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La Satire Ménippée

La Satire Ménippée, oeuvre collective, publiée en 1594, est un pamphlet politique dirigé contre la Ligue, et une oeuvre littéraire d'une grande valeur. Parodie des États Généraux réunis à Paris par les chefs de la Ligue, le 10 février 1593, où il avait été impossible de s'entendre sur l'élection d'un roi, elle exprime les sentiments du parti des Politiques, longtemps si faible et comme écrasé entre les ligueurs et les protestants; mais devenu la majorité dans la nation quand celle-ci fut lasse enfin des guerres civiles et dégoûtée de l'intervention trop intéressée des étrangers dans les affaires françaises, et qui à la fin triomphe par la victoire de Henri IV. Au milieu des passions religieuses et des graves intérêts qui poussaient les partis aux moyens extrêmes, y compris l'assassinat, elle fit entendre la voix de la raison et du bon sens, et contribua beaucoup à l'apaisement général, en ramenant au sentiment du vrai les esprits qu'aveuglaient l'intolérance et l'ambition.

Le titre de Satire Ménippée trahit les préoccupations érudites des auteurs : Satire est le mot latin satura, pris soit au sens de « mélange de prose et de vers », soit au sens d' « écrit satirique»; Ménippée, du nom du philosophe cynique Ménippe, est un mot emprunté à  l'auteur latin Varron, qui avait donné le nom de Ménippées à des satires où il avait entremêlé la prose et les vers; non que Ménippe, disciple de Diogène, eût composé ni vers ni satires, mais parce qu'il s'était fait une réputation par son humeur moqueuse et par l'indépendance cynique de son langage. Deux siècles après Varron, Lucien employa encore le personnage de Ménippe comme type du railleur. A l'époque de la Renaissance, les débris des Ménippées de Varron, épars dans les auteurs anciens, furent recueillis par Robert Estienne, et publiés dans sa collection des Fragments des vieux poètes latins (Paris, 1564); il est probable que cette publication ne fut pas sans influence sur les auteurs de notre Ménippée, qui par son titre annonce  donc son caractère de libre gaieté.

Elle comprend trois parties. 

+ La Vertu du Catholicon d'Espagne (brochure de 15 feuillets imprimée à Tours dès 1593, quelques mois avant l'entrée du roi dans Paris). 

La défense de la religion catholique était le prétexte sous lequel s'abritait la Ligue pour entretenir la guerre civile et empêcher Henri IV de régner. La Vertu du Catholicon d'Espagne développe cette idée, qu'une fois entré dans l'association à titre de catholique, quelque vicieux et déshonoré qu'on fût d'ailleurs, on devenait pur et sans tache. Elle nous montre, pendant qu'on fait au Louvre des préparatifs pour la tenue prochaine des États, deux charlatans, l'un Espagnol, l'autre Lorrain, vantant à l'envi, dans la cour du Louvre, la vertu de leur drogue, qui est le Catholicon. Ce morceau, d'un ton vigoureux, sert comme de prologue à L'Abrégé des Estats de la Ligue beaucoup plus étendu
+ L'Abrégé des Estats de la Ligue forme corps de l'ouvrage, qui, après quelques textes préliminaires (procession des Ligueurs, description de de tapisseries, etc.), est constitué par les harangues des grands personnages (le lieutenant général Mayenne, le légal du pape, le cardinal de Pelevé, le recteur de l'Université, Rose), et des représentants des trois ordres (l'archevêque de Lyon, représentant du clergé; le sieur de Rieux, qui parle au nom de la noblesse; M. d'Aubray, qui parle au nom du Tiers) toutes harangues de pure fantaisie comme les pièces précédentes, mais attribuées à des personnages réels. 
Cette seconde partie de la Ménippée débute par la description comique d'une procession des députés ligueurs avant l'ouverture des États; puis vient l'énumération des sujets que sont censées représenter les tapisseries dont la salle des États est tendue : ces sujets imaginaires, les uns contenant des allégories ironiques, les autres représentant des portraits chargés ou des faits récents, tels que la bataille d'Ivry, sont une satire mordante de la conduite de la plupart des membres de l'assemblée. Le chapitre suivant, qui traite de l'Ordre tenu pour les séances, est assaisonné d'allusions malignes, de plaisanteries parfois peu décentes. Les orateurs y parlent avec une naïveté tantôt bouffonne, tantôt sérieuse, qui découvre le secret des sourdes intrigues de chacun. On voit clairement que tous n'ont aucun souci de la religion, et ne tendent qu'à se faire une part dans les dépouilles de la France. Mais pour que leurs espérances se réalisent, il faut à tout prix continuer la guerre; le mot même de paix leur est odieux, et les massiers, chargés de la police de l'assemblée, réclament le silence en ces termes : Qu'on se taise! n'osant dire : Paix là! Toutes les harangues sont des chefs-d'oeuvre de parodie; chaque trait y frappe juste, et la verve comique ne tarit pas. Le morceau capital, celui qui couronne l'ouvrage, c'est la harangue prononcée par d'Aubray au nom du tiers état : l'histoire de la Ligue y est esquissée en traits rapides, énergiques et pittoresques, inspirés par un ardent patriotisme uni à une haute raison. L'orateur, avec une logique puissante et une indignation sincère, fait justice des prétentions du roi d'Espagne et de la maison de Lorraine, passe en revue les maux qui désolent le pays et ceux surtout que Paris a soufferts, exalte le courage, la clémence d'Henri IV, et conclut en proposant qu'on aille lui demander la paix
+ La troisième partie comprend des descriptions de tableaux allégoriques placés près de la salle, et diverses épigrammes et pièces de vers latins ou français se rapportant à la lutte des Politiques contre la Ligue, et qui n'ont en général que peu de relation à la tenue des États. .

Les auteurs.
Six bourgeois de Paris se réunirent pour écrire cet excellent pamphlet, mêlé de haute éloquence et de joyeuse plaisanterie. 

Pierre Le Roy, chanoine de Rouen, aumônier du jeune cardinal de Bourbon, conçut l'idée du livre et en composa le plan et une esquisse très poussée. D'Aubigné donne Leroy pour l'auteur unique de la Satire; de Thou lui prête un collaborateur; mais, d'après le témoignage d'un contemporain bien informé, Pierre Dupuy, plusieurs auteurs ont aidé Jean Leroy. C'étaient : 

Jacques Gillot, chanoine de la Sainte-Chapelle et conseiller clerc au Parlement de Paris (la Ménippée fut écrite chez lui, en sa maison du quai des Orfèvres, où (dit-on) le satirique Boileau devait naître quarante-trois ans plus tard; mais le fait n'est pas bien prouvé); 

Nicolas Rapin (1535-1608), gentilhomme du Poitou, prévôt de la connétablie de Paris, soldat à lvry dans l'armée de Henri IV, avocat, et poète en latin et en français; 

Jean Passerat (1534-1632), poète aussi, d'un talent fin et piquant, érudit, professeur au Collège royal (aujourd'hui Collège de France), où il avait succédé à Ramus; 

• Le médecin Florent Chrestien (1540-1596), ancien précepteur de Henri IV;jurisconsulte 

• Le jurisconsulte et avocat Pierre Pithou (1539-1596),  élève de Cujas et de Turnèbe, homme d'une science profonde, étendue (l'historien de Thou disait « sans limites »). 

Il faut joindre à ces six noms celui de Gilles Durant (1550-1615), jurisconsulte aussi, mais en même temps excellent poète : on lui doit une partie des jolis vers qu'on lit dans la Ménippée

A Jacques Gillot  revient la harangue du légat; à Florent Chrestien, celle du cardinal de Pelevé; Nicolas Rapin a mis la main aux discours de l'archevêque de Lyon et du recteur Rose; Pierre Pithou  a écrit celui de d'Aubray; Passerat  est l'auteur des vers sur la bataille de Senlis et de plusieurs autres pièces; d'autres vers sont de Rapin, et le Trépas de l'âne ligueur est de Gilles Durant.

Les auteurs de la Ménippée, on le voit, étaient des hommes graves; et plusieurs avaient écrit de gros in-folio oubliés aujourd'hui, tandis que ce badinage d'une semaine a fait vivre leurs noms. Ils y comptaient si peu que même après le triomphe de leur parti, aucun d'eux ne s'est vanté de la part qu'il avait prise à cette oeuvre, et n'a cherché à en tirer honneur et profit. C'étaient des hommes honnêtes et convaincus, des catholiques sincères, et en même temps des écrivains de premier ordre. Ils n'écoutèrent que la voix de leur conscience et leur amour du bien public; le sentiment du devoir leur donna le courage de dire la vérité.

Le contexte politique explique le caractère de l'oeuvre.
Le succès de la Ménippée n'est pas dû exclusivement à ses mérites littéraires : c'est une oeuvre de circonstance, qui parut à l'heure opportune. La Ligue avait été virtuellement vaincue le jour où, dès les premières séances des États généraux de février 1593, Henri IV avait proposé la paix et promis sa conversion.  L'abjuration du roi, prononcée le 25 juillet suivant, avait ôté tout prétexte à la Ligue et porté le coup mortel aux prétentions espagnoles ou lorraines. Il fallait anéantir par le ridicule un parti à demi désarmé par la politique et par les succès militaires de Henri IV. Ce fut l'objet de la Satire Ménippée et ce fut son oeuvre. 

La bourgeoisie de Paris, qui avait été la force de l'Union, loyaliste au fond, fatiguée des privations de la guerre, irritée des outrances des Seize, des atermoiements de Mayenne et de la morgue de Philippe II, s'était ralliée aussitôt que sa conscience catholique avait été rassurée. Tout de suite, elle se défia des États, qui, convoqués pour élire un roi et siégeant sous la protection de garnisons étrangères, rappelaient de honteux souvenirs. En 1420, une assemblée analogue n'avait-elle pas dépouillé Charles VII au profit de l'étranger? Les députés étaient déconcertés par les offres du roi : liés par leur passé, corrompus par l'or de l'Espagne, ils ne pouvaient pas les accepter; et pourtant ils ne se décidaient pas à élire un roi étranger, que la France eût répudié; impuissants d'ailleurs à choisir parmi tant de prétendants : l'Espagnol, le Lorrain, le Savoyard, dont les intrigues se contrecarraient. Au cours de négociations incohérentes et de louches tractations, ils étaient tombés, et la Ligue avec eux, dans un complet discrédit.

La Satire Ménippée veut le rétablissement du roi légitime, la répression des factieux, l'ordre et la paix partout, la tolérance pour tous. Mais, au lieu de vanter ces biens, les auteurs trouvent plus piquant, et peut-être plus efficace, de jeter le sarcasme à pleines mains sur leurs adversaires, qui font des voeux tout opposés, sur la faction des Guises, sur le duc de Mayenne, sur tous les complices des ambitions de Philippe II. Dans cette partie proprement satirique, dans les discours burlesques attribués à tous les principaux personnages de la Ligue, il y a des traits d'un comique excellent; mais les plus remarquables pages de la Ménippée sont la très sérieuse et très éloquente harangue que Pierre Pithou a mise dans la bouche de M. d'Aubray, député du tiers état aux états généraux de 1593, et ancien prévôt des marchands de Paris.

Jamais ne fut mieux démontrée, avec plus d'éclat, d'abondance et de sincérité, la nécessité absolue pour tous les bons citoyens de se ranger à l'obéissance de Henri IV, seul chef capable de rendre au pays bouleversé l'honneur, la paix, la prospérité. Toutefois beaucoup de trivialités se mêlent dans ce morceau avec les traits les plus éloquents; mais ces contrastes plaisaient au goût du temps. 
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Paris soumis au Ligueurs

« O Paris qui n'es plus Paris, mais une spelunque [ = caverne (spelunca)] de hestes farouches, une citadelle d'Espagnols, Wallons et Napolitains, un asyle et seure retraicte de voleurs, meur triers, et assassinateurs, ne veux tu jamais te ressentir de ta dignité et te souvenir qui tu as esté, au prix de ce que tu es? Ne veux tu jamais te guarir de ceste frenesie, qui pour un legitime et gracieux roi, t'a engendré cinquante roytelets et cinquante tyrans? Te voila aux fers, te voila en l'Inquisition d'Espagne, plus intolerable mille fois, et plus dure a supporter aux espritz nez libres et francs, comme sont les François, que les plus cruelles morts dont les Espagnols se sçauroient adviser. Tu n'as peu supporter une legere augmentation de tailles et d'offices [ = charges publiques vendues à prix d'argent], et quelques nouveaux edicts qui ne t'importoient nullement; et tu endures qu'on pille tes maisons, qu'on te rançonne jusques au sang, qu'on emprisonne tes senateurs, qu'on chasse et bannisse tes bons citoyens et conseillers, qu'on pende, qu'on massacre tes principaux magistrats : tu le vois et tu l'endures; tu ne l'endures pas seulement, mais tu l'approuves et le loues, et n'oserois et ne scaurois faire autrement. Tu n'as peu supporter ton roy si debonnaire [ = Henri III], si facile, si familier, qui s'estoit rendu comme citoyen et bourgeois de ta ville, qu'il a enrichie, qu'il a embellie de sumptueux bastimens, accreue de fortz et superbes ramparts, ornee de privileges et exemptions honorables. Que dis-je? peu [ = pu (tu n'as pu)] supporter? c'est bien pis : tu l'as chassé de sa ville, de sa maison, de son lict. Quoy chassé? Tu l'as poursuivy. Quoy poursuivy? Tu l'as assassiné, canonizé l'assassinateur [ = Jacques Clément] et faict des feux de joye de sa mort. Et tu vois maintenant combien cette mort t'a proufité, car elle est cause qu'un autre [ = Henri IV] est monté en sa place, bien plus vigilant, bien plus laborieux, bien plus guerrier, et qui scaura bien te serrer de plus près, comme tu as, a ton dam [ = dommage (damnum)], desja experimenté. »

(Satire Ménippée, extrait de la Harangue de M. d'Aubray).

D'ailleurs l'esprit qui anime la Ménippée est exclusivement bourgeois, hostile à la fois à la noblesse, dont l'ambition est démasquée; à la populace, dont la crédulité est raillée. Tous les arguments de l'orateur ne sont pas d'un ordre également élevé : quelques-uns peuvent sembler un peu vulgaires; ce n'étaient pas les moins persuasifs. En rappelant à ses auditeurs les souffrances matérielles endurées pendant le siège de Paris, l'orateur s'indigne au souvenir de la mauvaise chère qu'on fit alors dans la capitale, pour le bon plaisir de la Ligue; et il n'a pas un mot de sympathie ou de pitié pour tant de patience et de résignation dignes d'une cause plus légitime. Mais Aristophane aussi, pour faire haïr aux Athéniens la guerre du Péloponnèse, ne dédaignait pas de leur rappeler les bons repas et tous les plaisirs que leur procurait autrefois la paix. La satire, comme la comédie, ne saurait être constamment éloquente et digne; par instants, elle élève la voix, elle a de fiers accents, mais elle est toujours prête à ressaisir son arme naturelle, celle du ridicule. Cette arme fut mortelle entre les mains des auteurs de la Menippée. D'Aubigné, dont tout l'oeuvre est un éloquent pamphlet, et qui devait se connaître dans ce genre d'écrits, a dit de la Ménippée qu'elle était « a la plus excellente satyre qui ait paru de son temps ».

La publication.
Une version restée longtemps manuscrite (éditée par Ch. Read en 1873) date sans doute de la fin de 1593 et offre déjà toutes les parties essentielles de la Satire, mais beaucoup moins développées que dans le texte imprimé au XVIe siècle; il n'est pas impossible qu'elle représente l'oeuvre première de Leroy. Plusieurs critiques ont admis que la Satire a paru dès 1593 (cela n'est vrai que pour le Catholicon), ce qui leur a permis de supposer qu'elle a dû exercer une grande influence sur la marche des événements. Mais leur opinion est erronée : la première édition (réimprimée par Ch. Read en 1876) parut à Tours vers le mois de mai 1594. Elle est donc postérieure de plus d'un an à la conférence de Suresnes (29 avril 1593), où se négocièrent la paix et la conversion de Henri de Navarre; postérieure de neuf mois au moins à son abjuration, postérieure même à la cérémonie du sacre et à l'entrée du roi dans Paris (22 mars 1594). C'était une première bonne fortune pour le pamphlet que d'apparaître ainsi à l'heure de la victoire totale, au moment où la bourgeoisie, assurée par l'événement d'avoir pris le bon parti, ne demandait qu'à rire de ceux qui l'avaient bernée. C'en fut une autre que sa destinée se trouvât liée au triomphe d'une famille qui devait pendant deux siècles régner avec tant d'éclat sur la France. Toujours est-il que son succès a été fulgurant. En l'espace de quelques semaines, quatre autres éditions furent publiées à Paris. Une édition de la fin de 1594 ajoute la pièce de Gilles Durant et un instructif Discours de l'imprimeur. 

Le contenu de l'oeuvre et sa valeur littéraire.
L'oeuvre est inégale. L'entrain et la belle humeur font l'agrément des harangues comiques : on y sent l'allégresse de la victoire. Écoutez le recteur Rose :

« Tresillustre, tresauguste et trescatholique synagogue, tout ainsi que la vertu de Themistocles s'eschaufoit par la consideration des triomphes et trophées de Miltiades, ainsi me sens-je eschaufer le courage en la contemplation des braves discours de ce torrent d'éloquence, Monsieur le chancelier de la lieutenance, qui vient de triompher de dire. Et à son exemple je suis mu d'une indicible ardeur de mettre avant ma rhétorique et estaler ma marchandise en ce lieu... » 
Sans « réfriquer les choses passees » ni capter notre « benevolence » par un long exorde, l'orateur nous présente le brillant état de son Université : plus de tapage ni de désordre, plus de brigues, plus de représentations satiriques; jamais, depuis ses « cunabules », l'Université n'a connu tant d'ordre et de discipline; et cela grâce aux chefs de la Ligue, puisque, par leur oeuvre, il n'y a plus d'écoliers, plus d'imprimeurs, plus de libraires, ou autres « gens de papier », qui étaient bien trente mille; plus de professeurs pour nous rompre la tête : ils étaient tous des Politiques, des partisans du roi. Bien mieux, jadis, au temps de l'hérétique Ramus, celui qui voulait professer devait étudier à grands frais et passer par tous les degrés; maintenant,
« par le moyen de vous autres, messieurs, et la vertu de la Sainte Union, et principalement par vos coups du ciel, monsieur le lieutenant, les beurriers et beurrières de Vanves, les ruffiens de Montrouge et de Vaugirard, les vignerons de Saint-Cloud, les carreleurs de Villejuifve et autres cantons catholiques sont devenus maistres ès arts, bacheliers, principaux, présidents et boursiers des collèges, régents des classes, et si arguts philosophes que, mieux que Cicéron, maintenant, ils disputent de inventione... Aussi noyez-vous plus aux classes ce clabaudement latin des régents qui obtondoient les oreilles de tout le monde ; au lieu de ce jargon, vous y oyez à toute heure du jour l'harmonie argentine et le vrai idiome des vaches et veaux de lait, et le doux rossignolement des ânes et des truies qui nous servent de cloches, pro primo, secundo et tertio. » 
Fier de ses périodes ampoulées, de ses termes d'école, de son latin, de ses syllogismes en forme, de ses grosses plaisanteries, Rose est le type du pédant dépourvu de tout bon sens, précieux et cynique tour à tour; l'horizon de sa pensée se limite à ses pensions, ses langues de boeuf et sa bouteille de vin. Son discours est un long coq-à-l'âne qui fait irrésistiblement penser au maître Janotus de Rabelais. Mais c'est un Janotus qui se serait fait prédicateur de la Ligue : il tempête, il invective, il s'en prend aux amis comme aux ennemis, pêle-mêle, se contredit, conclut contre lui-même, écrase tout le monde sous des textes, et toujours triomphe sans modestie. Son discours renferme des exagérations épiques qui sont d'une savoureuse ironie :
« Je vous conseille de ne vous arrester pas au duc de Savoye ny au duc de Lorraine... Si vous voulez laisser au Savoyard le Daulphiné et la Provence, aveq une partie du Lyonnois et du Languedoc, pourveu que vous luy faciez prendre Geneve, je voudroy gager ma vie qu'il ne vous demandera plus rien, que la confiscation d'Ediguières. Quant au duc de Lorraine, ostezluy le duché de Bouillon, et luy baillez Sedan, Mets, toute la Champagne, et partie de Bourgongne qui est à sa bienseance, vous l'apayserez par après pour un morceau de pain. »
Seulement, les cinq autres harangues comiques ont le défaut d'être bâties un peu trop sur un même type. Le procédé consiste à faire exprimer par les chefs de la Ligue eux-mêmes les mobiles honteux de leur conduite et les secrètes turpitudes de leurs pensées. Et c'est là une forme de pamphlet amusante : d'Aubigné la reprend avec bonheur dans plusieurs chapitres de sa Confession de Sancy. On s'abandonne entre compères, on laisse voir le fond de son coeur avec une magnifique inconscience. A la longue pourtant, le procédé lasse, et les auteurs, qui ont bien vu le danger, n'y ont paré qu'insuffisamment en mêlant au français de l'italien, du latin, voire du latin macaronique, et en s'efforçant, non sans bonheur quelquefois, de varier le ton avec les personnages. Défaut plus grave : la plaisanterie est souvent lourde. Comment a-t-on pu parler d'atticisme à propos de la Ménippée? Dans le feu de la bataille, la tentation est forte de travestir ses adversaires en monstres ou en niais. Voyez cet exorde de Mayenne : 
«  Messieurs, vous serez touts tesmoings que depuis que j'ay pris les armes pour la Saincte Ligue, j'ay tousjours eu ma conservation en telle recommandation que j'ay preferé de tresbon coeur mon intérest particulier à la cause de Dieu, qui sçaura bien se garder sans moy et se vanger de touts ses ennemis... »
Mais tout à coup la scène change : voici d'Aubray, politique notoire, qui va parler pour le Tiers. Plus de plaisanteries, mais un terrible réquisitoire. Une éloquence ardente, brutale, tombe sur Mayenne abasourdi :
«  Par nostre Dame, messieurs, vous nous l'avez belle baillee!... Nous n'avons plus rien de propre que nous puissions dire : cela est mien; tout est à vous, messieurs, qui nous tenez le pied sur la gorge, et qui remplissez nos maisons de garnisons. Nos privileges et franchises anciennes sont à vau-l'eau; nostre hostel de ville, que j'ay veu estre l'asseuré refuge du secours des rois en leurs urgentes affaires, est à la boucherie; notre cour de Parlement est nulle... Mais l'extremité de nos miseres est qu'entre tant de malheurs et de nécessitez, il ne nous est pas permis de nous plaindre, ny demander secours, et faut qu'ayants la mort entre les dents, nous disions que nous nous portons bien, et que sommes trop heureux d'estre malheureux pour une si bonne cause. O Paris, qui n'es plus Paris, mais une spelunque de bestes farouches, une citadelle d'Espagnols, Wallons et Napolitains, ung asyle et seure retraicte de voleurs, meurtriers et assassinateurs, ne veux-tu jamais te guerir de ceste frénésie qui, pour ung legitime et gracieux roy, t'a engendré cinquante roytelets et cinquante tyrans?.. Tu n'as peu supporter ton roy si debonnaire, si facile, si familier, qui s'estoit rendu, comme concitoyen et bourgeois de ta ville, qu'il a enrichie, qu'il a embellie de somptueux bastiments, accreüe de forts et superbes rampars, ornee de previleges et exemptions honorables. Que dy-je, pu supporter? C'est bien pis : tu l'as chassé de sa ville, de sa maison, de son lict. Quoi, chassé? Tu l'as poursuivy. Poursuivy? Tu l'as assassiné, canonisé l'assassinateur, et faict des feux de joye de sa mort... »
L'éloquence de d'Aubray, on le voit, n'est pas exempte de déclamation : ni le bon goût, ni le sens de la composition, ne sont ses qualités maîtresses. Mais la phrase, qui n'est empesée que dans quelques morceaux de bravoure, est en général variée, souple, nerveuse, hachée quelquefois, quelquefois ample, souvent relevée d'antithèses, de comparaisons, de dictons populaires, ou martelée de trivialités cinglantes. L'apostrophe est un des secrets de sa vigueur.

Pour notre goût, certaines parties, le récit des événements de la Ligue par exemple, sont un peu longues. Mais outre que près des faits on en jugeait sans doute autrement, les tableaux vigoureux abondent : peinture poignante des misères des Parisiens, parallèle entre le siège de Jérusalem raconté par Josèphe et le siège de Paris, etc. Il faut lire surtout le puissant résumé de l'histoire de France pendant la seconde moitié du XVIe siècle, où d'Aubray démasque les origines de la Ligue, car d'Aubray remonte aux causes. Il les découvre, non comme le pauvre peuple abusé par ses tyrans, dans le choc des croyances religieuses qui s'affrontent, mais bien dans le heurt de deux familles, celle de Lorraine et celle de Montmorency, engagées dans une rivalité sans cesse renaissante et se couvrant du prétexte de la religion; excitées d'ailleurs par le roi d'Espagne, dont la politique est d'affaiblir la France par des luttes intestines. Cette conception des faits est un peu sommaire peut-être, et partiale; mais elle n'en jette pas moins une vive clarté sur les événements de cette lugubre époque, et elle donne à l'exposé un relief inoubliable.

Le contraste entre la gravité vengeresse des discours d'Aubray et la saveur comique des autres est l'une des originalités de la Satire Ménippée; tous deux traduisent, chacun à sa manière, le patriotisme ardent et le solide bon sens des cinq auteurs. (P-s../ Bédier).



En bibliothèque - La Satire Ménippée a eu d'innombrables éditions. Pour les éditions critiques, on peut consulter l'édition de Ratisbonne (1752), et les éditions Charles Labitte (1880), Tricotel (1877-1881), J. Franck, Oppeln,1884.
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