des choses lorsque parut Charlemagne, qui forma le dessein d'arracher son siècle à l'ignorance; et il y réussit au moins pour un moment. Il  contribua au réveil des études par ses lois et par son exemple. A titre de monarque, il établit à sa cour l'école ou (académie) dite Palatine, renouvelée peut-être d'une école analogue qui avait existé naguère à Trèves dans le palais des empereurs romains. Alcuin en était le président  Charlemagne lui-même, quand il le pouvait, assistait aux séances et devinait, nous dit-on, avec aisance, les énigmes en vers qu'on y proposait, suivant le goût anglo-saxon. Comme les académiciens s'étaient choisis des pseudonymes, Charles s'y faisait appeler David.

Charlemagne restaura aussi les écoles épiscopales et celles des monastères, honora les savants, et l'on sait les menaces qu'il fit aux enfants des seigneurs qui ne purent répondre à ses questions, jurant que les places et les bénéfices iraient trouver les enfants des pauvres s'ils étaient plus savants qu'eux. Comme homme avide de science ou comme auteur, il se mit sur les bancs, il épela des lettres, il s'exerça à bien écrire; il apprit les langues, l'astronomie; il étudia la grammaire, l'orthographe, la rhétorique, la dialectique; s'il ne rédigea pas tous ses Capitulaires, il n'en reste pas moins constant que c'est son talent qui les a dictés, et qu'il fut l'âme de tout ce qui se composait sous ses yeux il écrivit des lettres au pape, aux évêques, aux rois des autres nations, aux empereurs de Constantinople; activité prodigieuse et qui eût été digne de produire des faits plus durables.

Charlemagne apparaît ainsi dans l'histoire environné d'un brillant cortège de savants qu'il attira de tous les pays d'Europe à sa cour, et qui, joignant leurs efforts à ceux du maître, tirèrent les esprits de leur léthargie. Les principaux ouvriers de ce renouveau éphémère des lettres que l'on a parfois qualifié, non sans exagération, de "renaissance carolingienne",  furent Alcuin, Éginhard, Angilbert, Théodulfe, Leidrade, Agobard, Paulin d'Aquilée, Pierre de Pise et Paul Warnefried.

Les oeuvres d'Alcuin, considérées au point de vue littéraire, sont au-dessous de leur réputation, car elles sont plutôt d'un Père de l'Eglise que d'un homme de lettres. Elles n'en ont pas moins exercé en leur temps une influence considérable. Les unes concernent la Bible, les autres sont des traités de théologie; celles-ci ont pour objet de combattre les hérésies du temps; celles-là regardent la liturgie; d'autres enfin se rapportent plus particulièrement aux sept arts libéraux; joignez-y des poésies de différentes sortes, et vous aurez une idée de la fécondité de ce puissant esprit. La belle oeuvre d'Eginhard, celle à laquelle il est redevable de sa réputation, est sa Vie de Charlemagne, qui est restée comme la grande autorité de cette époque. 

Angilbert n'a laissé que quelques poésies insignifiantes; sa gloire est d'avoir été l'un des membres de l'école palatine, et d'avoir servi pour sa part les desseins de son roi. 

Théodulfe, appelé d'Italie par Charlemagne à l'évêché d'Orléans, fonda dans son diocèse quatre grandes écoles, et recommanda à tous ses prêtres et curés d'ouvrir dans chaque bourg une école où les enfants des pauvres seraient gratuitement enseignés. II composa, d'autre part, des poésies diverses qui lui firent une grande réputation, bien qu'elles n'offrent aujourd'hui que peu d'intérêt.

Leidrade, né dans le Norique, passa aussi les Alpes à la voix de Charlemagne pour diriger l'archevêché de Lyon. Écrivain peu fécond, il aime mieux propager les lettres en multipliant les écoles dans son diocèse qu'en composant de longs et nombreux ouvrages. 

Agobard, son disciple, et son successeur, a laissé, au contraire, une trentaine d'écrits parmi lesquels on distingue  un Traité contre Ie duel judiciaire, qu'il fit abolir par le fils et successeur de Charlemagne. 

Paulin d'Aquilée, dont le grand empereur se plaisait aussi à consulter les lumières de l'expérience, n'écrivit rien qui marque une préoccupation purement littéraire; mais son ardeur épiscopale lui inspira des ouvrages de polémique religieuse et de morale qui tiennent une place honorable parmi les productions contemporaines. 

Pierre de Pise enseignait à l'école de Pavie lorsque Charlemagne vint assiéger cette ville et mettre fin à la monarchie lombarde; il fut emmené en France par le vainqueur pour y continuer ses leçons, et fut regardé comme la part la plus précieuse du butin.

Enfin Paul Warnefried, dit le Diacre, auteur d'une histoire des Lombards (De gestis Longobardorum libri sex), reçut de l'empereur la mission de composer différents ouvrages pour le clergé de France et, entre autres, un recueil d'homélies tirées des Pères, lequel fut envoyé à tous les lecteurs des églises. On lui doit également une histoire des évêques de Metz.

Tels sont les hommes les plus remarquables du règne de Charlemagne, ceux dont les écrits et les actes inspirés, récompensés, commandés quelquefois par leur illustre protecteur, suspendirent environ pendant un quart de siècle la décadence de la littérature latine. Il ne devait rien rester de cette glorieuse tentative, et quand ces instruments d'une grande pensée eurent disparu avec le maître qui s'en était servi, la barbarie ne tarda pas à reconquérir le terrain qu'elle avait perdu. Les invasions des Vikings ne pouvaient qu'accélérer son triomphe. Le IXe siècle, à la vérité, se ressent encore des vigoureux efforts du VIIIe, et produit quelques noms dignes de souvenir; tels sont: Ermoldus Nigellus, poète; Thégan, l'Astronome; Aimon et Fréculfe, historiens; Walafrid-Strabon et Florus, théologiens et poètes; Raban Maur, autre théologien non moins renommé que les deux précédents; Scot Erigène, précurseur de la scolastique. Hincmar, homme d'écrit et d'action, qui donne à la fois des leçons aux papes et aux princes; puis, bien au-dessous de ce grand personnage, le poète Milon et les théologiens Ratramme et Paschase-Radbert de Corbie; Loup, abbé de Ferrières, et Gothescalc, moine de l'abbaye de Fulde. Mais le Xe siècle compte à peine deux ou trois représentants fort médiocres, tels que Flodoard, auteur d'une histoire de l'église de Reims et d'une chronique plus générale, précieuse par quelques faits dont la mention ne se retrouve point ailleurs, et Abbon, qui raconta le siège de Paris par les Vikings et dut une certaine célébrité à la triste popularité de son sujet. N'oublions cependant pas, en Allemagne, la célèbre abbesse de Gandersheim, Hroswita, auteur de plusieurs drames imités de Térence, qu'on a beaucoup vantés mais dont l'authenticité a été attaquée ay XIXe siècle par un critique très distingué, Joseph Aschbach (Gazette d'Augsbourg, 14 septembre 1867). Ainsi, abstraction faite des discussions théologiques, voilà donc les sujets dans lesquels est maintenant confinée la langue latine : des poèmes de tout genre et de toute dimension, qui n'ont guère d'autre mérite que d'avoir été lus en leur temps et d'attester le réveil de l'esprit humain à partir de la fin du IXe siècle, et des chroniques ou des biographies.

Italiens, Espagnols, Allemands, Anglais, Français concourent au mouvement intellectuel qui a lieu pendant l'époque carolingienne. Parmi les auteurs du XIe se distinguent Fulbert (ca. 960-1028), Adémar de Chabannes (988-1034), Yves de Chartres, Guillaume de Jumièges (mort vers 1090), Dudon de Saint-Quentin, Hugues, évêque de Langres, Guy, évêque d'Amiens, et Odon, évêque de Cambrai. Un distique du premier, adressé à Guillaume le Conquérant, excita une admiration générale; nous le citons, afin que par cet échantillon on puisse juger du reste :

Si quis in ante videt qui te circumspicit, ex te
Colligit, ante comes, rex modo Caesar eris.
Gui d'Amiens écrivit un poème sur la conquête de l'Angleterre par les Normands, et Odon de Cambrai, rebroussant vers un passé qui semblait oublié, chanta les vieux héros de la guerre de Troie. Les chroniqueurs principaux de la même époque sont: Raoul Glaber, du monastère de Cluny; Guillaume de Pouille, Geoffroy de Malaterra, Aimoin, Gérard, Bernon, Raoul Tortaire, ces quatre derniers sortis du monastère de Fleury; Guibert de Nogent, Milon Crespin, de l'abbaye du Bec,en Normandie,; c'est aussi dans cette abbaye que. Lanfranc (1005-1089) et Anselme professent avec éclat. 

Mais nous voici venus au XIIe siècle et début des croisades. Au moment où elles commencent, les langues modernes ont déjà une existence, une physionomie distincte, et ils ne tarderont pas à produire eux-mêmes leurs oeuvres durables et vraiment littéraires : témoin le récit de la quatrième croisade par Villehardouin, bientôt suivi des mémoires du sire de Joinville. Le latin pourtant ne périt pas;  on continue et on continuera de le parler et souvent de le dénaturer, bruyamment ou silencieusement, dans les églises et dans les écoles de la scolastique, jusqu'à ce que la Renaissance remette en honneur la vieille langue romaine. En attendant, des auteurs de premier plan en maintienne l'usage. Parmi eux : Pierre Lombardsaint Bernard (1091-1153), Hugues de Saint-Victor, Orderic Vital (1075-1141), Guillaume de Malmesbury (1096-1150), Otton de Freisingen (mort en 1158) et les historiographes de l'abbaye de Saint-Denis : Suger (1081-1151) et Rigord (ca. 1150-1206). Les femmes même ont une place dans ce mouvement avec Herrade de Landsberg (morte en 1195), dont le curieux Hortus deliciarum, avec les dessins qui l'illustrent, est une source si abondante de renseignements sur la vie de l'époque; avec l'abbesse de Disibodenberg, Hildegarde (ca. 1098- 1179), dont les écrits touchent aux matières les plus diverses; et aussi avec Héloïse (ca. 1101-1164) dont la correspondance avec Abélard (1079-1142) est tenue pour un chef-d'oeuvre. Ajoutons encore les innombrables poètes, dont plus d'un, comme Jean de Hauteville servira de modèle aux écrivains langue vulgaire.

Au XIIIe siècle Rigord est continué par Guillaume le Breton, et l'on peut encore citer : Vincent de Beauvais (1190-1260), Roger Bacon (1224-1294), Guillaume de Nangis et Jacques de Voragine (1230-1298); c'est à l'Université de Paris, également au XIIIe siècle, que les Anglais Alexandre de Hales et Jean Peckham, les Italiens Thomas d'Aquin (1227-1274), Bonaventure (1221-1274), conquièrent leur renommée. (A. H.)

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