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Corinne ou L'Italie
de Mme de Staël
Corinne ou l'Italie, est un roman de Mme de Staël publié à Paris en 1807. Ce roman sentimental, où Mme de Staël a mis beaucoup de son rêve et de sa souffrance est aussi une oeuvre de vulgarisation artistique, qui, dans son temps, a beaucoup contribué à faire connaître et aimer l'Italie. Autrefois très lu et très admiré, et peut-être trop décrié ensuite, Corinne reste comme une des principaux fleurons de la littérature française du début du  XIXe siècle.

Le privilège de la fiction est d'embellir son sujet, de l'élever quelquefois jusqu'au beau idéal; aussi Mme de Staël a-t-elle magnifiquement usé de cette prérogative accordée au talent, pour créer une héroïne en dehors des conditions ordinaires de la vie. Elle a donné à Corinne une éducation particulière qui, développant de bonne heure en elle l'enthousiasme des beaux-arts et l'amour immodéré de la gloire, l'a conduite à sacrifier à ses irrésistibles penchants jusqu'à son véritable nom. Ainsi affranchie des principaux liens de la dépendance sociale, cette fille d'un père anglais et d'une mère italienne, se trouve lancée dans le monde, parfaitement libre de se livrer à toutes les impulsions de son génie. Improvisatrice admirable, poétesse inspirée, actrice sublime, cultivant à la fois la peinture, la danse, la musique, douée d'un goût parfait, elle possède au plus haut degré tous les moyens de célébrité et de séduction. Brillante de jeunesse et de beauté, conduite sur un char de triomphe au Capitole, où elle va recevoir la couronne immortelle due aux talents et au génie, c'est au milieu de la pompe, du tumulte et de l'ivresse de cette fête éclatante, qu'elle frappe les regards et le coeur de celui qui doit partager avec elle et les enchantements et les infortunes d'une grande passion. 

Mais cette femme, consacrée pour ainsi dire à l'admiration publique, dégagée de presque toutes les entraves sociales et si avide d'hommages, peut-elle faire le bonheur d'un homme sensible, généreux, délicat, et qui attache autant de prix aux vertus privées qu'aux qualités extérieures les plus séduisantes? Lord Nelvil, , jeune lord mélancolique, qui est venu bercer son ennui sous le beau ciel de l'Italie et sous le charme de Corinne, ne cesse de porter au fond du coeur l'amour de sa patrie et le souvenir d'un père adoré qui aurait sévèrement réprouvé une alliance étrangère. Son devoir le rappelle en Angleterre, et c'est là que l'auteur a placé la rivale de Corinne; qu'on juge du contraste Lucile Edgermont, avec sa douce et modeste beauté, avec cette fraîcheur de jeunesse qui tient encore à l'enfance, cette pureté d'âme, cette fleur d'innocence que le souffle des passions n'a pas encore ternie, ces goûts vertueux développés par une saine et sévère éducation, tout cela ne promet-il pas un bonheur tranquille, bien préférable à la brûlante ivresse de quelques instants de délire? Quel air doux on respire ici, à côté de l'atmosphère enflammée dans laquelle on marchait tout à l'heure! 

Corinne est belle, elle entraîne et subjugue, parce que c'est le personnage poétique; mais Lucile est aimable, elle émeut et séduit, parce qu'elle est la beauté morale. On ne saurait rien imaginer de plus habile et de plus magistralement présenté que la contraste de ces deux caractères.

"Corinne, dit Sainte-Beuve dans son admirable étude sur Mme de Staël, est bien l'image de l'indépendance du génie, même au temps de l'oppression la plus entière, Corinne, qui se fait couronner à Rome, dans ce Capitole de la ville éternelle, où le conquérant qui l'exile ne mettra pas le pied. Le fond du livre nous montre cette lutte des puissances noblement ambitieuses ou sentimentales et du bonheur domestique, pensée perpétuelle de Mme de Staël. Corinne a beau resplendir par instants comme la prêtresse d'Apollon; elle a beau être, dans les rapports habituels de la vie, la plus simple des femmes, une femme gaie, mobile ouverte à mille attraits, capable sans effort du plus gracieux abandon; maigre toutes ces ressources du dehors et de l'intérieur, elle néchappera point à elle-même. Du moment qu'ell se sent saisie par la passion, par cette griffe de vautour sous laquelle le bonheur et l'indépendance succombenat, j'aime son impuissance à se consoler, j'aime son sentiment plus fort que son génie, son invocation fréquente à la sainteté et à la durée des liens qui seuls empêchent les brusques déchirements, et j'aime à l'entendre, à l'heure de mourir, avouer en son chant du cygne : " De toutes les facultés de l'âme que je tiens de la nature, celle de souffrir est la seule que j'aie exercée tout entière. "

"L'admirable cadre, poursuit Sainte-Beuve, qui environne de toutes parts les situations d'une âme ardente et mobile, ajoute à l'effet par sa sévérité. Ces noms d'amants, non pas gravés, cette fois, sur les écorces de quelque hêtre, mais inscrits aux parois des ruines éternelles, s'associent à la grave histoire, et deviennent une partie vivante de son immortalité. La passion divine d'un être qu'on ne peut croire imaginaire introduit le long des cirques antiques une victime de plus qu'on n'oubliera jamais; le génie qui la tirée de son sein est un vainqueur de plus, et non pas le moindre, dans cette cité de tous les vainqueurs."

Outre la partie romanesque et sentimentale de Corinne, il en est une autre non moins intéressante : celle qui traite de la littérature et des beaux-arts, et, bien que le plus grand nombre des lecteurs s'attachent plus spécialement à la première, nous commettrions un grave oubli en ne nous arrêtant pas un moment sur la seconde, qui contient une foule de pages remplies d'éloquence, de chaleur, et presque toujours de vérité. Nous ne pouvons les citer toutes ici; mais nous indiquerons, en première ligne, tous les chants improvisés de Corinne, la description des monuments de Rome, celle du Vésuve et de Pompéi. Mme de Staël ne parle pas des arts en termes scientifiques, dont le vain étalage semble insulter à l'ignorance du lecteur; elle s'exprime avec le goût et le sentiment du beau et du vrai, qui ne sont nullement étrangers à quiconque est susceptible de percevoir des sensations et des idées.
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Pompéi

« Les ruines de Pompéia sont proches du Vésuve, et c'est par ces ruines que Corinne et lord Nelvil commencèrent leur voyage. Ils étaient silencieux l'un et l'autre; car le moment de la décision de leur sort approchait, et cette vague espérance dont ils avaient joui si longtemps, et qui s'accorde si bien avec l'indolence et la rêverie qu'inspire le climat d'Italie, devait enfin être remplacée par une destinée positive. Ils virent ensemble Pompéia, la ruine la plus curieuse de l'antiquité. A Rome, l'on ne trouve guère que les débris des monuments publics, et ces monuments ne retracent que l'histoire politique des siècles écoulés; mais à Pompéia, c'est la vie privée des anciens qui s'offre à vous telle qu'elle était. Le volcan qui a couvert cette ville de cendres l'a préservée des outrages du temps. Jamais des édifices exposés à l'air ne se seraient ainsi maintenus, et ce souvenir enfoui s'est retrouvé tout entier. Les peintures, les bronzes étaient encore dans leur beauté première, et tout ce qui peut servir aux usages domestiques est conservé d'une manière effrayante. Les amphores sont encore préparées pour le festin du jour suivant; la farine qui allait être pétrie est encore là; les restes d'une femme sont encore ornés des parures qu'elle portait dans le jour de fête que le volcan a troublé, et ses bras, desséchés, ne remplissent plus le bracelet de pierreries qui les entoure encore. On ne peut voir nulle part une image aussi frappante de l'interruption subite de la vie. Le sillon des roues est visiblement marqué sur les pavés dans les rues, et les pierres qui bordent les puits portent la trace des cordes qui les ont creusées peu à peu. On voit encore sur les murs d'un corps de garde les caractères mal formés, les figures grossièrement esquissées que les soldats traçaient pour passer le temps, tandis que ce temps avançait pour les engloutir.
Quand on se place au milieu du carrefour des rues, d'où l'on voit de tous les côtés la ville, qui subsiste encore presque en entier, il semble qu'on attende quelqu'un, que le maître soit prêt à venir, et l'apparence même de vie qu'offre ce séjour fait sentir plus tristement son éternel silence. C'est avec des morceaux de lave pétrifiée que sont bâties la plupart de ces maisons qui ont été ensevelies par d'autres laves. Ainsi, ruines sur ruines, et tombeaux sur tombeaux! Cette histoire du monde, où les époques se comptent de débris en débris, cette vie humaine, dont la trace se suit à la lueur des volcans qui l'ont consumée, remplissent le coeur d'une profonde mélancolie. Qu'il y a longtemps que l'homme existe! qu'il y a longtemps qu'il vit, qu'il souffre et qu'il périt! Où peut-on retrouver ses sentiments et ses pensées? L'air qu'on respire dans ces ruines en est-il encore empreint, ou sont-elles pour jamais déposées dans le ciel, où règne l'immortalité? Quelques feuilles brûlées des manuscrits qui ont été trouvés à Herculanum et à Pompéia, et que l'on essaye de dérouler à Portici, sont tout ce qui nous reste pour interpréter les malheureuses victimes que le volcan, la foudre de la terre, a dévorées. Mais en passant près de ces cendres, que l'art parvient à ranimer, on tremble de respirer, de peur qu'un souffle n'enlève cette poussière, où de nobles idées sont peut-être encore empreintes.

Les édifices publics, dans cette ville même de Pompéia, qui était une des moins grandes de l'Italie, sont encore assez beaux. Le luxe des anciens avait presque toujours pour but un objet d'intérêt public. Leurs maisons particulières sont très petites, et l'on n'y voit point la recherche de la magnificence, mais un goût vif pour les beaux-arts s'y fait remarquer. Presque tout l'intérieur était orné de peintures les plus agréables et de pavés de mosaïque artistement travaillés. Il y a beaucoup de ces pavés sur lesquels on trouve écrit : « Salve (salut). » Ce mot est placé sur le seuil de la porte. Ce n'était pas sûrement une simple politesse que ce salut, mais une invocation à l'hospitalité. Les chambres sont singulièrement étroites, peu éclairées, n'ayant, jamais de fenêtres sur la rue et donnant presque toutes sur un portique qui est dans l'intérieur de la maison, ainsi que la cour de marbre qu'il entoure. Au milieu de cette cour est une citerne simplement décorée. Il est évident, par ce genre d'habitation, que les anciens vivaient presque toujours en plein air, et que c'était ainsi qu'ils recevaient leurs amis. Rien ne donne une idée plus douce et plus voluptueuse de l'existence que ce climat qui unit intimement l'homme avec la nature. Il semble que le caractère des entretiens et de la société doit être tout autre, avec de telles habitudes, que dans les pays où la rigueur du froid force à se renfermer dans les maisons. On comprend mieux les dialogues de Platon en voyant ces portiques sous lesquels les anciens se promenaient la moitié du jour. Ils étaient sans cesse animés par le spectacle d'un beau ciel : l'ordre social, tel qu'ils le concevaient, n'était point l'aride combinaison du calcul et de la force, mais un heureux ensemble d'institutions qui excitaient les facultés, développaient l'âme, et donnaient à l'homme pour but le perfectionnement de lui-même et de ses semblables. »
 

(Mme de Staël, extrait de Corinne).

II y a parfois un peu de grandiose dans sa manière, mais c'est Corinne qui parle, et l'on n'est pas choqué de trouver dans ses expressions quelque chose de sublime et d'aérien. La littérature italienne, la littérature de ce pays enchanteur, de cette terre classique qui a conservé en Europe le feu sacré que la décadence de l'empire d'Orient, l'invasion des barbares et de longues discordes civiles avaient laissé étouffer sous des monceaux de ruines, était bien digne d'occuper aussi le pinceau de Mme de Staël, et cette partie de son oeuvre est digne, en tous points, de l'autre, que son imagination seule et son génie lui ont inspirée.

Lorsque parut Corinne, en 1807, le succès fut instantané, universel; avec Corinne Mme de Staël est décidément entrée dans la gloire. Cela n'empêche pas que quelques critiques n'aient tenté d'obscurcir ce nouveau soleil qui venait réchauffer la France littéraire. Un des critiques de Corinne, s'il faut en croire A. Villemain, fut Napoléon :

"Le dominateur de la France, écrit Villemain, fut tellement blessé du bruit que faisait ce roman, qu'il en composa lui-même une critique insérée au Moniteur. Il y blâmait vivement l'intérêt répandu sur Oswald, et s'en fâchait comme d'un défaut de patriotisme. On peut lire cette critique amère et spirituelle. "
On a prétendu que Mme de Staël avait voulu se peindre dans Corinne; déjà on lui avait supposé le même dessein quand elle fit paraîltre Delphine : ces deux opinions se trouvent conciliées dans le mot d'une femme spirituelle, qui a dit que Corinne était l'idéal de Mme de Staël, et Delphine la réalité de ce qu'elle était dans sa jeunesse.

Le roman de Corinne parut en langue allemande, grâce à une traduction de Fr. de Schlegel, avant l'édition française originale. (PL).

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