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Jasmin

Jacques Boé, dit Jasmin, est un poète agenais, le plus célèbre précurseur des Félibres, né le 6 mars 1798, mort le 4 octobre 1864. Fils d'un pauvre tailleur bossu et d'une mère boiteuse, il vint au monde dans le bruit d'un charivari de carnaval dont son père avait fait les couplets. L'enfance du poète ne soupçonnait pas la misère des siens : son grand-père allait mendier dans les métairies et la maison manquait souvent de pain. Jasmin a chanté avec infiniment de naturel et d'émotion les Souvenirs de ses joies et tristesses premières. Cette libre enfance, qu'il a faite ainsi légendaire, ne saurait être négligée : elle a décidé de sa vocation. Le touchant épisode de la mort de l'aïeul avait «-plombé sa pensée » pour la vie. L'enfant songeur entra vers douze ans à l'école, chez un « régent » de sa famille, puis au séminaire d'Agen. Sa facilité et son goût de l'étude l'y distinguaient, quand une peccadille le fit renvoyer à ses parents.

Occupé quelque temps, à d'humbles besognes, Jasmin fut enfin mis en apprentissage chez un coiffeur qui avait été soldat de Bonaparte. Là son goût des contes et de la causerie fut à l'aise. Il y trouva du temps pour la lecture. Mais de quels livres! Florian et Ducray-Duminil lui révélèrent son imagination. A dix-huit ans, rêvant toujours et rimant en français, il devenait perruquier lui-même, et bientôt se mariait. Son esprit et ses goûts littéraires achalandaient, « argentaient » sa boutique. Parmi les vers patois qu'il composait pour le carnaval, comme son père, il lui advint un jour de trouver une romance qui devint populaire, la Fidelitat ageneso (Me cal mouri!) (1822), et son penchant, sans plus de réticences, se déclara tout entier pour la muse indigène.

Son premier ouvrage important, Lou Chalibary, poème héroïco-burlesque (Agen, 1825), fut très bien accueilli. C'est un de ces petits chefs-d'oeuvre patois, spirituels, mordants, qui doivent aux tours piquants de l'idiome leur plus sûre originalité. Jasmin ne devait pas mentir à ses promesses. Après quelques chansons politiques dans le faux goût d'alors, il se révéla tout à fait dans une ode magistrale, Lou Tres de May (1830). La Société littéraire d'Agen avait mis au concours un dithyrambe (français) à Henri IV, pour l'inauguration de sa statue à Nérac. Le poète languedocien fut couronné avec le lauréat français, l'Académie agenaise reconnaissant ainsi les droits de la langue vulgaire. C'était sans exemple, depuis deux cents ans. Déjà célèbre, Jasmin osa chercher son inspiration dans ses souvenirs. Pour être descendu en lui-même, il y rencontra son génie. Son poème, Mous Soubenis, où la tristesse résignée alterne avec la gaieté saine, exaltait la sainte pauvreté et la bonté du peuple. Le nom de Jasmin symbolisa dès lors pour son Midi la poésie sincère et la muse attendrie des humbles.

Il commençait d'aller de ville en ville, récitant ses compositions. Une ode lue devant la statue du maréchal Lannes (1834) acheva de le consacrer dans sa région. Alors il réunit ses premières oeuvres sous ce titre, Las Papillotos (1835). Il le conserva pour ses trois recueils suivants (1842, 1854, 1863). La popularité de Jasmin dans le Midi s'attachait déjà autant au diseur qu'au poète. Son génie cependant grandissait. La récitation à Bordeaux, d'un nouvel ouvrage, l'Abuglo de Castel Cullié (1836), retentit jusqu'à Paris et lui valut tous les hommages de le critique. 

Après Nodier, Sainte-Beuve salua le « troubadour » d'Agen comme un grand poète. La marque de son génie se retrouve, avec moins de sobriété peut-être dans l'émotion, mais plus de variété de ton comme de style, dans un grand poème auquel il travailla sept ans et qui mit le sceau à sa gloire. Françouneto, poème en quatre pauses (lu à Bordeaux, 1840; publié en 1812), est l'épopée touchante et dramatique de l'amour contrarié, parmi les superstitions et les préjugés du village. Puis vint cette admirable et courte idylle de proportions plus harmonieuses, de perfection plus consommée, Maltro l'Innoucento (1847), qui fut unanimement saluée comme un chef-d'oeuvre. 

Devant un tel idéal de la poésie, il est regrettable que Jasmin n'ait pas produit davantage. Parmi les pièces de circonstance où le reléguait sa vie désormais dispersée, il produisit encore deux courts poèmes dignes de leurs aînés, Lous dus Frays Bessous (les Deux Jumeaux, 1846) et la Semmano d'un fil (1849). Les trois dernières oeuvres notables de Jasmin furent un médiocre poème français, Hélène, une éloquente épître, Lou Poeto del puple à Moussu Renan et Nous Noubels Soubenis (1863), secondes remembrances de sa jeunesse, inférieures aux premières, mais où éclate encore sa verve attristée ou riante.

Après 1840, la vie littéraire du poète se dispersa par tous les chemins du Midi. Pour répandre ses poésies, la langue vulgaire étant si peu écrite, il avait résolu de bonne heure de les réciter lui-même en laissant le profit à des oeuvres de bienfaisance. Il récoltait les hommages du plus reconnaissant enthousiasme, et il les chantait ingénument, en amoureux de la gloire et de la poésie. Le « Rameau d'or de Toulouse » (1840), «l a Coupe d'or d'Auch » (1842), « la Bague d'Albi » (1852), ainsi que les présents du roi Louis-Philippe et de la duchesse d'Orléans, n'étaient cependant rien auprès des ovations spontanées de populations entières, comme il en rencontra plus d'une fois, au cours de sa campagne pour la reconstruction de l'église de Vergt, par exemple (1840-44), qui passionna tout le Périgord. 

On estime à plus de douze mille les séances que donna Jasmin pendant trente ans, et à plus de 4 300 000 F. les sommes ainsi recueillies pour les pauvres. Tant de gloire et de charité devaient faire estimer haut et loin le poète. Son premier voyage à Paris fut sa consécration littéraire (1840). Il reçut la croix de la Légion d'honneur et une pension qui, avec ses livres, lui permit de renoncer à son état de coiffeur, qu'il reprenait modestement au lendemain de ses tournées triomphales. Enfin, l'Académie française attribua un prix extraordinaire de 5 000 F « au poète moral et populaire » (1851). Mais la plus souhaitée et la plus douce de ses couronnes fut celle que sa ville natale lui décerna solennellement en 1856.

A tous les heureux dons de Jasmin, l'amour passionné du sol patrial et de la poésie, le vif instinct populaire, le goût du naturel, la simplicité dans l'expression, il manqua une qualité primordiale chez un grand écrivain. Sa langue s'est ressentie toujours de son défaut de culture. S'il l'a constamment épurée, à force de recherches dans le vocabulaire du peuple, il n'a pu suppléer au sens philologique que seule une éducation classique peut donner. Sa muse resta « la muse des prairies, des guérets, des bergers ». Le rôle de Jasmin fut-il bien, cependant, celui que le patriotisme méridional pouvait attendre de son génie? Pendant quarante ans, le saint Vincent de Paul de la Lyre fit vibrer de l'Océan au Rhône et de la Loire aux Pyrénées, le sentiment confus d'une communauté de langage entre les populations du Midi. Mais l'action d'un précurseur d'une « renaissance nationale-» était au-dessus de ses forces et de son idéal. Il entrevit, à ses débuts, cette noble tâche de représentant d'un peuple et de défenseur d'un passé qui n'abdique jamais.

Cette fière ardeur du poète devait se tempérer aux sourires de Paris. Un réveil des énergies provinciales semblait alors s'annoncer de toutes parts. L'année de Françouneto (1840) voyait surgir les premiers livres de Gelu, de Bénédit à Marseille et de Peyrottes en Languedoc. Jasmin pouvait mettre sa jeune gloire à la tête du mouvement nouveau. Le succès de ses récitations poétiques dispersa son prosélytisme, l'orientant, il est vrai, vers la charité. Son rôle de précurseur était fini. Toujours il se sentait l'orgueil d'avoir maintenu le parler des aïeux. Mais satisfait d'avoir ressuscité pour un temps « l'honneur de la langue aimée », d'ailleurs insoucieux de lui rendre entière dignité en remontant à ses traditions, il n'admettait pas de disciples à son oeuvre, ni de successeurs à sa gloire. Il s'était abstenu de participer aux deux premiers congrès des poètes provençaux (Arles, 1852; Aix, 1853), d'où devait sortir le Félibrige.

Il entrait dans la vieillesse comblé de lauriers personnels, mais indifférent au mouvement dont son oeuvre et sa renommée avaient favorisé l'éclosion. A ce titre, l'Aquitaine peut revendiquer pour le plus génial précurseur d'une Renaissance affirmée désormais, ce Jasmin dont la poésie est à celle des troubadours et des chanteurs patois du XVIIIe siècle ce qu'est à l'aubépine on à l'églantine sauvage la rose épanouie. - La ville d'Agen a élevé une statue à Jasmin, le 12 mai 1870. Frédéric Mistral l'a saluée d'un magnifique sirvente. Une commémoration du poète a été célébrée depuis par les Félibres et les Cigaliers, dans sa ville natale (1894). (Paul Martéton).

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