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Renan (Ernest),
historien et philosophe né à Tréguier
le 27 février 1823, mort à Paris
le 2 octobre 1892. Son père, capitaine de vaisseau dans la marine
marchande, était Breton; sa mère était d'origine gasconne;
lui-même explique, par cette double origine, le mélange en
lui d'une poésie rêveuse à la façon celtique
et d'une manière toute naturelle et gaie de prendre la vie comme
elle se présente. Il fut élevé par des femmes et par
des prêtres, et de ces deux actions il garda toujours l'empreinte.
Son père étant mort lorsqu'il n'avait que cinq ans, il demeura
avec sa mère et sa soeur Henriette, plus âgée que lui
de douze ans. Sa soeur, dont la nature morale était d'une élévation
et d'une fermeté admirables, entoura toute la première moitié
de son existence d'une affection vive et éclairée; c'est,
nous dit-il, la personne qui eut sur sa vie l'influence la plus profonde.
Il fit ses premières études au séminaire ecclésiastique
de Tréguier; sa mère, ses maîtres le poussaient à
embrasser l'état ecclésiastique; lui-même pensait trouver
dans la prêtrise une vie désintéressée, consacrée
à l'étude et ennoblie par un but supérieur, propre
à satisfaire ses aspirations intimes. C'est ainsi qu'à quinze
ans et demi, il entra, avec une bourse, au petit séminaire de Saint-Nicolas
du Chardonnet (Paris), que dirigeait Dupanloup, Il y trouva une façon
toute mondaine d'entendre la religion qui le choqua par son contraste avec
la foi naïve et simple des prêtres de Tréguier, et peu
à peu les fondements moraux de sa foi
catholique
se trouvèrent ruinés par là.
En 1842, Renan passa au séminaire
d'Issy
pour y étudier la philosophie, et
la lecture des penseurs allemands, de Hegel et
de Herder surtout, le détacha du dogme
et lui fit concevoir l'univers comme le développement inconscient
et spontané d'un principe interne. En
1843 et en 1844 enfin, l'étude de la philologie sémitique,
à laquelle il se livrait au séminaire de Saint-Sulpice, lui
montra que la Bible
ne pouvait être un livre inspiré, et, les preuves historiques
s'ajoutant aux preuves philosophiques, il abandonna définitivement
son projet de se consacrer à la prêtrise (1843). Dans la douloureuse
crise morale qu'il traversa pendant ces années, ce fut sa soeur
Henriette qui, le soutenant et le guidant, l'amena « à
se dégager complètement des suggestions toutes-puissantes
d'une discipline cléricale. »
Dans la pension où il entra alors
comme répétiteur, il se lia, d'une amitié qui dura
jusqu'à sa mort, avec un jeune homme, moins âgé que
lui de quatre ans, Marcelin Berthelot. L'influence
de son nouvel ami fut décisive sur la formation de ses idées.
Berthelot lui ouvrit les perspectives des sciences
physiques et naturelles, plus vastes, assurait-il, que celles de la philologie
et de l'histoire, plus précises que celles
de la métaphysique allemande. Il
lui transmit sa confiance dans la science positive pour atteindre la vérité
et pour transformer les sociétés humaines. Il redonna par
là un but à sa vie et lui refit en quelque sorte une religion .
Tout en travaillant à une Histoire générale des
langues sémitiques, continuation de ses études du séminaire,
Ernest Renan, dans ses conversations avec Berthelot, se composait une philosophie
où il combinait les résultats les études qu'il avait
faites jusqu'alors et les théories dont
il avait subi l'influence. L'Histoire des langues sémitiques,
qu'il présenta en 1848 à l'Académie
des inscriptions et qui fonda sa réputation comme orientaliste,
est toute imprégnée de philosophie allemande l'étude
de la langue, y devient un moyen pour pénétrer dans la connaissance
de ce qu'il appelle l'âme sémitique.
Quant aux conceptions
d'ensemble auxquelles Ernest Renan se trouvait conduit, sur le monde et
sur l'humanité, il les mit par écrit, à la fin de
1848 et au commencement de 1849, dans un livre qu'il ne devait faire paraître
qu'en 1890 : l'Avenir de la science. Cet ouvrage confus, mais débordant
d'idées, renferme, à côté de théories
sociales, conçues sous l'influence des événements
de 48 et que Renan abandonna bientôt, le plan des études d'histoire
religieuse auxquelles il consacra sa vie et les théories philosophiques
qui demeurèrent l'ancre sur laquelle il n'a jamais chassé.
D'après l'Avenir de la science, il ne faut pas voir dans
l'univers l'oeuvre d'un esprit créateur, d'un Dieu ,
extérieur au monde et qui en aurait fixé l'ordonnance; il
faut le considérer comme en voie de transformation perpétuelle,
comme le développement infini et spontané
d'un principe intérieur. Il faut donc rejeter la théologie
chrétienne
et lui substituer les principes de la philosophie
hégélienne. Avec Hegel encore, il
faut croire que ce développement amène la réalisation
progressive de l'idéal dans l'humanité, l'apparition de la
pensée
et celle de la vertu, la poursuite désintéressée du
vrai et du bien. Cette recherche désintéressée de
l'idéal, c'est ce qui constitue la religion
éternelle qu'il faut distinguer des religions particulières,
limitées par un dogme
et condamnées à périr.
Le développement de l'univers et
celui de l'humanité, dont l'étude est l'objet de la philosophie,
ne peut pas nous être révélé par la spéculation-abstraite,
mais seulement par les sciences positives, comme la physique,
la chimie, l'histoire naturelle, la
grammaire comparée, la mythologie .
C'est ici que se marque, avec l'influence de Berthelot,
celle des études philologiques où Renan était engagé,
et c'est l'effort pour combiner les principes généraux d'hégélianisme
avec l'idée de science
positive qui fait l'originalité de la philosophie d'Ernest Renan.
Puisque le détachement des intérêts matériels
et inférieurs, le dévouement à une fin idéale,
est ce qui constitue la vie morale et la vie religieuse, au sens large
du mot, la pensée philosophique, la science positive prennent pour
le savant philosophe le caractère d'une religion; celui qui prie
en esprit et en vérité,
c'est celui qui pense. Les savants-philosophes,
qui constituent une élite intellectuelle, doivent s'efforcer, comme
des prêtres, d'élever la foule vers eux, de la faire participer
à la vie supérieure, à l'idéal. La transformation
des sociétés doit être l'oeuvre de la science. Puisque
tout est engagé dans un perpétuel devenir, connaître
l'humanité, c'est connaître son développement, son
histoire; puisque le développement de l'humanité, comme celui
de la nature, est l'oeuvre d'une spontanéité
inconsciente, il n'y a pas, pour l'historien, d'étude plus importante
que l'histoire des religions et, dans l'histoire
religieuse, l'histoire des origines; car nulle part nous ne pouvons mieux
voir à l'oeuvre cette spontanéité créatrice.
L'événement moral le plus considérable de l'histoire
de l'humanité, c'est la création du christianisme
qui, malgré ses erreurs scientifiques et l'étroitesse de
son dogmatisme théologique ,
a proclamé des vérités morales éternelles.
«
Le livre le plus important du XIXe siècle, écrit-il, devrait
avoir pour titre : Histoire critique des origines du christianisme.
»
A la fin de 1849, Ernest Renan était
chargé d'une mission scientifique en Italie; il y passa huit mois.
Ce voyage fut pour lui le point de départ d'une transformation nouvelle,
aussi profonde que celle qui lui avait fait abandonner le catholicisme ;
il y sentit quel pouvait être dans la vie le rôle de l'art
et de la beauté, et nous voyons se développer en lui, à
côté de la conscience morale
et de la raison scientifique, l'imagination,
la fantaisie de l'artiste. Il renonce en même temps à ses
rêves démocratiques de régénération universelle,
déçu par les événements politiques et convaincu
par son voyage de la variété des sociétés humaines;
il aperçoit, avec la complexité des problèmes sociaux,
le caractère relatif et incertain des solutions qu'on essaie d'en
donner et des opinions qu'on professe à
leur égard. Dès lors, son monde intérieur de sentiments
et d'idées se trouvait constitué dans sa riche diversité;
parmi les croyances et les tendances essentielles dont l'équilibre
délicat assurait l'harmonie de sa nature, il y en a dont les événements
extérieurs et dont le cours des années ont accru de plus
en plus l'importance relative ; mais on ne saurait dire qu'ils en aient
créé de nouvelles.
En 1850, Ernest Renan obtient une place
à la Bibliothèque nationale, et de 1850 à 1856, habitant
avec sa soeur Henriette, il poursuivit ses études de philologie
et d'histoire religieuse. II publia en 1852, Averroès
et l'Averroïsme, où il montrait les dangers de l'orthodoxie
qui arrêta chez les musulmans
l'évolution de la pensée
scientifique et philosophique. L'histoire générale des
langues sémitiques parut en 1855 et, l'année suivante,
il était nommé membre de l'Académie des inscriptions.
Il publiait en même temps dans le Journal des Débats
et la Revue des Deux Mondes des articles qu'il réunit sous
le titre d'Études d'histoire religieuse (1857) et d'Essais
de morale et de critique (1859). Les préoccupations morales
et artistiques y sont également marquées. On y trouve déjà
tous les traits principaux de sa méthode
historique : il s'appuie, en érudit, sur une étude attentive
des textes, il cherche à dégager l'intérêt philosophique
du mouvement historique qu'il étudie, et il s'efforce de parler
au sentiment et à l'imagination
par des portraits vivants qui symbolisent ce mouvement. Un souci tout nouveau
du style se marque dans ces études; Henriette Renan apprit à
son, frère à viser avant tout à la simplicité,
et il atteignit sous son influence à quelque chose d'austère
et de délicat tout ensemble. Sur l'état politique et social
de la France, dont il continuait à s'occuper, ses jugements
sont sévères : il ne voyait partout que recherche de l'utile
et n'apercevait d'élévation morale ni dans les masses, ni
dans la classe dirigeante.
Il épousa en 1856 Mlle Scheffer,
la nièce du peintre Ary Scheffer. Mlle Scheffer « lui fit
voir en toute chose le naturel, le pittoresque; dans cet érudit
et ce penseur, elle éveilla le poète endormi ».
Son entrée dans ce milieu artistique et son mariage achevèrent
la transformation qui fit « du savant auteur de l'Histoire
des langues sémitiques, l'écrivain poétique et
génial de la Vie de Jésus ». Son style prit une
grâce et une fraîcheur exquises. Et c'est avec toutes
ses facultés pleinement développées qu'il aborda la
grande oeuvre qui devait occuper vingt années de sa vie : les
Origines du christianisme. Il en écrivit le premier volume,
la Vie de Jésus, pendant un voyage qu'il fit en Phénicie
(1860-61), comme chargé d'une mission archéologique; il le
conçut, en Galilée, devant les paysages mêmes qu'avait
vus Jésus ,
et il le rédigea aux côtés de sa soeur Henriette qui
l'avait accompagné et qui mourut auprès de lui, le 24 septembre
1861, à Amschit, emportée par un accès de fièvre
pernicieuse.
Ernest Renan a consacré à
la mémoire de sa soeur un opuscule, Ma soeur Henriette, tiré
d'abord à cent exemplaires seulement, qui n'a été
rendu public qu'après sa mort et qui, par la profondeur et la pureté
du sentiment comme par la beauté de la forme, est peut-être
son chef-d'oeuvre. A son retour de Phénicie, il fut nommé
professeur de langue hébraïque, chaldaïque et syriaque
au Collège de France (janvier 1862). Mais sa première leçon,
où il nommait Jésus « un homme incomparable
», ayant excité des manifestations violentes des cléricaux
et des anticléricaux (21 février), le cours fut suspendu
et, deux ans plus tard, supprimé. Dans l'intervalle, la publication
de la Vie de Jésus (23 juin 1863) avait fait de lui un des
personnages les plus célèbres d'Europe. Ce livre charmant
est la première tentative qui ait été faite pour reconstituer,
en s'appuyant sur les textes, la physionomie de Jésus ,
considéré comme un personnage historique, et le milieu où
il a vécu. Et tout en découvrant chez Jésus, en psychologue
et en artiste, l'humain d'un pays et d'une époque, Ernest Renan
dégage, en philosophe, ce qu'il y a, dans sa morale,
de vérité éternelle.
Dans le deuxième volume des Origines,
les Apôtres
(1866), il cherche à expliquer la
croyance
à la résurrection du Christ, où il voit l'illusion
de l'amour. Pour écrire le troisième volume, Saint Paul ,
il fit un nouveau voyage en Orient (1864-65), afin de visiter les lieux
où avait passé l'apôtre; il analyse dans son ouvrage
l'état moral et social de l'empire romain et le caractère
de l'apôtre, pour nous montrer comment Paul, l'homme d'action, a
rendu viable la religion rêvée par Jésus et comment
sa foi
ardente l'a emporté à la fois sur l'étroitesse rituelle
des Juifs
qui aurait entravé l'expansion de la religion nouvelle et sur le
scepticisme
indifférent des païens, auxquels l'administration impériale
assurait bien la sécurité et le bien-être matériels,
mais dont le polythéisme
ne pouvait satisfaire les besoins moraux. Il y indique en même temps
le conflit entre la nouvelle conception, morale
et religieuse, de la vie, que la Judée allait imposer à l'Europe,
et la conception artistique de la vie, qui avait été celle
de la Grèce.
En 1869, Ernest Renan, ayant terminé
et fait paraître Saint Paul, se présenta comme candidat de
l'opposition libérale aux élections législatives de
Seine-et-Marne, où il échoua. Les deux années suivantes,
la guerre et la Commune produisirent dans sa pensée, comme autrefois
la réaction qui suivit 48, un ébranlement profond : le règne
de la raison et du devoir était plus éloigné
encore qu'il ne l'avait cru; ce qu'il y avait de folie, de barbarie, de
brutalité immorale chez les peuples les plus civilisés, Allemands
ou Français, éclatait au grand jour; les imperfections fatales
de la nature humaine ne conduisaient-elles pas à croire que le progrès
n'est qu'une illusion? Il interrompit ses études d'histoire religieuse,
pour proposer à la France, dans la Réforme intellectuelle
et morale (1872), un plan de réorganisation et pour faire dans
les Dialogues philosophiques (écrits en 1871, publiés
cinq ans plus tard) son examen de conscience philosophique. Dans la Réforme
intellectuelle et morale, il rejette l'organisation démocratique
issue de la Révolution française et dont la guerre et la
Commune lui paraissent être la condamnation; il veut reconstituer
la France sur un type aristocratique, plaçant à sa tête
une élite de gens d'esprit supérieur et que leur situation
mette à l'abri des tentations intéressées; c'est,
sous une forme nouvelle, le rêve qu'il avait conçu, dès
1848, d'une élite intellectuelle et morale chargée de diriger
la nation.
Dans les Dialogues philosophiques
reparaissent aussi les convictions qu'il s'était formées
déjà quand il écrivait l'Avenir de la science
la science seule permet de connaître
la vérité; il n'y a point de surnaturel
particulier; l'univers va vers sa fin, qui est la réalisation de
l'idéal, sous l'impulsion d'une nécessité
intérieure; l'humain participe à l'oeuvre de l'univers par
la science, par la morale et par l'art, c.-à-d.
par l'effort désintéressé vers l'idéal. Plus
qu'autrefois, Renan insiste sur l'incertitude
de nos connaissances, sur les hasards et les avortements
sans nombre qui accompagnent la réalisation de l'idéal; il
se demande si la raison et la justice sont destinées
à se réaliser sur la planète
Terre ,
et si tout ce que pourra faire l'élite, ce ne sera pas de mettre
un jour la masse hors d'état de lui nuire, en régnant sur
elle par la terreur, grâce à la supériorité
de ses connaissances scientifiques. Nous ne trouvons pas, dans les Dialogues
philosophiques, de principes tout à fait nouveaux mais seulement
des applications nouvelles, parfois paradoxales,
de principes anciens et un déplacement dans l'importance relative
d'idées qu'Ernest Renan avait énoncées
déjà ; les tendances sceptiques
et pessimistes qui étaient demeurées
jusque-là dans une demi-obscurité, apparaissent en pleine
lumière et au premier plan.
Le quatrième volume des Origines,
l'Antéchrist ,
porte la marque de ce désenchantement; il n'a plus la sérénité
des Apôtres ou du Saint Paul; Ernest Renan y raconte la lutte
entre la civilisation antique et le christianisme ,
entre l'art, la beauté visible et la foi, la vertu, la morale; entre
Néron
et saint Paul; le fanatisme
étroit de l'apôtre le satisfait aussi peu que le dilettantisme
féroce de l'empereur; il voudrait à saint Paul un sentiment
plus juste de l'incertitude des opinions humaines,
et, repris par le charme de l'Italie, où il était retourné
pour préparer son ouvrage, sentant d'ailleurs tout ce qu'il y a
souvent de vain dans l'effort de l'humain vers le bien moral, il soutient
que la beauté vaut la vertu. Il n'en continue pas moins, d'un travail
incessant et régulier, les Origines du christianisme. A l'Antéchrist
succède l'Église
chrétienne, puis le dernier volume Marc-Aurèle.
Dans ces deux derniers volumes, il nous montre les dangers que peut présenter
le gouvernement d'une élite, d'une aristocratie intellectuelle et
morale. Dans l'Église chrétienne, il étudie
le gnosticisme; dans Marc-Aurèle, il cherche ce que le stoïcisme
a fait pour l'empire romain ( Marc-Aurèle);
le gnosticisme et le stoïcisme ont échoué,
parce qu'ils ne s'adressaient qu'à une élite; le christianisme
a réussi parce que c'était une morale
universelle et qui s'adressait au sentiment
de tous. Ernest Renan, dans ces volumes, nous apparaît plus défiant
que jamais vis-à-vis de tout dogmatisme,
en dehors des sciences positives de la nature, seules maîtresses,
affirme-t-il, de certitude. Il revient en même
temps à une vue moins pessimiste de
l'évolution sociale et se réconcilie jusqu'à un certain
point avec la démocratie, moins dangereuse pour la haute culture
désintéressée que ne le serait le triomphe des partis
conservateurs et cléricaux.
C'est cette attitude intellectuelle que
nous découvrent clairement les Drames philosophiques (Caliban,
l'Eau de Jouvence, le Prêtre de Némi, l'Abbesse de Jouarre),
écrits entre 1878 et 1886. Ernest Renan voit de plus en plus ce
qu'il y a d'incomplet et d'incertain dans tous les systèmes
politiques et sociaux, dans toutes les théories
philosophiques et religieuses; il distingue ce qu'il peut y avoir pourtant
de vérité relative dans les systèmes les plus contraires;
il conçoit des façons de vivre très différentes
et qui lui semblent également légitimes, parce qu'elles sont
également éloignées de celle des sots et des méchants;
aussi ne présente-t-il plus ses idées philosophiques, ses
théories morales et sociales sous forme dogmatique; il incarne dans
des personnages distincts les opinions opposées.
Le style d'Ernest Renan dans la dernière
partie de sa vie diffère autant du style de la Vie de Jésus
que celui-ci différait du style de l'Avenir de la science;
s'il n'en a pas la grâce austère, il a, avec le même
charme et la même simplicité, plus de liberté et plus
d'abandon, plus de fantaisie et plus d'audace. Les Souvenirs d'enfance
et de jeunesse, publiés en 1883, sont le chef-d'oeuvre de cette
nouvelle manière. En 1879, Renan avait été élu
membre de l'Académie française.
En 1884, il était nommé administrateur du Collège
de France, où sa chaire d'hébreu lui avait été
rendue dès 1870 par la République. Tout en écrivant
de temps à autre quelques fantaisies, articles de revue ou drames
philosophiques, pour se distraire de ses travaux historiques, il continuait
sa collaboration au Corpus des inscriptions sémitiques, dont
il avait conçu l'idée et tracé le plan en 1868, et
il commençait, à soixante ans, à rédiger l'Histoire
du peuple d'Israël (5 vol.), pour montrer comment s'était
formée peu à peu chez les prophètes
l'idée d'une religion
sans dogmes
et sans rites, consistant seulement dans la pureté du coeur et dans
l'amour de la justice; en 1892, il rejoignait ainsi l'époque de
Jésus ,
et il menait à bien, avant de mourir, la grande oeuvre de sa vie,
destinée à raconter l'origine et
le développement de l'idée-morale
qui est l'essence du christianisme
et qui constitue la religion éternelle. Pendant ces dernières
années, persuadé toujours que, de manière ou d'autre,
à travers des foules d'erreurs et d'échecs, l'idéal
se réalise dans le monde et que la vérité
finira par l'emporter; convaincu, d'autre part, du caractère complexe
et relatif de toutes les vérités morales, sociales et religieuses;
il était devenu d'une sérénité ironique et
bienveillante : ironique pour tout dogmatisme étroit et intolérant;
bienveillante pour tout effort vers le vrai, vers le bien, ou simplement
vers le bonheur. Ni les souffrances de la maladie, ni l'approche de la
mort ne troublèrent cette sérénité. (René
Berthelot). |
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