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Chénier

André-Marie Chénier est un poète français né à Constantinople le 30 octobre 1762, mort à Paris le 7 thermidor an II (20 juillet 1794). Revenu en France avec ses parents, il suivit, ainsi que ses trois frères, les cours du collège de Navarre et s'y lia étroitement avec François de Pange et les deux Trudaine. En 1782, il entra comme cadet gentilhomme au régiment d'infanterie d'Angoumois, alors en garnison à Strasbourg, mais; il donna sa démission six mois après et revint à Paris; il avait mis à profit les loisirs du service en reprenant avec un autre de ses amis, le marquis de Brazais, son camarade de régiment, les études classiques dont il faisait ses délices. Le soin de sa santé exigeait une vie calme et un régime sévère. Il s'y soumit autant que lui permettait une nature sensuelle et ardente et jusqu'au jour où les frères Trudaine lui offrirent de les accompagner en Suisse et en Italie (1783). André Chénier accepta, traversa les Alpes qui paraissent lui avoir laissé une impression profonde, séjourna successivement à Rome et à Naples et revint en France à la fin de 1784, sans avoir, comme le comportait le plan primitif du voyage, vu l'Asie Mineure et la Grèce. 
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André Chénier.
André Chénier (1762-1794).

Sur cette première absence comme sur toute cette période de sa vie, on n'a d'ailleurs que des données assez vagues. Loin de rechercher la publicité, il ne prenait pour confidents de ses tentatives littéraires que sa famille et un nombre restreint d'amis de choix parmi lesquels on peut citer Le Brun-Pindare, alors dans tout l'éclat de son éphémère renommée; David, qui lui donna, dit-on, des conseils, car il maniait volontiers le crayon et le pinceau; Palissot, Lavoisier, Vigée, Guys, le compositeur Lesueur, etc., et un peu plus tard la comtesse d'Albany et Alfieri pendant leur séjour à Paris en 1787. La même année il dut renoncer à la vie indépendante et studieuse qui lui était chère et dont il goûtait encore mieux le charme au lendemain de quelques soupers chez Grimod de la Reynière où il coudoyait Beaumarchais, Restif de la Bretonne, Sénac de Meilhan, Mercier, Dorat-Cubières, etc. Attaché comme secrétaire à l'ambassade de France en Angleterre, il vécut près de trois ans à Londressans parvenir à s'y plaire, ne passa que quelques jours à Paris au milieu de 1789 et quitta définitivement la diplomatie vers la fin de 1790.

Malgré la modicité de sa situation pécuniaire, il connut de nouveau le charme de l'existence libre et studieuse qu'il préférait à toute autre, retrouvant ses anciens amis, bien accueilli par Necker et par Malesherbes qu'il rencontra chez Mme d'Albany et partageant tout d'abord l'illusion générale de cette société d'élite. Bientôt cependant, il manifesta ses premières appréhensions par son Avis au peuple français sur ses véritables ennemis, publié dans les Mémoires de la Société de 1789 et qui amena une scission entre Condorcet et les autres membres de la société, mais qui valut à l'auteur de la part de Stanislas, roi de Pologne, l'envoi d'une médaille semblable à celle que Barère avait reçue du même souverain. Dans l'Avis au peuple français, comme dans tous ses autres écrits politiques en prose, André Chénier se prononçait hautement contre les fauteurs de désordre et nommément contre le club des Jacobins dont son frère Marie-Joseph faisait partie. De là, la polémique dont ils donnèrent le pénible spectacle et qui aboutit même à une brouille momentanée. 
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L'indépendance du poète

« O jours de mon printemps, jours couronnés de rose,
A votre fuite en vain un long regret s'oppose.
Beaux jours, quoique souvent obscurcis de mes peurs, 
Vous dont j'ai su jouir même au sein des douleurs,
Sur ma tête bientôt vos fleurs seront fanées.
Hélas! bientôt le flux des rapides années 
Vous aura loin de moi fait voler sans retour. 
Oh! si du moins alors je pouvais à mon tour, 
Champêtre possesseur, dans mon humble chaumière 
Offrir à mes amis une ombre hospitalière; 
Voir mes lares charmés, pour les bien recevoir, 
A de joyeux banquets la nuit les faire asseoir!..
Qui ne sait être pauvre est né pour l'esclavage. 
Qu'il serve donc les grands, les flatte, les ménage; 
Qu'il plie, en approchant de ces superbes fronts, 
Sa tête à la prière et son âme aux affronts, 
Pour qu'il puisse, enrichi de ces affronts utiles, 
Enrichir à son tour quelques têtes serviles 
De ces honteux trésors je ne suis point jaloux. 
Une pauvreté libre est un trésor si doux! 
Il est si doux, si beau de s'être fait soi-même,
De devoir tout à soi, tout aux beaux-arts qu'on aime; 
Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses moeurs, 
D'avoir su se bâtir, des dépouilles des fleurs, 
Sa cellule de cire, industrieux asile, 
Où l'on coule une vie innocente et facile; 
De ne point vendre aux grands ses hymnes avilis, 
De n'offrir qu'aux talents de vertus ennoblis, 
Et qu'à l'amitié douce et qu'aux douces faiblesses,
D'un encens libre et pur les honnêtes caresses!
Ainsi l'on dort tranquille, et, dans son saint loisir, 
Devant son propre coeur on n'a point à rougir. »
 

(A. Chénier, Élégies, XIV).

En même temps, l'esquisse du Serment du Jeu de Paume exposée par David au Salon de 1791 (actuellement au Louvre) lui inspira la première des deux seules pièces de vers imprimées de son vivant : Le Jeu de Paume à David peintre (in-12, 24 p.). La seconde, d'un accent tout différent, est le fameux hymne aux soldats de Châteauvieux où il flétrissait, sur le mode favori d'Archiloque, les honneurs accordés à la rébellion sur la motion de Collot d'Herbois. La verve du publiciste, où se révèle à côté du poète que l'on pressent, un prosateur de premier ordre, ne connaît bientôt d'ailleurs plus de mesure :  «-Brissot qui barbouille avec du sang et de la fange le Patriote français » n'est pas plus épargné que « l'ambition versatile et rusée » de Roederer, que la « cruauté niaise » de Pétion, ou que Condorcet lui-même, son ancien ami, qualifié « d'émule de Marat et de Brissot ». Quant à l'atroce démence

Du stupide David qu'autrefois j'ai chanté,
son nom ne se trouve ainsi enchâssé que dans un hymne posthume.

Ces violences de plume, hardiment signées de son nom ou de ses initiales dans le Journal de Paris et remises en lumière à la fin du XIXe siècle seulement, auraient dû, semble-t-il, attirer plus tôt sur la tête d'André Chénier la vengeance des vainqueurs. Porté, dit-on, sur des listes de proscription, qui circulaient dès avant le 10 août, il put néanmoins assister, sur sa prière, Malesherbes dans la préparation de la défense de Louis XVI, et rédiger même, assure-t-on, la lettre par laquelle le roi devait réclamer l'appel au peuple; mais après le 21 janvier et cédant aux instances de son frère Marie-Joseph, il passa quelques mois à Versailles où il reprit ses travaux interrompus. Lorsqu'il sentit sa santé raffermie et qu'il se crut oublié, il revint demeurer à Paris, rue de Cléry, chez son père. Grâce aux investigations réitérées et aux lumineuses inductions de Becq de Fouquières, on connaît aujourd'hui dans leurs moindres détails les péripéties de l'arrestation, de l'incarcération et du jugement d'André Chénier. On sait qu'il se trouvait à Passy le 17 ventôse an II (7 mars 1794), dans la maison de Pastoret, au moment où les membres du comité révolutionnaire de cette commune y procédaient à une perquisition en vue d'un mandat décerné par le comité de Sûreté générale. Furieux de ne pas rencontrer l'ancien procureur syndic du département de Paris, prévenu à temps, peut-être par le poète, les agents, persuadés de la complicité d'André et malgré ses dénégations, le maintinrent en état d'arrestation et le ramenèrent à Paris, où il fut écroué le 19 ventôse (9 mars) à Saint-Lazare.

Ce fut seulement le 7 prairial (16 mai) qu'un arrêté du comité de Sûreté générale confirma la décision du comité de Passy et spécifia que « ledit André Chénier, dont la renommée a publié depuis le commencement de la Révolution la Conduite incivique » resterait sous les verrous jusqu'à nouvel ordre. Ce fut alors aussi que Chénier père eut la malheureuse inspiration, en dépit des supplications de sa famille, de rédiger un mémoire justificatif, aussi imprudent dans le fond que dans la forme, pour son fils André, et de l'adresser à la commission populaire instituée le 23 ventôse an II pour examiner les motifs de détention des suspects qui emplissaient les prisons. Fit-il également, comme l'affirmait son petit-fils, des démarches auprès de Barère? Aucune preuve n'a été alléguée à l'appui de cette tradition, pas plus que contre l'inertie de Marie-Joseph, très menacé lui-même alors. Quoi qu'il en soit, André Chénier, impliqué dans la machination policière connue sons le nom de « conspiration des prisons », et confondu par l'acte d'accusation avec son frère Sauveur, fut enveloppé dans la « fournée » du 7 thermidor et exécuté le jour même à six heures du soir, à la barrière de Vincennes, en même temps que vingt-quatre autres de ses « complices ». On ne sait rien de plus sur ses derniers instants, Car la légende qui le représente récitant avec Roucher la première scène d'Andromaque ou se frappant le front en disant : « j'avais quelque chose là » ne saurait être prise au sérieux, quand bien même les liens qui garrottaient l'infortuné n'eussent pas rendu impossible le geste qu'on lui prête.
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Les Iambes (1794)

[Ces vers sont vraiment le chef-d'oeuvre de Chénier. La pensée en est sublime, la forme (sauf quelques périphrases) en est vigoureuse et saine. - On appelait iambe, chez les Grecs, un vers usité dans la satire et plus tard dans la poésie dramatique. Archiloque, au VIe siècle avant J.-C., fut le plus célèbre des poètes iambiques. - Plus près de nous, A. Barbier a écrit des Iambes.]

« Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre 
 Anime la fin d'un beau jour,
Au pied de l'échafaud j'essaie encore ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour. 
Peut-être avant que l'heure, en cercle promenée,
Ait posé sur l'émail brillant,
Dans les soixante pas où sa route est bornée,
Son pied sonore et vigilant,
Le sommeil du tombeau pressera ma paupière.,
Avant que de ces deux moitiés
Ce vers que je commence ait atteint la dernière,
Peut-être en ces murs effrayés
Le messager de mort, noir recruteur des ombres,
Escorté d'infâmes soldats,
Ébranlant de mon nom ces longs corridors sombres,
Où, seul dans la foule, à grands pas
J'erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime, 
Du juste trop faibles, soutiens,
Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime; 
Et chargeant mes bras de liens,
Me traîner, amassant en foule à mon passage 
Mes tristes compagnons reclus
Qui me connaissaient fous avant l'affreux message,
Mais qui ne me connaissent plus.
Eh bien! j'ai trop vécu. Quelle franchise auguste, 
De mâle constance et d'honneur
Quels exemples sacrés doux à l'âme du juste,
Pour moi qu'elle ombre de bonheur,
Font digne de regrets l'habitacle des hommes? 
La peur blême et louche est leur dieu,
La bassesse, la fièvre... Ah! lâches que nous sommes! 
Tous, oui tous. Adieu, terre, adieu.
Vienne, vienne la mort! que la mort me délivre!...
Ainsi donc mon coeur abattu
Cède au poids de ses maux! - Non, non, puissé-je vivre! 
Ma vie importe à la vertu...
S'il est, écrit aux cieux que jamais une épée 
N'étincellera dans mes mains;
Dans l'encre et l'amertume une autre armé trempée
Peut encor servir les humains.
Justice, Vérité, si ma main; si ma bouche, 
Si mes pensers les glus secrets,
Ne froncèrent jamais votre sourcil farouche, 
Et si les infâmes progrès,
Si la risée atroce, ou, plus atroce injure, 
L'encens de hideux scélérats.
Ont pénétré vos coeurs d'une large blessure,
Sauvez-moi. Conservez un bras
Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge. 
Mourir sans vider mon carquois!
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
Ces bourreaux barbouilleurs de lois! ... 
Nul ne resterait donc pour attendrir l'histoire
Sur tant de justes massacrés,
Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire!
Pour que des brigands abhorrés
Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance,
Pour descendre jusqu'aux enfers
Nouer le triple noeud, le fouet de la vengeance
Déjà levé sur ces pervers!
Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice!...
Allons, étouffe tes clameurs;
Souffre, ô coeur gros de haine, affamé de justice.
Toi, vertu, pleure, si je meurs. »
 

(A Chenier, Iambes, XI).

La formule des jugements du tribunal révolutionnaire portant « que les biens des condamnés restaient acquis à la République » n'eut heureusement pas son effet en ce qui concernait les manuscrits d'André Chénier. Tous les travaux antérieurs à son arrestation ou, comme il les définissait « les plaisirs, les études, les amusements d'une vie entière », étaient restés entre les mains de son père; depuis, il avait pu introduire dans les paquets de linge qu'il renvoyait à ses parents quelques-unes des pièces composées sous les verrous et jusqu'aux immortelles iambes :

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphire, 
transcrits sur un chiffon de papier. La Jeune Captive fut publiée le 20 nivôse an III, dans la Décade philosophique, et réimprimée dans l'Almanach des Muses, puis dans le Magasin encyclopédique. Bien que Millin, dans la note qui accompagnait cette réimpression, dit posséder l'original de la Jeune captive, l'ensemble des manuscrits avait passé des mains de Louis Chénier dans celles de Constantin Xavier qui, en partant pour le consulat d'Elbing (1797), les remit à Marie-Joseph. Quelques-uns des plus beaux vers du Discours sur la calomnie laissaient entendre que le poète, outragé dans son affection fraternelle, se chargerait du soin de mettre en lumière le dépôt sacré qui lui était confié; mais s'il en fut détourné par les orages de sa vie privée, on peut attribuer à ses communications bénévoles des manuscrits d'André Chénier la dispersion de quelques-uns des originaux dont on était loin de soupçonner la valeur. 

C'est ainsi que la Jeune Tarentine, publiée dans le Mercure du 1er germinal an IX, fut reproduite à l'envi dans presque tous les recueils du temps, et qu'une note du Génie du christianisme de Chateaubriand citait plusieurs passages des Elégies. En 1811, Daunou, exécuteur testamentaire de Marie-Joseph, reçut à son tour les manuscrits d'André Chénier; il les communiqua cette fois à Chênedollé qui le suppliait d'en tirer les éléments d'une édition, puis à Fayolle qui inséra dans ses Mélanges littéraires (1816, in-8) de nouveaux fragments, enfin, en 1819, à H. de Latouche qui fit ce que Daunou n'avait pu ou voulu faire. Malgré quelques retouches où se décèle le goût du temps, l'édition donnée par Latouche, sous le titre d'Oeuvres complètes, méritait le succès qu'elle obtint et qu'attestèrent plusieurs tirages. 

On ne saurait louer des mêmes scrupules un littérateur nommé D.-C. Robert, chargé de diriger une édition des Oeuvres complètes de Marie-Joseph Chénier et qui, en y joignant celles d'André, se permit toutes sortes d'altérations et de corrections arbitraires. Latouche put, avec le concours de la famille, donner, en 1833, des Poésies posthumes et inédites, nouvelle et seule édition complète (2 vol, in-8) et corriger les plus flagrantes bévues de son concurrent, puis en 1839, une édition in-18, accompagnée d'un travail de Sainte-Beuve et du portrait d'André Chénier, gravé par Henriquel-Dupont d'après l'original de Suvée. Toutefois, la première édition véritablement critique est celle que mit au jour, en 1862, Becq de Fouquières. Guidé par un commentaire manuscrit de Boissonnade que lui avait communiqué Sainte-Beuve, et très bon helléniste lui-même, il avait rapproché, pour la première fois, les innombrables emprunts ou réminiscences d'André Chénier des poètes grecs qui les lui avaient fournis, et le nouvel éditeur, avec une infatigable patience, s'était efforcé de retrouver la place de chaque fragment, de chaque parcelle, plutôt, des débris venus jusqu'à nous. En même temps, il avait élucidé et rectifié la plupart des points obscurs de la biographie du poète. ll avait encore amélioré son commentaire et, toujours sans le secours de la famille, dans une seconde édition publiée en 1872, lorsque Gabriel de Chénier, mit enfin au jour l'édition qu'il promettait depuis trente ans (1874, 3 vol. in-16). 
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La Jeune Tarentine

«  Pleurez, doux alcyons! ô vous, oiseaux sacrés, 
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez!
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine!
Un vaisseau la portait aux bords dé Camarine : 
Là, l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement 
Devaient la reconduire au seuil de son amant. 
Une clef vigilante a, pour cette journée, 
Dans le cèdre enfermé sa robe d'hyménée, 
Et l'or dont du festin ses bras seront parés,
Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés. 
Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles, 
Le vent impétueux qui soufflait dans ses voiles 
L'enveloppe; étonnée, et loin des matelots, 
Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots. 
Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine! 
Son beau corps a roulé sous la vague marine.
Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher. 
Aux monstres dévorants eut soin de le cacher.
Par ses ordres, bientôt les belles Néréides 
L'élèvent au-dessus des demeures humides, 
Le portent au rivage, et dans ce monument
L'ont au cap du Zéphyr déposé mollement;
Puis de loin, à grands cris appelant leurs compagnes,
Et les Nymphes des bois, des sources, des montagnes,
Toutes frappant leur sein et traînant un long deuil, 
Répétèrent, hélas! autour de son cercueil :
« Hélas! chez ton amant tu n'es point ramenée; 
Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée
L'or autour de tes bras n'a point serré de noeuds,
Les doux parfums n'ont point coulé sur tes cheveux. »
 

(A. Chénier, Elégies, XVI).

Accueillie avec curiosité par tous les lettrés, elle ne laissa pas que de leur causer un vif désappointement.  G. de Chénier, ne tenant aucun compte des travaux de Becq de Fouquières, qu'il affectait même de ne pas nommer, avait bouleversé le classement adopté par celui-ci et multiplié les interpolations, les contresens et les incorrections arbitraires; les fragments inédits qu'il y avait intercalés n'étaient pour la plupart point mis à leur place respective. Quant à la partie biographique, le nouvel éditeur n'avait également pas mis à profit les découvertes de son prédécesseur. Justement blessé des procédés de G. de Chénier, Becq de Fouquières releva dans ses Documents nouveaux sur André Chénier (1875, in-18), les erreurs de tout genre qui déparaient ce travail et il apporta de nouveaux éléments à la reconstitution de la vie et des amitiés du poète. Il poursuivit la même enquête en tête des Oeuvres en prose (1881, in-18), publiées pour la première fois par Eugène Hugo et Paul Lacroix en 1840, mais revues sur les textes originaux et augmentées de pages non recueillies. Enfin, dans ses Lettres critiques d'André Chénier (1881, in-16 carré), il consignait le résultat de ses dernières fouilles. Un long procès, engagé entre Charpentier et  Lemerre, sur la question de la propriété littéraire des écrits du poète, a été tranché en faveur du premier, et les oeuvres d'André Chénier, tombées dans le domaine public, ont été l'objet de diverses réimpressions et même de choix à l'usage des classes. Alexandre Bida est l'auteur de compositions destinées à orner une édition de luxe parue en 1888

Sainte-Beuve appelait André Chénier 

Notre plus grand classique en vers depuis Racine et Boileau.
Classique, il l'est, en effet, et par le choix de ses modèles et par la forme accomplie dont il a revêtu ses imitations comme ses inspirations propres, et c'est s'abuser que de voir dans son oeuvre, traversé ainsi que celui de Prudhon, par un dernier souffle de la grâce païenne, les signes précurseurs de notre rénovation intellectuelle.
Loin d'être un initiateur, a dit Anatole France, dans une page que j'abrège avec regret, André Chénier est la dernière expression d'un art expirant. il est la fin d'un monde. Voilà précisément pourquoi il est exquis, pourquoi il est parfait. Il achève un art et il en commence un autre. Il ferme un cycle. Il n'a rien semé, il a tout moissonné [...]. Novateur! Personne ne le fut moins. Il est étranger à tout ce que l'avenir prépare [...]. Il n'a soupçonné ni le spiritualisme, ni la mélancolie de René, ni l'ennui d'Obermann, ni les ardeurs romanesques de Corinne...
Il est le moins romantique des poètes. Et à ce sujet, le même critique fait observer que les rejets, les césures et les coupes dont le Jeu de paume offre de si nombreux exemples, ne lui appartiennent pas en propre. Il ne serait pas impossible de signaler plus d'une audace semblable dans Bertin, dans Parny et jusque dans Delille. Mais cette question de métrique, après tout secondaire, une fois écartée, on ne saurait non plus sérieusement soutenir qu'il ait exercé une influence, quelconque sur Lamartine, sur Victor Hugo, sur Alfred de Musset, non pas même sur Alfred de Vigny dont les premiers Poèmes antiques (Symétha, la Dryade) sont antérieurs de quatre ans à l'édition de de Latouche (1819).
« D'ailleurs, dit encore  Anatole France, le divin André n'en mérite pas moins d'immortels honneurs. Il n'a rien à craindre d'une critique rationnelle et fondée sur l'histoire. Au contraire, plus on l'étudie et plus on l'admire. Rendu à son temps, replacé dans son milieu, remis dans son vrai cadre, il n'apparaît pas seulement comme un délicieux artisan de petits tableaux et de figurines pseudo-grecques et néo-romaines, une sorte de peintre à la rire et de céroplaste, tout riant des souvenirs de Pompéi; c'est une âme ardente et vertueuse, c'est un mâle génie où souffle l'esprit d'un siècle. Et quel siècle! le plus hardi, le plus aimable, le plus grand!... » 
Un tel rang, un tel rôle suffiraient à la gloire d'André Chénier, alors même que sa tragique destinée ne le ferait pas pour longtemps, sinon pour toujours, vivre dans la mémoire des humains. (Maurice Tourneux).
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La Jeune captive (1794)

[Chénier, enfermé à Saint-Lazare, le 7 mars 1794, y rencontra Mlle de Coigny, pour laquelle il écrivit cette pièce. Chénier fut exécuté le 20 juillet. Mlle de Coigny échappa à la mort et devint duchesse de Fleury. - Ces vers ont de la mélancolie, de la grâce; mais il faut bien avouer que les périphrases et les clichés y abondent, et que le vrai Chénier n'est pas là. - Nous les citons pour qu'on voie bien la différence avec les Idylles et les Élégies; et surtout avec les Iambes, écrits à la même date par Chénier, mais sous l'empire d'un sentiment plus vif et plus vrai.]

« L'épi naissant mûrit de la faux respecté; 
Sans crainte du pressoir, le pampre tout l'été
Boit les doux présents de l'aurore :
Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui,
Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui;
Je ne veux pas mourir encore.

« Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort 
Moi je pleure et j'espère; au noir souffle du nord
Je plie et relève ma tête.
S'il est des jours amers, il en est de si doux! 
Hélas! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts? 
Quelle mer n'a point de tempête?

« L'illusion féconde habite dans mon sein
D'une prison sur moi les murs pèsent en vain;
J'ai les ailes de l"espérance.
Echappée aux réseaux de l'oiseleur cruel,
Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel
Philomèle chante et s'élance.

« Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m'endors,
Et tranquille je veille; et ma veille aux remords
Ni mon sommeil ne sont en proie.
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux 
Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux
Ranime presque de la joie.

« Mon beau voyage encore est si loin de sa fin!
Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
J'ai passé les premiers à peine.
Au banquet de la vie à peine commencé, 
Un instant seulement mes lèvres ont pressé
La coupe en mes mains encor pleine.

« Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson; 
Et comme le soleil, de saison en saison, 
Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin, 
Je n'ai vu luire encor que les feux du matin
Je veux achever ma journée.

« O mort! tu peux attendre, éloigne, éloigne-toi;
Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi, 
Le pâle désespoir dévore.
Pour moi Palès encore a des asiles verts, 
L'avenir du bonheur, les Muses des concerts 
Je ne veux pas mourir encore. »

Ainsi triste et captif, ma lyre toutefois 
S'éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix,
Ces voeux d'une jeune captive;
Et secouant le joug de mes jours languissants,
Aux douces lois des vers je pliais les accents
De sa bouche aimable et naïve.

Ces chants, de ma prison témoins harmonieux,
Feront à quelque amant des loisirs studieux
Chercher quelle fut cette belle :
La grâce décorait son front et ses discours,
Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
Ceux qui les passeront près d'elle. »
 

(A. Chénier).
Marie-Joseph Chénier, frère du précédent, est un poète né en 1764 à Constantinople où son père était consul, mort à Paris en 1811, suivit d'abord la carrière militaire, mais la quitta au bout de deux ans pour se consacrer aux lettres et cultiva avec succès plusieurs genres, mais surtout le théâtre. Enthousiaste des idées républicaines, il leur dut le plus souvent ses inspirations. Il fit représenter successivement Charles IX, en 1789; Henri VIII et la Mort de Calas, 1791; Gracchus, 1792, Fénelon, 1793; Timoléon, 1794. 

Dans toutes ses pièces, on trouvait exprimés, dans un style pur, noble et énergique, la haine du despotisme et un vif amour de la liberté; aussi eurent-elles pour la plupart un succès prodigieux. Chénier fut de toutes les assemblées politiques qui se succédèrent depuis 1792 jusqu'en 1802; ardent démocrate, il s'efforça d'arrêter les excès révolutionnaires. 

Il s'était surtout occupé d'instruction publique : aussi fut-il, lors du rétablissement des écoles, nommé inspecteur général des études; mais il fut destitué sous l'Empire. Il était membre de l'Académie française, et fut chargé de faire au nom de ce corps le rapport sur les progrès de la littérature de de 1788 à 1808, pour les prix décennaux. 
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Marie-Joseph Chénier.
Marie-Joseph Chénier (1764-1811).

Outre ses tragédies, Chénier a composé des poésies lyriques (odes, hymnes, chants imités d'Ossian), dont il publia un recueil en 1797; des épîtres, des satires pleines de verve et de sel, parmi lesquelles on remarque I'Épître à Voltaire; quelques ouvrages en prose, dont le plus estimé est son Tableau de la littérature française depuis 1789, ouvrage posthume, Paris, 1815. Il a en outre composé une foule de chants patriotiques pour les fêtes républicaines. 

La calomnie l'accusa, mais contre toute vérité, de n'avoir rien fait pour soustraire son frère à l'échafaud : il a repoussé cette accusation avec éloquence dans son Epître sur la calomnie (1797). 

Ses oeuvres ont été réunies par Arnault, 1824-1826,8 vol. in-8. Daunou a donné ses Oeuvres posthumes, avec une Notice, 1824, 3 v. in-8. On y trouve plusieurs tragédies qui n'avaient pas été représentées, Philippe ll, Brutus et Cassius, Oedipe roi, Oedipe à Colone, et Tibère, son chef-d'oeuvre. (Bt.).
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Monologue de Tibère

« A la crainte, au remords, il faut me résigner...
Tout oser, mais tout craindre, est-ce donc là régner? 
Quel prestige soutient cet empire suprême, 
Pesant pour les sujets, pour le tyran lui-même? 
Un seul, maître de tous, ordonnant de leur sort, 
Et promettant la vie ou prescrivant la mort!
Un seul! Et les Romains tremblent devant un homme!... 
Les Romains! Où sont-ils ? Dans les tombeaux de Rome... 
Les Romains! Deux encor sont dignes de ce nom 
Cette fière Agrippine et le fils de Pison. 
Cnéius est vertueux; c'est un héros peut-être 
Au temps de ses pareils Cnéius aurait dû naître. 
Mais que sont désormais les pères de l'État? 
Un fantôme avili qu'on appelle sénat, 
O lâches descendants de Dèce et de Camille, 
Enfants de Quintius, postérité d'Émile, 
Esclaves accablés du nom de leurs aïeux!
Ils cherchent chaque jour leur avis dans mes yeux, 
Réservent aux proscrits leur vénale insolence, 
Flattent par leurs discours, flattent par leur silence, 
Et, craignant de penser, de parler et d'agir,
Me font rougir pour eux, sans même oser rougir. »
 

(M.-J. Chénier).
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Dictionnaire biographique
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