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La Nouvelle Héloïse
de J.-J. Rousseau
Julie ou la Nouvelle Héloïse est un roman de Jean-Jacques Rousseau, et l'un des trois principaux ouvrages du grand philosophe. La première édition parut sous ce titre : Lettres de deux amants habitants d'une petite ville au pied des Alpes, recueillies et publiées par J.-J. Rousseau (Amsterdam, Michel Rey, 1761, 6 vol. in-12, fig. de Gravelot). Elle portait pour épigraphe ces vers de Pétrarque, épigraphe qui a été conservée dans toutes les autres éditions:
Non la conobbe il mondo mentre l'ebbe;
Conobil' io, ch' a pianger qui rimasi.

"Le monde la posséda sans la connaître;
Je l'ai comme, moi qui reste ici-bas à la pleurer. "

Ce fut le besoin de donner le change à une passion malheureuse et trop réelle qui fit naître chez Rousseau l'idée de transporter dans l'âme du quelques êtres de son invention ses propres sentiments et les ardeurs dont il était plein. Il habitait alors l'Ermitage (1757), ne rêvant que de Mme d'Houdetot et de son amie, idéalisant en lui-même cet amour, auquel il s'efforçait vainement d'échapper, comme il nous l'apprend dans ses Confessions. Vivant au milieu d'objets que son imagination embellissait, mêlant à ses sensations actuelles le souvenir toujours vivant d'autres scènes de sa vie passée, après beaucoup d'efforts inutiles pour écarter de lui toutes ces fictions, il fut enfin tout à fait séduit par elles, et ne s'occupa plus qu'à tâcher d'y mettre quelque ordre et quelque suite pour en faire une espèce de roman (Confessions, I. IX).

On retrouve dans les Confessions un certain nombre des situations et des personnages de la Nouvelle Héloïse, et on assiste au travail de la pensée de Jean-Jacques dans la confection de son livre. Ainsi, il nous apprend qu'en dessinant le caractère de Julie, il a pensé à Mlle Galley, ainsi qu'à Mlle de Graffenried, en faisant le portrait de Claire; la promenade sur le lac de Genève, dont il parle dans le livre VII des Confessions, se retrouve dans l'Héloïse; la scène du bosquet d'Eau-Bonne est reportée à Clarens; enfin, il dit qu'il s'était identifié avec Saint-Preux la plus qu'il lui était possible, lui donnant les vertus et les défauts qu'il se sentait; il met souvent dans la bouche de ses personnages ses idées, ses rêves, ses paradoxes. C'est par là qu'il a fait de ce livre une oeuvre pleine de vie et de vérité; il y épancha son âme tout entière. 

"Dans mes continuelles extases, dit-il, je m'enivrais des plus délicieux sentiments qui soient entrés dans un coeur d'homme. Je me figurais l'amour et l'amitié, les deux idoles de mon coeur, sous les plus ravissantes images; je me plus à les orner de tous les charmes du sexe que j'ai toujours adoré."
Ce roman est l'histoire d'une nouvelle Héloïse; la jeune Vaudoise Julie d'Etanges, se laisse aller à aimer son précepteur, le mélancolique et fatal Saint-Preux. Celui-ci veut fuir, sentant le danger; mais il est déjà trop tard : Julie, affolée, cède à l'entraînement de la passion. Le baron d'Etanges, irrité, jure que sa fille n'épousera jamais Saint-Preux et lui défend de le voir. Les amants continuent à s'écrire, et la mère de Julie, qui a surpris leurs lettres, meurt en apprenant le déshonneur deo sa fille. Julie, désespérée, accepte alors le raisonnable mari qu'on lui destine, M. de Volmar. Régénérée par le mariage, elle devient une épouse et une mère sans reproche, bien qu'au fond d'elle subsiste le vestige du premier amour. Alors, Volmar, dans son audacieuse sagesse, imagine de faire revenir Saint-Preux des lointains pays où nous le croyions perdu, et il l'installe à Clarens dans son propre foyer; il a foi en son honneur et en celui de Julie. Les deux amants luttent héroïquement contre les souvenirs du passé : Saint-Preux serait vite vaincu, mais Julie puise dans le sentiment de la maternité et dans la religion les armes nécessaires. Elle est cependant à bout de forces, quand une mort accidentelle vient la délivrer à temps, pleurée à l'envi par son mari, par son ancien amant, par une fidèle amie. Saint-Preux redevient maître d'études : il élèvera les enfants de celle qu'il a tant aimée.

Julie est un roman par lettres et l'oeuvre est plus intéressante comme analyse psychologique de la passion, que comme récit d'aventures. L'amour réciproque de Julie et de Saint-Preux, amour qui survit au mariage de Julie avec Volmar, en est le principal ressort. Le but de Rousseau paraît avoir été de montrer que, chez la femme, l'oubli de la vertu n'en exclut pas le retour; qu'il lui est possible de ne relever de sa chute et d'honorer même par des vertus conjugales et domestiques une vie qui n'aura pas été exempte de fautes au début. Laharpe a apprécié, à un point de vue assez étroit, le fond du roman. 

"C'est une hardiesse dont nul romancier ne se serait avisé, dit-il, de rendre les deux amants heureux dès le commencement de l'ouvrage; mais il en résulte que le reste se ressent de cette langueur qui succède à la vivacité d'un premier intérêt qu'on a perdu de vue. Le mariage de Julie avec Volmar, tandis qu'elle aime encore Saint-Preux, est une chose très extraordinaire [...]; d'ailleurs, c'est aimer bien peu un homme que d'en épouser un autre. S'il y a quelque chose de plus étrange, c'est la conduite de Saint-Preux qui, après avoir couru le monde pendant deux ans, revient vivre tranquillement entre sa maîtresse et l'homme qui l'a épousée; c'est la confiance de Volmar, qui voit sans inquiétude Saint-Preux auprès de Julie, et qui pourtant a entre les mains la lettre où cette même Julie proposait à son amant un rendez-vous qui exposait la vie de tous les deux. Mais ce livre offre assez de beautés pour se faire pardonner de très grands défauts. Il y a de la passion et de l'éloquence; et si les personnages choquent souvent par leur conduite, ils rappellent et attachent par la vérité de leurs discours et par cette chaleur qui anime le style de l'auteur. La lettre écrite de Meillerie, la promenade sur le lac, les monuments des amours de Saint-Preux épars dans les Alpes et parlant à son imagination; le moment où il voit Julie malade de la petite vérole, tous ces morceaux fortement tracés, joints à ceux qui sont pleins d'une philosophie énergique et persuasive, sont des beautées de grand écrivain qui couvrent les fautes du romancier. Il y a d'ailleurs un puissant attrait pour les femmes et pour la jeunesse; c'est que les faiblesses ont, dans ce roman, le langage et les honneurs de la vertu, et s'il a été donné à Rousseau, ce qui n'appartient qu'aux hommes éloquerts, d'exalter les têtes et d'exciter l'enthousiasme, c'est surtout dans ce livre."
Laharpe ne parle pas du charme des descriptions, des peintures des paysages alpestres si bien saisis et si bien rendus, comme Jean-Jacques les voyait, avec son amour profond de la nature. Le XVIIIe siècle, tout entier à une certaine nature conventionnelle, était peu sensible au vrai réel, et ce n'est que plusieurs décennies après sa mort que Rousseau a été apprécié dignement à ce point de vue. 

Quant aux pages passionnées, rares sont celles, qui puissent soutenir la comparaison avec le fameux épisode du baiser donné à Saint-Preux par Julie dans le bosquet de Clarens, ou avec celui du dernier rendez-vous des deux amants. Les lettres pour et contre le suicide, pour et contre le duel sont depuis longtemps considérées comme de magnifiques morceaux oratoires. (PL / NLI).

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Dictionnaire Le monde des textes
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