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Cuvier

Georges Léopold Chrétien Frédéric Dagobert Cuvier, est un zoologiste et paléontologiste français, né à Montbéliard, dans une famille protestante, le 24 août 1769, mort à Paris le 13 mai 1832. 

Son père avait servi en France dans un régiment suisse et vivait de sa pension à Montbéliard, alors au duc de Wurtemberg; il était décoré de l'ordre du Mérite militaire, remplaçant celui de Saint-Louis pour les officiers qui n'étaient pas catholiques. Ses parents destinaient le jeune Cuvier au préceptorat ou à l'état ecclésiastique. Il témoigna d'une grande précocité de l'intelligence et occupa le premier rang au gymnase de sa ville natale; un parent lui enseigna le dessin et il y devint de première force; on raconte qu'il coloriait avec une grande exactitude les figures de Buffon, simplement d'après les descriptions; c'est ce genre de travail qui fit naître en lui le goût de l'histoire naturelle. 
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Georges Cuvier.
Georges Cuvier (1769-1832).

Quoi qu'il en soit, ses succès en tous genres attirèrent sur lui l'attention de la belle-soeur du duc de Wurtemberg qui lui obtint, en 1784, une bourse à l'académie Caroline de Stuttgart que l'empereur Joseph II venait d'ériger en université. Là il étudia la philosophie pendant deux ans, puis choisit l'étude de la science administrative à laquelle se rattachait l'enseignement théorique et pratique de l'histoire naturelle. Un de ses professeurs lui fit cadeau d'un Systema naturae qui constitua quelque temps toute sa bibliothèque; il rédigea un journal, Diarium zoologicum, de ses observations d'histoire naturelle et avec Pfaff, Autenrieth, Jaeger, etc., fonda une sorte d'académie d'histoire naturelle qu'il présida.

Il revint à Montbéliard en avril 1788, mais sans aucun espoir d'emploi. Peu après, en 1791, il entra comme précepteur dans la famille d'un gentilhomme protestant de la haute Normandie, le comte d'Héricy, qui habitait Caen et passait la belle saison au château de Fiquainville, près de Fécamp et de Valmont. Il eut ainsi l'occasion d'étudier la faune maritime et d'enrichir ses connaissances en histoire naturelle; il profita aussi de sa position pour étudier les dates, les généalogies, le blason, l'histoire, et fit, dans des réunions soi-disant populaires à Valmont, où l'on ne parlait guère que d'agriculture, la connaissance de l'agronome Tessier, de l'Encyclopédie, qui s'était réfugié à Fécamp et y dirigeait un hôpital militaire. 

C'est grâce à Tessier que Cuvier fut mis en relation avec Geoffroy Saint-Hilaire, auquel il envoya ses cahiers d'études et ses manuscrits. Celui-ci, alors âgé de vingt-deux ans, s'enthousiasma pour Cuvier, crut découvrir en lui un nouveau Linné et l'engagea vivement à venir à Paris; il y vint en effet en 1795 avec son élève. Les circonstances le favorisaient singulièrement; l'étude de la zoologie était alors fort négligée à Paris. Millin, directeur du Magasin encyclopédique, Jussieu, Lacépède, Lamarck aidèrent Cuvier de leur influence; cependant Lamarck ne voulut pas de lui pour aide. A ce moment la chaire d'anatomie comparée du Muséum était occupée par le chirurgien Mertrud qui était âgé et peu préparé à l'enseignement dont on l'avait chargé. 

Cuvier, quoique fort peu versé dans l'anatomie humaine et guère plus dans l'anatomie comparée, science qu'il devait plus tard porter si haut, lui fut adjoint comme suppléant en 1795. C'est aussi en 1795 qu'il devint membre de la Société d'histoire naturelle et, ce qui est extraordinaire pour un jeune savant qui n'avait presque rien publié, il fut nommé le 30 décembre de la même année, grâce à Lacépède, membre de l'Institut qui venait d'être organisé; quelques années après, il fut désigné pour être l'un des quatre inspecteurs généraux et sous le Consulat fut élu secrétaire perpétuel de la première classe de l'Institut (1803). En 1796, il fut nommé professeur d'histoire naturelle à l'Ecole centrale du Panthéon, place qu'il abandonna en 1800, puis membre de la Commission des arts et de la Société philomatique; en 1804, il remplaça Daubenton dans la chaire d'histoire naturelle du Collège de France; en 1802, il fut nommé titulaire de celle d'anatomie comparée du Muséum; enfin, il fit, pendant plusieurs années, un cours d'histoire naturelle à l'Athénée. 

Cuvier avait alors une trentaine d'années; c'était une fortune sans exemple et qui ne peut guère s'expliquer que par la pénurie de zoologistes à cette époque; comme le fait remarquer de Blainville, du reste peu bienveillant pour Cuvier, Millin, qui aurait pu lui disputer ses places, s'était lancé dans l'archéologie; Pinel qui avait fait, lui, de l'anatomie comparée, s'était tourné du côté de la médecine; Bichat ne s'occupait que d'anatomie appliquée à la pathologie; les autres naturalistes français, CI. Richard, Bruguière et Olivier étaient absents de France, le premier à Cayenne, les deux autres en Iran, et les absents ont toujours tort. Il faut dire cependant que Cuvier était déjà connu par quelques essais d'application de la méthode naturelle de classification aux animaux, d'où naquit, en 1816, son célèbre Règne animal, et par des travaux d'anatomie comparée et de paléontologie, sciences qu'il fit beaucoup progresser grâce à l'application du principe si fécond de la subordination des caractères et dont il peut être considéré comme le créateur, sans oublier pour cela les mérites de Vicq d'Azyr, de Blumenbach, de Camper, de Pallas, de Soulavie, etc.

Cuvier cumulait donc un grand nombre d'emplois et, ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'il put, grâce à une extrême activité, toujours suffire à des tâches si variées. Lié avec Bonaparte, il fut nommé par lui inspecteur général de l'instruction publique lors de l'avènement du Consulat et eut pour mission d'organiser les lycées de Bordeaux, de Marseille et de Nîmes; il se démit de ses fonctions en 1803. En 1808, il devint membre du conseil supérieur de l'Université après avoir remis à l'empereur un rapport sur le progrès des sciences, et contribua, grâce à sa nouvelle situation, à la création de la faculté des sciences de Paris; en 1809-1810, il reçut, avec Coiffier et Balbe, la mission d'organiser les universités de Gênes, de Pise, de Parme, de Sienne, de Florence et de Turin; en 1811, il se rendit en Hollande avec une mission analogue; en 1813, à Rome. En 1818, Cuvier refusa le ministère de l'Intérieur et devint membre de l'Académie française et peu après membre de l'Académie des inscriptions. Sous la seconde Restauration, il présida deux fois la commission de l'instruction publique qui dépendait du ministre de l'Intérieur; en 1824, lorsque Frayssinous fut nommé grand maître de l'Université, Cuvier fut chargé des fonctions de grand maître à l'égard des facultés de théologie protestante rattachées au ministère de l'intérieur; enfin, en 1827, il devint directeur pour les cultes non catholiques à ce même ministère. Rappelons qu'on doit à Cuvier l'établissement des comités cantonaux pour l'instruction primaire (1816), des concours d'agrégation pour le recrutement des corps enseignants et l'introduction dans l'enseignement secondaire classique des cours d'histoire, de langues vivantes et d'histoire naturelle. 

Cuvier remplissait encore d'autres fonctions officielles; il fut nommé en 1813 maître des requêtes au conseil d'Etat; en 1814, conseiller d'Etat; en 1817, président du
comité de l'intérieur. Il prit part à l'élaboration des projets de loi et en prit souvent la défense devant les Chambres en qualité de commissaire du roi; on a principalement remarqué les discours qu'il a prononcés pour soutenir les projets de loi électorale en 1816 et 1820. En 1815, il réussit à adoucir la rigueur des cours prévôtales; il fit supprimer l'article des complots secrets et par son abstention empêcha le principe de la rétroactivité d'être admis. Ennemi de la censure, il refusa en 1827, sous le ministère Polignac, les fonctions de censeur de la presse. Enfin, pour en finir avec la vie politique de Cuvier, il fut appelé à la pairie après la révolution de Juillet, en 1832, peu avant sa mort.

Le dernier épisode remarquable de sa vie, ce fut sa lutte mémorable avec Geoffroy Saint-Hilaire, en 1830. Nous y reviendrons plus loin.
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Portrait de Cuvier
Georges Cuvier.

Les oeuvres de Cuvier

Les publications de Cuvier se rapportent à diverses branches de l'histoire naturelle et comprennent : 1° des travaux historiques ; 2° des recherches d'anatomie; 3° des recherches paléontologiques; 4° des travaux de zoologie proprement dite et de classification des animaux.

Travaux historiques. 
En première ligne se présente son Rapport historique sur les sciences naturelles depuis 1789 et sur leur état actuel, présenté au gouvernement le 6 février 1808 (Paris, 1810; 1827); de Blainville critique beaucoup cet ouvrage d'un homme trop jeune et disposant d'un temps trop court pour en concevoir le plan et en exécuter les détails dans les proportions voulues. Le même auteur reproche encore à Cuvier d'avoir montré de la partialité, parfois même une entière incompétence dans les rapports annuels présentés à l'Académie sur les progrès des sciences physiques (chimie, histoire naturelle, médecine, agriculture) qu'il publia sans interruption de 1803 à 1830. Cuvier, en sa qualité de secrétaire perpétuel de la première classe de l'Institut, prononça une série considérable d'éloges (Eloges historiques des membres de l'Académie royale des sciences, lus dans les séances publiques de l'Institut de France de 1800 à 1827, précédés de Réflexions sur la marche actuelle des sciences et sur leurs rapports avec la société, lues dans la première séance annuelle des quatre Académies le 24 avril 1816; Paris et Strasbourg, 1819-1827, 5 volumes); ces notices sont toutes très importantes au point de vue de l'histoire des sciences. 

Enfin, dans les Annales du Muséum (1803, t. II), Cuvier a donné un article historique sur les collections du Muséum. Avant la nomination de Cuvier, le Muséum ne possédait que quelques pièces anatomiques éparses, les unes provenant des dissections entreprises par les anciens académiciens, les autres dues à Daubenton, d'autres encore rapportées de Hollande par les armées françaises, etc. De 1798 à 1803, Cuvier porta le nombre des préparations qui servaient à ses travaux et à ses démonstrations de 102 à 2998; en 1833, peu de temps après sa mort, le nombre en était de 13,313. Blainville, qui lui succéda, ne sut pas maintenir les collections réunies par Cuvier à leur véritable niveau, et c'est à lui qu'il faut attribuer leur décadence, du reste purement momentanée.

Travaux d'anatomie.
Le plus beau titre de gloire de Cuvier, ce sont certainement ses travaux d'anatomie comparée. Négligeant ou plutôt supposant connue la physiologie, c.-à-d. la fonction de l'organe, il porte son attention de préférence sur l'animal lui-même; ce qu'il recherche, c'est l'ordre d'apparition des divers systèmes anatomiques, leur dépendance. Par exemple, étudiant l'appareil respiratoire, il le décrit avec soin chez les mammifères et chez les autres vertébrés, et montre que la quantité de sang qui subit l'action vivifiante de l'oxygène de l'air dépend de la disposition des organes de la respiration et de ceux de la circulation, qui peut être simple ou double; il fait remarquer que chez les oiseaux la quantité de respiration est encore supérieure à celle des mammifères, parce que non seulement ils présentent une circulation double et une respiration aérienne, mais encore parce qu'ils respirent par d'autres cavités que les poumons, l'air pénétrant dans tout le corps et baignant les rameaux de l'aorte aussi bien que ceux de l'artère pulmonaire; puis il démontre comment chez les insectes la respiration n'est pas localisée dans certains organes, mais se fait à l'aide d'un système qui traverse tout le corps; ensuite, comment chez les crustacés le sang répandu à la surface du corps sert en quelque sorte à la respiration, jusqu'à ce qu'enfin chez les animaux les plus simples, placés au bas de l'échelle, la respiration s'effectue par tout le tégument. Par des applications multiples de cette méthode, Cuvier a été amené à formuler des propositions générales d'une importance capitale pour les progrès des connaissances. 

Reprenons l'exemple ci-dessus; il fait voir clairement que dans un organe une modification ne se produit jamais isolément, mais est toujours accompagnée d'autres modifications dans d'autres organes. Si la respiration s'accomplit dans un organe spécial, le sang devra y affluer, grâce à un système développé de vaisseaux; si celui-ci fait défaut, ce n'est plus le sang qui va rechercher l'air, c'est l'air qui vient chercher le sang. Il y a donc une corrélation évidente entre les modifications qui se présentent ici dans l'appareil respiratoire et l'appareil circulatoire et en général dans tous les organes; en d'autres termes, une modification dans l'une des parties d'un organisme entraîne des modifications de toutes les autres parties. Une loi lie ces modifications entre elles, c'est la loi de la corrélation des parties, qui donna à Cuvier des résultats si remarquables, surtout en paléontologie. Physiologiquement, cela veut dire que si une fonction se modifie, les autres fonctions se modifient corrélativement; en d'autres termes, il n'y a harmonie physiologique que là où il y a harmonie anatomique. Il y a donc des conformations d'organes qui s'appellent et des conformations d'organes qui s'excluent; donc, comme dit Cuvier, « celui qui posséderait rationnellement les lois de la physiologie pourrait refaire tout l'animal en commençant par l'un des organes-». Nous verrons plus loin ce que cette dernière proposition présente d'excessif (Leçons d'anatomie comparée, 2e édition publiée par Duméril, Laurillard et Davernoy; Paris, 1835-1845, 9 volumes).

Cuvier a, de plus, introduit dans l'anatomie comparée une foule de faits de détail fort intéressants; citons entre autres la description du larynx des oiseaux, la disposition des narines et celle de l'oreille interne chez les cétacés, l'existence de rates multiples chez les marsouins, les dispositions diverses de l'encéphale chez les animaux à sang rouge, puis des recherches sur la formation des dents, sur l'ostéologie des grands mammifères, la tête osseuse des vertébrés, des observations sur les Reptiles douteux (Paris, 1807, avec planches) pourvus à la fois de poumons et de branchies, enfin un grand nombre de travaux anatomiques sur les invertébrés, en particulier sur les mollusques, entre autres : Mémoire pour servir à l'histoire et à l'anatomie des mollusques (Paris, 1816, avec planches).

Travaux paléontologiques. 
Avant Cuvier on croyait assez généralement que les restes fossiles d'animaux appartenaient à des espèces vivantes; Camper, Soemmerring, Blumenbach et autres avaient entrevu la fausseté de cette opinion et affirmé la différence entre les animaux vivants et les fossiles. C'est à Cuvier que revient l'honneur d'avoir prouvé par ses recherches et par des comparaisons anatomiques approfondies que cette différence est réelle. Avant de fournir cette preuve, il dut étudier les animaux vivants et s'occupa particulièrement des gros quadrupèdes; c'est là l'origine de la collection d'ostéologie du Muséum. Lorsqu'il eut examiné à fond les organismes actuels, il se mit à l'étude des organismes fossiles et put alors constater les différences; il observa, par exemple, que le mammouth se rapproche assez de l'éléphant d'Asie pour être rangé, malgré les différences, dans le même genre que lui; que le mastodonte a également des ressemblances avec l'éléphant, mais en diffère beaucoup plus que le mammouth; que le palaeotherium ressemble par quelques points au tapir, mais s'en distingue à d'autres égards, et ainsi d'une foule d'autres; enfin il étudia des types tels que l'anoplotherium qui s'éloignent encore plus des animaux vivants. Cuvier avait ainsi été amené à faire ressortir les moindres différences, plutôt que les ressemblances des animaux fossiles et actuels. Il admettait, il est vrai, des révolutions terrestres, mais pour lui la vie animale y disparaissait pour un temps, puis reparaissait sous des formes nouvelles. Depuis Cuvier la science a marché; il est prouvé que chaque époque géologique est représentée par des formes particulières, et l'avenir prouvera que ces formes se rattachent les unes aux autres à travers les âges géologiques; il s'agissait donc ici de rechercher les ressemblances plutôt que les différences; du temps de Cuvier les naturalistes ne disposaient pas de matériaux suffisants pour envisager la question sous cette face.

La loi de corrélation des organes permit à Cuvier de reconstituer un grand nombre d'animaux fossiles. Mais il serait évidemment antiscientifique de vouloir pousser trop loin les conséquences des principes généraux, si utiles à la science, qu'il a formulés. Les panégyristes de Cuvier se sont laissés entraîner à l'exagération, à l'hyperbole, d'où un certain ridicule qui a rejailli sur les travaux les plus sérieux de l'éminent zoologiste, d'où une réaction que ses ennemis et ses détracteurs se sont empressés de mettre à profit. Blainville n'était pas, à vrai dire, l'ennemi de Cuvier, mais à la suite de dissentiments il fut amené à lui faire une guerre plus ou moins ouverte. Voici le titre du principal ouvrage que Cuvier a consacré à l'étude des animaux fossiles : Recherches sur les ossements fossiles des quadrupèdes, où l'on a rétabli les caractères de plusieurs animaux dont les révolutions du globe ont détruit les espèces (Paris, 1812, 4 volumes; 2e édition très augmentée, Paris, 1821 et années suivantes, 7 volumes, avec 300 planches). Ici se rattachent : Description géologique des environs de Paris, avec A. Brongniart (Paris, 1822, 2 cartes et 16 planches; 3e édition, 1835) et Discours sur les révolutions de la surface du globe et sur les changements qu'elles ont produits dans le règne animal; nouvelle édition avec des notes et un appendice, d'après les travaux récents de MM. Humboldt, Flourens, Lyell, Lindley, etc., rédigé par le Dr Hoefer (Paris, 1854, avec 6 planches et 2 tableaux).

Nous avons vu plus haut que Cuvier a mis hors de doute la succession des époques géologiques par la considération des espèces fossiles qui y vivaient, et s'il a cru prouver en même temps, sous certaines réserves toutefois, que l'existence de l'homme ne remonte pas à plus de six mille ans, cela tient surtout à ce que les matériaux d'une étude sérieuse à ce sujet lui faisaient défaut.
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Des révolutions à la surface du globe

« Si l'on met de l'intérêt à suivre dans l'enfance de notre espèce les traces presque effacées de tant de nations éteintes, comment n'en mettrait-on pas aussi à rechercher dans les ténèbres de l'enfance de la terre les traces de révolutions antérieures à l'existence de toutes les nations? Nous admirons la force par laquelle l'esprit humain a mesuré les mouvements de globes que la nature semblait avoir soustraits pour jamais à notre vue; le génie et la science ont franchi les limites de l'espace; quelques observations développées par le raisonnement ont dévoilé le mécanisme du monde; n'y aurait-il pas aussi quelque gloire pour l'homme à savoir franchir les limites du temps, et à retrouver, au moyen de quelques observations, l'histoire de ce monde et une succession d'événements qui ont précédé la naissance du genre humain? Sans doute les astronomes ont marché plus vite que les naturalistes, et l'époque où se trouve aujourd'hui la théorie de la terre ressemble un peu à celle où quelques philosophes croyaient le ciel de pierres de taille et la lune grande comme le Péloponnèse; mais après les Anaxagoras il est venu des Copernic et des Kepler, qui ont frayé la route à Newton; et pourquoi l'histoire naturelle n'aurait-elle pas aussi un jour son Newton? 

Lorsque le voyageur parcourt ces plaines fécondes où des eaux tranquilles entretiennent par leur concours régulier une végétation abondante, et dont le sol, foulé par un peuple nombreux, orné de villages florissants, de riches cités, de monuments superbes, n'est jamais troublé que par les ravages de la guerre ou par l'oppression de l'homme en pouvoir, il n'est pas tenté de croire que la nature ait eu aussi ses guerres intestines, et que la surface du globe ait été bouleversée par des révolutions et des catastrophes; mais ses idées changent dès qu'il cherche à creuser ce sol aujourd'hui si paisible, ou qu'il s'élève aux collines qui bordent la plaine; elles se développent pour ainsi dire avec sa vue, elles commencent à embrasser l'étendue et la grandeur de ces événements antiques dès qu'il gravit les chaînes plus élevées dont ces collines couvrent le pied, ou qu'en suivant les lits des torrents qui descendent de ces chaînes, il pénètre dans leur intérieur.

[...]

Ces irruptions, ces retraites précipitées des eaux n'ont point toutes été lentes, ne se sont point toutes faites par degrés; au contraire, la plupart des catastrophes qui les ont amenées ont été subites; et cela est surtout facile à prouver par la dernière de ces catastrophes, pour celles qui par un double mouvement ont inondé et ensuite remis à sec nos continents actuels, ou du moins une grande partie du sol qui les forme aujourd'hui. Elle a laissé encore dans les pays du Nord les cadavres de grands quadrupèdes que la glace a saisis, et qui se sont conservés jusqu'à nos jours avec leur peau, leur poil et leur chair. S'ils n'eussent été gelés aussitôt que tués, la putréfaction les aurait décomposés. Et, d'un autre côté, cette gelée éternelle n'occupait pas auparavant les lieux où ils ont été saisis; car ils n'auraient pas pu vivre sous une pareille température. C'est donc le même instant qui a fait périr les animaux et qui a rendu glacial le pays qu'ils habitaient. Cet événement a été subit, instantané, sans aucune gradation; et ce qui est si clairement démontré pour cette dernière catastrophe ne l'est guère moins pour celles qui l'ont précédée. Les déchirements, les redressements, les renversements des couches plus anciennes ne laissent pas douter que des causes subites et violentes ne les aient mises en l'état où nous les voyons; et même la force des mouvements qu'éprouva la masse des eaux est encore attestée par les amas de débris et de cailloux roulés qui s'interposent en beaucoup d'endroits entre les couches solides. La vie a donc été souvent troublée sur cette terre par des événements effroyables. Des êtres vivants sans nombre ont été victimes de catastrophes : les uns, habitants de la terre sèche, se sont vus engloutis par des déluges; les autres, qui peuplaient le sein des eaux, ont été mis à sec avec le fond des mers subitement relevé; leurs races mêmes ont, fini pour jamais, et ne laissent dans le monde que quelques débris à peine reconnaissables pour le naturaliste. Telles sont les conséquences où conduisent nécessairement les objets que nous rencontrons à chaque pas, que nous pouvons vérifier à chaque instant, presque dans tous les pays. Ces grands et terribles événements sont clairement empreints partout pour l'oeil qui sait en lire l'histoire dans leurs monuments. »
 

(G. Cuvier, Discours sur les révolutions de la surface du globe;
Extrait des premières pages).

Travaux de zoologie systématique. 
Des tentatives de classification des animaux ont été faites de bonne heure par Cuvier; tel est son Tableau élémentaire de l'histoire naturelle des animaux (Paris, 1798 et 1799); le premier volume de ses Leçons d'anatomie comparée renferme également des tableaux détaillés; enfin, c'est dans son Règne animal distribué d'après son organisation pour servir de base à l'histoire naturelle des animaux et d'introduction à l'anatomie comparée (Paris, 1816, 4 volumes, 15 planches; nouvelle édition, 1830) qu'il faut chercher les idées définitives qu'il avait sur la zooclassie et qu'il mit en pratique dans divers ouvrages tels que : Histoire naturelle des poissons, avec Valencienne (Paris et Strasbourg, 1828 et années suivantes). Ses travaux d'anatomie comparée avaient amené Cuvier à reconnaître que les organes les plus importants sont les plus constants dans leur forme; s'appuyant ensuite sur la « subdivision des signes distinctifs », c.-à-d. la subordination des caractères, quoiqu'il se rendit compte de tout ce que la subdivision avait d'artificiel, il classa les formes animales d'après un signe distinctif mal choisi; il en résulta une classification artificielle (1795), fondée sur les organes de la génération et de la nutrition. Plus tard, en 1842, suivant l'exemple de Virey et de Blainville, il fit du système nerveux le véritable zoomètre, le centre dont la conservation est le but propre de tous les autres systèmes;
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Planches d'Anatomie (Cuvier).
Planches du Tableau élémentaire de l'histoire naturelle des animaux.

L'embryologie étant encore trop peu avancée à l'époque de Cuvier, il n'y a rien d'extraordinaire à ce qu'il considérât le classement d'un animal comme dépendant uniquement du plan de structure qui se révèle en lui. L'induction ne pouvait guère le mener plus loin. Il ne faut pas s'étonner que, ne se basant que sur des faits d'observation pour arriver à des propositions générales, il ait combattu les idées de Geoffroy Saint-Hilaire sur l'unité de type ou de composition organique, les rejetant avec toutes les généralisations antérieures dans le domaine des rêves métaphysiques. C'est sur cette conception théorique de l'unité de composition ou de plan, identifiée ensuite avec la théorie des analogues, que porta la  fameuse discussion qui eut lieu en 1830, entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire. Goethe s'intéressa vivement à cette discussion dans laquelle il se plaint que Cuvier ait mis presque en accusation la philosophie de la nature, ajoutant que Geoffroy Saint-Hilaire pouvait compter sur l'adhésion de tous les défenseurs de cette philosophie.

Cuvier, créateur de l'anatomie comparée et de la paléontologie, a exercé, sur les progrès de la zoologie, une influence considérable, qui n'a pas peu contribué à transformer cette science. On peut bien lui reprocher d'avoir, dans quelques circonstances, laissé les croyances religieuses empiéter sur le domaine scientifique; mais il faut reconnaître que, généralement, il s'en est tenu aux faits observés par lui et que, s'il a formulé des lois générales, c'est en procédant par induction légitime qu'il y est arrivé et qu'il s'est en somme peu livré aux spéculations métaphysiques. (Dr L. Hahn).
 



Editions anciennes. - Les principaux ouvrages de Georges Cuvier sont : Leçons d'anatomie comparée, 5 vol. in-8, 1800-1805, ouvrage capital, qui obtint en 1810 un des prix décennaux; le Règne animal distribué d'après son organisation, 4 vol. in-8, 1816, plusieurs fois imprimé; Recherches sur les ossements fossiles précédées d'un Discours sur les révolutions du globe, 5 v. in-8, 1812 et 1824, plusieurs fois réimprimées; Histoire naturelle des poissons, 2 vol. in-8, 1828 (continuée par Valenciennes). On a en outre de lui un Rapport sur les progrès des sciences naturelles depuis 1789 jusqu'en 1808; un Recueil d'Éloges, ainsi qu'une foule de mémoires, donnés aux sociétés savantes, aux journaux scientifiques, et d'articles dans le Dictionnaire des sciences naturelles et la Biographie universelle. On doit à Flourens une excellente Histoire des travaux de G. Cuvier, 1841 et 1845.
Frédéric Cuvier, frère du précédent, est né en 1773, et est mort à Strasbourg en 1838. Il a été directeur en chef de la Ménagerie du Roi, inspecteur général des études, et membre de l'Académie des sciences. II a publié, avec Geoffroy Saint-Hilaire, l'Histoire naturelle des Mammifères (1819-1828), et a fourni d'excellents articles au Dictionnaire des sciences naturelles, aux Annales du Muséum. On cite avec éloge ses recherches sur l'instinct et l'intelligence des animaux.
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