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La Comédie humaine, d'Honoré de Balzac

La Comédie humaine est le titre sous lequel Honoré de Balzac a groupé la plus grande partie de ses romans. Ce titre parut pour la première fois dans l'édition de 1842; mais, dès 1833, l'auteur en avait conçu la première idée et en avait arrêté les principales divisions.

En inscrivant ce titre écrasant en tête de ses oeuvres, l'auteur a entrepris d'étudier la société sous toutes ses faces, de la saisir dans toutes ses phases, de l'analyser dans ses replis les plus intimes, et d'édifier enfin ce monument gigantesque des vices et des vertus de l'humanité, du moins cette qui s'offrait à ses regards sous la monarchie de Juillet

"Tous les livres de Balzac, a écrit Victor Hugo, ne font qu'un livre; livre vivant, lumineux, profond, ou l'on voit aller et venir, marcher et se mouvoir, avec je ne sais quoi d'effaré et de terrible, mêlé de réel, toute notre civilisation contemporaine; livre merveilleux que le poète a intitulé Comédie et qu'il aurait pu intituler Histoire, qui prend toutes les formes et tous les styles, qui dépasse Tacite et va jusqu'à Suétone, qui traverse Beaumarchais et va jusqu'à Rabelais; livre qui prodigue le vrai, l'intime, le bourgeois, le trivial, le matériel, et qui, par moments, à travers toutes les réalités brusquement et largement déchirées, laisse tout à coup entrevoir le plus sombre et le plus tragique idéal... Balzac saisit corps à corps la société moderne. Il arrache à toutquelque chose : aux uns l'illusion, aux autres l'espérance; il fouille le vice, il dissèque la passion, il creuse et sonde l'homme, l'âme, le coeur, les entrailles, le cerveau, l'abîme que chacun a en soi. "
Pas un recoin n'a échappé à ses recherches minutieuses; il a promené son lecteur du boudoir de la duchesse au taudis du bandit; il n'a oublié ni une infamie ni une lâcheté; il a arraché les masques de tous ces visages blêmes, effarés, hideux. Doué d'une immense puissance d'observation, Balzac décrit avec une frappante vérité ses contemporains. Aussi n'est-ce pas sans raison que l'on a rapproché ses romans de ceux de Walter Scott. Il a su, en effet, faire revivre dans son oeuvre l'histoire de la génération à laquelle il appartient. 
"Balzac, écrit Sainte-Beuve, fut un peintre de moeurs de ce temps-ci, et il en est peut-être le plus original, la plus approprié et le plus pénétrant. De bonne heure, il a considéré ce XIXe siècle comme son sujet, comme sa chose; il s'y est jeté avec ardeur et n'en est point sorti. La société est comme une femme; elle veut un peintre, un peintre à elle toute seule. Il l'a été; il n'a rien eu de la tradition en la peignant, il a renouvelé les procédés et les artifices du pinceau à l'usage de cette ambitieuse et coquette société qui tenait à ne dater que d'elle-même, et à ne ressembler à nulle autre; et elle l'en a d'autant plus chéri... Balzac était comme enivré de son oeuvre, et, en effet, dès sa jeunesse il n'en sortait pas, il y habitait. Ce monde qu'il avait à demi observé, à demi créé en tous sens, ces personnages de toute classe et de toute qualité qu'il avait doués de vie, se confondaient pour lui avec le monde et les personnages de la réalité, lesquels n'étaient plus guère qu'une copie affaiblie des siens. Il les voyait, il causait avec eux , il vous les citait à tout propos, comme des personnages de son intimité et de la vôtre; il les avait si puissamment et si distinctement créés en chair et en os, qu'une fois posés et mis en action, eux et lui ne s'étaient plus quittés. Tous ces personnages l'entouraient, et, aux moments d'enthousiasme, se mettaient à faire cercle autour de lui et à l'entraîner dans cette immense ronde de la Comédie humaine, qui nous donne un peu le vertige rien qu'à la regarder en passant, et qui le donnait à son auteur tout le premier".
Cette immense ronde dont parle Sainte-Beuve ne compte pas moins de trois mille personnages qui vont et viennent, tantôt dans une situation, tantôt dans une autre, et qui reparaissent à un ou plusieurs romans de distance, agissant d'après le rang qu'ils ont pris ou la position qu'ils se sont faîte dans la société. Ainsi, par exemple, M. de Rastignac, qui se trouve, dans le Père Goriot, arrêté au milieu de sa carrière, revient plus tard dans Profil de marquise, l'Interdiction et la Peau de chagrin. Ainsi d'une foule d'autres. 

Cependant, ceux qu'il met presque exclusivement en scène, ce sont les petits bourgeois, qui forment la classe moyenne de la société. Il nous les montre aux prises avec les difficultés de la vie moderne, dont il avait fait lui-même une dure expérience. Leurs passions, leurs ambitions, leurs vices sont reproduits avec une fidélité étonnante et sous mille aspects divers.

" Ses marchands, ses gens de justice, ses étudiants, ses rentiers, ses petits propriétaires, dit E. Faguet, ses journalistes, ses petits artistes (les grands sont moins bien vus), ses comédiens et comédiennes, ses gens de province, bourgeois, demi-bourgeois, hobereaux sont excellents, dignes d'être étudiés par la postérité et forment le tableau le plus vif d'une société qui ait paru depuis La Bruyère."
C'est qu'en effet Balzac ne se contente pas de peindre les individus : il les replace dans le milieu où ils ont vécu; il se complaît dans la description des maisons, des intérieurs, des meubles; il s'y attarde quelquefois, au risque de nous lasser, puis il nous décrit les hommes avec lesquels ses héros sont en relation, il les classe par catégories, par espèces, et, grâce à la puissance de son talent, les anime tous d'un souffle si puissant qu'on croit en quelque sorte les voir vivre sous nos yeux.

Aussi se plaît-on, de nos jours, à saluer en Balzac le créateur du roman réaliste, tel que l'écriront ses deux illustres successeurs, Flaubert et Maupassant. Sans doute, le réalisme de Balzac n'est pas absolu : son imagination l'entraîne quelquefois au delà de la vérité et de la vraisemblance; d'autres fois, son manque de goût le fait descendre jusqu'à la brutalité; mais il eut, du moins, le mérite de rouvrir la voie au vrai et au naturel dont les romantiques s'étaient trop écartés. 

Ajoutons que nul mieux que lui n'a su animer un caractère; cependant, il ne considère le plus souvent qu'une des faces de l'âme humaine, au lieu d'en montrer la complexité. Ainsi, Rubempré représente la vanité, le baron Hulot la luxure, le père Grandet l'avarice, et Rastignac l'ambition. Il en résulte une puissance et un relief étonnants, que l'extrême irrégularité du style fait encore ressortir. 

Et c'est là, selon nous, le véritable mérite de ce style, si vivement attaqué. Admettons, si l'on veut, que Balzac abuse des descriptions, des généalogies, des inventaires, qu'il écrit mal toutes les fois qu'il se pique d'écrire. Mais remarquons aussi que ce souci l'a rarement préoccupé et que, entraîné par son sujet, il a rendu avec une vérité saisissante la physionomie, la succession et le mouvement même de la vie de ses contemporains.

La Comédie humaine est l'oeuvre principale et le véritable titre de gloire de Balzac :  il a travaillé toute sa vie à la confection de la Comédie humaine, et malgré le labeur colossal auquel il s'est astreint, il n'a pas eu la consolation, en mourant, de se dire, lui aussi : Exegi monumentum : il manque encore bien des pierres à son édifice, et pourtant les matériaux étaient tout prêts; il n'avait plus qu'à les réunir et à en ordonner l'agencement. Mais la tâche était sans doute au-dessus des forces de l'homme, et la mort a fait tomber l'outil des mains du puissant architecte. Quoi qu'il en soit, et bien qu'on puisse regretter l'absence de certains détails, la Comédie humaine est assez avancée pour qu'il soit possible de juger l'oeuvre dans son ensemble. 

Le contenu de la Comédie humaine

La Comédie humaine, écrite de 1829 à 1859, comprend :
les Scènes de la vie privée; les Scènes de la vie de province; les Scènes de la vie parisienne et celles de la Vie politique; une Scène de la vie militaire et trois de la Vie de campagne; des Etudes philosophiques et des Etudes analytiques. 
Nous n'entrerons pas ici dans le détail des ouvrages réunis sous chacun de ces titres. Ce que nous nous proposons dans cette page, c'est de jeter un coup d'oeil général sur l'ensemble de l'oeuvre qui constitue Comédie humaine. (Certains romans, signalés en gras dans les listes ci-dessous, sont également présentés dans des pages distinctes).

• Scènes de la vie privée

Sous ce litre général, l'auteur a compris  : Mémoires de deux jeunes mariées (1842), Une fille d'Eve (1839), la Femme de trente ans (1834), la Femme abandonnée (1833), la Grenadière, le Message (1833), Gobseck (1830), le Contrat de mariage (1835), Un début dans la vie (1844), Modeste Mignon (1844), Béatrix (1839), Honorine, le Colonel Chabert (1835), la Messe de l'abbé (1836), l'lnterdiction (1836), Pierre Grassou, la Maison du chat qui pelote (1830), le Bal de Sceaux (1830), la Bourse (1832), la Vendetta (1842), Madame Firmiani (1832), une Double famille (1830), la Paix du ménage (1830), la Fausse maîtresse (1842), Etude de femme (1831), Autre étude de femme (1839) [la Grande Bretèche (1832)], Albert Savarus (1842).
Mémoires de deux jeunes mariées.
Parmi les principales productions de cette série, tant à cause de leur valeur véritable que du retentissement qu'elles eurent, il faut citer en première ligne les Mémoires de deux jeunes mariées. C'est l'histoire de deux pensionnaires, Louise de Chaulieu et Renée de Maucombe, unies entre elles par une de ces ardentes et enthousiastes amitiés dont les grands jardins des couvents ont tous caché sous leurs ombrages les épanchements romanesques. Toutes deux, sorties en même temps des lieux où leurs vies étaient confondues, se séparent pour aller poursuivre des destinées différentes. Renée de Maucombe va attendre en province l'amour paisible de quelque gentilhomme campagnard; Louise de Chaulieu va chercher à Paris les brillantes conquêtes. L'une appartient à une famille noble, mais assez pauvre, de la Provence; l'autre est la fille d'un duc et pair, confident et favori de Louis XVIII, car la scène se passe sous la Restauration. Toutes les deux doivent s'écrire, et ce sont leurs lettres qui nous mettent au courant de tous les incidents de leur vie et de toutes les émotions de leur coeur. Certes, il y a de belles et intéressantes pages et disséminées dans cette correspondance intime de deux jeunes femmes; mais ce qu'on y cherche en vain, c'est un peu de cette naïveté qu'on serait désireux de trouver dans les impressions de ces pensionnaires à peine échappées du couvent. On se demande où elles ont puisé cette science de la vie, cette connaissance profonde de tous ces petits détails qu'on n'apprend en général qu'avec l'âge, et, malgre soi, on est tenté de croire aux récits égrillards de Parny sur ces asiles de la jeunesse féminine. Balzac a eu le tort d'écrire les Mémoires de deux jeunes mariées avec la même plume qui lui avait servi à la Physiologie du mariage. En résumé, si l'on retranche de ce livre les réflexions cyniques, les interprétations flétrissantes, les faux systèmes bâtis sur chaque fait, que se dégage-t-il? L'histoire de deux jeunes femmes qui cherchent toutes deux le bonheur, l'une dans les jouissances de l'amour, l'autre dans celles de la maternité.

La Femme de trente ans.
La Femme de trente ans a conquis à Balzac plus de vifs et tendres enthousiasmes dans toute la portion feminine du public que ses meilleures conceptions philosophiques ne lui en ont valu dans la portion masculine. C'est par cette oeuvre et quelques autres du même genre qu'il s'est introduit auprès du lectorat féminin sur le pied d'un consolateur, d'un confident; il s'est adressé aux femmes sous l'aspect d'un confesseur quelque peu médecin, et il s'est insinué dans leurs bonnes grâces en leur disant leur secret à l'oreille.

La Femme abandonnée. La Grenadière.
La Femme abandonnée et la Grenadière sont deux nouvelles qui touchent à la perfection et sont conçues dans le même esprit; dans l'une, c'est Mme de Bauséant; dans l'autre, lady Brandon, toutes deux veuves de leurs affections, toutes deux abandonnées et qui sont venues chercher dans la solitude l'oubli de leurs infortunes. L'une y trouve la mort, l'autre s'y laisse alter à un nouvel amour que les exigences du monde viennent brusquement traverser. Son amant est par de hautes raisons sociales, d'épouser un grand nom et une grande fortune; mais, comme il a encore sur les lèvres le goût de l'entour céleste qu'il a goûté avec Mme de Beauséant, il ne peut se résigner à la fidélité conjugale et il tente un rapprochement, devenu impossible, avec son ancienne maîtresse. Celle-ci refuse un aussi avilissant partage et M. de Nueil, désespéré, se réfugie dans la mort.

La Grande-Bretèche.
La Grande-Bretèche contient le récit de trois farouches vengeances de maris offensés. L'un est le directeur d'une prison qui a admis à sa table M. de Beauvoir, un de ses prisonniers. Celui-ci est devenu l'amant de la femme de son hôte, qui, aux premiers soupçons de son déshonneur, a fait renfermer le coupable dans une étroite cellule. Puis, un jour, il lui envoie une lime et une échelle de corde tour favoriser, soi-disant, son évasion, et en lui recommandant de ne faire usage de ces moyens de sauvetage que la nuit. Mais M. de Beauvoir s'aperçoit à temps que la corde qu'on lui a envoyée est trop courte de 100 pieds et que son prétendu sauveur avait voulu se venger. Le second est un mari espagnol dont la vengeance a quelque chose de si fantastique et de si inconcevable que nous renonçons à la décrire. Entre autres barbaries, il coupe un bras sa femme parce qu'il entend un homme parler de certain signe noir qu'il a vu sur ce bras; puis il va trouver l'indiscret, lui montre le bras ensanglanté et le poignarde. Le troisième mari a la vengeance plus calme et non moins sûre. M. de Merret, entrant un soir dans la chambre de sa femme, entend fermer doucement un petit cabinet donnant dans cette chambre, et, soupçonnant un amant caché, il fait jurer à Mme de Merret qu'il n'y a personne dans ce cabinet. La femme jure, et le mari envoie chercher un maçon qui mure la porte derrière laquelle un homme est blotti. Pendant vingt jours, M. de Merret ne quitte pas la chambre, et toutes les fois que sa femme semble l'implorer du regard 

"Vous avez juré, lui dit-il, qu'il n'y avait là personne."
On ne saurait rien imaginer de plus capricieusement cruel que ces trois sortes de vengeance, mais la dernière surtout est racontée avec une telle sobriété de langage qu'elle n'en est que plus glaçante; elle vous serre la gorge et fait froid au coeur.

La Fausse maîtresse.
La Fausse maîtresse est le récit très émouvant de l'amour de Paz, un jeune homme épris de la femme de son ami intime et qui feint d'avoir pour maîtresse une écuyère du Cirque. Il pense, de cette manière, se faire assez mépriser pour qu'on ne partage pas son amour, s'il n'a pas su le dissimuler, et pour qu'on ne le soupçonne pas si rien encore ne l'a trahi. On voit que, si Balzac s'est efforcé de peindre les mauvais côtés de son époque, il n'a pas oublié non plus de leur opposer les quelques nobles exceptions qu'on y rencontre.

Modeste Mignon.
Modeste Mignon est une des compositions les moins réussies des Scènes de la vie privée. On ne conçoit pas cette jeune fille, élevée dans sa famille, et écrivant à un homme qu'elle n'a jamais vu les plus insignes folies qui puissent traverser le cerveau d'un poète malade. Dans ce roman, tout est fantastique ou tout au moins invraisemblable. On se comprend sans rien dire; tout se devine, et les fortunes se font et se défont avec une facilité vraiment trop prodigieuse. Et tout cela est raconté dans un langage plein d'afféterie et de préciosité, de poésie nuageuse et entortillée qui rend l'action encore plus inintelligible.

Gobseck.
Gobseck est une des créations les plus complètes le Balzac; c'est l'usurier typique, le banquier de la jeunesse endettée, du commerce en déconfiture, de la misère sous toutes ses formes; tout en lui respire l'âpre soif du lucre; il sue l'usure par tous les pores, et, en le regardant d'un peu près, on verrait qu'il a des griffes. Il n'y a pas jusqu'à son nom qui ne soit un trait frappant, un indice notoire, une révélation de l'homme qui le porte. Comme Balzac a dû se réjouir en faisant cette trouvaille! Gobseck! Cela pince, cela mord, déchire, coupe, taille, rogne en pleine chair dans le débiteur; Gobseck! il n'y a qu'un usurier qui puisse s'appeler de ce nom-là!

La Maison du chat qui pelote.
La Maison du chat qui pelote est la peinture du commerce de la rue Saint-Denis, des existences qui végètent en serre chaude pendant des années derrière un comptoir, pour y débiter de la cotonnade ou de l'indienne. Il y a certainement des détails charmants dans ces pages; mais l'auteur, comme cela lui est arrivé souvent, s'étend avec un peu trop de complaisance sur son sujet et, de l'analyse, en arrive à la minutie; il disserte, d'une façon agréable d'abord, mais fatigante à la fin, sur des infiniment petits et se sert à l'excès du gros bout de sa lorgnette.

Un début dans la vie.
Un début dans la vie offre l'histoire, ainsi que son titre l'indique, d'un jeune homme faisant ses premiers pas dans le monde, et on s'imagine les embarras, les obstacles, les difficultés de tout genre qu'il rencontre. Il est à peine monté dans la diligence qui doit l'amener à Paris, que son amour-propre est singulièremeat éprouvé par les quolibets, les plaisanteries, les farces que ses compagnons de route lui font subir. Plus tard, c'est contre le monde, contre les exigences de la société qu'il lui faut lutter corps à corps, et le tableau de cette bataille d'un homme aux prises avec les nécessités de l'existence est d'une grande vigueur et d'une vérité saisissante. C'est dans cette composition que Balzac a surtout accumulé ces proverbes travestis qui eurent tant de succès : Vieux moutard que j'aimais; le Temps est un grand maigre; Il faut battre son frère pendant qu'il est chaud, etc.

Béatrix.
Béatrix est une variété de la femme de trente ans que l'auteur se plaît tant à réhabiliter et à mettre même au-dessus de la jeune fille. Elle se fait aimer d'un homme marié qui la préfère à sa jeune femme, et Béatrix se purifie et ennoblit, pour ainsi dire, sa faute par l'affection qu'elle porte à Caliste; elle veut être une grande chose, une figure sainte pour lui et s'immole à sa propre grandeur. Enfin, Balzac a voulu surtout, dans Béatrix, peindre les sentiments qui retiennent encore les femmes après une chute; il a voulu montrer toutes les obligations que contracte une femme envers le monde par une faute.

Pierre Grassou.
Pierre Grassou est une de ces nouvelles comme Balzac savait en écrire et que préfèrent même, dans tout son oeuvre, ceux que rebutent les complications et les enchevêtrements de ses compositions plus étudiées. Pierre Grassou est un peintre chez lequel la ténacité remplace la vocation; il n'a pas de talent, n'obtient aucun succès, et ses maîtres lui conseillent de scier du bois ou de vendre de la chandelle plutôt que de s'acharner à gâter de la toile. N'importe, il persévère. C'est de plus un homme d'ordre, qui vit de peu et qui, dès qu'il a opéré une rentrée, place ses fonds chez le notaire. Un vieux juif, marchand de tableaux, lui achète, à un prix dérisoire, ses productions; ces gains minimes, mais constants, lui permettent de vivre et même de réaliser quelques petites économies. Son mécène lui procure des portraits, entre autres ceux de toute une famille grotesque, que Pierre Grassou éblouit d'abord par ses calembours et ses scies d'atelier mais qu'il finit par prendre au sérieux quand le marchand de tableaux lui fait entrevoir un mariage possible avec la fille. Le père, épicier retiré, est d'ailleurs un amateur; il possède une galerie de tableaux où se coudoient fraternellement les Raphaël, les Murillo, les Titien, les Véronèse, les Téniers, les Ruysdaël, et dont il vante les splendeurs au peintre. Quand il apprend que celui-ci est un homme rangé, qui place son argent chez un notaire, il lui saute au cou et lui offre sa fille. Pierre Grassou accepte; mais, avant la noce, il lui faut subir l'exhibition de la galerie de tableaux, et ce jour-là il tombe dans une stupéfaction profonde : sous les noms de Raphaël, de Titien, de Véronèse et autres, il reconnaît ses propres tableaux, la collection complète de ses croûtes, jaunies, enfumées à l'aide de procédés industriels et vendues comme authentiques par le vieux juif, qui les a fait payer des prix fous. Il s'insurge et dévoile toute la supercherie; mais ses aveux n'entament en rien la solide conviction de l'épicier amateur; ce brave homme déclare à Pierre Grassou qu'il est bien plus grand que Raphaël, Murillo, Véronèse, Ruysdaël pris individuellement, puisqu'il les réunit tous et qu'il peut être tantôt l'un et tantôt l'autre, à volonté; il le supplie d'être son gendre, et Pierre Grassou ne se fait pas prier plus longtemps.

Le Colonel Chabert.
Le Colonel Chabert reproduit une de ces situations insolites comme les guerres de l'Empire, les disparitions de vivants et le retour des morts, après de lointaines catastrophes, ont pu cependant en amener quelques-unes. Le colonel, laissé pour mort sur un champ de bataille, revient en France, où son décès a été dûment verbalisé et où sa femme s'est remariée. Il n'a plus d'état civil, il n'existe plus aux yeux de la loi. Sa lutte pour reconquérir, non sa femme, mais au moins une pension modique, offre toutes les péripéties du drame le plus mouvementé; les indécisions apparentes de la femme, qui reconnaît très bien son mari, quand ils sont en tête-à-tête, mais qui le renie et le fait passer pour fou quand il lui parle en public, prolongent quelque temps cette situation douloureuse, et le colonel, sans cesse dupé par elle, meurt de douleur et de misère.

Scènes de la vie de province

Voici les divers romans ou nouvelles réunis dans cette série : Ursule Mirouët (1842), Eugénie Grandet (1833), le Lys dans la vallée (1836); les Célibataires [Pierrette (1840), le Curé de Tours (1832), Un ménage de garçon ou La Rabouilleuse (1842)]; les Parisiens en province [l'Illustre Gaudissart (1833), la Muse du département]; les Rivalités [la Vieille fille (1836), le Cabinet des antiques (1838)]; les Illusions perdues [les Deux poètes (1837), Un grand homme de province à Paris (1839), Eve et David ou Les souffrances de l'inventeur (1843)]. 
Nous n'avons pas la prétention de parler d'une façon détaillée de chacun de ces ouvrages. Nous nous contenterons d'esquisser les principales lignes de cette série de personnages qui sont, pour ainsi dire, devenus typiques, et nous donnerons en quelques mots notre appréciation sur l'ensemble des Scènes de la vie de province.

Eugénie Grandet et le Lys dans la vallée tiennent la première place, autant par leur étendue que par le succès qu'ils ont obtenu. Eugénie Grandet est une des plus touchantes histoires et l'étude la plus approfondie qui se puisse imaginer. C'est l'histoire de deux femmes, la mère et la fille, toutes deux pleines d'aspirations généreuses, d'abnégation et de dévouement, mais qui, enfouies dans une arrière-boutique de province, étouffent dans l'atmosphère glaciale des intérêts matériels. 

Eugénie Grandet.
Le père Grandet, le tonnelier millionnaire, et plus avare encore qu'il n'est riche, est un des types les plus complets qu'ait créés Balzac. Rien n'y manque. Pour lui, la vie consiste à accumuler les chiffres d'une addition pour grossir toujours un total qu'aucune considération humaine ne doit diminuer; ce n'est pas qu'il n'aime pas sa femme, mais il la laisse geler l'hiver et la nourrirait volontiers de l'air du temps; ce n'est pas non plus que sa fille Eugénie ne lui soit chère, mais il aimerait mieux la voir mourir que d'être obligé,  pour la marier, de lui donner un écu de dot. Et pourtant Eugénie aime son cousin qui, ruiné de fond en comble, est allé aux Indes essayer de refaire sa fortune. Charles reste absent pendant sept ans, et durant cet intervalle la pauvre Mme Grandet a succombé. Peu de temps après, Grandet lui-même a dû quitter ses tonnes d'or pour quelques pieds carrés de terre; il est mort en faisant un effort surhumain pour saisir le crucifix en vermeil que le prêtre lui approchait des lèvres. Et la pauvre Eugénie, restée seule, se trouve à la tête de 20 millions. C'est alors qu'elle apprend le retour et le mariage de son cousin, qui a fait une fortune de son côté et qui, croyant Eugénie pauvre, lui a préféré une riche héritière du noble faubourg. Eugénie se résigne encore en se souvenant des paroles de sa mère mourants : "II n'y a de bonheur que dans le ciel!"

" Il s'en faut de bien peu, dit Sainte-Beuve, qu'Eugénie Grandet, cette charmante histoire, ne soit un chef-d'oeuvre, oui, un chef-d'oeuvre qui se classerait à côté de tout ce qu'il y a de mieux et de plus délicat parmi les romans en un volume. Il ne faudrait pour cela que des suppressions en lieu opportun, quelques allégements de descriptions, diminuer un peu vers la fin l'or du père Grandet, amoindrir l'inutile atrocité d'égoïsme du jeune Charles; il est à la fois trop ignoble de la sorte envers sa cousine et trop naïf aussi de n'avoir pas deviné la grande fortune de son oncle. Apaisez en ce tableau quelques couleurs criardes; arrivez, en éteignant, en retranchant çà et là, à une harmonie plus égale de ton, et vous aurez la plus touchante peinture domestique. "
Le Lys dans la vallée.
Le Lys dans la vallée a valu à Balzac autant d'admiration qu'il lui a suscité d'ennemis. C'est que, en effet, cette oeuvre est un composé bizarre des meilleures qualités et des plus grands défauts de l'auteur. On y retrouve à chaque page l'analyste armé de son scalpel; mais cette fois il cherche à le dissimuler et il arrive à un incroyable mélange de prétentions ascétiques et d'instincts matériels. On sent que l'auteur s'est pris d'une belle passion pour son sujet et qu'il a voulu le traiter avec tous les honneurs dont il le croyait digne; mais sous le poète on devine le physiologiste qui réclame ses droits, et c'est alors que I'héroïne entremêle les propos d'amour séraphique qu'elle tient à son amant de confidences sur les tyrannies conjugales de son mari. 

Nous n'entrerons pas dans le détail de ce roman, que tout le monda a lu et dans lequel, ainsi que nous le disions tout à l'heure, nous n'aurions qu'à constater la réunion des qualités et des défauts les plus opposés. Quelques vérités et beaucoup d'invraisemblances, voilà le bilan du Lys dans la vallée.

"Un grave reproche à adresser au Lys dans la vallée, a dit Gustave de Molènes, c'est d'avoir fait circuler un instant un jargon digne des filles de Gorgibus. Les romanciers en vogue frappent la monnaie sentimentale qui sert aux commerces amoureux de leur époque. Balzac a fait bien pis que de parler la langage des précieuses ridicules de son temps, il a composé une langue tout entière à leur usage."
Si nous avons cité cette critique, d'ailleurs très judicieuse et très vraie, c'est que l'auteur de la Comédie humaine s'est, en effet, efforcé dans plusieurs de ses romans de créer pour ses héros un langage à part, plein d'afféterie ou de brutalité, de néologismes ou de patois, presque toujours ennuyeux, ridicule ou incompréhensible.

Ursule Mirouët.
Ursule Mirouët est, à peu de chose près, dépourvue d'intrigue et n'est pas, à proprement parler, un roman; ç'a été pour l'auteur un prétexte pour s'essayer à traiter une question très grave. Il a mis en présence l'incrédulité complète d'une part, et de l'autre la croyance au surnaturel, et, le débat terminé, c'est cette dernière qui l'emporte. Le magnétisme, moitié science, moitié merveilleux, est l'intermédiaire au moyen duquel un médecin sceptique est amené à croire à la possibilité de phénomènes qui ne tombent pas immédiatement sous l'analysé scientifique. Ursule Mirouët est la chaste et candide jeune fille que l'on emploie comme sujet dans cette expérience.

Les Illusions perdues.
Dans les Illusions perdues, l'histoire d'Eve et David, renferme un de ces caractères de femme que l'auteur excelle à peindre. David Séchard est un imprimeur d'Angoulême qui néglige son métier pour poursuivre la découverte d'une papeterie économique destinée à révolutionner l'industrie. Sa femme, Eve, est une créature douce et dévouée, pleine d'amour pour son mari et de foi dans son génie. Tandis que David cherche la pierre philosophale sans s'occuper des intérêts matériels de lu vie, c'est Eve qui dirige l'imprimerie et qui invente mille expédients pour prévenir la ruine de la maison. Mais les événements sont plus forts qu'elle; une faillite est imminente. Les frères Cointet, imprimeurs d'Angoulême et concurrents de David Séchard, ont juré sa ruine et veulent, à tout prix, s'emparer du trésor qu'il est sur le point de trouver. Enveloppé par eux dans un réseau d'affaires, de procédures, de poursuites, d'arrestations, le malheureux inventeur finit par les associer à sa découverte, qu'ils exploitent à son détriment et avec laquelle ils gagnent des millions. Séchard, à la fin, content d'une légère indemnité, se retire avec sa femme dans un petit domaine qu'il vient d'hériter et se console de 
ses déconvenues passées en faisant des collections d'entomologie. Nous avons, à dessein, omis de parler du père de David, le vieux Séchard, qui vole son fils et qui l'espionne pour lui dérober sa découverte; cette figure est invraisemblable. Il y a aussi les aventures de Lucien et de Mme de Bargeton qui forment, pour ainsi dire, épisode à part et arrivent trop tard pour intéresser. Mais la vraie, la seule et ravissante fiigure du roman est celle d'Eve, parce que l'auteur, pour peindre ce touchant caractère, a employé ses pinceaux les plus déliés et les plus délicats.

C'est le frère d'Eve qui est le héros des deux autres épisodes des Illusions perdues, les Deux poètes et un Grand homme de province à Paris. Il s'appelle Lucien Chardon; mais comme il a des prétentions nobiliaires encore plus hautes que ses prétentions poétiques, il se fait appeler Lucien de Rubempré et il rêve de reconstituer le domaine patrimonial des Rubempré plus encore que de surpasser Hugo et Lamartine. Balzac a fait de ce type, qui réunit à la fois le poète, le gentilhomme et l'aventurier, une de ses créations les plus vivantes. Dans l'étonnante galerie de types que présente l'oeuvre de Balzac, Lucien de Rubempré est cet homme de lettres assez bien doué que la persévérance et le travail feraient arriver au premier rang, mais qui se grise de ses premiers succès, se laisse aller à la vie facile, croit ensuite pouvoir remplacer le talent par le savoir-faire et, de chute en chute, passe par toutes les capitulations de conscience et par toutes les portes basses sous lesquelles I'ambition courbe les gens peu scrupuleux. 

Les Deux poètes sont une étude minutieuse et un peu monotone de la vie de province. Balzac a saisi admirablement le relief que, dans ce milieu terne, uniforme, acquiert peu de frais la moindre originalité. Dans ce milieu, Lucien de Rubempré est un grand homme; on lui pardonne d'avoir une soeur repasseuse et une mère qui garde les femmes en couche, parce qu'il est beau, élégant et qu'il tourne assez bien le vers; il est invité aux soirées officielles, on la compare à Pétrarque; Angoulême se glorifie d'avoir donné la jour à un homme de génie. Le Pétrarque angoumois a sa Laure en Mme de Bargeton, une prude sèche, à grandes prétentions, qui le protège. Tous deux rêvent de se produire sur un grand théâtre, et un esclandre à la suite duquel Lucien est obligé de se battre en duel les engage tout naturellement à venir à Paris.

Dans le troisième épisode, Balzac a raconté en maître les déceptions des débutants littéraires. A peine débarqué, le Grand homme de province s'aperçoit qu'il est rien du tout à Paris et qui il lui faut enfoncer les portes qu'il croyait ouvertes à deux battants. Les libraires ne se disputent pas avec acharnement le manuscrit d'un recueil de sonnets, les Marguerites, ni celui d'un roman genre Walter Scott, l'Archer de Charles IX, qu'il a apportés d'Angoulême. Après avoir dépensé à acheter des pantalons collants et des bottes molles le peu d'argent qu'il reçoit d'Angoulême, car Lucien est avant tout un dandy, il lui faut dîner chez Flicoteau, et même un beau jour ne plus dîner du tout. Un journaliste, Lousteau, lui apprend alors à utiliser ses talents littéraires et sa jolie figure, à écrire dans une petite feuille agressive et mordante jusqu'à ce que les libraires aient capitulé et à faire la cour aux actrices, bonnes filles qui lui rendront la vie douce. Un autre clan d'hommes de lettres, de moeurs sévères, qui logent dans des greniers et boivent de l'eau, essaye aussi de l'attirer; mais, réflexion faite, Lucien se décide pour Lousteau. Ses articles sont spirituels, les libraires capitulent et achètent fort cher ses rossignols; il a en Coralie une délicieuse maîtresse, vit dans le luxe, un peu aux dépens de l'actrice, se promene au Bois dans le coupé de l'amant sérieux et croit que cela durera toujours. Les soupers se suivent, le gouffre des dettes se creuse; Lucien se tire momentanément d'affaire en imitant des signatures au bas d'une traite. Une fois engagé dans cette voie et quand sa famille s'est saignée aux quatre membres pour lui épargner dus désagraments judiciaires, il roule de plus en plus bas dans la honte et, renié de tout le monde, repart pour Angoulême complètement vidé, malade et sans un sou. On n en a pas encore cependant fini avec lui, et il reparaît dans le premier roman de la série suivante, Splendeurs et misères des courtisanes.

L'Illustre Gaudissart.
L'Illustre Gaudissart, dans les Parisiens en en province, est le type le plus achevé, le plus complet et aussi le plus amusant de cette variété du commerçant qu'on nomme commis voyageur.

"Le commis voyageur est aux idées ce que nos diligences sont aux choses et aux hommes; il les voiture, les met en mouvement, les fait se choquer les unes aux autres; il prend dans le centre lumineux sa charge de rayons et les sème à travers les populations endormies. Ce pyrophore humain est un savant ignorant; un mystificateur mystifié, un prêtre incrédule qui n'en parle que mieux de ses mystères et de ses dogmes. Curieuse figure! Cet homme a tout vu, il sait tout, il connaît tout le monde, il a les vices de Paris et peut affecter la bonhomie de la province; il est l'anneau qui joint le village à la capitale; mais essentiellement il n'est ni Parisien ni provincial : il est voyageur. Il ne voit rien à fond. Des hommes et des lieux, il en apprend les noms; des choses, il en apprécie les surfaces; il a son mètre particulier pour tout entier à sa mesure; enfin, son regard glisse sur les objets et ne les traverse pas. Il s'intéresse à tout et rien ne l'intéresse. Moqueur et chansonnier, aimant, en apparence, tous les partis, il est généralement patriote au fond de l'âme."
Ce portrait, que nous n'avons pu résister au plaisir de citer, est frappant.

Le Curé de Tours.
C'est dans le Curé de Tours que se trouve la figure typique du genre vieille fille, et le petit drame qui se déroule entre Mlle Gamard d'une part, et, de l'autre, les deux abbés Troubert et Birotteau est charpenté de main de maître.

"En restant fille, dit Balzac, une créature du sexe féminin n'est plus qu'un non-sens; égoïste et froide, elle fait horreur.... Il arrive, pour les filles, un âge ou le monde les condamne sur le dédain dont elles sont victimes. Laides, la bonté de leur caractère devait racheter les imperfections de la nature; jolies, leur malheur a dû être fondé sur des causes plus graves. On ne sait lesquelles, des unes et des autres, sont le plus dignes de rebut. Si leur célibat a été raisonné, s'il est un voeu d'indépendance, ni les hommes ni les mères ne leur pardonnent d'avoir menti au dévouement de la femme en s'étant refusées aux passions qui rendent leur sexe si touchant [...]. La jalousie est un sentiment indélébile dans les coeurs féminins; les vieilles filles sont donc jalouses à vide et ne connaissent que les malheurs de la seule passion que les hommes pardonnent parce qu'elle les flatte [...]. Elles ne pardonnent pas au monde leur position fausse, parce qu'elles ne se la pardonnent pas à elles-mêmes. Or, il est impossible à une personne perpétuellement en guerre avec elle-même ou en contradiction avec la vie de laisser les autres en paix et de ne pas envier leur bonheur."
Que ne pouvons-nous donner tout au long ce portrait et suivre la hargneuse et revêche Mlle Gamard dans tous les petits tourments, les petites tracasseries et les méchancetés félines sous lesquels elle finit par faire succomber, de concert avec Troubert, le pauvre et innocent Birotteau! Il ne faut pas croire cependant que Balzac ait commis l'injustice de ranger toutes les vieilles filles dans la même catégorie, et Mlle Salomon, avec sa figure douce et résignée, vient s'opposer d'une façon charmante et très vraie aux lignes anguleuses et à l'air renfrogné de la Gamard.
"Il y a des filles, dit excellemment l'auteur des Célibataires, qui se font mères en restant vierges. Celles-là atteignent au plus haut héroïsme de leur sexe en consacrant tous les sentiments féminins au culte du malheur. Elles vivent alors entourées de la splendeur de leur dévouement, et les hommes inclinent respectueusement la têta devant leurs traits flétris. Mlle de Sombreuil n'a été ni femme ni fille; elle sera toujours une vivante poésie."
Le Curé de Tours est une des meilleures compositions de Balzac, et on n'y trouverait rien à reprendre si la fin ne tombait quelque peu dans l'exagération.

Il faudrait parler encore du Cabinet des antiques, de la Muse du département, etc.; mais nous ne sommes pas au bout de la Comédie humaine, et si vaste que nous ayons fait notre cadre, nous sommes encore obligé de calculer avec l'abondance des matières. Ne quittons cependant pas les Scènes de la vie de province sans parler de la peinture des moeurs intimes du journalisme au XIXe siècle, que l'auteur a placée dans les Illusions perdues. On sait la tempête que souleva contre lui cette attaque virulente, il est vrai, mais qu'on pouvait d'autant moins supporter qu'on la sentait plus juste.

"En dévoilant les moeurs du journalisme, écrivait Balzac dans sa préface, l'auteur fera rougir plus d'un front; mais il expliquera peut-être bien des dénouements inexpliqués dans plus d'une existence littéraire qui donnait de belles espérances et qui a mal fini. Puis, les succès honteux de quelques hommes médiocres se trouveront justifiés aux dépens de leurs protecteurs et peut-être aussi de la nature humaine."
On se rappelle l'explication que donnait le spirituel vicomte de Launay (Mme de Girardin) aux clameurs de haro qui s'élevaient de toutes parts dans la presse contre l'auteur : 
"Vous ne devinez pas, écrivait-elle, pourquoi un homme qui a fait un livre contre les journalistes est attaqué par tous les journaux; c'est que, naïfs abonnés, vous ne vous apercevez peut-être pas que les journaux sont faits par des journalistes. Allons, un effort d'intelligence; rapprochez ces deux idées-là, elles vous expliqueront bien des choses. "
En résumé, nous pensons avec Loménie, l'auteur d'une étude fort remarquable sur Balzac, que ce sont encore les Scènes de la vie de province qui forment le plus beau fleuron de la couronne de Balzac. Là surtout se trouvent ces tableaux d'intérieur à la manière flamande qu'il excelle à peindre; c'est là qu'on rencontre quelquefois ces petites créations délicieuses qui forment un ensemble complet, sans lacunes ni superfétations, sans sécheresse ni mollesse, simples et vraies dans la forme et dans le fond, et qui touchent à la perfection.
"L'auteur d'Eugénie Grandet vivra, dit Sainte-Beuve. Le père, j'allais dire l'amant, de Mme de Vieuménil, de Mme de Bauséant gardera sa place sur la tablette du boudoir la plus secrète, la plus choisie. Ceux qui cherchent joie, gaieté, épanouissement, ri. aiment la veine satirique et franche du rangeau rabelaisien ne sauraient mé. connaltre les illustres Gaudissart, les excellents Birotteau et toute leur race. II y en a, comme on voit, pour chacun. "
Nous nous rappelons, à ce propos, une appréciation excellente et une critique fort ingénieuse de Stendhal sur les Scènes de la vie de province. Il voyageait, et il écrivit dans ses Mémoires d'un touriste :
"J'ai trouvé dans ma chambre un volume de M. de Balzac. C'est l'abbé Birotteau (les Célibataires). Que j'admire cet auteur! qu'il a bien su énumérer les malheurs et petitesses de la province! Je voudrais un style plus simple; mais dans ce cas les provinciaux l'achèteraient-ils? Je suppose qu'il fait ses romans en deux temps : d'abord convenablement; puis, il les habille en beau style néologique, avec les pâtiments de l'âme, il neige dans mon coeur et autres belles choses. "
Nous sommes loin d'avoir tout dit sur les Scènes de la vie privée; mais nous nous sommes attaché à citer de préférence tout ce qui pouvait être de nature à faire ressortir les différents genres traités par l'auteur dans cette série de compositions. 

Scènes de la vie parisienne

Cette série se compose de : Splendeurs et misères des courtisanes (1838) [Esther heureuse; A combien l'amour revient aux vieillards; Où mènent les mauvais chemins; la Dernière Incarnation de Vautrin (1847)], Un prince de la Bohème (1840); Un homme d'affaires (1844), Gandissart lI , les Comédiens sans le savoir (1846), Histoire des Treize [Ferragus (1834), la Duchesse de Langeais (1834), la Fille aux yeux d'or (1835)], le Père Goriot (1835), César Birotteau (1837), la Maison Nucingen (1838), les Secrets de la princesse de Cadignan (1839), les Employés (1838), Sarrasine (1831), Facino Cane (1837), les Parents pauvres [la Cousine Bette (1846), le Cousin Pons (1847)]; 

" Ici dit Balzac dans une préface de ses Scènes de la vie parisienne, vont se dérouler les plus étranges tableaux, et l'auteur doit s'armer de courage pour entendre les accusations qui vont pleuvoir sur son oeuvre, et les plus absurdes seront portées par ceux-là  mêmes qui connaîtront le mieux l'étendue des plaies de cette hydre appelée Paris. Souvenez-vous seule ment que l'auteur veut tout peindre du XIXe siècle et faire, en quelque sorte, un état de situation de ses vices et de ses vertus."

Cette précaution oratoire, cette plaidoirie pro domo sua n'était pas tout à fait inutile pour faire accepter au public les tableaux que l'époque jugeait repoussants, honteux et ignobles, et qui abondent dans les Scènes de la vie parisienne; et ces clameurs contre lesquelles Balzac essayait de se mettre en garde n'en ont pas moins été poussées avec d'autant plus de violence que auteur avait déclaré dans cette même préface que, le roman ayant surtout besoin de moeurs tranchées et de contrastes il fallait, de toute nécessité, les aller chercher chez les filles, chez les voleurs et chez les forçats, les seuls êtres chez qui les moeurs ne fussent pas effacées et aplaties. Aussi s'est-il appliqué à rendre dans toute leur hideuse vérité les existences des espions, des voleurs et des forçats, des filles entretenues et de tous les gens en guerre avec la société, qui grouillent dans Paris.
"Faire les Scènes de la vie parisienne et y omettre ces figures si curieuses, dit encore Balzac, c'eût été le fait d'une couardise de laquelle nous sommes incapable. D'ailleurs, personne n'a osé aborder le profond comique de ces existences, la censure n'en veut plus au théâtre, et cependant Turcaret, madame la Ressource sont de tous les temps. "
L'auteur n'a-t il pas un peu montré le bout de l'oreille, ne s'est-il pas un peu trahi dans cette dernière phrase? Ce qui l'a surtout tenté dans ces peintures, c'est que personne avant lui n'avait osé les aborder et qu'il y avait observé un côté comique séduisant. On sait que c'est à sa création du personnage de Vautrin que Balzac dut de se voir fermer les portes de l'Académie française.
"Bien des gens, a-t-il écrit à ce propos, ont eu la velléité de reprocher à l'auteur la figure de Vautrin. Ce n'est cependant pas trop d'un homme du bagne dans une oeuvre qui a la prétention de daguerréotyper une société où il y en a cinquante mille."
Quoi qu'il en soit de ces critiques, les principales qui aient été adressées aux Scènes de la vie parisienne et que nous avons voulu signaler tout de suite pour n'y plus revenir, cette série de compositions renferme plus d'un chef-d'oeuvre, et nous allons essayer de donner une idée générale de l'ensemble.

Splendeurs et misères des courtisanes.
Les Splendeurs et misères des courtisanes offrent le tableau le plus complet et le plus saisissant de la vie des prostituées de toute classe dans Ieurs heures d'apogée et de décadence. Esther est une fille perdue, si belle et si séduisante qu'on l'a surnommée la Torpille, "parce qu'elle aurait engourdi l'empereur Napoléon lui-même." Mais un beau jour elle se prend d'amour pour Lucien de Rubempré et, à partir de ce moment, elle devient une Madeleine repentante, d'autant mieux qu'elle s'est réconciliée avec Dieu par l'entremise d'un prêtre, Carlos Herrera. Or, ce prêtre n'est autre que Vautrin, un forçat célèbre, évadé du bagne et qui s'est fait le protecteur et l'ami dévoué de Lucien. Voici pourquoi Lucien, perdu de dettes, sur le point d'être déshonoré, allait se donner la mort, lorsque Vautrin se trouva sur son passage juste à temps pour l'en empêcher. Le forçat, contraint à vivre en dehors du monde, mais dévoré du besoin de vivre, conquit la pensée de se faire représenter dans la vie sociale par ce jeune homme auquel il donnerait sa force et son énergie; mais pour cela il fallait se l'attacher par des liens indissolubles, et c'est ce qu'il fit en tirant Lucien des embarras dans lesquels il se trouvait. Seulement, à partir de ce moment, ces deux hommes devinrent la chose l'un de l'autre, et l'alliance de ces deux êtres qui n'en devaient faire qu'un seul reposa sur ce raisonnement plein de force que le faux prêtre fit comprendre à Lucien :

"Regardez-vous comme mort, lui dit-il, et si vous vous abandonnez entièrement à moi, je vous ferai la vie heureuse et splendide."
Lucien accepta, et alors Vautrin, le génie de la corruption, détruisit ce qui restait d'honnêteté dans le coeur de Lucien en le plongeant dans des nécessités cruelles et en l'en tirant par des consentements tacites à des actions mauvaises ou infâmes qui le laissaient toujours pur, moral et noble aux yeux du monde. Lucien était la splendeur sociale à l'ombre de laquelle voulut vivre le forçat : "Je suis l'auteur, tu seras le drame; si tu ne réussis pas, c'est moi qui serai sifflé", lui dit-il le jour où il lui avoua le sacrilège de son déguisement.

Cependant le faux prêtre alla prudemment d'aveu en aveu, ne se démasquant pas tout à fait aux yeux de sa créature, mesurant l'infamie de ses confidences à la force de ses progrès et aux besoins de Lucien, et il ne livra son dernier secret qu'au moment ou l'habitude des jouissances parisiennes, les succès, la vanité satisfaite lui avaient asservi la corps et l'âme de ce malheureux.

Il nous est impossible de suivre dans leurs évolutions les personnages qui tiennent les premiers rôles dans ce drame hideux et terrible; mais nous ne pouvons omettre deux figures tracées, elles aussi, de main de maître; nous voulons parler du baron de Nucingen, que nous retrouverons plus tard dans la Maison Nucingen, et de Contenson, l'espion de la police qui, pour un moment en disponibilité d'emploi, s'est fait recors, c'est-à-dire pratique les arrestations commerciales. 

"Contenson était tout un poème, un poème parisien. A son aspect, vous eussiez deviné de prime abord que le Figaro de Beaumarchais, le Mascarille de Molière, le Frontin de Marivaux, le Lafleur de Dancourt, ces grandes expressions de l'audace dans la friponnerie, de la ruse aux abois, du stratagème renaissant de ses ficelles coupées, sont quelque chose de médiocre en comparaison de ce colosse d'esprit et de misère."
La Dernière incarnation de Vautrin.
La Dernière incarnation de Vautrin correspond à la dernière partie des Splendeurs et misères des courtisanes. C'est le combat dramatique de la police et d'un voleur incessamment aux prises; nous devrions plutôt dire que c'est une étude approfondie des moeurs du bagne et des lupanars, une dissertation artistique sur l'argot des assassins, des voleurs et des filles. L'auteur nous fait pénétrer jusque dans les plus petits recoins de ces lieux infâmes ou l'on fait trafic de tout, du corps et de l'âme, de la vie et de la mort; il nous initie aux plus hideux secrets de la prostitution et du vol; et, en regard, il présente le tableau de la justice, de la gendarmerie et de la police qui comporte une population d'environ soixante à quatre-vingt mille individus, c'est-à-dire un nombre correspondant à celui de la population des bagnes, des prisons et des lupanars. C'est l'antagonisme de ces gens qui se cherchent et qui s'évitent réciproquement dans la société, c'est ce duel immense et éminemment dramatique que Balzac a reproduit dans la Dernière incarnation de Vautrin.

La Maison Nucingen.
La Maison Nucingen est la peinture fidèle des mystères de la haute banque; on y pénètre à la suite de l'auteur dans les ténébreuses régions de l'usure, de la lettre de change et des industries clandestines, et on peut dire que Balzac y a rivalisé de compétence et de procédé didactique avec les procureurs, les huissiers et les recors. Le personnage principal, Nucingen; un banquier allemand, est le Géronte moderne, le vieillard de Molière moqué, dupé, battu, content, vilipendé, et Balzac, on le sent, ne s'est pas borné pour le peindre à ce que pouvait lui présenter son imagination; il est évident qu'il avait vu de ses yeux l'original et qu'il l'a photographié. Mais il est regrettable qu'il se soit cru obligé de lui faire parler une sorte de patois moitié français, moitié germanique, le plus souvent inintelligible et toujours insupportable.

Les Parents pauvres.
Les Parents pauvres, qui renferment la Cousine Bette et le Cousin Pons, font partie des études les plus complètes et les plus vraies de l'auteur. Balzac considérait l'homme comme une force, et, après avoir présenté cette force comme héroïque, puis comme une arme entre les mains des scélérats, il l'a peinte dans les monomanes. Notre but étant de donner une idée aussi complète que possible de tous les types qu'a esquissés ou creusés la plume du romancier, nous croyons devoir nous dispenser d'un compte rendu qui ne pourrait être qu'écourté et signaler seulement l'un de ces monomanes que Balzac a mis eu scène.

Nous choisirons le baron Hulot d'Ervy. Cet homme, un des grands administrateurs de l'Empire, presque ministre, père de la plus florissante famille, adoré par sa charmante et vertueuse femme, s'est laissé peu à peu dominer par un vice. Déjà les femmes ont dévoré une partie de sa fortune, et il aime encore une cantatrice, qu'il méprise au fond, mais à laquelle il obéit, et ce vice ainsi profondément enraciné devient une monomanie. Plus tard, renvoyé par la cantatrice, il s'éprend d'une autre femme, et cette nouvelle passion engloutit bientôt les derniers débris de sa fortune. Il recourt alors aux emprunts, à la lettre de change; il laisse sa femme sans pain, et l'honnête homme disparaît bientôt sous le débauché. Un jour, il apprend que sa maîtresse le trompe, et pour deux rivaux; elle-même le lui dit en face avec un soudain éclat d'insolence et d'insulte. Et le malheureux courbe la tête, c'est lui qui demande grâce, qui accorde tout ce qu'on lui demande; il pleure, il supplie; il est possédé d'une idée fixe, l'amour, et il se croit encore aimé, et il boit toute honte sans plus rien sentir. Il est ruiné, et son fils chancelle sous le poids des lettres de change, sa femme tombe mourante, son frère meurt; son oncle, emprisonné pour lui, se poignarde; et lui ne voit et ne sent rien; tout s'écroule, disparaît, meurt, se lamente et gémit autour de lui; il est chassé de ses places, méprisé de tous, déclaré voleur, et il s'abat sous la ruine des fortunes qu'il a brisées, au glas des deux morts qu'il a causées. Mais ce n'est pas tout; si l'amour, le désir, tout ce qui peut embellir un vice est mort en lui, il lui reste encore l'habitude. Il s'abaisse jusqu'à emprunter de l'argent à ses anciennes mattresses et il vit parmi des ivrognes, des coureurs de filles, des claqueurs et la plus immonde canaille; enfin il devient écrivain public dans une échoppe, et son avilissement se tourne alors en idiotisme. Pour achever, il s'amourache d'une grosse Normande, maritorne de sa cuisine :

"Ma femme n'al pas longtemps à vivre, lui dit-il; si tu veux, tu pourras être baronne."
La pauvre femme malade meurt de ce mot, et la cuisinière devient baronne.
"Quelle fin et quel mot! s'écrie Taine dans son admirable travail sur Balzac. Quelle suite et quel ensemble! Le personnage est un monstre, mais l'artiste est un grand homme. Lucrèce n'a rien fait de plus puissant, lorsque, avec une verve désespérée et une logique intraitable, il a décrit la peste d'Athènes et fait de la peste son héros. "
Le Cousin Pons offre l'analyse d'une autre monomanie. Le héros de cette histoire, que ses parents riches appellent le pique-assiette parce qu'il trouve moyen de ne jamais dîner chez lui, est le plus brave homme du monde, mais il dépense toutes ses maigres rentes à collectionner des tableaux de prix, des émaux, des porcelaines, des tabatières et furette continuellement chez tous les marchands de bric-à-brac. Personne, dans son entourage, ne soupçonne la valeur du musée Pons, et l'excellent homme est partout traité en mendiant. Les domestiques lui répandent les sauces sur son spencer, un contemporain du Directoire; un farceur lui demande par quelle recette on fait durer quinze ans un chapeau. Abreuvé d'avanies, il se décide à ne plus dîner en ville. Les richesses artistiques qu'il a accumulées viennent à être connues; on les évalue à plus d'un million : c'est alors une autre comédie, la comédie de l'avidité et de l'hypocrisie, qui se joue autour du pauvre diable tombé malade. Tous ceux qui le reniaient secourent; mais la riche proie leur est vivement disputée par une tourbe de gens infimes qui ont lait de Pons leur chose : la portière qui le nourrit de regrats immondes; un marchand de ferraille, amoureux de l'ignoble portière; un vieux juif qui couve depuis longtemps des yeux les trésors du musée Pons; un homme de loi véreux qui s'entremet entre toutes ces convoitises et enseigne à côtoyer les articles du code. Le moribond a un ami, un vieux musicien, du nom de Schmucke, auquel il cède toute sa fortune; mais ce candide vieillard est d'une ignorance complète en bricabracologie et, bien loin d'empêcher le pillage, il aide à dévaliser Pons, persuadé qu'il adoucit les derniers moments de son ami en échangeant des objets sans valeur contre un bouillon ou une tasse de tisane; il a les larmes aux yeux en remerciant les voleurs. Quand Pons lui fait voir la scélératesse des gens qui l'entourent, il est trop tard; toutes sortes de toiles d'araignée, ourdies patiemment, enveloppent la proie. La vieux collectionneur rend l'âme en voyant déloger toutes ses richesses, et Schmucke se croit fort heureux en acceptant l'aumône d'une petite rente viagère.

César Birotteau.
César Birotteau, le parfumeur enrichi, l'inventeur de la Pâte des sultanes et de l'Eau carminative, a, comme le baron Hulot et le cousin Pons, une monomanie. Ce n'est pas l'amour ni les chefs-d'oeuvre de l'art qui lui tournent la tête à celui-là, c'est l'ambition. Déjà il est arrivé à la fortune; maintenant il lui faut des honneurs, et, peu à peu, cette idée dominante devient pour lui une obsession de tous les instants, de toutes les minutes, et le fait divaguer. Il veut être décoré, devenir maire de son arrondissement, préfet, ministre même, et pourquoi pas? Mais le malheureux finira comme le baron Hulot, moins méprisable, mais non moins ridicule. On peut reprocher à Balzac d'avoir entassé comme à plaisir, dans ce roman, toutes ses connaissances commerciales, toute sa science du billet à ordre et de la procédure, si bien qu'il faut être presque négociant pour comprendre César Birotteau; tous ces comptes d'avoués et d'huissiers, tous ces mémoires, ces enquêtes, ces inventaires, ces bilans, ces protêts finissent par casser la tête et sonnent étrangement aux oreilles accoutumées à la simplicité du classique.

"Si nous n'étions pus tous des plébéiens amateurs de science, dit Taine, lieu, aurions planté là M. Goriot au commencement de son apoplexie séreuse et jeté Birotteau au feu dès le premier déficit de son bilan. L'auteur verrait fuir la moitié de son public si le XIXe siècle n'avait pas mis de la poésie dans les cataplasmes et les protêts."
Le Père Goriot.
Goriot rappelle involontairement le Roi Lear de Shakespeare; mais, tout en se ressemblant par les traits principaux, les deux personnages diffèrent entre eux par des nuances fortement tranchées. Shakespeare avait voulu représenter dans son vieux roi la paternité aveugle et folle, se dépouillant de tout, sceptre, grandeur, fortune, au profit de deux filles dont la noire ingratitude le payait de ses sacrifices. Mais pour l'honneur de Ia nature humaine, en regard de deux filles perfides et barbares, Shakespeare a placé Cordélia, fille pieuse et dévouée; pour l'honneur de la paternité, autant le poète a donné de tendresse au vieillard pour les enfants qui devaient le trahir, autant, la trahison commencée, il l'a embrasé de fureur contre ces indignes créatures, Balzac, lui, dans un sujet analogue, n'a rien accordé à l'honneur la nature humaine, rien à l'honneur de la paternité. Le père Goriot n'a pas d'Antigone qui la console, pas de colère qui le venge. Loin de se désenchanter de ses odieuses filles, son idolâtrie augmente avec les souffrances qu'elles lui causent. Après s'être laissé piller, dévorer, épuiser d'or et de sang par elles, il expire sur le plus triste des grabats, sans cesser de les adorer, de les appeler ses anges, de les bénir dans les convulsions de son agonie. Et à côté de ce tableau principal, au second plan, ou n'a pas même la consolation de trouver un personnage, une figure qui repose la vue : des maris qui trompent leurs femmes et se ruinent pour des maîtresses; des femmes qui trompent leurs maris, dont l'une engage ses bijoux pour son amant, dont l'autre se vend pour de l'argent; un forçat préchant, dogmatisant, prouvant, avec la logique du bagne, qu'il n'y a ici-bas ni principes, ni lois, mais seulement des événements et des circonstances; et puis, dans la pénombre, une collection grotesque de niais et d'égoïstes, une petite exhibition de la Béotie parisienne.

Nous devons spécialement fixer l'attention sur l'épisode qui met en scène pour la première fois Vautrin et Rastignac. Tous deux se rencontrent dans la maison bourgeoise de Mme Vauquer, à table d'hôte. L'un est un forçat en rupture de ban, l'autre un jeune étudiant qui deviendra plus tard l'amant d'une fille de Goriot. Vautrin est mort civilement et ne compte plus au nombre des hommes. 

"Comme les victimes dévouées à l'abattoir, dit Théophile Gautier, il porte sur l'épaule cette marque rouge où la guillotine recounaît les siens; le bourreau l'a touché et, à tout jamais, séparé du possible. Il est forcé de ramiper souterrainement dans un monde étrange et monstrueux, dans ce monde où aucun des moyens humains n'est praticable, ni le travail, ni le courage, ni la persévérance. Ces moyens-là sont bons pour des vivants, et les forçats sont des morts que l'on a oublié d'enterrer, des guillotinés à qui l'on n'a pas fait secouer la tête. Aussi le vol, le guet-apens, le meurtre, l'assassinat par le fer, le poison, la noyade ou la précipitade leur paraissent-ils la chose la plus simple et la plus naturelle. "
Il faut done à cet homme un être dans lequel il puisse s'incarner, dans lequel il puisse recommencer sa vie. Et cet homme, Vautrin espère le trouver dans le jeune Rastignac. Il l'étudie, il l'observe, il le tâte et le considère sous toutes ses faces; il retrouve en lui tout ce qui lui manque, probité, délicatesse, estime; et il se dit qu'il en voudrait faire son élève, son répondant devant la société avec laquelle il n'a plus le droit ni le moyen de traiter que par l'entremise d'un tiers. On verra par la suite que Rastignac n'est pas l'homme sur lequel Vautrin croyait pouvoir compter, et cet alter ego, cette doublure qu' il cherche, il la trouvera plus tord dans Lucien de Rubempré, dont l'histoire se déroule dans lllusions perdues et dans Splendeurs et misères des coutisanes.

Histoire des Treize.
L'Histoire des Treize spécule dans ses trois épisodes, Ferragus, la Duchesse de Langeais, la Fille aux yeux d'or, sur un surnaturel cher à Balzac. Treize hommes forment ensemble une association mystérieuse, une sorte de carbonarisme de gens du monde; ils mettent en commun leur fortune, ne doivent pas hésiter à donner leur vie les uns pour les autres, obéissent au premier signal du chef et se trouvent, par le seul fait de leur union, en possession de la puissance la plus redoutable, Pas de conscience qu'ils ne puissent acheter argent comptant; pas d'obstacle qu'ils ne puissent renverser ou tourner; substituer un personnage à un autre, opérer un enlèvement, percer des portes dans les murailles, faire tomber une maison ou la tête de quelqu'un qui leur déplaît, sont pour eux des jeux d'enfant.

Ferragus nous montre un jeune étourdi que sa curiosité indiscrète met aux prises avec la mystérieuse association. Une lettre qu'il trouve dans la rue et qu'il veut reporter à son adresse, la rencontre qu'il fait dans la même maison d'une femme de ses connaissances dont la présence dans ce galetas est pour lui incompréhensible le poussent malgré lui à un espionnage qu'il croit fort innocent. Il découvre divers secrets que les Treize et surtout leur chef, Ferragus, veulent cacher; il va détruire le bonheur de la jeune femme en révélant à son mari la source obscure de sa fortune; il faut que les Treize se débarrassent de ce gêneur. A partir de ce moment, toutes sortes d'accidents inexplicables lui arrivent; s'il monte en voiture, l'essieu du véhicule a été scié préalablement et la voiture verse; s'il passe sous un échafaudage, l'édifice de planches croule sur lui comme par hasard; dix fois il échappe à une mort certaine. L'un des Treize, qu'il n'a jamais vu, lui suscite une méchante affaire, le provoque et lui enfonce six pouces de fer dans le corps; il en réchappe toujours. Enfin les Treize le suppriment brusquement à l'aide d'une drogue que l'un d'eux se charge de lui mettre dans les cheveux en guise de pommade et qui le rend tout à fait idiot.

La Duchesse de Langeais a une tournure plus sentimentale. Les Treize et leur fantasmagorie n'apparaissent que pour punir la séduisante duchesse qui s'est moquée d'un des leurs, le général de Montriveau, et l'a planté là, après l'avoir rendu fou d'amour. Toute cette première partie, dans laquelle Balzac a décrit par le menu les manèges de la coquette et toutes les stratégies féminines, est un modèle de patiente et de fine analyse. Le châtiment de la duchesse est sur le point d'être terrible, Les Treize l'enlèvent à une sortie de bal en prenant les habits, la tournure de ses domestiques et en lui amenant un équipage copié sur le sien; ils l'introduisent dans une maison inconnue et là elle assiste aux plus sinistres préparatifs. Elle ne sait trop si on ne va pas lui couper la tête; mais le sanhédrin d'hommes masqués décide qu'il se contentera de la raser et de la marquer au fer rouge. Montriveau paraît et lui pardonne; elle en sera quitte pour la peur. Mais alors la duchesse se prend d'une belle passion pour l'homme qu'elle avait dédaigné; elle veut être sa maîtresse. C'est au tour de Montriveau de la repousser. On enveloppe la tête de la duchesse, on tourne un bouton et elle se retrouve au milieu même du bal qu'elle avait quitté : la voiture, avec de longs détours, l'avait en effet conduite dans un hôtel contigu à celui où se donnait le bal, et rien ne peut transpirer de son aventure singulière. A partir de ce moment, la duchesse de Langeais est toute à Montriveau; elle s'affiche et se compromet pour lui en pure perte; elle gagne son domestique et s'introduit jusque dans sa chambre; le général la laisse se morfondre sur son tapis. Enfin, elle lui écrit une dernière fois, formule sa dernière prière et, ne recevant pas de réponse, disparaît. Montriveau n'a pas reçu à temps sa lettre; il y reconnaît un amour vrai, sans feinte et se sent prêt à céder, mais il est trop tard; il fait fouiller tous les couvents de Paris et de la province par ses amis dont cette fois l'ingéniosité et la toute-puissance se trouvent en défaut. Les recherches continuent pendant plusieurs années sans la moindre résultat. Lors de l'expédition d'Espagne, Montriveau, qui ne rêve plus que la duchesse de Langeais, est envoyé dans le sud de la péninsule, près de Cadix, et, pour tuer le temps, va visiter un des couvents de femmes les plus sévèrement tenus, dans une petite île, près des côtes. Il lui est impossible d'apercevoir le visage d'une seule des religieuses, mais il les entend chanter au choeur, à travers un rideau, et, quoique dix ans se soient passés, il reconnaît, à n'en pas douter, la voix de la duchesse; il se fait ouvrir les portes du parloir, parle en maître et obtient une entrevue avec celle qui l'a fui. Ses instances et ses menaces pour la faire renoncer à ses voeux et rentrer dans le inonde restent vaines, et alors il se décide à Lui enlèvement. La chose est combinée avec ses amis comme la prise d'assaut d'une forteresse; un brick est armé et conduit au pied des rochers où s'élève le couvent; des échelles de corde et toutes sortes d'appareils de suspension sont dressés le long des murs. Mais la duchesse est morte pendant les préparatifs; on escalade le couvent et les amis de Montriveau, qui lui avaient juré de lui ramener sa maîtresse, ne lui rapportent que son cadavre.

La Fille aux yeux d'or, qui complète cette trilogie, est une excursion dans un de ces territoires dans lesquels se complaisait l'imagination licencieuse de Balzac; il a su néanmoins envelopper son cynique récit de tant de voiles que le lecteur non initié n'en perce pas le mystère et reste ébloui de la splendeur du decor et de la mise en scène, sans trop rien comprendre au fond. 

Sarrasine.
Sarrasine offre la contrepartie de la Fille aux yeux d'or; dans ce dernier roman, c'est une femme qui a pour maîtresse l'étrange beauté dont le surnom sert de titre au livre; dans le premier, c'est un homme qui est le jouet de cette illusion, mais il l'est involontairement. En réalité, le personnage pour lequel le sculpteur Sarrasine prend feu, croyant avoir affaire à une femme, n'appartient à aucun sexe. C'est un de ces castrats auxquels la décence papale voulait que l'on confiât les rôles de femme, de peur d'offenser la chasteté des monsigniri par la vue d'une femme véritable. Il s'appelle le Zambinelli à la ville, la Zambinella au théâtre, et n'est tout à fait ni l'un ni l'autre.

Dans la Fille aux yeux d'or et Sarrasine, Balzac rappelle ces médecins qui n'ont pas de plus grand plaisir que la découverte d'une maladie étrange ou perdue. On ne peut cependant s'empêcher de constater que, pour mettre en scène de pareilles laideurs, pour mettre à nu des plaies aussi repoussantes, il ne fallait rien moins que le génie de Balzac, et si on peut lui faire un reproche, ce n'est pas d'avoir étalé le cynisme du dévergondé, c'est de n'avoir pas reculé devant la brutalité du savant.

Les Employés.
Les Employés contiennent l'exposition, dans ses plus minutieux détails, de la vie des gens de bureau, de leurs tribulations et de leurs intrigues, de leurs jalousies et de leurs haines, de leurs goûts, de leurs habitudes privées et publiques; c'est, en un mot, une monographie complète de la gent bureaucratique. Rien n'y manque; aucune figure n'est oubliée dans la collection, depuis le garçon de bureau jusqu'au commis, depuis le commis jusqu'au chef de bureau, voire même au ministre. On pense quelle importance Balzac devait attacher à cette oeuvre, lui qui voulait peindre la société au XIXe siècle!

" Balzac, comme Shakespeare, dit Taine en parlant des Scènes de la vie parisienne, a peint les scélérats de toute espèce : ceux du monde et de la bohême, ceux du bagne et de l'espionnage, ceux de la banque et de la politique; comme Shakespeare, il a peint les monomanies de toute espèce : ceux du libertinage et de l'avarice, ceux de l'ambition, ceux de l'art, de l'amour paternel et de l'amour. Souffrez dans l'un ce que vous souffrez dans l'autre. Nous ne sommes point ici dans la vie pratique et morale, mais dans la vie imaginaire et idéale. Leurs personnages sont des spectacles, non des modèles; la grandeur est toujours poétique, même dans le malheur et dans le crime. J'aime mieux en rase campagne rencontrer un mouton qu'un lion; mais, derrière une grille, j'aime mieux voir un lion qu'un mouton. L'art est justement cette sorte de grille; en ôtant la terreur, il conserve l'intérêt. Désormais, sans souffrance et sans danger, nous pouvons contempler les redoutables passions, les déchirements, les luttes gigantesques, tout le tumulte et l'effort de la nature humaine soulevée hors d'elle-même par des combats sans pitié et des désirs sans frein. Et certes, ainsi contemplée, la force émeut et entraîne. Cela nous tire hors de nous-mêmes; nous nous sentons comme devant les lutteurs de Michel-Ange, statues terribles dont les muscles énormes et tendus menacent de fracasser le peuple de pygmées qui les regarde, et nous comprenons comment les deux puissants artistes se trouvent enfin dans leur royaume, loin du domaine public, dans la patrie de l'art. Shakespeare a trouvé des mots plus frappants, des actions plus effrénées, des cris plus désespérés; il a plus de verve, plus de folie, plus de flamme; son génie est plus naturel, plus abandonné, plus violent; il invente par instinct, il est poète; il voit et fait voir par subites illuminations les lointains et les profondeurs des choses, comme ces grands éclairs des nuits méridionales qui, d'un jet, soulèvent et font flamboyer tout l'horizon. Celui-ci échauffe et allume lentement sa fournaise; on souffre de ses efforts; on travaille péniblement avec lui dans ces noirs ateliers fumeux, où il prépare, à force de science, les fanaux multipliés qu'il va planter par milliers et dont les lumières entre-croisées et concentrées vont éclairer la campagne. A la fin, tous s'embrasent; le spectateur regarde; il voit moins vite, moins aisément, moins splendidement avec Balzac qu'avec Shakespeare, mais les mêmes choses, aussi loin et aussi avant. "
Scènes de la vie militaire
Sous ce titre, l'auteur a réuni deux ouvrages : les Chouans (1828), une Passion dans le désert (1830);
Les Chouans.
Le Dernier des chouans (titre définitif : les Chouans)  a paru en 1828, avec la signature de l'auteur, et c'est par ce roman que Balzac a ouvert ostensiblement sa carrière littéraire. On sait que jusqu'à cette époque il n'avait publié ses productions, déjà nombreuses, Clotilde de Lusignan, l'Héritière de Birague, Jean-Louis ou la Fille retrouvée, le Vicaire des Ardennes, etc., que sous les pseudonymes de Viellerglé, de lord R'hoone, d'Horace de Saint-Aubin et autres.
"Le Dernier des chouans, dit Sainte-Beuve, offre seul, pour la première fois, du pittoresque, de l'entente dramatique, des caractères vrais, un dialogue heureux. Par malheur, l'imitation de Walter Scott et de Cooper est évidente."
La fable de ce roman rappelle, au premier aspect, le drame des Espagnols en Danemark, de Prosper Mérimée; c'est aussi une jeune fille espion qui se prend d'amour pour l'homme qu'elle doit surveiller et qui, se dévouant pour le sauver, lui révèle sa mission ignoble et se releva à ses yeux de tout l'héroïsme d'un aveu si déshonorant. Mlle de Verneuil est une création d'une élégance, d'une pureté, d'une finesse exquise, et en même temps d'une vérité qui revélait déjà une longue étude et la connaissance profonde de la psychologie que le XIXe siècle attribuait aux femmes. Le marquis de Montauran est aussi un caractère original, finement tracé et habilement soutenu. Sur le second plan sont deux figures vigoureusement dessinées, celle du commandant Hulot et celle de Marche-à-Terre. Rien de terrible comme le massacre des bleus par les chouans à La Vivetière, comme cette scène où l'espionne est démasquée, comme les scènes de chouannerie où l'on chauffe un vieil avare au brasier de sa cuisine pour lui faire révéler sa cachette. Rien d'imposant comme la messe dite par un prêtre en guenilles, au milieu d'une forêt druidique, sur un autel de granit, pendant une matinée d'automne, et tandis que les habitants des campagnes circonvoisines, agenouillés près de leurs fusils, se frappent la poitrine en répétant le chant religieux.

Nous citerons encore le combat d'Ernée, la repas d'Alençon, le bal des chefs de chouans, etc. Les moeurs des Bretons, leur justice sans appel sait décrites avec vigueur et marquées au cachet de la vérité. On voit que Balzac avait été sur les lieux mêmes étudier son sujet, et il a montré dans ce roman cette prodigieuse puissance d'intuition qu'on pourrait appeler retrospective et dont il devait, plus tard, donner tant de preuves.

Une Passion dans le désert.
Une Passion dans le désert , histoire de la rencontre d'un soldat de l'armée de Desaix en Egypte et d'une panthère, doit se ranger à côté de la Fille aux yeux d'or, de Sarrasine et de quelques autres compositions dans lesquelles Balzac a montré comment l'immense habileté de l'écrivain et sa science profonde des artifices du langage pouvait faire accepter de son public toutes les audaces de son imagination.

Scènes de la vie de campagne 

Sous ce titre sont réunis : le Médecin de campagne (1833), le Curé de village (1841), les Paysans (posthume, 1854); 
Le Médecin de campagne.
Le médecin de campagne, Benassis, est une sorte de bonhomme Richard qui regarde sa profession comme un sacerdoce et qui s'occupe tout à la fois de la réforme politique et sociale de sa commune. Le là, d'interminables discussions entre lui, le curé, le maire et tous les personnages qui représentent les diverses classes de la société. Ces conversations forment une suite de contes sur l'économie politique qui rappellent ceux de Harriet Martineau (1802-1876), moins la science sociale que Martineau possèdait fort bien, et sur laquelle Balzac a des opinions dont on a pu juger par ce que nous avons dit à propos des Scènes de la vie politique. Dépouillé de ses prétentions scientifiques, il reste peu de pages à ce roman, mais dans ce peu de pages ou retrouve l'esprit observateur du fécond romancier. Nous citerons particulièrement la mort d'un fermier des montagnes du Dauphiné et ses funérailles, tableau vrai, original et parfaitement senti de ces moeurs primitives encore si peu connues. Balzac avait certainement vu; il n'avait pas créé, comme il le faisait souvent, des types imaginaires en les donnant pour l'expression de la vérité, et ce court épisode suffirait à lui seul pour faire oublier tout ce que le Médecin de campagne renferme de pages fastidieuses, de descriptions sans intérêt, de plaisanteries lourdes, de discussions sans profondeur et sans portée. Signalons encore la Cuisinière heureuse, le Poitrinaire,qui sont de charmants chapitres. Nous voudrions enfin citer tout au long l'histoire de Napoléon, racontée dans une grange par un vieux soldat. Ce morceau est d une originalité franche et naïve qui l'a rendu populaire. 

Le Curé de village.
Le Curé de village est la suite naturelle de l'idée qui avait présidé au Médecin de campagne. Comme M. Benassis, le brave abbé Bonnet ne borne pas sa mission au salut des âmes; il s'occupe de tous les détails de la paroisse, et, il faut bien le dire, pas plus que le médecin Benassis, il ne nous fait grâce de longues et ennuyeuses digressions. Mais le Curé de village renferme un de ces types que Balzac créait avec amour et qui ne périront pas. Véronique, la fille de l'Auvergnat millionnaire, cet ange de beauté et de douceur jetée dans les bras d'un avare "dont le menton fleurit et dont le nez trognonne", cette infortunée qui devient la cause innocente de deux assassinats et d'une exécution capitale, est une des créations les plus originales et les plus vivantes de l'auteur. La Fosseuse dans le Médecin de campagne, Véronique dans le Curé de village eussent suffi à faire de Balzac un maître en l'art de composer un portrait de femme, s'il n'eût aussi créé les types de Béatrix, de Mme Marneffe, d'Eugénie Grandet, d'Esther, de la cousine Bette et de tant d'autres qui sont immortels au même titre que Desdemona, Francesca da Rimini, Ophélia, lady Macbeth et la Marguerite de Faust

Les Paysans.
Les Paysans sont, à notre sens, une des moins heureuses compositions de l'auteur. Il y a mis plus de fiel, de haine personnelle que d'observation rigoureuse et philosophique. Nous ne parlerons pas du roman,

C'est une ombre au tableau pour lui donner du lustre;
le but de l'ouvrage est de démontrer que le peuple des campagnes, qu'on aime à se représenter comme laborieux, actif, probe, vertueux, n'est en réalité que fripon, ladre, âpre au gain, fesse-matthieu, etc. En un mot, les Paysans ne sont que la mise en action des theories politiques et philosophiques que professait Balzac. Les prolétaires, selon lui, n'étaient-ils pas les mineurs d'une nation qu'on devait toujours conserver en tutelle et abrutir par tous les moyens possibles afin de leur faire supporter plus doucement leur misère? Les Paysans sont une des taches dont malheureusement l'oeuvre de Balzac n'est pas exempt.

Scènes de la vie politique

Ce titre général comprend six romans : une Ténébreuse affaire (1843); un Episode sous la Terreur (1845); Madame de la Chanterie (1848), l'Initié (1848), Z. Marcas, le Député d'Arcis (posthume, terminé par Ch; Rabou, 1854);
Balzac avait en politique les idées les plus arriérées. 
"Comme tous ceux qui ont mauvaise opinion de l'homme, dit Taine, Balzac est absolutiste. Lorsqu'un ne voit dans la société que des passions naturellement égoïstes et mutuellement hostiles, on implore une main toute-puissante qui les brise et les réprime. Balzac déteste et méprise notre société démocratique et à chaque occasion éclate en injures souvent brutales contre le gouvernement des deux Chambres. Il déplore que Charles X n'ait pas réussi dans son coup d'Etat, 
"la plus prévoyante et la plus salutaire entreprise qu'un monarque ait jamais  formée pour le bonheur de ses peuples." [Il pense que] "le gouvernement est d'autant plus parfait, qu'il est établi pour la défense d'un privilège plus restreint"; [que] "le principe de l'élection est un des plus funestes à l'existence des gouvernements modernes"; [que] "les prolétaires sont les mineurs d'une nation et doivent toujours rester en tutelle". 
Il regrette la pairie heréditaire, les majorats, le droit d'aînesse.
"La grande plaie de la France, dit-il, est dans le titre Des successions du code civil, qui ordonne le partage égal des biens."
Il trouve ridicule l'abolition de la loterie, sorte d'opium qui aidait le peuple à supporter sa misère; l'établissement des caisses d'épargne, qui encouragent les domestiques à voler leurs maîtres; l'institution des concours, qui hébètent beaucoup de bons esprits et fabriquent une multitude d'ânes savants. Il maudit la liberté de la presse et appelle les journaux des " entrepôts de venin ".  Il n'a pas assez de tant d'institutions despotiques et trouve qu'il faudrait par-dessus toutes ces belles choses quelques grains d'arbitraire.
Les lois, dit un de ses politiques favoris, sont des toiles d'araignée à travers lesquelles passent les grosses mouches et où restent les petites. - Où veux-tu donc en venir? - Au gouvernement absolu, le seul où les entreprises de l'esprit contre la loi puissent être réprimées. Oui, l'arbitraire sauve les peuples en venant au secours de la justice. "
Pour achever, il ajoutait à la tyrannie civile la tyrannie religieuse ; il voulait l'une pour maîtriser les esprits, comme l'autre pour maîitriser les corps. 
"L'enseignement, dit-il, ou mieux l'éducation par les corps religieux, est le grand principe d'existence pour les peuples, le seul moyen de diminuer la somme du mal et d'augmenter la somme du bien dans la société. La pensée, principe des maux et des biens, ne peut être préparée, domptée, dirigée que par la religion, etc."
Il est clair qu'avec la gendarmerie d'un côté et l'enfer de l'autre un peut beaucoup sur les hommes, et que des peuples exclus de l'égalité par les majorats, de la liberté par le despotisme, de la pensée par l'Eglise, seraient trop heureux d'être bien nourris et point trop battus. Des esprits mal faits vous répondraient peut-être que, contre les vices des hommes, vous cherchez refuge dans un homme naturellement aussi vicieux que les autres et encore gâté par la licence du pouvoir absolu. Ils vous feraient remarquer que, si une presse et une Chambre libres sont le théâtre d'ambitions rivales et l'organe d'intérêts égoïstes, elles prêtent une voix à toutes les minorités contre toutes les oppressions et que, dans les grands besoins, le sentiment public les rallie de force autour de la vérité et du droit. Ils montreraient que, si l'homme est mauvais, ses vices mettent un frein à ses vices et que l'orgueil en Angleterre, l'égoïsme bien entendu aux Etats-Unis maintiennent la paix et la prospérité publique mieux que il a jamais fait le despotisme d'une Eglise on d'un roi. lls ajouteraient qu'un bon politique ne s'oppose pas à des penchants invincibles; que l'esprit de vérité et de justice implante en France l'égalité des conditions et des partages; que l'accroissement de la richesse, du loisir et de l'instruction y implantera la science et le souci des affaires publiques ; bref, qu'on n'empêche pas le feu de brûler, et ils concluraient que Balzac, en politique comme ailleurs, a fait un roman. " (Nouveaux essais de critique et d'histoire, 1880)
Une Ténébreuse affaire.
Dans Une Ténébreuse affaire, Balzac ourdit une de ces obscures traînes de police qu'il affectionnait. La scène se passe pendant la Révolution. Le domaine de Gondreville, en Normandie, a été mis sous le séquestre, ses possesseurs sont en fuite et le régisseur Michu a si bien su exploiter les fermes et les coupes de bois que, le domaine étant mis en vente, il offre de l'acheter et de payer comptant. Pour tout le monde, Michu est un voleur, un traître, on ne l'appelle que Judas. Gondreville est acquis par un homme politique parisien, un sieur Malin, à qui thtchu a bien envie d'envoyer une balle dans la tête la première fois qu'il le rencontre, car c'est un faux Judas, qui n'a joué ce rôle que pour conserver à ses maîtres leur château patrimonial. Ceux-ci, les frères de Simeuse, entrés dans le complot qui devait coûter la vie au duc d'Enghien, reviennent en secret en Normandie et Michu les cache adroitement dans leur domaine même. Deux des plus fins limiers de police, Peyrade et Corentin, qui circulent à travers presque tout l'oeuvre de Balzac, font ici leurs débuts, mais ils sont joués sous jambe par l'adroit régisseur. Quelque temps après, les frères de Simeuse sont graciés et recouvrent, grâce à Michu, une partie de leur fortune. C'est au tour de Peyrade et de Corentin à se venger; ils ont toujours sur le coeur leur ancienne défaite et guettent l'heure propice. Michu a enterré dans les bois de Gondreville une somme ronde de 300.000 ou 400,000 francs; il s'agit de la recouvrer sans que le nouveau propriétaire, le sieur Malin, qui est devenu sénateur et qui se fait appeler comte de Gondreville, se doute de l'opération. Le jour môme où les trois frères de Simeuse, guidés par Michu, se décident à la tenter, le château est envahi par des hommes masqués, exactement costumés comme les Simeuse et leur régisseur; le sénateur est enlevé, et des papiers compromettants, contenant toutes les ramifications de la conspiration du duc d'Enghien, disparaissant. On accuse les Simeuse, qui ont été vus lorsqu'ils entraient mystérieusement dans le bois; on les somme, ainsi que Michu, de déclarer ce qu'ils y allaient faire et ils restent muets; contre Michu, ou retrouve de plus un témoin qui l'a vu coucher en joue, huit ou dix ans auparavant, Malin de Gondreville. Il paye pour tous et porte sa tête sur l'échafaud. Corentin et Peyrade se réjouissent du bon tour qu'ils ont joué à ce pauvre diable; un seul homme aurait pu contrecarrer les policiers, c'est le sénateur, qu'on retrouve bien vivant et bien portant au fond d'une cachette; mais il n'a garde d'ouvrir la bouche, car il ne sait trop si Peyrade a brûlé tous les papiers, et parmi les pièces il y en avait de plus compromettantes pour lui que pour les Simeuse.

Madame de la Chanterie.
Le sujet de l'étude intitulée Madame de La Chanterie est basé à peu près sur les mêmes moyens qu"Une Ténébreuse affaire. Il y est question de ces attaques à main armée qui, sous le Directoire et le Consulat, assimilaient les royalistes aux détrousseurs de diligences, puisque, sous ombre de servir le roi, on s'attaquait surtout aux courriers qu'on savait porteurs des recettes de l'Etat. A travers les ténèbres et les déclamations d'un acte d'accusation très compliqué - Balzac a donné à ce roman les formes judiciaires - on entrevoit toutes les péripéties d'un des nombreux procès de ce genre. Ce que celui-ci a de particulier, c'est que c'est le mari de l'héroïne, le comte Bryond des Tours-Minières, qui est à la fois le provocateur et le dénonciateur du complot. Noble ruiné, perdu de vices, affilié à la police du comte de Lille, il est parvenu à épouser la fille de Mme de La Chanterie, ardente royaliste, et à les pousser toutes deux à ces aventures de grande route. Il fait dévaliser le courrier de Mortagne par les chouans, à la tête desquels il place sa femme et son amant, le chevalier Rifoël, puis dénonce toute l'affaire au premier consul et reste, en récompense, possesseur de l'argent qu'il a fait voler. Rifoël et la comtesse Bryond sont guillotinés, Mme de La Chanterie est condamnée aux travaux forcés. Quant à l'espion, il poursuit librement sa carrière; c'est lui qui, sous le nom de Contenson, figure dans la plupart des épisodes des Scènes de la vie parisienne.

Études philosophiques

Ce titre comprend : La Peau de chagrin (1831); la Recherche de l'absolu (1834); Jésus-Christ en Flandre; Melmoth réconcilié; le Chef d'oeuvre inconnu (1831); l'Enfant maudit; Gambara (1837); Massimilia Doni (1837); les Marana; Adieu (1830); le Réquisitionnaire; El Verdugo; Un Drame au bord de la mer (1834); l'Auberge rouge; l'Elixir de longue vie (1831); Maître Cornélius (1832); Catherine de Médicis (1836) [ le Martyr calviniste, la Confidence des Ruggieri, les Deux rêves]; Louis Lambert; les Proscrits (1831); Séraphîta;
C'est à partir de la Peau de chagrin seulement, dit Sainte-Beuve, que Balzac est entré à pleine verve dans le public, et qu'il l'a, sinon conquis tout entier, du moins remué, sillonné en tout sens, étonné, émerveillé, choqué ou chatouillé en mille manières.

La Peau de chagrin.
La Peau de chagrin, publiée en 1831, ouvre la nouvelle et la véritable série des romans de Balzac. Le commencement en est vif, naturel, attachant; mais l'intérêt se perd bientôt dans le fantasque et l'orgiaque. L'auteur s'est évidemment préoccupé d'Hoffmann, qui faisait alors son apparition en France.

La Peau de chagrin n'en est pas moins restée un des romans les plus estimés et les plus lus de l'auteur; en voici une rapide analyse :

Raphaël de Valentin sortait d'une maison de jeu et se dirigeait vers la rivière pour mettre fin à son existence; mais, comme il faisait encore jour et qu'il ne voulait pas se donner en spectacle, il se mit à errer sur le quai Voltaire en attendant la nuit, et entra dans un magasin d'antiquités; là, un vieux marchand le conduisit devant une peau de chagrin pendue au mur, dans le tissu de laquelle étaient incrustés ces mots en caractères magiques :

"Si tu me possèdes, tu posséderas tout; mais, à chacun de tes désirs, tu me verras décroître et tes jours diminuer." 
Raphaël acheta le talisman, et, pour en éprouver la vertu, demanda un magnifique dîner, avec du vin de choix, des convives aimables, des femmes ravissantes, puis il sortit de la boutique après avoir désiré que le vieillard devint amoureux d'une danseuse, ce qui arriva le jour même. A peine descendu dans la rue, il heurte trois de ses amis, qui l'entraînent à un dîner de journalistes avec lesquels il fait une orgie, et l'on peut juger de ce qui se passa par la posture de Raphaël racontant à un de ses amis l'histoire de sa vie, les deux pieds placés sur une ravissante courtisane. Son histoire est longue : riche d'abord, il devint pauvre et fut obligé de se réfugier au sixième étage d'un hôtel garni, tenu par la femme d'un chef d'escadron, mère d'une jeune et jolie personne nommée Pauline. Pauline aima Raphaël; mais Raphaël ne voyait que femme à blason, à laquais, à carrosse. Il fit la connaissance d'une comtesse, qu'il aima et dont il ne fut pas aimé; pour elle, il se passait de manger, afin d'économiser le prix d'un fiacre ou le blanchissage d'un gilet, et il n'en obtint jamais que des dédains; il voulut tenter la fortune, joua, perdit, et c'est au moment où il allait se jeter à l'eau qu'il devint possesseur de la peau de chagrin. On voit qu'ici le récit de Raphaël se rejoint avec le commencement du roman. Que devient-il ensuite? Il demande deux cent mille livres de rente à son talisman, qui se contracte de telle sorte que cette fortune vaut à Raphaël une phthisie. A cette époque, il retrouve Pauline, dont le père est devenu millionnaire. Raphaël et Pauline s'aiment, mais Raphaël commence à tousser beaucoup; il part pour les bains d'Aix, est insulté par un fat, désire le tuer et lui met une balle dans le coeur. Mais, tout à coup, la peau de chagrin se trouve à peine grande comme une feuille de peuplier, et à peine reste-t-il assez de temps à Raphaël pour aller mourir à Paris dans son bel hôtel, aux genoux de sa chère Pauline. Ainsi finit ce roman, plein de pages éblouissantes, de saillies, de moquerie gaie et légère, mais ou l'on trouve çà et là un peu d'exagération et de clinquant.

La Recherche de l'absolu.
La Recherche de l'absolu, d'après Sainte-Beuve, n'est pas un des meilleurs romans de Balzac; mais, à travers des circonstances fabuleuses, cette histoire a beaucoup de mouvement, de l'intérêt, et c'est une de celles où l'on peut le mieux étudier à nu la manière de l'auteur, ses qualités et ses défauts. 

M. Balthazar Claës, qui unit les richesses de l'antique Flandre à la plus haute noblesse espagnole, habite à Douai une maison où se sont accumulées toutes les merveilles du luxe le plus recherché. Jeune, il est venu à Paris, vers l'an 1783; il s'est fait présenter dans les meilleures sociétés, chez Mme d'Egmont, chez Helvétius, qui pourtant était mort depuis plusieurs années; mais peu importe l'anachronisme. Il a même étudié la chimie sous Lavoisier, et ne s'est retiré du tourbillon mondain que pour épouser Mlle de Temninck, avec laquelle il vit dans un long et fidèle bonheur. Mais, à partir de 1809, les manières de Balthazar s'altèrent graduellement; une passion secrète la saisit et l'arrache bientôt à tout, à la société et aux joies domestiques. Il redevient chimiste : ses premiers travaux chez Lavoisier reviennent sa mémoire et il ne songe plus qui à les poursuivre; un officier polonais qui passe, à cette époque, par Douai, et qui cause avec Balthazar, provoque en lui cette subite révolution. Quoi qu'il en soit, Claës se livre, à partir de ce moment, à, la recherche de l'absolu, ce qui veut dire, pour lui, la transmutation des métaux et le secret de faire de l'or (L'Alchimie); il s'y oublie, il s'y acharne; il tue de chagrin sa femme; il se ruine, ou, du moins, il se ruinerait, si l'imagination du romancier ne venait sans relâche au secours de cette fortune qui se fond dans le creuset, et si la fille aînée de Claës ne réparait à temps chaque désastre, comme une fée qui étend coup sur coup sa baguette d'or Au milieu de tous ses trésors qui il dissipe en fumée, Balthazar Claës, qui croit se mettre an courant de la science moderne en poursuivant le but mystérieux des Nicolas Flamel et des Arnauld de Villeneuve, est proclamé à tout instant homme de génie, et ses actes déréglés ou même cruels envers sa famille nous sont donnés comme la conséquence inévitable d'une intelligence supérieure en désaccord avec ce qui l'entoure. Mais, il est temps de le dire, à travers toutes ces chimères de l'alchimiste et du romancier, qui semblent ne faire qu'un, ce qui ressort à merveille, c'est l'insatiable espoir de l'adepte; ce qui règne et palpite, c'est sa fièvre ardente, incurable, une fièvre d'avide crédulité. On accuse la faiblesse de ses proches, qui ne l'ont pas fait enfermer déjà; on tremble quand on voit sa fille aînée lui obtenir, pour l'arracher à son laboratoire, une caisse de recette générale au fond de la Bretagne; on froisse la page sous sa main, mais on y revient; on est ému enfin, entraîné, ou se penche malgré soi vers ce gouffre inassouvi.

 Louis Lambert. Séraphîta.
Louis Lambert et Séraphîta contiennent l'exposé des théories philosophiques, physiologiques et métaphysiques de Balzac. C'est à ce titre que nous nous en occuperons un peu longuement ici, laissant de côté les détails romantiques, les fables de ces deux compositions, pour ne parler que des idées abstraites qu'elles renferment. 

"Pour découvrir de grandes idées vraies, dit Taine, il faut se défier de soi-même, revenir cent fois sur ses pas, vérifier à chaque instant ses conjectures, savoir ignorer beaucoup de choses, séparer les vraisemblances des certitudes, mesurer la probabilité, n'avancer qu'avec méthode dans le grand chemin déjà éprouvé de l'analyse et de l'expérience. Tout philosophe renferme un sceptique. Balzac ne l'était ni par nature ni par métier; sa nature et son métier l'obligeaient à imaginer et à croire, car l'observation du romancier n'est qu'une divination : il n'aperçoit pas les sentiments comme l'anatomiste aperçoit les fibres, il les conjecture d'après le geste, la physionomie, l'habit et le logis , et si vite qu'il se figure les toucher, ne sachant plus distinguer la connaissance directe et certaine de cette connaissance indirecte et douteuse (Louis Lambert. Théorie de l'intuition). Il a pour instrument l'intuition, faculté dangereuse et supérieure par laquelle l'homme imagine ou découvre dans un fait isolé le cortège entier des faits qu'il a produits ou qu'il va produire, sorte de seconde vue, propre aux prophètes et aux somnambules, qui parfois rencontre le vrai, qui souvent rencontre le faux, et qui, ordinairement, n'atteint que le vraisemblable."
Balzac l'employait dans les sciences, fabriquant le monde et l'âme d'après la structure de son propre esprit. Un peu grossier d'imagination et habitué à donner un corps aux choses invisibles, il prétendit que l'âme est un fluide matériel, éthéré, analogue à l'électricité; que "le cerveau est le matras où l'animal transporte ce que chacun de ses organes peut absorber de cette substance, et d'où elle sort transformée en  volonté"; que nos sentiments sont des mouvements de ce fluide, qu'il sort en jet dans la colère, qu'il pèse sur nos nerfs dans l'attente; il crut que les idées sont des êtres organisés, complets, qui vivent dans le monde invisible et influent sur nos destinées; que concentrées dans un cerveau puissant, celui d'un bon magnétiseur, par exemple, elles peuvent maîtriser le cerveau des autres et franchir des intervalles énormes comme un éclair. Il expliquait ainsi la transmission des pensées, la vue à distance, la divination prophétique, les extases, et tous ces faits douteux ou étranges que nous ont légués les sciences occultes et que les sciences contestées essayent aujourd'hui de rétablir... Balzac était matérialiste et mystique. Les tranquilles déductions du savant dégoûtent les cerveaux tumultueux et poétiques; elles leur paraissent lentes, froides, impuissantes; ils aiment bien mieux se livrer aux ravissements et aux éclairs magnifiques de leurs orages intérieurs; ils finissent par y croire et par les considérer comme une puissance divinatoire et supérieure, seule capable d'ouvrir à l'homme l'univers infini et les choses divines. Quand Balzac quittait son microscope, il était swédenborgien; il disait beaucoup de mal des simples raisonneurs, "purs abstractifs", comme il les appelle, prétendant que "les plus beaux génies humains sont partis des ténèbres de l'abstraction pour arriver aux lumières de l'intuition". Il a toute une théorie mystique de l'extase.

La fin de Séraphîta ressemble à un chant de Dante; le fond du dogme y reste chrétien, et la destinée humaine est présentée comme une suite de vies ascendantes ou l'âme, guidée d'abord "par l'amour de soi, puis par l'amour des êtres et enfin par l'amour du ciel, traverse tour à tour le monde naturel, le monde spirituel et le monde divin.

" Mais toutes les splendeurs de l'hallucination et de la poésie viennent couvrir la doctrine; une vision confuse et magnifique ouvre le ciel, sorte d'océan de lumière ou nagent les mondes, chacun dans sa robe d'or, autour du mystérieux et flamboyant moteur qui leur communique la vie et l'amour. Voilà les féeries. auxquelles aboutit le génie de Balzac. Pour les exprimer, il abuse du roman, comme Shakespeare du drame, lui imposant plus qu'il ne peut porter. Shakespeare, opprimé par un surcroît de poésie, mettait sur la scène des cantates, des opéras, des rêveries, et tous les enfants charmants ou dévergondés de la fantaisie. Balzac, opprimé par un surcroît de théories, mettait en romans une politique, une psychologie, une métaphysique, et tous les enfants légitimes ou adultérins de la philosophie." 
Tel est le résumé des théories du romancier en philosophie, en psychologie, en métaphysique, etc. Beaucoup l'ont traité de songe-creux, et il est certain qu'on voudrait une philosophie moins romanesque ou des romans moins philosophiques; mais, comme le fait encore observer très spirituellement Taine, "on devrait remarquer que ces oeuvres achèvent l'oeuvre, comme la fleur termine sa plante, que le génie de l'artiste y rencontre son expression complète et son épanouissement final, que le reste les prépare, les explique, les suppose et les justifie,qu'un cerisier doit porter des cerises, un théoricien des théories, et un romancier des romans."

Le Chef-d'oeuvre inconnu.
Les trois ou quatre compositions sur lesquelles nous venons de nous étendre sont à peu près tout ce que contient de remarquable cette série d'Etudes philosophiques. Nous voulons cependant évoquer en un mot le Chef-d'œuvre inconnu, qui, pour tenir en quelques pages, n'en est pas moins une des plus jolies nouvelles qu'ait écrites Balzac. 

Il s'agit d'un peintre qui, depuis dix ans, travaille à un tableau. Personne n'a vu son oeuvre; car son oeuvre à lui, ce n'est pas une toile, c'est une femme...; une femme avec laquelle il rit, il pleure, il cause, il pense; cette femme n'est pas une création, c'est une créature; cette peinture n'est pas une peinture, c'est un sentiment, une passion. Cependant le peintre n'est pas complètement satisfait de son oeuvre; pour l'achever, il lui faudrait un modèle parfait. Un de ses élèves se charge de le lui fournir; il a une maîtresse d'une beauté idéale, et il la livre à son maître émerveillé, qui ne demande à la garder que pendant deux heures, après quoi il montrera son tableau achevé. Mais lorsque le peintre découvre sa toile, après ces deux heures de travail en face de la personne vivante, on n'y découvre que des couleurs confusément amassées, une multitude de lignes bizarres; puis, dans un coin de la toile, le bout d'un pied nu, mais un pied..., un pied délicieux, un pied vivant! Et cependant le peintre détaille son tableau, ombre par ombre, ligne par ligne! Il ne s'aperçoit pas des diverses. superpositions de couleurs dont il a successivement chargé toutes les parties de sa figure en voulant la perfectionner! L'insensé a cru donner la vie, et il a fait oeuvre de destruction! Le Chef-d'oeuvre du peintre restera toujours inconnu, mais celui du romancier est incontestable, et ce charmant récit, fort bien placé dans les Etudes philosophiques, est digne des meilleures créations de Balzac. 

Gambara.
Gambara  était « le Louis Lambert de la musique », mais transposé dans un ton moins sublime. Il y a du grotesque dans son histoire. Chassé d'Italie par la guerre, réfugié en Allemagne, puis à Paris, dans un appartement misérable, ce génie théoricien d'admirables idées, il déborde de projets grandioses, et quand parle, son enthousiasme contagieux élève ses auditeurs à l'empyrée des contemplations musicales. Mais s'il se met jouer, c'est un infernal tintamarre où personne ne distingue ni une mélodie, ni un accord. Cependant, quand il a bu, il joue avec une perfection céleste, des improvisations ou des réminiscences ravissantes. Ce grand artiste, inventeur du panharmonicon, chante avec sa femme des duos en plein vent.

En résumé, les Etudes philosophiques puisent surtout leur valeur en ce qu'elles présentent le faisceau des vues d'ensemble de l'auteur, et que, sans philosophie, le savant n'est qu'un manoeuvre, et l'artiste qu'un amuseur. Ou a vu ce qu'étaient la philosophie, la politique, la physiologie, la psychologie, la métaphysique de Balzac : un roman; et nous ne reviendrons pas sur les critiques que nous avons eu occasion de semer çà et là dans cet article; mais nous répéterons, avec Taine, qu'un cerisier doit porter des cerises, un théoricien des théories, et un romancier des romans.

Études analytiques

Physiologie du mariage (1829), Petites misères de la vie conjugale, Pathologie de la vie sociale [Traité de la vie élégante, Théorie de la démarche, Traité des excitants modernes].
Balzac mourut sans avoir pu composer un certain nombre d'oeuvres dont il avait marqué la place dans ce plan.  (NLI / PL).
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