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Jean de La Bruyère
est un moraliste né à Paris
le 16 août 1645, mort à Versailles
le 10 mai 1696. On a longtemps cru qu'il était né dans un
village voisin de Dourdan, jusqu'à ce que Jal eût retrouvé
son acte de baptême, qui établit qu'il a été
baptisé le 17 août 1645 à l'église Saint-Christophe,
dans la Cité. Il était le fils aîné de Louis
de La Bruyère, contrôleur général des rentes
de l'Hôtel de Ville« qui fournissait ordinairement aux princes, a dit Fontenelle, les gens de mérite dans les lettres dont ils avaient besoin ».On ignore d'ailleurs comment Jean La Bruyère connaissait Bossuet. Le jeune duc de Bourbon était âgé de seize ans, et il venait d'achever sa seconde année de philosophie au collège de Clermont (Louis-le-Grand), qui était dirigé par les jésuites « sa férocité, dit encore Saint-Simon, était extrême et se montrait en tout. C'était une meule toujours en l'air, qui faisait fuir devant elle, et dont ses amis n'étaient jamais en sûreté, tantôt par des insultes extrêmes, tantôt par des plaisanteries cruelles en face, et des chansons qu'il savait faire sur-le-champ. qui emportaient la pièce et qui ne s'effaçaient jamais [...] Il se sentait le fléau de son plus intime domestique. »La Bruyère, qui avait spontanément l'humeur sociable et le désir de plaire, souffrit de la contrainte que lui imposait l'obligation de défendre sa dignité. Il évita les persécutions auxquelles était en butte le pauvre Santeul, mais on sent l'amertume de l'amour-propre blessé dans les plus âpres passages de son chapitre des Grands. -
La Bruyère (1645-1696). Statue de la façade du pavillon Richelieu du musée du Louvre. © Photo : Serge Jodra, 2009. La première édition des Caractères Jean de La Bruyère se présenta
à l'Académie en 1691, et ce fut Pavillon qui fut élu.
Il se représenta deux ans plus tard, et cette fois fut élu,
le 14, mai 1693, en remplacement de l'abbé de La Chambre. Il avait
été chaudement recommandé par le contrôleur
général Pontchartrain. Son discours de réception,
qu'il prononça le 15 juin de la même année, souleva
des orages. Il fut violemment attaqué dans le Mercure Galant,
qu'il avait placé jadis « immédiatement audessous de
rien », et dont les principaux rédacteurs, Thomas Corneille
et Fontenelle, ne lui pardonnèrent
pas d'avoir fait l'éloge Les dernières années de la vie de La Bruyère furent consacrées à la préparation d'un nouvel ouvrage, dont il avait pris l'idée dans ses fréquents entretiens avec Bossuet c'est à savoir les Dialogues sur le Quiétisme, qu'il laissa inachevés. Ils ont été publiés après sa mort, en 1699, par l'abbé du Pin, docteur en Sorbonne, qui compléta les sept dialogues trouvés dans les papiers de La Bruyère, par deux dialogues de sa façon. Il est probable qu'il ne se gêna pas non plus pour remanier les sept premiers; mais, avec cette réserve, l'authenticité des Dialogues, qui n'était pas admise par Walckenaër, paraît certaine à un des éditeurs de La Bruyère, au XIXe siècle, G. Servois. Ajoutons que l'on a vingt lettres de La Bruyère, dont dix-sept sont adressées au prince de Condé, et nous aurons achevé l'énumération de ses oeuvres complètes. Il mourut à Versailles, dans la nuit du 10 au 11 mai 1696, d'une attaque d'apoplexie, Le récit de sa fin nous a été transmis par une lettre d'Antoine Bossuet, frère de l'évêque de Meaux : « J'avais soupé avec lui le mardi 8, écrit-il; il était très gai et ne s'était jamais mieux porté. Le mercredi et le jeudi même, jusqu'à neuf heures du soir, se passèrent en visites et en promenades, sans aucun pressentiment; il soupa avec appétit, et tout d'un coup il perdit la parole et sa bouche se tourna. M. Félix, M. Fagon, toute la médecine de la cour vint à son secours. Il montrait sa tête comme le siège de son mal. II eut quelque connaissance. Saignée, émétique, lavement de tabac, rien n'y fit [...]. Il m'avait lu [deux jours auparavant] des Dialogues qu'il avait faits sur le quiétisme, non pas à l'imitation des Lettres ProvincialesBossuet lui-même écrivait de son côté le 28 mai : « Toute la cour l'a regretté, et monsieur le Prince plus que tous les autres. »Enfin, voici dans quels termes Saint-Simon a enregistré sa mort : « Le public perdit bientôt après (1696) un homme illustre par son esprit, par son style et par la connaissance des hommes : je veux dire La Bruyère, qui mourut d'apoplexie à Versailles, après avoir surpassé Théophraste en travaillant d'après lui, et avoir peint les hommes de notre temps, dans ses nouveaux Caractères, d'une manière inimitable. C'était d'ailleurs un fort honnête homme, de très bonne compagnie, simple, sans rien de pédant, et fort désintéressé. Je l'avais assez connu pour le regretter, et les ouvrages que son âge et sa santé pouvaient faire espérer de lui. »La Bruyère mourait célibataire et pauvre. Sa mort, « si prompte, si surprenante », suivant les expressions de son successeur à l'Académie, l'abbé Fleury, fit naître le soupçon qu'il aurait été empoisonné, sans doute par la vengeance d'un des originaux des Caractères La Bruyère est un moraliste, et
le XVIIe siècle est L'âge
des moralistes; ce sont là des termes consacrés par l'usage,
mais qui ont besoin d'être précisés. On appelle aujourd'hui
moraliste l'écrivain qui prêche la morale,
et on le distingue du psychologue qui décrit les sentiments sans
les juger. Si l'on accepte ces définitions, qui ont été
fixées par Paul Bourget (Nouveaux Essais
de psychologie contemporaine, 1885), La Bruyère est à
la fois moraliste et psychologue, et plus encore psychologue que moraliste,
et l'on doit dire du XVIIe siècle
qu'il est avant tout l'âge de la psychologie.
Mais on entendait alors par moraliste tout auteur qui écrivait «
sur les moeurs », quel que fût l'esprit de son livre. Et l'on
avait un tel goût pour les analyses morales
et pour les portraits, qu'ils n'étaient point réservés
aux ouvrages spéciaux, tels que le Recueil de Mademoiselle,
mais abondaient dans les romans et, c'est La Bruyère lui-même
qui le dit, jusque dans les sermons ( Toutefois, deux grands écrivains, par l'objet et par la forme de leurs oeuvres, étaient les prédécesseurs directs de La Bruyère en cet art du moraliste : c'étaient Pascal et La Rochefoucauld, qu'il a parfaitement définis, précisant ensuite par contraste l'originalité de son propre ouvrage : « L'un (de ces deux ouvrages), dit-il dans son Discours sur Théophraste, par l'engagement de son auteur, fait servir la métaphysique à la religionIl ne faut donc pas chercher dans La Bruyère un système, ni même des vues bien neuves sur la nature et la destinée de l'humain. Mais nous trouvons dans son livre un tableau de la société de son temps, que les contemporains reconnurent exact ( « La Bruyère, a dit Prévost-Paradol, n'entre pas dans un sujet pour le parcourir d'un pas ferme et réglé jusqu'au bout; il y pénètre par cent voies différentes, ne s'y engage un moment que pour en sortir, puis y revient sous une forme nouvelle, change à chaque instant de tour, de figure, de langage, ne s'appesantit sur rien et finit par avoir tout dit. »On reconnaît généralement que le tableau qu'il nous présente de la société de son temps est à peu près complet mais on en cherche le plan, et lui-même a reconnu qu'il n'était pas rigoureux ( « que de seize chapitres qui le composent [son livre], il y en a quinze qui, s'attachant à découvrir le faux et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions et des attachements humains, ne tendent qu'à ruiner tous les obstacles qui affaiblissent d'abord et qui éteignent ensuite dans tous les hommes la connaissance de DieuMais cette explication trouvée après coup est suspecte; répondant aux Théobaldes, il a sans doute voulu se concilier des sympathies. Le chapitre des Esprits forts est assurément l'expression sincère de ses sentiments chrétiens, mais il est aussi, comme l'éloge de Louis XIV dans le chapitre du Souverain et comme la traduction de Théophraste, un paravent à l'ombre duquel il a pu faire passer la satire des puissants. Néanmoins, on peut reconnaître un certain ordre dans les Caractères Tel est le cadre où La Bruyère
a enfermé ses observations et ses
réflexions,
dont les plus intéressantes sont celles qui s'appliquent à
ses contemporains, et notamment à la friponnerie des financiers,
à la sottise vaniteuse et à l'égoïsme
des bourgeois, à la bassesse des courtisans et à l'insolente
dureté des grands. Tous ses portraits sont pris sur le vif, et la
question se pose de savoir si chacun de ces portraits est fait à
l'exacte ressemblance d'un modèle déterminé, ou s'il
les a composés de traits recueillis de divers originaux. La Bruyère
a protesté à mainte reprise contre les « Clefs-»
qui prétendaient donner les noms des personnages qu'il avait dépeints;
mais il ne pouvait pas ne pas protester. Quelques-unes de ces « Clefs
» nous sont parvenues, et il n'est pas douteux qu'elles sont dans
le vrai, lorsqu'elles nous montrent, par exemple, Fontenelle
dans Cydias, et dans Aemile, le grand Condé. Parfois
aussi leurs indications sont manifestement absurdes. La Bruyère
a certainement usé quelquefois du procédé dont il
prétendait ne s'être jamais départi et qui consiste
à rassembler en une peinture vraisemblable des traits qui, dans
la réalité, n'appartenaient pas tous au même modèle.
C'est ainsi, par exemple, qu'il a composé de diverses anecdotes
le caractère de Ménalque, le Distrait.
La Bruyère, par Nicolas de Largilière. Cette société du XVIIe
siècle,
avec quel esprit La Bruyère l'a-t-il observée, et que faut-il
penser de ses jugements? On a curieusement voulu faire de La Bruyère
une sorte de réformateur, de démocrate, un « précurseur
de la Révolution française ». Les passages abondent
dans son livre où l'on voit qu'il partage, au contraire, et qu'il
accepte toutes les idées essentielles de
son temps, en politique comme en religion. Il critique les abus, mais il
respecte les institutions. Il reconnaît même que certains maux
sont inévitables. Il avait trop l'amour de son art pour être
un révolté, et, comme l'a remarqué Nisard, il ne pouvait
haïr ce qu'il peignait si bien. Ceci posé, il reste que le
ton des Caractères Son humeur aigrie fut admirablement servie par un style incisif, âpre, nerveux, hardi jusqu'à la brutalité. Sa phrase, courte, brusque, saccadée, est déjà celle du XVIIIe siècle; le réalisme de l'expression, la crudité de certains traits, la tendance à peindre l'extérieur, les gestes des personnages, sont presque du XIXe. Et il nous ressemble encore par un trait qui le distingue de ses contemporains; il est le premier écrivain pour qui le style ait eu une valeur propre, indépendante du sujet. Il est le premier en date des stylistes. Et je ne sais s'il est le moins philosophe des moralistes français, mais il en est assurément le plus littérateur. (Paul Souday).
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