Dictionnaire des Oeuvres
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Énéide. - Poème épique en 12 chants, composé par Virgile dans les onze dernières années de sa vie, de 29 à 18 avant J.-C. Atteint de la maladie qui devait l'emporter, l'auteur voulait brûler son oeuvre, encore imparfaite; retenu par ses amis Tucca et Varius, interprètes des volontés de l'empereur Auguste, il leur enjoignit de n'y rien ajouter ni retrancher. Sauf de simples corrections de détail, nous possédons l'Énéide avec sa forme originale, même avec des vers inachevés. Le sujet traité par Virgile est l'établissement d'Énée en Italie, à la tête des Troyens échappés à la ruine de leur patrie; sujet puisé dans les traditions nationales des Romains, capable de les intéresser et de flatter leur orgueil, en rapportant leur origine et la fondation de Rome à un illustre héros. Le but final est le tableau des glorieuses destinées que les dieux réservaient a l'empire dont Énée devait être le fondateur, principalement dans la personne de ses descendants, où figurait Auguste, rattaché à Énée lui-même par la famille Julia, issue disait-on, d'Iule ou Ascagne.

La fable de l'Énéide est celle-ci : Énée parti de la Sicile, vogue sur la mer Tyrrhénienne, lorsqu'une tempête le jette sur les côtes d'Afrique, où il trouve Didon occupée à fonder Carthage. Elle le prie de lui raconter la prise de Troie et ses propres malheurs depuis son départ de cette ville : le 2e et le 3e chant du poème sont consacrés à ce récit. Didon s'éprend d'Énée, qui, après s'être oublié quelque temps auprès d'elle, l'abandonne à son désespoir. Le héros, contraint par une tempête de relâcher à Drépanum, y célèbre des jeux funèbres en l'honneur de son père Anchise, mort au même lieu l'année précédente; puis, ayant, avec l'aide de Jupiter, sauvé sa flotte, que les femmes troyennes, inspirées par Junon, voulaient incendier pour rester en Sicile, il aborde en Italie. La Sibylle de Cumes lui annonce les maux qui l'attendent en ce pays, et le conduit aux enfers; il y voit dans le Tartare les supplices des méchants, et, au milieu des Champs-Élysées, Anchise qui lui dévoile les destins de sa postérité. 

Les Enfers selon Virgile
Les anciens n'attachaient pas au mot Enfers la signification que lui donnent les modernes. Par Enfers, ils entendaient le séjour qu'habitent toutes les âmes des morts, aussi bien les âmes pieuses que les âmes criminelles. Virgile divise ce séjour en plusieurs parties; il en désigne trois principales, qui se subdivisent en neuf : le Tartare, habité par les grands coupables; les Champs-Élysées, séjour des justes; et les lieux où sont les âmes de ceux qui, aux yeux des anciens, n'avaient pas commis de crimes, mais qui n'avaient pas non plus pratiqué de vertus.

Ces Enfers étaient placés dans les profondeurs de la Terre; plusieurs entrées y conduisaient, entre autres l'Averne (Énéide, chant VI, vers 237), que le poète dépeint de manière à inspirer une terreur religieuse. L'Averne est situé au milieu de sombres forêts, protégé par un lac aux eaux noirâtres, reflux de l'Achéron :

En un lieu sombre, où règne une morne tristesse,
Sous d'énormes rochers, un antre ténébreux
Ouvre une bouche immense; autour, des bois affreux,
Les eaux d'un lac noirâtre, en défendent la route.
L'odeur pestilentielle qui s'exhale du gouffre tue les oiseaux qui tentent de le franchir dans leur vol. Pour qu'un vivant pût passer cette redoutable entrée, il lui fallait la visible protection des dieux, un rameau d'or qu'il devait offrir à Proserpine. Après avoir traversé de vastes et ténébreux espaces, royaume du Vide, on arrivait aux Enfers, et, comme c'est la Mort qui noire en ouvre les portes, les anciens y avaient placé les Maladies, les Douleurs, les Vices, compagnes ou ministres de la Mort (ch. VI, v. 274).
Aux portes des Enfers
Habitent les Soucis et les Regrets amers,
Et des Remords rongeurs l'escorte vengeresse;
La pâle Maladie et la triste Vieillesse,
L'Indigence en lambeaux, l'inflexible Trépas,
Et le Sommeil son frère, et le dieu des combats;
Le Travail qui néant, la Terreur qui frissonne,
Et la Faim qui frémit des conseils qu'elle donne...
Sous les feuilles légères d'un orme antique (vers 283), se jouaient les vains Songes qui abusent notre sommeil. Bientôt on s'approchait des ondes infernales; mais pour les franchir il fallait avoir reçu les honneurs de la sépulture (vers 329).
...Tant qu'ils n'obtiennent pas les honneurs dus aux morts,
Durant cent ans entiers ils errent sur ces bords.
L'Antiquité avait voulu, par cette ingénieuse fiction, rendre la religion des tombeaux respectable. C'était là qu'étaient le redoutable Styx, entourant neuf fois les Enfers de ses ondes, et la barque du nocher Charon (v. 299).
Charon, le nautonier horrible,
Qui, sur les flots grondants de cette onde terrible,
Conduit son noir esquif.
De l'autre côté de ces terribles eaux se trouvait, Cerbère (v. 417). Cette première partie était réservée aux enfants morts à l'entrée de la vie.
Malheureux qui, flétris dans leur première fleur,
A peine de la vie ont goûté la douceur,
Et; ravis en naissant aux baisers de leurs mères,
N'ont qu'entrevu le jour, et fermé leurs paupières.
Dans la deuxième partie, où siégeait Minos (v. 432), étaient ceux qui avaient été victimes d'une sentence injuste de mort (v. 430). La troisième enceinte (v. 435) était assignée à ceux qui s'étaient donné la mort. La quatrième (v. 441) portait le nom de Champ des Larmes; c'était le séjour des victimes de l'amour; il leur fallait des lieux conformes à leur tristesse : elles y trouvaient la solitude et l'ombre des forêts. Dans la cinquième partie s'étendaient de vastes campagnes, habitées par les guerriers illustres dans les combats (v. 478); ils y retrouvaient ce qui avait fait le charme de leur vie, des armes, des chars et des coursiers. En quittant ces lieux, la route se séparait en deux (v. 540) : l'une, à gauche, conduisait au Tartare; l'autre, à droite, aux Champs Élysées.

Le Tartare, sixième enceinte, était entouré d'un triple mur (v. 549) baigné par les eaux du Phlégéton. La porte, soutenue par des colonnes de diamant (v. 553), assez solides pour résister aux efforts des hommes et des dieux, était protégée par une haute tour de fer (vs 554).

Le diamant massif en colonnes s'élance;
Une tour jusqu'aux cieux lève son front immense...
Les dieux eux-mêmes, arrêtés devant cette tour, ne pouvaient arracher du Tartare les grands coupables qu'avait frappés la justice éternelle. Tisiphone y veillait sans cesse, et Rhadamante (v. 566) gouvernait ces terribles royaumes, dont les profonds abîmes retentissaient sans cesse du bruit des fers et du sifflement des fouets. l'Achéron et le Cocyte étaient les fleuves du Tartare (v. 297).
Là l'Achéron bouillonne, et, roulant à grand bruit,
Dans le Cocyte affreux vomit sa fange immonde.
Après avoir passé près du palais de Pluton, on arrivait aux Champs Élysées. Deux portes donnaient accès aux Champs Élysées : l'une était de corne, et l'autre était d'ivoire. Ces lieux eux-mêmes comprenaient trois divisions, ce qui, avec les six précédentes, formait neuf, nombre sacré chez les anciens. La première (v. 735) pourrait être comparée au Purgatoire du christianisme. Avant d'entrer dans le séjour des justes, l'âme qui n'avait pas, en quittant sa prison mortelle, retrouvé son état primitif de pureté, devait se laver de ses souillures : l'air, l'eau et le feu la purifiaient. Alors s'ouvrait pour elle la seconde enceinte des Champs Élysées, composée de riantes campagnes baignées des ondes de l'Éridan et éclairées d'une lumière inaltérable.

Les âmes qui habitaient ces lieux y trouvaient tout ce qui pouvait faire leurs délices; mais toutes n'y restaient pas éternellement : lorsque mille ans étaient écoulés, elles franchissaient une colline (v. 676) et se rendaient dans la partie où coulait le Léthé (v. 750) ; après avoir bu de ses ondes, elles oubliaient le passé et, désireuses de retourner sur la Terre, elles allaient animer de nouveaux corps.

Un Dieu vers le Léthé conduit toutes ces âmes;
Elles boivent son onde, et l'oubli de leurs maux
Les engage à rentrer dans des liens nouveaux.
(M. P., 1850)
Ce plan des Enfers décrits dans le sixième livre de l'Énéide a été composé et dessiné par J. Ratel. Chaque lieu célèbre des Enfers est désigné par le chiffre du vers du chant sixième de l'Énéide  où commence sa description. Les vers français que nous citons sont empruntés à la traduction de Delille
Arrivé à l'embouchure du Tibre, il est favorablement accueilli par le roi Latinus, dont il épouse la fille Lavinie, destinée par la reine Amata au roi d'Ardée, Turnus, son neveu. Cependant, à propos d'un cerf apprivoisé, tué imprudemment par Ascagne, fils d'Énée, une rupture éclate : Turnus arrive pour surprendre les Troyens, tandis qu'Énée est allé demander du secours à Évandre, chef d'une colonie d'Arcadiens établie à l'endroit même où Rome sera bâtie plus tard. Nisus et Euryale veulent aller instruire Énée de la situation critique des siens, mais succombent en traversant le camp ennemi. Le héros, qui a reçu de sa mère Vénus les armes forgées pour lui par Vulcain, arrive accompagné de Pallas, fils d'Evandre : celui-ci succombe sous les coups de Turnus, qu'Enée terrasserait à son tour sans l'intervention de Junon, et Mézence, substitué à Turnus, périt avec son fils Lausus. Turnus empêche Latinus de demander la paix, et la guerre continue : on convient enfin de terminer la querelle par un combat singulier entre Turnus et Énée; Lavinie sera le prix du vainqueur, Mais les Latins violent la trêve et fondent à l'improviste sur les Troyens; Énée, atteint d'une flèche, mais guéri par Vénus, cherche Turnus qui se dérobe toujours à lui, finit par le joindre, et le tue.

L'unité d'action est parfaite depuis le commencement jusqu'à la fin on n'est occupé que d'un seul objet l'établissement d'Énée en Italie par l'ordre des dieux. Comme ce fait général dure sept années et que l'action même du poème se passe en quelques mois, Virgile mit sa composition partie en récit, partie en discours, partie en épisodes, suffisamment liés au sujet principal. En faisant le héros troyen contemporain de la reine de Carthage, le poète a commis, sciemment, un anachronisme de trois siècles.

Par rapport à l'invention, Virgile doit à Naevius la première tempête de l'Énéide , la plainte de Vénus à Jupiter, et les rassurantes promesses de ce dieu. Les amours de Médée et de Jason, dans les Argonautiques d'Apollonios de Rhodes, lui ont servi, à quelques égards, de modèle pour sa Didon. Il emprunta aussi à d'autres poètes cycliques ou épiques de la Grèce, Arctinus, Pisandre, Panyasis; mais les emprunts les plus fréquents ont été faits à Homère, à qui il doit même ce personnage d'Énée, tout à la fois important et accidentel dans l'Iliade, ce profil d'où il a tiré une figure si achevée. II a opéré une fusion savante des deux manières de son immortel devancier, suivant l'Odyssée pour les six premiers chants de l'Énéide , qui nous retracent les courses d'Enée, et l'Iliade pour les six derniers, qui nous donnent ses combats.

Le principal caractère de l'Énéide, c'est l'unité de ton, et de couleur, l'harmonie et la convenance des parties, la proportion, le goût soutenu; en un mot, c'est une suprême délicatesse, qui se sent mieux qu'elle ne saurait se définir.

Virgile a atteint à la perfection du style de l'épopée. Il raconte avec chaleur et avec grâce, il fait parler les passions avec une vérité touchante; ses caractères de femmes sont des modèles de sentiment; il peint les lieux en quelques traits; il rend ses idées sensibles par des comparaisons admirables. C'est un mérite infini de détails, ce sont d'étonnantes merveilles d'exécution, plus sensibles dans les six premiers chants que dans les six derniers, quoiqu'en général la poésie de Virgile se compose d'images et de tableaux, et que le poète soit partout et toujours ou grand peintre, un peintre du premier ordre.

Les défauts du poème sont ceux-ci : Énée est trop peu agissant, trop froid, trop insensible, à ce point que, dans la première partie, l'intérêt est plus vivement sollicité en faveur de Didon, et dans la dernière, en faveur de Turnus. La plupart des personnages secondaires ne sont que des noms sans illustration. (F. B.).



En bibliothèque - Macrobe, Saturnales, liv. V et VI; le P. Rapin, la comparaison d'Homère et de Virgile, dans le t. 1er, de ses Oeuvres complètes; Bonstetten, Voyage sur la scène des six derniers livres de l'Enéide, traduit de l'allemand, Genève, 1804, in-8°; Malfilâtre, le Génie de Virgile, 1810, 4 vol. in-8°, dont les deux derniers sont consacrés à l'Énéide, Tissot, Etudes sur Virgile, 4 vol. in-8°, 1825-30, où Virgile est comparé avec tous les poètes épiques et dramatiques anciens et modernes, devanciers ou imitateurs; Eichhoff, Études grecques sur Virgile, 1825, 3 vol. in-8°; Magnier, Analyse critique et littéraire de Virgile, 2e édit., 1844; Sainte-Beuve, Étude sur Virgile, Paris 1857, in-12; Montaigne, Essais, livre III, c. 5, Sur des vers de Virgile; Voltaire, Essai sur la Poésie épique, ch. III, Virgile; Laharpe, Cours de Littérature; Anciens, de l'épopée latine; la préface de la traduction en vers français par Delille; les notes de la traduction en prose de P.F. Delestre, 3 vol. in-12, Paris, 1832, bonnes à consulter sur la géographie et sur les imitations des anciens et des modernes; la notice historique et littéraire mise en tête de l'édition classique donnée par Bouchot; le Virgilius nauticus, de Jal, où l'auteur montre la valeur et l'excellence des détails que donne Virgile sur la marine des Anciens, à la suite de La flotte de César, Paris, 1861, gr.-in-18. G. Chandon, Contes et récits tirés de l'Énéide, Pocket Jeunesse, 1995.

En librairie - Virgile, L'Enéide, Flammarion, 2001; Énéide, série latine des Belles lettres (3 vol.; L'Enéide, dossier pédagogique, Larousse, 1999; L'Enéide (choix de textes, Hatier (para-scolaire), 1997; L'Enéide (à partir de 12 ans), L'Ecole des loisirs (version abrégée), 1998. 

Gianfranco Stroppini et Philippe Henzé, L'amour dans les livres I-IV de l'Énéide de Virgile (ou Didon et la mauvaise composante de l'âme), L'Harmattan, 2003;  Joël Thomas, L'arbre et la forêt dans l'Énéide et l'Enéas, Honoré Champion, 1997; Jean Salem, Une introduction à la lecture de l'Énéide, Cariscript, 1997; Francine Mora-Lebrun, L'Énéide médiévale et la Chanson de geste, Honoré Champion, 1994; de la même, L'Enéide médiévale et la naissance du roman, PUF, 1992.

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