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La Mare au Diable
de George Sand
La Mare au Diable est roman de George Sand, publié à Paris en 1846. Nous emprunterons à Saint-Marc Girardin l'analyse rapide de cette naïve et gracieuse idylle.

Dans la Mare au diable et la Petite Fadette, nous dit-il, George Sand a montré qu'on peut amuser le public français sans fracas et sans immoralité. Quels sont, dans la Mare au diable, les héros du roman? Un laboureur, une jeune fille et un enfant. Quelle est l'aventure? Un voyage à deux ou trois lieues au plus. Voilà tout. C'est avec ces simples personnages et ces simples événements que l'auteur sait nous intéresser.

Le laboureur Germain est veuf, regretté beaucoup sa femme et aime tendrement les enfants qu'elle lui a laissés; mais pour soigner ses enfants et pour surveiller son ménage, il lui faut une femme, et son beau-père et sa belle-mère l'engagent eux-mêmes a se marier. Qui choisir? Le beau-père lui parle d'une veuve qui habite un village voisin de leur ferme et qui a pour 10,000 F au moins de fermes : c'est un riche parti. Germain, docile aux conseils de sa famille, part pour aller rendre visite à la veuve, et peut-être lui demander sa main. 

Ce jour-là même la petite Marie, fille d'une voisine de Germain, allait se mettre en condition dans une ferme située près du village du la veuve, et la mère de Marie demande à Germain de prendre sa fille en croupe avec lui. La chose ne se ferait pas entre gens de la ville ou entre paysans des gros bourgs civilisés. Germain est veuf, il a vingt-huit ans, et Marie n'a que seize ans. Tout cela, qui effrayerait les gens de la ville, rassure la petite Marie et sa mère; car Germain est pour Marie un vieux, et elle ne pense pas, ni Germain non plus, qu'on puisse s'aimer quand on a pas le même âge. 

Voilà donc Germain et Marie partis tous deux sur le cheval de la ferme. En chemin, ils rencontrent le petit Pierre, le fils de Germain, un enfant de six ans, qui veut à toute force que son père l'emmène sur le cheval. Germain, qui aime beaucoup petit Pierre et qui le gâte, consent à le prendre, et Marie promet qu'elle en aura soin. Une fois remis en route, l'homme la jeune fille et l'enfant se perdent dans la lande, près de la Mare au diable, et ils sont forcés de passer la nuit à la belle étoile. 

Marie soigne l'enfant, la fait dormir, allume du feu, se fait la ménagère de la caravane, le tout avec intelligence et bonne humeur, sans se décourager ni s'impatienter. L'enfant dort auprès du feu, enveloppé dans le manteau du père et soutenu par la jeune fille; Germain et Marie causent, non pas amour, - c'est entretien de gens des viles, - mais labourage et ménage; si bien que, sans le savoir,Germain prend de l'amour pour Marie, et, quand le lendemain il arrive chez la veuve, il trouve la veuve coquette et fière, revient chez lui et finit par épouser Marie, que petit Pierre a toujours appelée sa mère depuis la nuit de la Mare au diable. 

Voilà toute l'histoire; ou donc est l'intérêt? L'intérêt est dans le développement honnête et pur de l'amour que Germain prend pour Marie. Rien n'est si simple, et rien n'est en même temps plus gracieux et plus touchant. (S.-M. Girardin).
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Les laboureurs

« Je marchais sur la lisière d'un champ que des paysans étaient en train de préparer pour la semaille prochaine. Le paysage était vaste et encadrait de grandes lignes de verdure, un peu rougie aux approches de l'automne, ce large terrain d'un brun vigoureux, où des pluies récentes avaient laissé, dans quelques sillons, des lignes d'eau que le soleil faisait briller comme de minces filets d'argent. La journée était claire et tiède, et la terre, fraîchement ouverte par le tranchant des charrues, exhalait une vapeur légère. Dans le haut du champ, un vieillard poussait gravement son areau de forme antique, traîné par deux boeufs tranquilles, à la robe d'un jaune pâle, véritables patriarches de la prairie, hauts de taille, un peu maigres, les cornes longues et rabattues, de ces vieux travailleurs qu'une longue habitude a rendus frères, comme on les appelle dans nos campagnes, et qui, privés l'un de l'autre, se refusent au travail avec un nouveau compagnon et se laissent mourir de chagrin. Les gens qui ne connaissent pas la campagne taxent de fable l'amitié du boeuf pour son camarade d'attelage. Qu'ils viennent voir au fond de l'étable un pauvre animal maigre, exténué, battant de sa queue inquiète ses flancs décharnés, soufflant avec effroi et dédain sur la nourriture qu'on lui présente, les yeux toujours tournés vers la porte et grattant du pied la place vide à ses côtés, flairant les jougs et les chaînes que son compagnon a portés, et l'appelant sans cesse avec de déplorables mugissements. Le bouvier dira : « C'est une paire de boeufs perdue; son frère est mort, et celui-là ne travaillera plus. Il faudrait pouvoir l'engraisser pour l'abattre; mais il ne veut pas manger, et bientôt il sera mort de faim. »

Le vieux laboureur travaillait lentement, en silence, sans efforts inutiles. Son docile attelage ne se pressait pas plus que lui; mais grâce à la continuité d'un labeur sans distraction et d'une dépense de forces éprouvées et soutenues, son sillon était aussi vite creusé que celui de son fils, qui menait à quelque distance quatre boeufs moins robustes, dans une veine de terres plus fortes et plus pierreuses.

Mais ce qui attira ensuite mon attention était véritablement un beau spectacle, un noble sujet pour un peintre. A l'autre extrémité de la plaine labourable, un jeune homme de bonne mine conduisait un attelage magnifique : quatre paires de jeunes animaux à robe sombre mêlée de noir fauve à reflets de feu, avec ces têtes courtes et frisées qui sentent encore le taureau sauvage, ces gros yeux farouches, ces mouvements brusques, ce travail nerveux et saccadé qui s'irrite encore du joug et de l'aiguillon, et n'obéit qu'en frémissant de colère à la domination nouvellement imposée. C'est ce qu'on appelle des boeufs fraîchement liés. L'homme qui les gouvernait avait à défricher un coin naguère abandonné au pâturage, et rempli de souches séculaires, travail d'athlète auquel suffisaient à peine son énergie, sa jeunesse et ses huit animaux quasi indomptés.

Un enfant de six à sept ans, beau comme un ange, et les épaules couvertes, sur sa blouse, d'une peau d'agneau qui le faisait ressembler à un petit saint Jean-Baptiste des peintres de la Renaissance, marchait dans le sillon parallèle à la charrue, et piquait le flanc des boeufs avec une gaule longue et légère armée d'un aiguillon peu acéré. Les fiers animaux frémissaient sous la petite main de l'enfant et faisaient grincer les jougs et les courroies liés à leur front, en imprimant au timon de violentes secousses. Lorsqu'une racine arrêtait le soc, le laboureur criait d'une voix puissante, appelant chaque bête par son nom, mais plutôt pour calmer que pour exciter; car les boeufs, irrités par cette brusque résistance, bondissaient, creusaient la terre de leurs larges pieds fourchus, et se seraient jetés de côté, emportant l'areau à travers champs, si, de la voix et de l'aiguillon, le jeune homme n'eût maintenu les quatre premiers, tandis que l'enfant gouvernait les quatre autres. Il criait aussi, le pauvret, d'une voix qu'il voulait rendre terrible, et qui restait douce comme sa figure angélique. Tout cela était beau de force ou de grâce : le paysage, l'homme, l'enfant, les taureaux sous le joug; et malgré cette lutte puissante, où la terre était vaincue, il y avait un sentiment de douceur et de calme profond qui planait sur toutes choses. Quand l'obstacle était surmonté, et que l'attelage reprenait sa marche égale et solennelle, le laboureur, dont la feinte violence n'était qu'un exercice de vigueur et une dépense d'activité, reprenait tout à coup la sérénité des âmes simples et jetait un regard de contentement paternel sur son enfant qui se retournait pour lui sourire. »

(George Sand, extrait de la Mare au Diable).
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