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| Le passé de la pensée | ||
| L'histoire de la philosophie |
Aperçu |
Pas
plus que la philosophie elle-même,
l'histoire des écoles et des doctrines
philosophiques n'est une oeuvre unie et simple, soustraite aux controverses.
La fin et la méthode de cette branche
de la science historique ont été
très diversement comprises, selon l'idée
que l'on se faisait des conditions de l'activité philosophique.
Mais principalement un problème de haute psychologie
a dominé les difficultés de conception
et de méthode. L'activité philosophique est-elle nécessitée
ou contingente? L'éclosion d'un système
est-elle un fait, semblable à tous les faits naturels, déterminé
par des causes certaines, inflexibles, dont il
appartient à la science de découvrir l'enchaînement?
Ou encore le déterminisme régissant
une telle éclosion ne peut-il pas être considéré
comme étant d'ordre logique, l'avènement
d'une théorie correspondant à l'une
des phases de l'évolution de l'idée,
évolution nécessaire, assignable a
priori, dont un Hegel, par exemple, prétendra
déduire la formule. Tout à l'opposé de ces conceptions,
il faudrait placer celle qui explique l'apparition
d'un système exclusivement par la spontanéité de la
pensée
individuelle et par le libre exercice du génie spéculatif.
A ce point de vue, la production d'une théorie originale serait
donc un événement irréductible, d'origine contingente,
né de la liberté même, c.-à-d. d'une cause incausée.
Mais alors, au contraire de ce qui était dit tout à l'heure,
l'oeuvre de l'historien des doctrines serait toute d'exposition, d'une
exposition brisée, sans recherche de lois
profondes et de causes générales; sa tâche consisterait
à raconter les pensées, non à en comprendre la genèse,
ou à en retracer l'influence, le lien rationnel
permanent avec ce qui précéda et ce qui suivit.
Entre ces, deux extrêmes,
dont l'un ferait peser sur l'histoire de la philosophie le plus rigide
des fatalismes, et dont l'autre la transformerait
en une scène où régneraient le hasard
et le miracle Individuelle et générale; ces deux caractères opposés devront donc se trouver conciliés dans une histoire de la philosophie, ambitieuse de pleinement remplir ses fins. Dans l'esquisse que nous allons donner des grandes successions doctrinales qui ont occupé, à des intervalles singulièrement inégaux, la scène du monde occidental, nous ne pourrons qu'indiquer rapidement les penseurs les plus illustres qui ont fondé, raffermi ou renouvelé les écoles. Presque tous font l'objet, ainsi que leurs systèmes, d'articles distincts, accessibles par les hyperliens, et auxquels le visiteur pourra utilement se reporter. |
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Jalons |
L'Antiquité
Ce fut trop longtemps
un lieu commun littéraire de célébrer la Grèce Des présocratiques
à Socrate.
En contraste avec cette lignée de penseurs, on peut regarder comme s'étant placés à un point de vue inverse des maîtres non moins réputés; pour eux les éléments constitutifs de la réalité sont quantitativement donnés, et les différences qui caractérisent les choses ne tiennent qu'aux différences mêmes d'agrégation de ces éléments. Ces éléments sont au nombre de quatre, estime Empédocle, et la cause qui les combine on les désagrège n'est autre que l'Amour et la Discorde. Ils sont infinis en nombre comme sont infinis les composés qu'ils forment et qui tirent d'eux leur nature; la cause qui les meut et explique les vicissitudes du monde est le Noûs, l'Esprit, force purement mécanique : telle est la réponse donnée par Anaxagore et dont Socrate dénoncera l'insuffisances. Leucippe et Démocrite, ce dernier, l'un des plus grands noms de la philosophie présocratique, prennent un parti radical : il n'y a qu'un élément, l'atome matériel, mais en quantité infinie, élément partout homogène et qui ne peut présenter qu'une variété géométrique. Ces atomes mus éternellement dans le vide sans limites constituent par leurs rencontres des assemblages innombrables ; et c'est là, par l'unique effet d'un mouvement nécessaire et éternel, c'est là, disons-nous, toute l'origine des mondes. Ce système est l'atomisme dans lequel on peut dire que le matérialisme atteignit sa forme la plus rigoureuse. Cette floraison de doctrines fut suivie d'une phase de stagnation, occupée par, un ensemble de personnalités de talent, habiles dialecticiens, orateurs réputés, éducateurs exercés, auxquels leur scepticisme-métaphysique et leur extrême utilitarisme moral valurent un fâcheux renom. Ce sont les Sophistes, dont quelques-uns, Gorgias et Protagoras, par exemple, jetèrent le plus vif éclat. Après eux apparaît celui qui allait être l'initiateur incomparable de la plus riche période philosophique que le monde ait connue, Socrate, qui n'écrivit pas, ne s'adonna à aucune spéculation métaphysique ou physiques, mais, par ses entretiens familiers, réalisa la réforme logique et morale d'où allait procéder tout le développement de la philosophie grecque, qui a donné à la haute réflexion humaine sa direction définitive. De Socrate, en effet, sont issues de petites écoles, mégarique, cynique, cyrénaïque, qui contiennent en germe des systèmes dont l'influence s'est prolongée jusqu'à nous. Platon, Aristote
et leurs successeurs
Chacun d'eux, au
reste, laisse une longue lignée; Platon,
l'école Académique, qui subira
jusqu'à cinq renouvellements, dont le plus imprévu est celui
que lui imprimèrent les philosophes dits acataleptiques ( En outre de la Grèce
et de Rome son imitatrice, nous ne devons pas oublier un autre foyer d'activité
philosophique, cette école d'Alexandrie Nous ne saurions
suivre plus loin la courbe que décrit la pensée spéculative
antique sans nous engager dans l'histoire de l'Église Le Moyen âge et la Renaissance Le terme consacré
pour désigner la philosophie du Moyen
âge est celui de scolastique, mot
qui proprement ne devrait dénommer que l'enseignement donné
dans les écoles. Cette philosophie, dont les historiens s'accordent
à placer la naissance sous le règne de Charlemagne,
eut pour premier initiateur Alcuin, dont la pensée
s'était nourrie de saint Augustin et
de Boèce. La scolastique s'appuya sur deux
colonnes : la Bible Réalistes
et nominalistes.
« Les genres et les espèces sont d'une certaine manière des choses et d'une autre manière des conceptions, et en ce sens ils sont incorporels; mais, unis aux choses sensibles, ils subsistent dans ces choses et on les conçoit hors des corps comme subsistant par eux-mêmes. »Cette phrase obscure, non exempte d'ambiguïté, formulait la question relative à l'essence et au rôle des idées générales, c.-à-d. qu'elle énonçait la difficulté éternelle qui met aux prises les philosophes. Quelque gaucherie que les écoles du Moyen âge aient pu apporter à la résoudre, comment n'y pas reconnaître le constant objet sur lequel portent les méditations des penseurs? D'ailleurs, il semble que ce soit la nature elle-même qui, par le spectacle qu'elle offre de la permanence des types constitutifs dans l'inépuisable multiplicité des individus en qui ils se réalisent, nous mette en demeure de l'aborder. Cette difficulté, les principaux spéculatifs de la première ère de la scolastique la tranchèrent dans le sens platonicien ; c.-à-d. qu'ils hypostasièrent les notions générales, leur assignèrent. indépendamment des individus, l'objectivité. Telle est la réponse du Réalisme, qui trouve, dès le IXe siècle, un hardi métaphysicien pour la soutenir : Jean Sot Erigène et, deux siècles après, possède un protagoniste d'une autorité égale, dans un prélat qui demeure l'une des gloires de l'Église, saint Anselme. Au Réalisme, doctrine de la transcendance, allait s'opposer la philosophie inverse qui, ne reconnaissant d'objectivité qu'aux êtres individuels, réduisait les concepts généraux au rôle de simples vocables n'ayant par eux-mêmes d'autre réalité que celle des mots qui les constituent: ce fut le Nominalisme, dont le premier représentant d'envergure fut, au XIe siècle. Roscelin, disputeur consommé, qui prêta des formes saisissantes et paradoxales à une thèse qui fit grand scandale, thèse qui ne nous est guère connue que par les témoignages de ceux qui la combattirent. L'enseignement de Roscelin ne triompha point du reste, et le XIIe siècle s'ouvre sur une reprise du réalisme professé par un maître de renom, Guillaume de Champeaux, de qui les théories ne nous sont guère mieux connues que ne l'avaient été celles de Roscelin. Ce que surtout nous savons d'elles, c'est qu'elles furent impitoyablement battues en brèche par un brillant disciple de Guillaume de Champeaux, l'éloquent et l'entraînant Abélard, sans que, du reste, ce dernier ait montré plus d'indulgence pour les paradoxes de Roscelin. Aussi a-t-on prêté à Abélard une position philosophique intermédiaire à laquelle fut appliqué le nom peu clair de Conceptualisme. L'âge d'or
de la scolastique.
Le dernier âge
de la scolastique n'en marque pas tout d'abord
le déclin. Loin de là; un métaphysicien, d'une extraordinaire
profondeur, se rencontre, dont l'esprit à la fois critique et constructif
réforme la théologie La philosophie
de la Renaissance.
La philosophie de
la Renaissance est ainsi remarquablement diverse et impersonnelle. On ne
rencontre pas chez elle de puissantes personnalités métaphysiques,
d'esprits spéculatifs comparables aux grands hommes de la scolastique.
Fut-ce diplomatie? Fut-ce éblouissement irrésistible devant
la beauté de la pensée antique?
Toujours est-il que les maîtres de cet âge se flatteront de
faire revivre telle ou telle secte grecque fameuse dans l'enseignement
de laquelle il leur semblera retrouver leurs propres méditations.
Nicolas
de Cuse se réclame des Pythagoriciens
et, après avoir déclaré que la raison
humaine est inadéquate au réel,
professe avec eux que, par le nombre et au-dessus
du nombre par l'unité, se déploie
la raison elle-même. Sceptique à
la base, sa théorie aboutit à un
monisme
mystique. Au contraire, Pomponazzi demeure
fidèle à Aristote qu'il interprète,
habilement pour ses vues, dans un sens bien voisin de l'empirisme.
Telesio,
le
fondateur de l'Académie de Cosenza Sans doute la Renaissance
compta des esprits vigoureux qui surent s'affranchir du servage même
de l'admiration : par exemple, ce Giordano Bruno
qui, se détachant même de tout credo ecclésiastique,
audace qu'il expia par le martyre, se fit une conception hautement panthéiste
de l'univers. Le plus grand de tous ces libres génies fut sans contredit
Galilée,
penseur ennemi de toute autorité en matière de philosophie
et de science, attaché à peu près
exclusivement aux problèmes du monde naturel, qui non seulement
formula les règles de la méthode
expérimentale, mais établit cette méthode
à coups de découvertes.
Le XVIIe siècle La philosophie des
modernes s'annonce, en France Francis
Bacon, génie oratoire et poétique, « sonne le clairon
» de la méthode expérimentale, donne de l'induction
ou, comme il la nomme, « de l'interprétation de la nature
» la législation définitive; savant médiocre,
il a la passion de la science naturelle, lui subordonne la métaphysique,
déconseille le pur raisonnement.
Il est, en Angleterre, le véritable précurseur de l'Empirisme.
Son action, d'ailleurs, ne se fera pas immédiatement sentir : Hobbes,
empiriste comme lui, ne lui sera que peu redevable; son esprit, éminemment
analytique et déductif, sera surtout attiré vers les problèmes
de sociologie et de politique, qu'il résoudra
dans le sens de l'absolutisme; matérialiste
et utilitaire, il provoquera contre l'empirisme
la grande réaction de l'école dite des platoniciens
de Cambridge Descartes,
génie intuitif et déductif à la fois, créateur
de la conception mécanique ( Le XVIIIe siècle. Le XVIIe siècle, en dépit de Bacon, avait été le siècle de la métaphysique et du rationalisme constructif; le XVIIIe siècle, en dépit de Leibniz, sera celui de l'empirisme. Un livre dont la renommée et l'influence ne sauraient être surfaites, fut l'Essai sur l'Entendement humain de Locke. Ouvrage d'un mérite intrinsèque bien inégal à sa fortune, l'Essai passera longtemps pour le définitif chef-d'œuvre du Sensualisme. A certains égards, on peut dire aussi qu'il inaugure vraiment chez les modernes la philosophie critique. En affirmant et en établissant par de prolixes analyses que toutes nos idées ont leur origine dans la sensation (complétée, il est vrai, par « la réflexion »), l'Essai posait devant la méditation moderne le problème dont elle ne se détachera plus : celui de la connaissance. En France, la popularité du sensualisme de Locke conquerra presque tous les penseurs de marque. L'École, dite philosophique, sera à peu près unanime à lui faire accueil : Diderot comme Voltaire en seront des adeptes enthousiastes; l'ingénieux et élégant Condillac lui-même ne fera guère que renchérir sur la théorie de Locke, assigner à nos facultés la même source qu'à nos idées et résoudre dans des sensations encore nos prétendues idées de réflexion. Et Condillac sera en France le chef d'une importante école qui se prolongera, jusque dans les premières années du XIXe siècle. En Angleterre, le sensualisme de Locke décrivit une évolution inattendue qui fait du XVIIIe siècle l'âge le plus brillant de la spéculation britannique. Cette doctrine, en effet, remarquablement combinée par le génie de Berkeley avec les théories de Malebranche, engendre un idéalisme théologique, empiriste à l'origine et finalement tout pénétré d'inspiration platonicienne. David Hume paraît ensuite, qui de l'idéalisme berkeleyen accepte les bases et prétend seulement dérouler jusqu'au bout les conséquences du système; sa critique aiguisée, d'une incomparable pénétration, transforme l'idéalisme théologique en phénoménisme -sceptique. Quant à la morale, il la fonde, ainsi que la plupart des penseurs anglais ses contemporains et ses disciples, Adam Smith, Bentham, James Mill, sur la notion d'utilité. Le humisme est peut-être l'attaque la plus redoutable que le dogmatisme spiritualiste ait jamais reçue; et ce ne sont pas les timides théories de Thomas Reid, de Dugald-Stewart et des autres philosophes de l'école dite « Écossaise » qui étaient de nature à parer le coup. A dire vrai, c'est
en Allemagne qu'au XVIIIe
siècle le sensualisme
rencontrera des adversaires de vigueur, adversaires qui, en fin de compte,
l'ont ou ruiné ou contraint de se transformer. Le premier est Leibniz,
dont les grands travaux mathématiques
n'épuisèrent pas, tant s'en faut, l'activité. Leibniz
fait front à Locke; en face de l'Essai,
il donne les Nouveaux Essais où il démontre,
par une longue et patiente critique de l'écrivain anglais, l'impuissance
de la pure sensation à supplanter l'énergie
de l'esprit. Mais, s'il combat Locke, ce n'est
pas pour se ranger docilement derrière Descartes,
moins encore derrière Spinoza. Il n'est
pas dualiste, et il n'entend pas être
panthéiste.
L'univers est conçu par lui comme une hiérarchie de monades,
dont chacune absolument simple est représentatrice
de toutes les autres, différentes d'elles, exclusivement par le
degré, et dont la plus parfaite, celle qui occupe le sommet de la
pyramide, est Dieu. Les théories
de Leibniz, non sans subir d'importantes modifications dues à l'influence
d'Aristote, sont organisées en un système
compréhensif par Christian Wolf, dont les
doctrines allaient prédominer longtemps en Allemagne. Enfin, de
même que Locke avait été réfuté par Leibniz,
le phénoménisme sceptique
de Hume provoque l'immortel assaut de Kant.
C'est Kant lui-même qui nous a appris comment la lecture de Hume
l'avait réveillé du sommeil dogmatique. Si les analyses humistes
sont justes, la métaphysique repose
sur le vide, et la science n'a plus de base assurée.
Ce sera donc la tâche de l'auteur de la Critique de la raison
pure de prouver le droit de la pensée
à atteindre par la connaissance plus
et mieux que des phénomènes,
à tirer légitimement d'elle-même le lien a
priori qui unit les intuitions de la sensibilité,
à user justement des concepts et des idées
pures, à professer l'existence des choses
en soi ou noumènes, existence dont la
Critique
de la raison pratique nous acquerra, estime-t-il, la définitive
certitude.
Immense aura été dans la spéculation
philosophique la portée de la révolution kantienne ( Le XIXe siècle Au point de vue philosophique comme à beaucoup d'autres, le XIXe siècle semble pouvoir se diviser en deux périodes, dont la coupure plus ou moins brusque se produit, selon les pays, de 1830 à 1848, au moment où les doctrines positivistes, détrônent un peu partout les métaphysiques a prioristes, La première période avait été marquée par une réaction, entière ou partielle, contre le XVIIIe siècle; seule l'Allemagne semble y poursuivre un développement autonome. Première
période.
Angleterre.
France.
Mais en même temps, avec un tout autre éclat apparent, la réaction contre le XVIIIe siècle semble triompher, sous une ferme intransigeante d'abord, avec l'école théocratique, et Chateaubriand, de Maistre, de Bonald; sous une forme plus mesurée et toute rationaliste et laïque, avec l'éclectisme : comme l'école écossaise, ce dernier prétend restaurer les vérités nécessaires ébranlées par les négations du XVIIIe siècle, grâce à une sage méthode empruntée aux sciences de la nature et qui, se fondant à la fois sur l'accord des grands penseurs de toutes les écoles et sur l'observation intime, s'élèverait à de prudentes inductions métaphysiques que le bon sens autorise. Sous l'influence de Hegel, l'éclectisme donna aussi une féconde impulsion aux études d'histoire de la philosophie, et ce fut par là peut-être qu'il servit le plus la pensée humaine; et il resta, sous la haute autorité de Cousin et de ses disciples, Jouffroy, P. Janet, Jules Simon, la philosophie officielle en France, jusque vers 1870, sans que même des penseurs plus originaux ou plus indépendants, comme Maine de Biran, le philosophe de « l'effort », ou à certains égards Lamennais, ou Ravaisson et Vacherot, eussent complètement répudié son timide spiritualisme. Mais depuis longtemps il avait perdu toute action réelle sur les esprits. Italie.
Deuxième
période.
Elle s'ouvre en Allemagne par une réaction contre Hegel. et ses prétentions de reconstruire la nature par les seules forces de la logique. Herbart (1776-1841) revient à la position kantienne, prétend s'appuyer sans cesse sur la science, et croit retrouver, en ruinant l'idéalisme, des réalités indépendantes de la pensée, à la fois multiples et absolues, inétendues et unes, intermédiaires par là entre l'atome des savants et la monade des leibniziens. Beneke et Lotze représentent des préoccupations analogues. Enfin Schopenhauer (1788-1860) affirme que l'essence des choses n'est rien moins que logique ou rationnelle, qu'elle est une tendance aveugle, un vouloir vivre, dont la penséemême, avec ses lois, ses types et ses idées, n'est qu'une forme secondaire et fugitive; et il en conclut la vanité de l'être et l'éternité de la douleur. Bien qu'écrite vers 1819, son oeuvre principale ne se répand qu'avec la deuxième et la troisième édition (1844 et 1859); mais alors elle fait école, avec von Hartmann par exemple, et c'est à elle qu'en peut encore rattacher l' «-aristocratisme » de Nietzsche qui, sous l'influence, il est vrai, des idées évolutionnistes, fait du sacrifice de la foule à l'élite, de la douleur du plus grand nombre nécessaire à la production du « surhomme », la loi même de la vie. En France le positivisme, bien que latent déjà dans tous les pays d'Europe et implicitement contenu dans la philosophie du XVIIIe siècle, vient se formuler et prendre un nom, pour rayonner ensuite sur le monde entier. De 1839 à 1842, dans son Cours de philosophie positive, Auguste Comte (1789-1857) déclare l'esprit humain inapte à la métaphysique; ignorant sa force et ses limites, l'humain tente d'abord d'expliquer les choses par des volontés analogues à la sienne, puis par des entités abstraites, et ce n'est que plus tard qu'il arrive à la phase positive, où il se contente de connaître les faits et leurs propriétés ou leur loi. Toutes les sciences tour à tour arrivent ou arriveront à ce dernier stade, et il est temps d'y amener la science sociale elle-même, la sociologie. La doctrine de Comte eut, après lui, pour représentants on France, Littré et, dans quelque mesure au moins, Taine et Renan. En Angleterre, le positivisme trouva sa seconde ou plutôt peut-être sa véritable et naturelle patrie : Stuart Mill, (1806-1875), Bain et leur école y appuyèrent leurs minutieuses et précises analyses de l'âme et de la pensée, dont ils continuent à voir la loi essentielle dans l'association des idées et des sentiments ils prétendent ainsi, par cette espèce de chimie mentale, expliquer l'origine des idées dites innées comme des sentiments prétendus moraux. A la même époque, la doctrine de Darwin (1809-82) sur l'origine des espèces, leurs variations et leurs transformations l'une dans l'autre, par la triple action du milieu, de l'hérédité et de la sélection, vient élargir à l'infini le champ des explications positives des choses humaines et sociales. Herbert Spencer, tout en reconnaissant qu'un fond inconnaissable subsiste dans les choses, restreint rigoureusement la connaissance au monde des phénomènes, et croit en trouver la loi suprême dans l'évolution, éternelle et nécessaire, qui, en transformant sans cesse la matière diffuse en matière intégrée, et l' homogène en hétérogène, crée tour à tour, par une différenciation croissante, les astres et les corps bruts, les formes vivantes et les formes sociales. De même en Allemagne, la tendance positiviste prend une importance de plus en plus grande à mesure que le pessimisme de Schopenhauer commence à paraître trop métaphysique encore. Il s'exprime, d'une part par le matérialisme pur, qui se rattache par Feuerbach à la gauche hégélienne et prétend bientôt, avec Haeckel, interpréter dans un sens exclusivement mécaniste l'évolutionnisme de Darwin : Moleschott et Büchner en sont les représentants les plus connus. D'autre part, on peut y rattacher encore les tentatives nouvelles pour étudier l'esprit et ses oeuvres selon les méthodes et avec les instruments de la science positive : c'est en Allemagne que prétendent se constituer en sciences indépendantes et la psychophysique avec Weber et Fechner, et la psychophysiologie avec Wundt; par là la vieille conception de la psychologie se trouve toute renouvelée; elle devient oeuvre de laboratoire, et cela, en Amérique avec W. James, comme en France avec Ribot, ou en Italie. Enfin, en Allemagne encore, les études sociales, nées de l'hégélianisme, prennent un caractère positif et «-matérialiste », lorsque Karl Marx, Engels et Lasalle, transformant le socialisme français, encore sentimental, en une doctrine à allure et prétentions scientifiques, veulent découvrir dans le phénomène économique la cause et l'origine de toutes les évolutions historiques. Même triomphe enfin du positivisme en Italie, que représentent R. Ardigo et son école, et même effort vers l'étude expérimentale de la nature humaine, soit par la psycho-physiologie, soit par la criminologie avec l'école de Lombroso, soit par la sociologie. A la fin du XIXe siècle, l'on peut considérer le mouvement philosophique comme européen plutôt que nomme national grâce à la diffusion croissante des doctrines et à l'identité des circonstances, on retrouve partout en présence les mêmes problèmes et les mêmes écoles. - C'est, d'une part, le positivisme scientifique qui inspire le plus grand nombre de travaux et s'essaye à appliquer les méthodes d'expérimentation, de mesure et de statistique, tant aux phénomènes psychologiques qu'aux phénomènes sociaux (Durkheim);. A cette époque, l'évolutionnisme paraît en être souvent comme l'hypothèse directrice. Mais, d'autre part, il a semblé aussi se manifester, après 1870, une réaction nouvelle contre les excès du matérialisme ou les étroitesses du positivisme : la métaphysique renaît de ses cendres, mais avec une conscience plus nette aussi de son rôle et de sa puissance, fondée parfois sur les sciences, elle ne prétend qu'à l'expliquer et à les légitimer aux yeux de la raison. Peut-être est-ce en Allemagne que cette tendance est encore le moins visible; mais elle s'est manifestée en France avant la fin du second Empire par le néo-criticisme de Renouvier, dont l'idée centrale est celle du primat de la raison pratique, et un peu partout en Europe par une renaissance du dynamisme leibnizien d'un côté et de l'idéalisme de l'autre : On peut rattacher à cette dernière orientation l'école de Ravaisson et Lachelier en France et de Thomas Green en Angleterre. (G.L. et D.P.) |
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© Serge Jodra, 2004. - Reproduction interdite.