Sociétés et cultures
Encyclopédie

[Accueil][Encyclopédie][Inventaires][Chronologies][Histoire politique][Les Sociétés humaines]


L'économie

On peut entendre le mot économie comme l'ensemble des faits relatifs à la production, à la circulation et à la consommation des richesses dans une collectivité humaine, ou bien comme la science qui étudie ces faits; le terme est alors synonyme d'économie politique. L'économie politique, ayant pour objet l'étude des intérêts matériels des sociétés, c'est une branche de la sociologie. Les auteurs ne sont parfois d'accord ni sur sa définition, ni sur l'étendue et les limites de son champ d'investigation, ni sur son caractère exact. Elle est généralement considérée comme une science, étant entendu que le mot science n'a pas ici le sens rigoureux qu'on lui donne lorsqu'il est question de sciences mathématiques, physiques ou naturelles; à côté de celles-ci, les sciences morales et politiques, avec des méthodes de moindre précision, peuvent aboutir à des lois fondées sur l'observation, confirmées par l'expérience. L'économie politique est donc l'une des sciences morales, ou plus exactement, l'une des sciences sociales . Mais l'est-elle complètement et exclusivement? On a soutenu qu'elle avait au moins autant le caractère d'un art. Selon la définition de Destutt de Tracy, un art est la collection des maximes ou préceptes pratiques dont l'observation conduit à faire avec succès une chose déterminée. Presque toute science dans ses applications comprend un art. La science astronomique est le fondement de l'art de la navigation; les mathématiques sont le fondement des arts mécaniques; les sciences physiques, de l'art médical. Ce qu'on appelle les sciences politiques confond évidemment un art et une science. La politique proprement dite est essentiellement un art. L'économie politique est-elle autre chose? a-t-elle vraiment un caractère suffisamment scientifique? possède-t-elle des lois, indépendantes de toute application particulière? On l'a contesté parfois.

II est certain qu'ici comme partout la pratique a devancé la théorie. Les gouvernements d'autrefois ont eu une politique économique fondée sur leur expérience personnelle et celle de quelques cas analogues ou bien encore sur des théories ou des croyances auxquelles ils voulaient plier les faits. C'est seulement au XVIIIe siècle que les penseurs, analysant méthodiquement les problèmes économiques, en ont dégagé un certain nombre de principes; qu'ils ont montré l'enchaînement des faits économiques et constitué une sorte de science. Ce qui caractérise la science, c'est, en effet, la connaissance des rapports qui existent entre des phénomènes et la connaissance des lois permanentes qui régissent ces rapports. La coordination de ces lois en un ensemble systématique qui en révèle l'harmonie, achève de constituer la science et de la caractériser. L'histoire de l'économie politique montre comment la conception de la science économique s'est peu à peu dégagée des travaux des philosophes économistes du siècle dernier. Mais il reste difficile de s'accorder sur une définition, non plus d'ailleurs que sur plusieurs des théories fondamentales. 

Adam Smith disait (Introduction au livre IV de la Richesse des nations)  :

« L'économie politique, considérée comme branche de la science de l'homme d'Etat et du législateur, se propose deux objets distincts d'abord de fournir à la nation un abondant revenu ou de larges moyens de subsistance, ou plus exactement de mettre la nation en mesure de se les procurer à elle-même; en second lieu, de pourvoir l'Etat ou la communauté d'un revenu suffisant pour rémunérer les services publics. Elle a pour but d'enrichir à la fois la nation et le souverain. » 
On voit que le fondateur de l'économie politique ne l'envisage nullement comme une science, au sens que nous donnons à ce mot, mais au contraire comme une branche de l'art politique. II s'en tenait à l'opinion de l'école d'Aristote, à qui on a emprunté la dénomination : h oikonomikh signifie l'art d'acquérir et de gérer la propriété, et l'auteur des Economiques distingue l'économie royale, satrapique, politique et domestique; pour lui, par conséquent, l'économie politique est l'ensemble des règles de la politique financière d'un Etat'républicain. C'est Montchrestien, sieur de Watteville, qui reprit cette désignation en 1615  et ce sont les auteurs français qui la consacrèrent définitivement et la firent adopter. Ce sont eux aussi qui émirent la prétention d'ériger en science l'ensemble des règles relatives à la richesse publique. J.-B. Say distingue expressément de la politique, science de l'organisation des sociétés, l'économie politique qui enseigne comment se forment, se distribuent et se consomment les richesses qui satisfont aux besoins des sociétés, attendu que, dit-il, les richesses sont essentiellement indépendantes de l'organisation politique. Il va plus loin et écrit :
« L'économie politique est la science qui traite des intérêts de la société; sous quelque gouvernement que vivent les nations, quelque climat qu'elles habitent, elles subsistent, s'entretiennent suivant des lois naturelles où les faits se lient à leurs causes et à leurs résultats. C'est cet enchaînement qui tient à la nature des choses que l'économie politique fait connaître. »
Si ces affirmations étaient strictement exactes, l'économie politique serait une science bien distincte. Mais il est très contestable que les conditions générales du travail, de la production, de l'échange soient soumises à des règles invariables tenant à la nature même de ces opérations. Ces conditions varient avec l'organisation sociale, et avec ce que l'on pourrait appeler le « passé et les habitudes économiques » de la société considérée; il est donc bien difficile de détacher l'économie politique de la sociologie. Les maximes développées par les économistes sont pour la plupart relatives à la civilisation occidentale et à l'image que leur offrait la société au moment où il ont vécu.

D'ordinaire, on se contente de la définition de J.-B. Say, qu'il donne comme titre de son Traité d'économie politique :

« Exposition de la manière dont se forment, se distribuent et se consomment les richesses ». 
Cette définition a l'avantage d'être claire, précise, de n'impliquer nulle hypothèse. Rossi s'en est tenu à cette conception et a proposé de substituer au terme vague d'économie politique celui de chrématistique, science de la richesse. D'autres ont présenté des objections à la définition de Say; ils trouvent que les mots production, distribution, consommation, richesse ont ici un sens technique sur lequel on s'entend moins qu'on ne le croit et qui demeure inexpliqué au profane. Cette définition leur paraît trop compréhensive et vague, car la production des richesses comprend tous les arts industriels, agricoles et manufacturiers; or l'économie politique s'occupe, non pas du mécanisme de la production, mais de la valeur des produits. On se rapprocherait alors de l'opinion de Condillac, qui qualifie la science économique de « philosophie du commerce » ou « science des échanges ». Cette définition, adoptée par H. Dunning Mac-Leod, lui parut la plus conforme aux idées modernes. 
« En même temps qu'elle satisfait aux conditions d'une science physique, elle embrasse un ordre distinct de quantités, quantités dont les rapports mutuels sont réglés par une idée eu conception unique, la possibilité d'être échangés; la science a ainsi pour objet de découvrir les lois de leurs relations réciproques en tant qu'échangeables ou variables. » 
Limitée ainsi, l'économie politique, s'appuyant sur la science financière, paraît, en effet, très scientifique. Mais beaucoup d'économistes veulent en élargir le cadre. Ils montrent d'abord que la définition de J.-B. Say semble confondre les richesses naturelles et les richesses industrielles et sociales; les biens que la nature prodigue à tous, par exemple la lumière, le chaleur solaire, ne sont pas en eux-mêmes l'objet de notre étude; il faut distinguer la valeur en utilité de la valeur échangeable, la seule dont s'occupe l'économie politique. Celle-ci n'étudie pas les besoins des humains, mais le résultat de ces besoins dont chacun est juge et qu'il traduit par une demande de tel ou tel produit. 

Après avoir développé ces vues, Coquelin conclut que l'économie politique étudie les résultats du travail de l'humain, ce qu'en d'autres termes on appellerait l'industrie, au sens le plus large. L'auteur du Dictionnaire d'économie politique blâme les économistes qui fondent leur science sur la définition abstraite de la richesse, se font «-un langage à part, entortillé, obscur, nourri de distinctions subtiles et d'abstractions ». Mais lui-même n'échappe pas à ces reproches, car ils tiennent à la nature même des spéculations des économistes, lesquels n'étudient pas l'ensemble des phénomènes de la production, de la distribution, de la consommation, mais seulement les conditions abstraites de ces phénomènes; ils sont par là obligés d'avoir leur langage, leur terminologie, et la complexité même des questions les empêche de se mettre complètement d'accord, même sur les définitions.

La conclusion que nous tirerons de ces divergences, c'est qu'en réalité l'économie politique n'est pas une science. C'est un ensemble de connaissances indiquées par l'analyse philosophique et l'expérience, d'où l'on induit des règles relatives à la production et aux échanges (industrie et commerce), définissant leurs conditions essentielles, afin de guider les pouvoirs publics lorsqu'ils interviennent en ces matières. Beaucoup de ces résultats, d'une grande utilité pour les politiques, ne sont exacts que pour une situation sociale et une organisation politique données.

La partie la mieux étudiée, celle où les règles établies ont le plus le caractère de lois, est la science financière, tout ce qui est relatif à la monnaie, le plus abstrait des objets d'échange; en général, les considérations relatives au commerce sont solidement établies. En revanche, tout ce qui est relatif à la production, à la propriété est controversé. Si vous faites abstraction de la science financière, il ne reste plus beaucoup de science, mais plutôt de la philosophie, des théories très controversées et une collection de conseils pratiques. L'économie politique vous apparaît une doctrine philosophique, la doctrine d'une école qui de l'analyse des faits conclut aux avantages de la liberté. Les grands débats qu'elle soutient évoluent entre deux pôles : la doctrine du libre-échange et la doctrine socialiste.

Les phénomènes économiques ne sont pas susceptibles de mesures précises d'évaluations quantitatives; l'utilisation même des documents fournis par la statistique est difficile. La complexité de ces faits défie les ressources des mathématiques. Malgré l'apparence contraire, ce sont des faits moraux autant que matériels. L'économie politique repose sur la psychologie. L'origine de la valeur est le désir, la base du crédit est la confiance; valeur et crédit restent soumis à des variations où la psychologie joue le rôle essentiel, de même dans tout ce qui concerne le luxe, facteur dominant de la production moderne.

En somme, on réunit, sous le nom d'économie politique, un ensemble de lois et de faits sociologiques, de règles politiques, de doctrines philosophiques. La manière dont ces sciences ont été groupées et systématisées ne sera peut-être pas conservée. Elle n'en témoigne pas moins d'un puissant effort de la pensée humaine, grâce auquel ont été acquises bien des notions précieuses et élucidés des problèmes dont les anciens gouvernements soupçonnaient à peine l'obscurité. (A.-M. B.).


[Pages pratiques][Bonnes adresses][Recherche sur Internet][Aide]

© Serge Jodra, 2008. - Reproduction interdite.