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Les
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| Vigny (Alfred
Victor, comte de), poète né à Loches La fuite des Cent-Jours
et le retour de
Louis XVIII sous la protection
de l'étranger portèrent un coup mortel à ses illusions
de gloire militaire; ses facultés se tournèrent dès
lors vers la vie intérieure et la rêverie poétique
où l'engageait « un invincible amour de l'harmonie ».
Il publia en 1822 un petit recueil de Poèmes qui passa
inaperçu; le profond poème de Moïse En 1827, Alfred de Vigny se trouvait au
premier rang de la jeune école romantique : il démissionna.
L'année suivante (après une courte inclination pour Delphine
Gay, qui devait épouser Girardin, et à laquelle il adressa
vingt ans plus tard les beaux vers intitulés Pâleur),
il épousa une jeune femme et d'une grande beauté, Lydia Bunbury;
leur union resta entière, malgré l'infidélité
de Vigny, mais leurs natures ne se pénétrèrent jamais.
Les beaux jours du romantisme étaient venus; Sainte-Beuve,
épris du talent de Vigny, l'appelait «divin et chaste cygne»;
c'est Vigny qui livra la première bataille au théâtre
: le 14 novembre 1829, il faisait jouer aux Français une traduction
en vers d'Othello ou le More de Venise Ce drame était tiré du volume que Vigny venait de publier : Consultations du Docteur Noir : Stello ou les Diables bleus (1832). Stello est un récit mêlé d'histoire, de philosophie et de roman qui rappelle Sterne et Diderot, livre d'une tristesse amère et désabusée, où il représente le poète, écrasé par les matérialités de la vie, comme le martyr perpétuel de l'humanité; cette thèse un peu factice n'empêchait pas le public éclairé de voir dans Chatterton une réaction contre les exagérations du drame romantique, et d'applaudir un théâtre nouveau plein de vie et de vérité où les drames de la conscience tiennent plus de place que les péripéties de l'action. Le type de Chatterton, le poète méconnu, fut contagieux comme autrefois celui de Werther. Le petit monde idéaliste et de dilettantisme poétique qui se pressait autour de Vigny triomphait : la gloire de Vigny, égale à celle de Lamartine, éclipsait alors celle de Hugo, lente à s'affirmer. Mais cet éclat dura peu; à l'heure la plus brillante de sa carrière, la production de Vigny sembla s'arrêter : à part les trois admirables récits de Servitude et Grandeur militaires (dont la langue est aussi serrée que celle de Mérimée) qui datent de 1835, et quelques morceaux poétiques (comme le Mont des Oliviers, la Maison du Berger), insérés à de longs intervalles dans la Revue des Deux Mondes, il ne publia plus rien pendant les vingt-huit dernières années de sa vie. Ses premiers amis, jaloux de ses succès, s'éloignaient de lui : Victor Hugo retrancha de ses oeuvres jusqu'aux éloges qu'il lui avait prodigués autrefois; Sainte-Beuve le définissait maintenant « un bel ange qui a bu du vinaigre ». Vigny se présenta vainement à plusieurs reprises à l'Académie; il n'y fut nommé que le 8 mai 1845; dans le Journal d'un poète, il a raconté ses visites académiques et les réceptions pénibles que lui firent les académiciens, Royer-Collard en tête; la réception eut lieu le 29 janvier 1846, et son discours, célébrant le romantisme encore suspect à l'Institut, fut le dernier acte public de sa vie littéraire. Les publications posthumes devaient seules
révéler que, jamais la pensée du poète ne fut
plus profonde et plus durable que pendant les années de silence
que lui imposa sa conception intime de l'art et de la vie. La puissance
de rêverie qui le distingue faisait taire en lui le bruit de la vie
extérieure. Sainte-Beuve a dit « qu'il rentrait avant midi
dans sa tour d'ivoire », vivant dans une sorte « d'hallucination
séraphique ». Son charmant visage pensif, aux traits fins
et spirituels, encadré de longs cheveux blonds bouclés, ses
tendres yeux bleus, son air immatériel, restaient fermés
aux romantiques; Alexandre Dumas déclarait
n'y rien entendre et s'étonnait « qu'on ne l'eut jamais surpris
à table ». Vigny ne croyait qu'au rêve et n'attachait
aucune réalité aux apparences du monde visible : aussi méprisait-il
ce que l'on nomme « métier », dans la poésie.
Peut-être la passion profonde que lui inspira Mme Dorval, actrice
excellente, et la trahison qui y mit fin, achevèrent de séparer
le poète du monde sensible; c'est à cette grande douleur
que nous devons les admirables imprécations de la Colère
de Samson L'année qui suivit sa mort vit paraître son chef-d'oeuvre les Destinées (1864); quant au précieux journal auquel le poète a, pendant quarante années, confié le secret de sa vie intérieure, il n'en a paru que de courts fragments en 1867 (sous le titre de Journal d'un poète) : la volonté de l'auteur et la fidélité de son exécuteur testamentaire, Louis Ratisbonne, le condamnent à la destruction. Les OEuvres complètes de Vigny ont paru paru pour la première fois en 8 vol. (Paris; 1863-66). Vigny se détache des romantiques par la simplicité, la pureté, la chasteté de la forme; chez lui, le respect de la pensée écarte les procédés de style. Une absolue sincérité, la mesure et le goût distinguent sa langue poétique; il disait : « L'art est la vérité choisie », et son idéalisme avait pris pour devise : « La parfaite illusion est la réalité parfaite ». Comme versificateur, il manque de virtuosité, moins par l'insuffisance de son génie poétique que par la nature de son inspiration où dominent le sentiment et l'idée mais sa poésie a quelque chose de grand, de simple et de solennel. Plus encore que Lamartine et Hugo, il a été un précurseur et a compris le sens de la rénovation de la poésie française; ses vers ne se rattachent au passé que par une parenté lointaine et rare avec la langue poétique d'André Chénier. Enfin, on peut dire qu'il a créé le goût de la poésie philosophique en France; tous ses écrits ont le caractère de l'universel. (Ph. Berthelot). « On ne mérite pas le nom de poète, a dit Goethe, tant que l'on n'exprime que des idées ou des émotions personnelles, et celui-là seul en est digne qui sait s'assimiler le monde.-».
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© Serge Jodra, 2004. - Reproduction interdite.