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Taine

Hippolyte Adolphe Taine est un écrivain né à Vouziers (Ardennes) le 21 avril 1828, mort à Paris le 5 mars 1893. Il était fils d'un avoué et perdit son père à douze ans. Il fit ses études à Rethel et à Paris (collège Bourbon), et entra à l'École normale en 1848; il y fut avec About, Sarcey, Challemel-Lacour, J.-J. Weiss, Prévost-Paradol, Gréard, etc. Il s'y fit auprès de ses camarades et de ses maîtres la réputation d'un esprit supérieur. Refusé à l'agrégation en 1851, il alla professer la philosophie à Nevers. Le coup d'État eut lieu. L'Université, suspecte, fut étroitement surveillée et tenue en bride. Taine se réfugia dans la science. Il alla enseigner la rhétorique à Poitiers, et, nommé en sixième à Besançon, il se fit mettre en congé (9 octobre 1852). Après s'être vu refuser une thèse peu orthodoxe sur les sensations, il fut reçu docteur avec son étude sur La Fontaine (30 mai 1853). A partir de ce moment, l'histoire de sa vie n'est plus que l'histoire de sa pensée et de son oeuvre. Rares sont les événements extérieurs qu'il faille enregistrer : ses voyages aux Pyrénées (1854), en Angleterre (1858 et plusieurs autres fois), aux Pays-Bas, en Allemagne, ou il était en juil. 1870, en Italie (1864). En 1863, il fut nommé examinateur d'histoire et d'allemand à l'École militaire de Saint-Cyr : ce qui lui donna l'occasion de visiter la France; en oct. 1864, professeur d'histoire de l'art et d'esthétique à l'École des beaux-arts. Il était des fameux dîners Magny, avec Sainte-Beuve, Renan, Berthelot, Flaubert, Robin, Schérer, les Goncourt, etc. Il se maria, en 1868, à Mlle Denuelle, fille d'un architecte. En 1871, pendant la Commune, il fit à Oxford six leçons sur la littérature française. Il fut élu en 1878 et reçu le 15 janvier 1880 à l'Académie française, qui, sous l'influence de Mgr Dupanloup, avait jadis refusé un de ses prix à l'Histoire de la littérature anglaise. Il reçut, selon sa volonté, des funérailles protestantes. Il n'y a jamais eu qu'une voix sur la dignité de son caractère et de sa vie.

Ses principales oeuvres sont : 

L'Essai sur les Fables de La Fontaine (4853), sa thèse de doctorat, refondue et récrite « presque en entier » dans la 3° édit, (1861), on entrent quatre articles publiés en 1860 dans les Débats, et où apparaît le titre définitif: La Fontaine et ses Fables. La Préface qui n'est pas dans les premières éditions, dégage l'intention systématique, du livre dans son état définitif : 

« On peut considérer l'homme comme un animal d'espèce supérieure qui produit des philosophies et des poèmes à peu près comme les vers à soie font leurs cocons, et comme les abeilles font leurs ruches ».
Taine rattache La Fontaine à sa province; il en analyse le caractère et la culture, et en isole la faculté dominante, qui est la faculté poétique : de là se déduisent tous les caractères des fables. Il suit l'exercice de la faculté poétique dans la peinture de la société française et de la nature (il exagère fort l'exactitude de l'histoire naturelle du bonhomme), et dans l'emploi de la mythologie : puis dans l'exécution artistique, choix des détails, création de l'expression. Enfin il étudie le rapport, l'opposition de la fable poétique à la fable primitive, et à la fable philosophique. Cette thèse de littérature était en réalité une thèse de philosophie : le but était sans doute la connaissance de La Fontaine et de ses Fables, mais surtout l'analyse de la faculté poétique, par l'examen d'un cas remarquable. La conclusion, conservée dans l'état, définitif, reste significative «-Comment naissent les poètes? - En quoi consiste la poésie? ».

Voyage aux Eaux des Pyrénées (1855), devenu le Voyage aux Pyrénées dans la 2e édit. refondue de 1858 : application rigoureuse du style pittoresque aux conceptions philosophiques de l'auteur, et vérification au moins apparente de ses idées critiques et esthétiques par l'observation directe des faits. Taine reconnaît dans les habitants des Pyrénées, hommes et bêtes, l'empreinte du sol, du climat, des conditions d'existence; dans les paysages, il distingue sa loi de convergence des effets.

Essai sur Tite-Live, sujet mis au concours en 1854, par l'Académie française; le concours fut prorogé pour donner à Taine le temps de corriger quelques pages qui avaient indigné des académiciens, et son mémoire fut couronné en 1855 : il parut en 1856, tel que nous l'avons aujourd'hui. C'est une étude sur la faculté maîtresse, plus rigoureuse et systématique encore que le La Fontaine. 

« Les facultés d'un homme, comme les organes d'une plante, dépendent-elles les unes des autres? sont-elles mesurées et produites par une loi unique? Cette loi donnée, peut-on prévoir leur énergie et calculer d'avance leurs bons et leurs mauvais effets? Peut-on les reconstruire comme les naturalistes reconstruisent un animal fossile? Y a-t-il en nous une faculté maîtresse, dont l'action uniforme se communique différemment à nos différents rouages, et imprime à notre machine un système nécessaire de mouvements prévus? J'essaye de répondre oui... »
La faculté maîtresse de Tite-Live est la faculté oratoire : tout Tite-Live s'en déduit, défauts et qualités. La démonstration était merveilleuse de force et d'éclat, un peu rigide.

Les Philosophes français du XIXe siècle (1857). Le titre actuel, les Philosophes classiques au XIXe siècle en France, est de la 3e édit. (1868). La Préface date de la 2e édit. (1860), qui, ainsi que la 3e, a été revue, corrigée et surtout adoucie. Elle annonce l'intention de combattre à la fois le spiritualisme et le positivisme, en s'appuyant sur Hegel. Le livre laissait de usité le positivisme et attaquait vivement le spiritualisme, surtout l'éclectisme cousinien qui était alors la philosophie officielle de l'Université, pesant d'un poids lourd sur la pensée française. Après avoir montré la fin de la philosophie sensualiste dans l'aimable Laromiguière, Taine définissait, avec un talent incisif et redoutable de polémiste, Royer-Collard, un «dictateur», Maine de Biran, un «abstracteur de quintessence», Cousin, un «orateur», Jouffroy, un «homme intérieur» : toute l'attaque se ramassait sur Cousin. Il terminait par deux chapitres sur les méthodes où il introduisait avec respect deux vrais philosophes, M. Pierre et M. Paul - celui-ci était son ancien maître, de l'École normale, Vacherot. Le livre fit un peu scandale : de ce jour on compta avec Taine 

Essais de critique et d'histoire, où étaient réunis quelques-uns des articles que, depuis 1855, Taine avait donnés dans diverses revues (Revue de l'instruction publique, Revue des Deux Mondes). La composition du volume a été modifiée par des suppressions et additions d'articles de la 1re à la 3e édit. (1874) : un article a été encore ajouté dans la 4e. La Préface actuelle est de la 2e édit. (1866). Les études sur Guizot, Michelet, Saint-Simon, Mme de La Fayette forment le fond substantiel de toutes les éditions et donnent au recueil son caractère.

Histoire de la littérature anglaise (1863,. 3 vol. in-8; un tome IV consacré aux Contemporains parut la même année; 3e édit., en 5 vol in-18, 1863; l'édition définitive est la 8e, 1892). C'est, avec les Origines de la France contemporaine, l'oeuvre maîtresse de Taine. Il la commença en 1856. Guizot, Augustin Thierry, Montégut, Philarète Chasles, Macaulay, Carlyle, Buckle, Stuart MiII, Auguste Comte, voilà, selon V. Giraud, les principales influences qui ont aidé Taine à déterminer sa conception dans cet ouvrage, sans compter les maîtres permanents de sa. pensée. Il a expliqué son dessein dans une Introduction dont l'importance est capitale. La littérature est un document historique. L'histoire est «un problème de psychologie». Faire l'histoire d'une littérature, c'est faire la psychologie d'un peuple. Tous les individus d'une nation sont dominés et produits par certaines forces primordiales qui leur imposent certaines façons générales de penser et sentir. Ces forces affirme-t-il, sont au nombre de trois, la race, le milieu, le moment. 
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La race, le milieu, le moment

« Quoique les moyens de notation ne soient pas les mêmes dans les sciences morales que dans les sciences physiques, néanmoins, comme dans les deux la matière est la même et se compose également de forces, de directions et de grandeurs, on peut dire que dans les unes et dans les autres l'effet final se produit d'après la même règle. Il est grand ou petit, selon que les forces fondamentales sont grandes ou petites et tirent plus ou moins exactement dans le même sens, selon que les effets distincts de la race, du milieu et du moment se combinent pour s'ajouter l'un à l'autre ou pour s'annuler l'un par l'autre. C'est ainsi que s'expliquent les longues impuissances et les éclatantes réussites qui apparaissent irrégulièrement et sans raison apparente dans la vie d'un peuple; elles ont pour causes des concordances ou des contrariétés intérieures. Il y eut une de ces concordances lorsque, au XVIIe siècle, le caractère sociable et l'esprit de conversation innés en France rencontrèrent les habitudes de salon et le moment de l'analyse oratoire; lorsque, au XIXe siècle, le flexible et profond génie d'Allemagne rencontra l'âge des synthèses philosophiques et de la critique cosmopolite. Il y eut une de ces contrariétés lorsque, au XVIIe siècle, le rude et solitaire génie anglais essaya maladroitement de s'approprier l'urbanité nouvelle; lorsque, au XVIe siècle, le lucide et prosaïque esprit français essaya inutilement d'enfanter une poésie vivante. C'est cette concordance secrète des forces créatrices qui a produit la politesse achevée et la noble littérature régulière sous Louis XIV et Bossuet, la métaphysique grandiose et la large sympathie critique sous Hegel et Goethe. C'est cette contrariété secrète des forces créatrices qui a produit la littérature incomplète, la comédie scandaleuse, le théâtre avorté sous Dryden et Wycherley, les mauvaises importations grecques, les tâtonnements, les fabrications, les petites beautés partielles sous Ronsard et la Pléiade. Nous pouvons affirmer avec certitude que les créations inconnues vers lesquelles le courant des siècles nous entraîne seront suscitées et réglées tout entières par les trois forces primordiales; que, si ces forces pouvaient être mesurées et chiffrées, on en déduirait comme d'une formule les propriétés de la civilisation future, et que, si, malgré la grossièreté visible de nos notations et l'inexactitude foncière de nos mesures, nous voulons aujourd'hui nous former quelque idée de nos destinées générales, c'est sur l'examen de ces forces qu'il faut fonder nos prévisions. Car nous parcourons en les énumérant le cercle complet des puissances agissantes, et, lorsque nous avons considéré la race, le milieu, le moment, c'est-à-dire le ressort du dedans, la pression du dehors et l'impulsion déjà acquise, nous avons épuisé, non seulement toutes les causes réelles, mais encore toutes les causes possibles du mouvement. »
 

(H. Taine, Histoire de la littérature anglaise).

Étudier un grand écrivain, c'est rechercher de quelle façon ses oeuvres expriment et enregistrent cette triple pression. Sur ces principes, partant de l'idée d'un pays insulaire, d'un climat insulaire, d'une alimentation abondante en viande et en boissons fortes, et faisant concourir, chacun à son heure, les faits historiques et sociaux, Taine compose avec une rigueur d'apparence inflexible tout le développement de la littérature anglaise, construit tous les écries et tous les chefs-d'oeuvre, depuis Chaucer, par penser, Shakespeare et Bacon, par Bunyan, Richardson et Byron, jusqu'à Stuart Mill et Tennyson. La vigueur de la démonstration, mais aussi l'éclat des peintures, la puissance des analyses, la richesse des informations et des idées assurèrent à l'ouvrage un succès éclatant : il devint classique, même en Angleterre. Taine admirait profondément l'Angleterre, son aristocratie, son protestantisme, son sens moral et pratique, son esprit de tradition et de liberté, son énergie orgueilleuse et rude; même les défauts qu'il apercevait, il les contemplait avec sympathie. L'Angleterre aristocratique et protestante était vraiment la patrie de son coeur et de son intelligence. 

Philosophie de l'art (1865); Philosophie de l'art en Italie (1866); De l'Idéal dans l'art (1867); Philosophie de l'art dans les Pays-Bas (1868); Philosophie de l'art en Grèce (1869). Ces cinq études, publiées séparément, furent réunies en 1880 sous le titre général Philosophie de l'art (2 vol. in-18). Ce sont les leçons professées à l'École des beaux-arts. Les deux cours sur la philosophie de l'art et sur l'idéal dans l'art contiennent l'esthétique générale de Taine, Il prétend soumettre l'esthétique, à la méthode historique et expérimentale et lui donner un caractère scientifique. Par l'étude donc et la comparaison des faits, il induit que l'objet de l'art est l'imitation de la nature, mais une imitation volontairement inexacte, qui dégage le caractère essentiel et dominateur, parfois insuffisamment perceptible dans la nature. Examinant les phénomènes de la production des oeuvres d'art, il pose la loi de l'action des milieux, qu'il explique en considérant quatre cas réels et historiques : la Grèce antique et la sculpture, le Moyen âge et l'architecture, la France du XVIIe siècle et la tragédie, le XIXe siècle et la musique.

Enfin il montre comment chaque époque s'exprime dans un «personnage régnant», résumé des aptitudes, besoins et tendances qui la caractérisent; comment ce personnage, toujours imparfaitement réalisé dans la vie, est le type que l'art s'applique à dégager ou à contenter, le manifestant dans ses oeuvres, ou travaillant par son action à le créer dans le public. L'étude sur l'idéal dans l'art a pour objet d'expliquer la valeur inégale des diverses oeuvres, également déterminées et nécessaires, et de' fournir un critérium de jugement, un principe do classement. Les oeuvres d'art valent plus ou moins selon le degré d'importance du caractère, selon le degré de bienfaisance du caractère, selon le degré de convergence des effets : le premier principe se rapporte à la signification philosophique de l'oeuvre, le second à sa valeur morale, le troisième à sa facture artistique. Les études sur l'art en Italie, dans les Pays-Bas et en Grèce, sont des applications de la théorie de l'action des milieux.

Nouveaux Essais de critique et d'histoire (1865). Les deux études capitales de ce volume sont celles que Taine consacre à Balzac. dont il admirait beaucoup la puissance d'invention réaliste, et à Racine, qu'il réduit trop à n'être qu'une expression délicate de la culture classique et de la politesse de cour. L'article, qui avait paru en 1858 (Débats des 23, 24, 27 juillet et 11 août), marque une date dans l'histoire de la réputation de Racine et des jugements sur la tragédie française.

Voyage en Italie (1866, 2 vol. in-8).

10° Notes sur Paris, vie et opinions de FrédéricThomas Graindorge, docteur en philosophie de l'Université d'Iéna, principal associé commanditaire de la maison Graindorge et Co (Huiles, porc salé, à Cincinnati, États-Unis d'Amérique) (1867). Ces notes avaient paru depuis 1863 dans la Vie parisienne que dirigeait Marcellin, un ami de l'auteur : elles sont une application humoristique et strictement logique à la société parisienne des idées directrices de la pensée de Taine.

11° De l'Intelligence (1870, 2 vol. in-8; 3e éd. corrigée et augmentée; 2 vol. in-18, 1878; 4e éd. encore corrigée et augmentée, 1883). Dans cet ouvrage, Taine explique par une méthode qu'il déclare sévèrement expérimentale, le mécanisme de la connaissance; il ne prétend faire qu'une étude de psychologie scientifique, appuyée et éclairée par la physiologie, la pathologie, la linguistique et l'histoire; en réalité, toute une métaphysique s'y implique. Il essaie de réaliser cette philosophie dont il avait parlé dans sa Préface des Philosophes classiques, cette philosophie qui s'opposerait à la fois au creux spiritualisme et au positivisme incomplet. Il reconnaît devoir trois grandes théories à des devanciers, la théorie des signes à Condillac, celle de l'induction scientifique à Stuart Mill, et celle de la perception de l'étendue à Bain : « Le reste est nouveau, méthodes et conclusions ».

12° Notes sur l'Angleterre (1872) : puissante et, sympathique image de la vie anglaise. V. Giraud fait remarquer que Taine n'a pas aperçu le catholicisme anglais. Wiseman, Newmann, Manning n'existent pas pour lui.

13° Du Suffrage universel et de la Manière de voter (1872), brochure qui avait paru en article dans le Temps du 5 décembre 1871.

14° Un séjour en France de 1792 à 1795, lettres d'un témoin de la Révolution française, traduites de l'anglais (1872).

15° Les Origines de la France contemporaine, l'Ancien régime (1876, in-8), la Révolution (t. I, l'Anarchie, 1878; t. Il, la Conquête jacobine, 1881; t. III, le Gouvernement révolutionnaire, 1884), le Régime moderne (t. 1, 1894; t. Il [inachevé et posthume], 1893. Édition complète en 14 vol. in-18, 1899-1900). La chute de l'Empire, la guerre de 1870, la Commune, le laborieux essai de la République donnèrent à Taine l'émotion profonde qui le conduisit à entreprendre ce prodigieux travail. Il voulut comprendre et faire comprendre, par la description de l'ancien régime, de la Révolution et du régime napoléonien, ce qu'est la France contemporaine. Il se plaça devant ce vaste sujet « comme un naturaliste devant la métamorphose d'un insecte» : Monod dit plus justement comme un médecin devant un malade intéressant. Il collectionna, selon sa méthode, les petits faits significatifs, les interprétant et classant à l'aide de ses trois principes qu'il pose (race, milieu, moment). Peu exercé à la critique des documents, il lui est arrivé de faire erreur sur la valeur ou l'authenticité de ceux qu'il employait. Bourgeois aristocrate, ayant la passion de l'ordre, l'imagination violemment dominée par le souvenir de la Commune, il n'a pas jugé impartialement la Révolution et ses acteurs principaux. Son Napoléon est construit un peu artificiellement, avec une rigidité systématique qui représente mal la vie. Mais la plus grande partie des études sur l'ancien régime et sur le régime napoléonien sont d'admirables constructions dont la vérité égale la profondeur et la puissance.
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La Révolution

« La centralisation monarchique a ôté aux groupes leur consistance et à l'individu son ressort. Reste une poussière humaine qui tourbillonne, et qui, avec une force irrésistible, roulera tout entière en une seule masse, sous l'effort aveugle du vent.

Nous savons déjà de quel côté il souffle, et il suffit, pour
en être sûr, de voir comment les cahiers du Tiers ont été
faits. C'est l'homme de loi, le petit procureur de campagne, l'avocat envieux et théoricien qui a conduit le paysan. Celui-ci insiste pour que, dans le cahier, on couche par écrit et tout au long ses griefs locaux et personnels, sa réclamation contre les impôts et redevances, sa requête pour délivrer ses chiens du billot, sa volonté d'avoir un fusil contre les loups. L'autre, qui suggère et dirige, enveloppe le tout dans les Droits de l'homme, et dans la circulaire de Siéyès... Symptôme alarmant
et qui marque d'avance la voie que va suivre la Révolution : l'homme du peuple est endoctriné par l'avocat, l'homme à pique se laisse mener par l'homme à phrases... Plusieurs millions de sauvages sont ainsi lancés par quelques milliers de parleurs, et la politique de café a pour interprète et ministre l'attroupement de la rue D'une part la force brutale se met au service du dogme radical. D'autre part le dogme radical se met au service de la force brutale. Et voilà, dans la France dissoute, les deux seuls pouvoirs debout sur les débris du reste.

Ils sont les successeurs et les exécuteurs de l'ancien régime, et quand on regarde la façon dont celui-ci les a engendrés, couvés, nourris, intronisés, provoqués, on ne peut s'empêcher de considérer son histoire comme un long suicide : de même un homme qui, monté au sommet à une immense échelle, couperait sous ses pieds l'échelle qui le soutient.

En pareil cas, les bonnes intentions ne suffisent pas : il ne sert à rien d'être libéral et même généreux; d'ébaucher des demi-réformes. Au contraire, par leurs qualités comme par leurs défauts, par leurs vertus comme par leurs vices, les privilégiés ont travaillé à leur chute, et leurs mérites ont contribué à leur ruine aussi bien que leurs torts.

Fondateurs de la société, ayant jadis mérité leurs avantages par leurs services; ils ont gardé leur rang sans continuer leur emploi; dans le gouvernement local comme dans le gouvernement central, leur place est une sinécure, et leurs privilèges sont devenus des abus. A leur tête, le roi, qui a fait la France en se dévouant à elle comme à sa chose propre, finit par user d'elle comme de sa chose propre; l'argent public est son argent de poche, et des passions, des vanités, des faiblesses personnelles, des habitudes de luxe, des préoccupations de famille, des intrigues de maîtresse, des caprices d'épouse gouvernent un État de vingt-six millions d'hommes avec un arbitraire, une incurie, une prodigalité, une maladresse, un manque de suite qu'on excuserait à peine dans la conduite d'un domaine privé.

Roi et privilégiés, ils n'excellent qu'en un point, le savoir-vivre, le bon goût, le bon ton, le talent de représenter et de recevoir, le don de causer avec grâce, finesse et gaieté, l'art de transformer la vie en une fête ingénieuse et brillante, comme si le monde était un salon d'oisifs délicats où il suffit d'être spirituel et aimable; tandis qu'il est un cirque où il faut être fort pour combattre, et un laboratoire où il faut travailler pour être utile.

Par cette habitude, cette perfection et cet ascendant de la conversation polie, ils ont imprimé à l'esprit français la forme classique, qui, combinée avec le nouvel acquis scientifique, produit la philosophie du XVIIIe siècle, le discrédit de la tradition, la prétention de refondre toutes les institutions humaines d'après la raison seule; l'application des méthodes mathématiques à la politique et à la morale; le catéchisme des droits de l'homme, et tous les dogmes anarchiques et despotiques du Contrat social.

Une fois que la chimère est née, ils la recueillent chez eux comme un passe-temps de salon; ils jouent avec le monstre tout petit, encore innocent, enrubanné comme un mouton d'églogue; ils n'imaginent pas qu'il puisse devenir une bête enragée et formidable; ils le nourrissent, ils le flattent, puis, de leur hôtel, ils le laissent descendre dans la rue. Là, chez une bourgeoisie que le gouvernement indispose en compromettant sa fortune, que les privilèges heurtent en comprimant ses ambitions, que l'inégalité blesse en froissant son amour-propre, la théorie révolutionnaire prend des accroissements rapides, une âpreté soudaine, et, au bout de quelques années, se trouve la maîtresse incontestée de l'opinion.

A ce moment et sur son appel, surgit un autre colosse, un monstre aux millions de têtes, une brute effarouchée et aveugle, tout un peuple pressuré, exaspéré et subitement déchaîné contre le gouvernement dont les exactions le dépouillent, contre les privilégiés dont les droits l'affament, sans que dans ces campagnes, désertées par leurs patrons naturels, il se rencontre une autorité survivante; sans que dans ces provinces, pliées à la centralisation mécanique, il reste un groupe indépendant; sans que, dans cette société désagrégée par le despotisme, il puisse se former des centres d'initiative et de résistance; sans que dans cette haute classe, désarmée par son humanité même, il se trouve un politique exempt d'illusion et capable d'action; sans que tant de bonnes volontés et de belles intelligences puissent se défendre contre les deux ennemis de toute liberté et de tout ordre, contre la contagion du rêve démocratique qui trouble les meilleures têtes, et contre les irruptions de la brutalité populacière qui pervertit les meilleures lois. A l'instant où s'ouvrent les États généraux, le cours des idées et des événements est non seulement déterminé, mais encore visible. D'avance et à son insu, chaque génération porte en elle-même son avenir et son histoire; à celle-ci, bien avant l'issue, on eût pu annoncer ses destinées. »
 

(H. Taine, extrait de L'Ancien régime).

16° Ouvrages posthumes : Derniers essais de critique et d'histoire (1894), articles de dates diverses, parmi lesquels un article sur Sainte-Beuve (Débats, 17 octobre 1869) et un autre sur George Sand (Débats, 2 juillet 1876).

17° Carnets de voyage. Notes sur la Province (1863-1865) (1896). Ce sont les notes prises pendant ses tournées d'examinateur pour l'École de Saint-Cyr elles servent à fixer en quelle mesure ce champion de la méthode expérimentale était capable d'observer. Il voit admirablement, finement, profondément tous les faits qui cadrent avec ses principes : il ne voit que ceux qui s'y réduisent; et là est sa limite.

Taine est un des plus grands et forts esprits du XIXe siècle. Il a été avec Renan, peut-être plus que Renan, l'un des directeurs intellectuels des générations qui se sont formées entre 1860 et 1890. Ses maîtres, à lui, ont été Spinoza, Condillac et Hegel. Il faut y joindre Stendhal qui lui a fourni ses principales idées sur l'esprit français et la société française. Sa faculté maîtresse était la faculté d'abstraction : mais il s'est imposé, par méthode et par goût artistique, de convertir les formules en faits, et les faits en images. Il suit avec une logique inflexible le développement des lois qu'il a d'abord posées à travers la multiplicité confuse des faits : tout se débrouille, s'ordonne, et se réduit à la règle. Réduisant la littérature et l'histoire à la psychologie, soumettant la psychologie aux procédés d'investigation et au rigoureux déterminisme des sciences de la nature, il s'est opposé à la fois au dogmatisme classique et à la fantaisie romantique. Il a offert une critique et une esthétique expérimentales; dont les conclusions étaient scientifiquement certaines : ainsi du moins les jugeaient l'auteur et son publie. 

C'était la critique et l'esthétique qui pouvaient convenir à des générations désabusées du romantisme, non réconciliées avec le classicisme, et idolâtres do science positive, aux oeuvres du Parnasse et de l'école naturaliste; Taine est l'expression du même esprit qui faisait surgir Leconte de Lisle et Flaubert. Ce qu'il y avait d'artificiel et de systématique dans sa théorie apparaît aujourd'hui : mais le dépôt qu'elle a laissé dans la pensée française est considérable. S'il est vrai que Taine réussit mieux à expliquer Pradon que Racine, la médiocrité que le génie, il n'en demeure pas moins certain qu'il faut, pour dégager l'individualité d'un écrivain, commencer par reconnaître toutes les déterminations que lui a imposées le milieu, qui contient tout. 

Taine a trouvé des disciples et des admirateurs fervents du côté d'où lui étaient venues d'abord les attaques. Ses sévérités sur la Révolution et sa haine de la démocratie l'ont remis en faveur auprès des conservateurs et des croyants, qui se sont appropriés plus d'une formule de sa philosophie politique. C'est un prolongement et une extension d'influence qui lui arrivent. (Gustave Lanson).
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La Nature, extrait de Taine

[Pour Taine le paysage est un état d'âme; il anime la nature et nous la montre magnifiquement vivante; ainsi comprise, la description devient un poème où la philosophie et l'art se confondent en un merveilleux ensemble, pour nous donner une idée très haute de la beauté du monde extérieur.]

« A deux heures du matin, on monte dans la voiture qui passe. C'est le dernier jours du voyage; nulle part l'Italie n'est plus belle. Vers quatre heures, une divine aube indistincte affleure dans la nuit comme la pâleur d'une statue pudique; un reflet de nacre lointaine se pose sur les hauteurs, et des demi-clartés naissantes hasardent leur teinte gris de perle sous le bleu nocturne. Les étoiles scintillent, mais tout le reste de l'air est brun, et sur le sol rampent des ombres semblables à des moires. La voiture s'arrête et traverse une rivière sur un bac. Dans le silence et l'effacement universel des êtres, cette eau est la seule chose qui vive; elle vit et remue imperceptiblement; sa nappe coulante luit rayée de petits remous qui s'entrelacent entre les rives noires. Cependant les arbres s'éveillent dans la brume; on aperçoit à leur cime les pousses enveloppées de rosée et qui semblent attendre l'achèvement du jour. Le ciel blanchit et l'aurore éteint les étoiles; de toutes parts, les plantes et les verdures se dégagent; leur voile de gaze s'amincit et s'évapore, la couleur leur vient, elles renaissent à la lumière, et l'on sent le doux étonnement des créatures surprises de se retrouver au même endroit que la veille pour recommencer leur vie suspendue. Toute la gorge s'est peuplée, et, des deux côtés de ce charmant peuple épars, les monstrueuses montagnes, comme des géants protecteurs, montent toutes sombres, dentelant de leurs têtes le blanc lumineux du ciel. Enfin, d'une crête cassée une flamme jaillit; le jet subit, éblouissant, perce la vapeur; des pans de verdure s'illuminent; les ruisseaux resplendissent; les grosses vignes antiques, les dômes ronds des arbres, les arabesques délicates des herbes grimpantes, tout le luxe d'une végétation nourrie par la fraîcheur des eaux éternelles et par la tiédeur des roches échauffées, s'étale comme une parure de fée dans sa gaze d'or.

Non, ce n'est point d'une fée qu'on doit parler ici, c'est d'une déesse. Le fantastique n'est qu'un caprice et une maladie de la cervelle humaine; la nature est saine et stable, et nos rêveries discordantes n'ont pas le droit de se comparer à sa beauté. Elle se soutient et se développe par elle-même; elle est indépendante et parfaite, agissante et sereine, voilà tout ce que nous pouvons dire; si nous osons la comparer à quelque oeuvre humaine, c'est aux dieux grecs, aux grandes Pallas, aux Jupiters surhumains d'Athènes; elle se suffit comme ils se suffisent. Nous ne pouvons pas l'aimer, nos paroles ne l'atteignent point; elle est au-delà de nous, indifférente; nous ne pouvons que la contempler comme les effigies des temples, muets, la tête nue, pour imprimer en notre esprit sa forme accomplie et raffermir notre être fragile au contact de son immortalité. Mais cette contemplation seule est une délivrance. Nous sortons de notre tumulte, de nos pensées éphémères et brisées. Qu'est-ce que l'histoire sinon un conflit d'efforts inachevés et d'oeuvres avortées? Qu'ai-je vu dans cette Italie, sinon un tâtonnement séculaire de génies qui se contredisent, de croyances qui se défont, d'entreprises qui n'aboutissent pas? Qu'est-ce qu'un musée, sinon un cimetière, et qu'est-ce qu'une peinture, une statuaire, une architecture, sinon le mémorial qu'une génération mortelle se dresse anxieusement à elle-même pour prolonger sa pensée caduque par un sépulcre aussi caduc que sa pensée? Au contraire, devant les eaux, le ciel, les montagnes, on se sent devant des êtres achevés et toujours jeunes. L'accident n'a pas de prise sur eux, ils sont les mêmes qu'au premier jour; le même printemps leur versera tous les ans à pleines mains la même sève; nos défaillances cessent au contact de leur force, et notre inquiétude s'amortit sous leur paix. A travers eux apparaît la puissance uniforme qui se déploie par la variété et les transformations des choses, la grande mère féconde et calme que rien ne trouble parce que hors d'elle il n'y a rien. Alors, dans l'âme, une sensation se dégage, inconnue et profonde. C'est son fond même qui apparaît; les couches innombrables dont la vie l'a encroûtée, ses débris de passions et d'espérances, toute la boue humaine qui s'est entassée à sa surface se défait et disparaît; elle redevient simple, elle retrouve l'instinct des anciens jours, les vagues paroles monotones qui la mettaient jadis en communication avec les dieux, avec ces dieux naturels qui vivent dans les choses; elle sent que toutes les paroles que depuis elle a prononcées ou entendues ne sont qu'un bavardage compliqué, une agitation d'esprit, un bruit de rue, et que, s'il y a une minute saine et désirable dans sa vie, c'est celle où, quittant les tracasseries de sa fourmilière, elle perçoit, comme disent les vieux sages, l'harmonie des sphères, c'est-à-dire la palpitation de l'univers universel. »
 

(H. Taine, Voyage en Italie, 1865).


En bibliothèque - Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XIII (art. des 9 et 16 mars 1857),. - Guill. Guizot, D'une Nouvelle Méthode critique (Débats des 21 et 27 janv. 1857). - Edm. Schérer, Mélanges de critique religieuse, 1860 (art. de 1858); Etudes critiques sur la littérature contemporaine, t. IV; VI, VII, VIII. - Dupanloup, Avertissement à la jeunesse et aux pères de famille, 1803.- P. Bourget. Essais de psychologie contemporaine, 1883, t. I. - F. Brunetière, Histoire et littérature, t. III (art. du 15 sept. 1885); Questions de critique (art. du 1er oct. 1857); Nouvelles Questions de critique (art. du 15 oct. 1889); Évolution de la critique, 5e leçon (1890). - F. Sarcen, Souvenirs de jeunesse, 1588, in-18. - Em. Boutmy. H. Taine (avr. 1893), réimpr. dans le vol. intitulé. Taine, Schérer et Laboulaye, 1901. - Am, de Margerie, H. Taine, 1891, in-8. - Gabriel Monod, H. Taine, dans les Maîtres de l'Histoire, 1891, in-18. - M. Barrès, les Déracinés, 1898, in-18. - G. Barzellotti; Ippolito Taine; Rome, 1895; tr. Dietrich; Paris, 1900, in-8. - Faguet. Politiques et Moralistes du XIXe siècle, 3e série, 1900, in-18. - V. Giraud, Essai sur Taine, son oeuvre et son influence, 1901, gr. in-8 (avec une bibliographie très importante, et des extraits de 60 articles de Taine non recueillis dans ses oeuvres).
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