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Astrée

Astrée est un roman célèbre en France au commencement du XVIIe siècle, et dont le nom est celui de la principale héroïne. Composé par Honoré d'Urfé, c'était une imitation de plusieurs modèles étrangers, tels que la Diane de Montemayor, l'Arcadie de Sannazar, l'Aminte du Tasse, et le Pastor Fido de Guarini. Pourtant on lui trouverait aisément des origines dans la littérature française : les romans de chevalerie offrent des épisodes où les héros se font bergers ou ermites, et vont, dans des solitudes riantes ou d'affreux déserts, étudier les questions amoureuses et rêver à la dame de leurs pensées; plus d'un lai, comme ceux du Conseil et du Désiré, présenterait les éléments principaux que d'Urfé a fait entrer dans son oeuvre.

La scène de l'Astrée se passe dans le Forez, sur les bords du Lignon. Un berger, nommé Céladon, aime une bergère qui s'appelle Astrée; mais il n'a point déclaré son amour; un berger plus riche est son rival, et, de plus, il a le malheur d'offenser Astrée, qui le bannit de sa présence. Désespéré, il se jette dans la rivière : on le croit mort. Les eaux l'ont déposé sur la rive, et on l'a rappelé à la vie. II est heureux, car il sait qu'Astrée l'a pleuré; malheureux, car il ne peut la voir, et craint, s'il se montre à elle, de réveiller son courroux. Les bergères et les nymphes, les bergers et les chevaliers qui mènent au même pays la vie pastorale et amoureuse, sont touchés de la misère de Céladon, et cherchent les moyens de la soulager; on lui persuade de prendre des habits de femme, et de jouir ainsi, sans se déceler, de la vue de celle qu'il aime: Astrée, en effet, accueille la jeune inconnue; grâce à ce déguisement et aux sentiments d'amitié tendre qu'il inspire au coeur trompé de sa maîtresse, Céladon possède un bonheur bien plus grand qu'il n'eût pu l'espérer. Le temps se passe, assez doucement en apparence; et cependant Céladon n'est pas entièrement satisfait. On s'ingénie donc à trouver un moyen pour qu'Astrée revienne sur la défense qu'elle a autrefois prononcée, et autorise Céladon, qu'elle croit mort, à reparaître devant elle. La tromperie est du même coup découverte; mais on apaise Astrée, et le roman est fini.

Ce sujet ne semble pas fournir une grande matière, et l'histoire, à tout prendre, est assez simple. L'auteur y a suppléé par des histoires secondaires et épisodiques : il y en a en tout une cinquantaine. Toutes sont d'amour, et, plus ou moins pareilles à celle de Céladon et d'Astrée varient seulement par les circonstances extérieures, par les nuances du caractère et du sentiment; mais les moeurs mêmes se confondent sensiblement, dès qu'il s'agit d'amour. Des conversations, des dissertations, des plaidoiries, des lettres et des billets, des madrigaux et autres poésies, où l'on traite invariablement d'amour, prennent une grande place dans l'ouvrage, qui n'a pas moins de 5 vol. de 1000 à 1300 pages! Pour varier sa matière, l'auteur traite quelquefois des sujets de philosophie, de religion et d'histoire, rassemblés par de prodigieux anachronismes : une des circonstances les plus singulières, c'est que le temps où les événements se passent sur les bords du Lignon est le Ve siècle, et que le grand druide Adamas y joue un des principaux personnages.


Frontispice du roman de l'Astrée dans une ancienne édition.

L'Astrée obtint un succès éclatant. La première partie fut publiée en 1610, la seconde en 1620 seulement; deux autres parurent un peu plus tard. A cette époque, on ne se contentait plus d'aimer et d'admirer, on imitait : une société de 24 princes et princesses d'outre-Rhin se mit à paître les moutons et à filer le parfait amour sur les bords d'un Lignon allemand; elle écrivit à d'Urfé pour le prier de se charger lui-même du nom et du rôle de Céladon. A Paris, le poète Des Yveteaux se fit à lui tout seul une Arcadie dans son jardin du faubourg St-Jacques.

L'ouvrage de d'Urfé eut aussi un autre succès plus sérieux et une influence plus utile. Il rattacha le XVIIe siècle aux traditions polies et galantes de la société et de la littérature chevaleresques, en effaçant la rude empreinte que les querelles et les guerres de la dernière moitié du XVIe siècle avaient mise sur les esprits et les auteurs; il remplaça par des habitudes plus délicates les façons un peu trop joyeuses de Rabelais et de son école. L'Astrée est une réaction de l'aristocratie élégante contre les pétulances d'une verve encore souvent mal apprise : elle prépare la société de l'hôtel de Rambouillet (Catherine de Rambouillet) et de Versailles. D'Urfé est le précurseur de Mlle de Scudéry : c'est par le ton, par le style, par les sentiments surtout, qu'il faut l'apprécier : or, à tout prendre, le ton est celui de la bonne compagnie, le style est élégant et aisé, les sentiments sont délicats. L'abus même de la métaphysique sentimentale eut pour effet de former plus vite les esprits à la délicatesse des procédés, des idées et des sentiments. Ce fut par là sans doute que l'Astrée gagna son succès, et mérita d'être louée encore après un long temps par les juges les plus fins et les plus sévère, Patru, La Fontaine, et par Boileau lui-même, le spirituel adversaire des héros de roman. (Tachet de Barneval).



En bibliothèque - N. Bonafous, Études sur l'Astrée 1846, in-8°; L. de Loménie, l'Astrée et le roman pastoral, dans la Revue des Deux Mondes, 15 juillet 1858.
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