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Mirabeau

Victor de Riqueti, marquis de Mirabeau, est un économiste né au Perthuis (Vaucluse), en 1715, d'une famille noble, d'origine florentine, mort à Argenteuil (Val-d'Oise) en 1789. Il quitta en 1743 le service militaire, où il s'était distingué par sa bravoure, et devint le disciple et l'admirateur de Quesnay, chef des économistes physiocrates

Ses nombreux ouvrages ont été surnommées l'Apocalypse de l'économie politique. Son livre le plus connu est l'Ami des hommes. L'auteur de ce livre fut un tyran domestique, et fit mettre en prison sa femme et tous ses enfants.

Gabriel-Honoré de Riqueti, comte de Mirabeau est un, homme d'Etat et écrivain français, né au Bignon (Loiret), près de Nemours, le 9 mars 1749, mort à Paris le 2 avril 1791. Il était le cinquième enfant et le second fils du précédent et de Marie-Geneviève de Vassan. 

Une jeunesse turbulente

Sa venue faillit coûter la vie à sa mère. Il naquit avec un pied tordu et deux dents molaires; sa langue était enchaînée par le filet. Il se trouvait, par la mort de son frère aîné, l'héritier du nom. A trois ans, il fut atteint d'une petite vérole confluente, qui, par suite de l'application imprudente d'un collyre, laissa sur son visage de profondes cicatrices et augmenta encore sa laideur naturelle. « Ton neveu est laid comme celui de Satan », écrivait le père à son frère le bailli. L'enfant eut pour gouverneur l'avocat Poisson, dont les fils furent connus sous le nom de La Chabeaussière. Il se montra turbulent, indiscipliné, fantasque. A dix ans, une fièvre maligne le mit en danger. Son intelligence se développait, sa mémoire était prodigieuse. Le père dénigrait et vantait tour à tour son fils, dont la capacité, disait-il, était grande, mais qui avait l'esprit enclin au mal. Il lui reprochait surtout de tenir du côté maternel. En janvier 1764, il le retira des mains de Poisson, pour le confier à M. de Sigrais, ancien capitaine de cavalerie et membre de l'Académie des inscriptions; puis, à la fin de mai, il le plaça à Paris dans le pensionnat de l'abbé Choquart, rue Saint-Dominique; mais il ne voulut pas que son fils portât son nom et il le fit inscrire sous celui de Pierre Buffière, emprunté à une terre du Limousin. Gabriel se montra écolier docile et assidu; il étudia les langues anciennes et l'anglais, l'italien, l'allemand et l'espagnol; il cultiva avec ardeur les mathématiques, sans négliger la musique, le chant, l'équitation, l'escrime, la danse, la natation et la paume. 
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Mirabeau.
Mirabeau (1749-1791).

En 1766, le jour de la saint Louis, il prononça un Eloge du prince de Condé mis en parallèle avec Scipion l'Africain. Le marquis, alors séparé de sa femme, reportait sur le fils la haine qu'il avait contre la mère. 

« Ma véritable croix, disait-il, est son fils qui s'élève. »
Il résolut de mettre Gabriel au service, et il le fit incorporer, le 19 juillet 1767, dans le régiment de Berri-Cavalerie, commandé par le jeune marquis de Lambert, fils de la célèbre marquise de ce nom, et qui tenait garnison à Saintes. Ce soldat de dix-huit ans se conduisit d'abord si bien que le roi lui donna, le 20 avril 1768, un brevet de sous-lieutenant sans appointements. Mais bientôt, entraîné par son tempérament impétueux, il fit des dettes de jeu et eut une rivalité d'amour avec son colonel. En juillet 1768, il quitta secrètement son corps et se réfugia à Paris chez le duc de Nivernois, ami de son père (Lettre du 24 juillet 1768).

Ramené à Saintes par son beau-frère, le comte du Saillant, il fut enfermé; sur la demande du colonel et en vertu d'un ordre du ministre de la guerre, dans la citadelle de l'île de Ré. Il demanda à faire l'expédition de Corse et fut, en conséquence, mis en liberté en mars 1769. En passant à La Rochelle, il se battit en duel et blessa son adversaire. Il se rendit à Toulon et s'embarqua le 16 avril 1769, comme sous-lieutenant dans la légion de Lorraine, sous les ordres du baron de Vioménil.

Le jeune sous-lieutenant se distingua, pendant la conquête de la Corse, par son zèle et par ses talents militaires, et il occupa ses loisirs en composant une histoire de ce pays. Il rentra, le 8 mai 1770, à Toulon, et se rendit le 14 à Mirabeau, chez son oncle le bailli, qui, bien que prévenu contre son terrible neveu, fut bientôt ébloui par son esprit et voulut le garder près de lui. Le 10 juin 1770, le bailli écrivait à son père : 

« Cette tête-là est un moulin à pensées et idées, dont plusieurs sont très neuves ».
Dans le même mois, Gabriel rejoignit au Pont-Saint-Esprit la légion de Lorraine et partit, le 25 août, pour retrouver son père. Il arriva le 24 septembre à Aigueperse près de celui-ci, qui le reçut « avec bonté et même attendrissement » et lui permit de reprendre le nom de Mirabeau (Lettre du 8 octobre 1770). Il devint l'homme de confiance du marquis, au milieu des discussions que la succession de la marquise de Vassan soulevait. 

Le 23 janvier 1771, il reçut une commission de capitaine de dragons; puis il obtint de son père la permission de se rendre à Paris où il arriva le 14 février 1771. Il fut présenté au maréchal de Broglie, au duc d'Orléans et au prince de Condé, et obtint du succès à la cour. Son père lui interdit bientôt le séjour de Versailles et le força à travailler. Le 14 juin 1771, il l'envoya en Limousin. Gabriel rentra au Bignon le 24 novembre, puis retourna à Mirabeau le 2 décembre. Il épousa, le 23 juin 1772, à Aix-en-Provence, Marie-Emilie de Covet, fille unique du marquis de Marignane, âgée de dix-huit ans, petite, brune, douée de beaux yeux, de cheveux abondants et d'un caractère enjoué. Il reçut une pension de 3000 livres, mais pas un écu de dot. Un fils, nommé Victor, naquit de cette union le 6 octobre 1773. 

Mirabeau avait des dettes et était harcelé par ses créanciers. Il se réfugia au château de Mirabeau, où il fit des dépenses nouvelles pour l'appartement de sa femme et entama des procès avec les voisins. Le marquis, exaspéré, lui intima l'ordre de se rendre à Manosque et présenta, le 9 mars 1774, une requête au prévôt de Paris pour réclamer l'interdiction de son fils; puis, malgré les explications fournies le 9 mai par Mirabeau au lieutenant civil de la sénéchaussée de Forcalquier sur l'origine de ses dettes, évaluées à plus de 200.000 livres, le lieutenant civil du Châtelet prononça contre lui, le 8 juin 1774, une sentence d'interdiction. Une querelle de jalousie avec le chevalier de Gassand amena un voyage à Grasse, où il vit sa soeur, Mme de Cabris, et maltraita le marquis de Villeneuve-Mouans, coupable de tenir de mauvais propos sur le compte de celle-ci. 

Revenu à Manosque, il fut, sur la plainte de son adversaire, arrêté et écroué, le 20 septembre 1774, au château d'If. Il y fut, à la demande de son père, traité avec rigueur et privé de toute correspondance. Le 25 mai 1775, on le transféra au fort de Joux, près de Pontarlier, où la surveillance devint moins sévère. Le comte de Saint-Mauris, commandant de Pontarlier, lui permit d'assister aux fêtes données, le 11 juin, à l'occasion du sacre de Louis XVI, et le chargea d'en écrire la relation, qui fut publiée à Genève l'année suivante. Il l'autorisa à fréquenter quelques salons de Pontarlier, et c'est ainsi qu'il fut reçu chez le marquis de Monnier, ancien premier président de la chambre des comptes de Dôle, vieillard septuagénaire, marié en secondes noces depuis 1771 à Marie-Thérèse Richard de Ruffey, fille d'un président à la chambre des comptes de Bourgogne. Celle-ci, âgée de vingt-deux ans, jolie, spirituelle, d'un tempérament ardent, s'éprit du prisonnier : alors commencèrent les amours de Mirabeau avec celle qu'il a immortalisée sous le nom de Sophie
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Une lettre à Sophie

« O mon amie! c'est le mois de mai qui m'a horriblement pesé, Ah! j'étais aux abois; et, sans le secours de notre bienfaiteur, c'était fait de ma raison. Grâces lui soient rendues : je tiens ta lettre, elle est là : elle a rendu du ressort à mon coeur; je respire à présent, et si je ressens un trouble universel, ce sont les palpitations de l'amour et du plaisir qui le produisent. O ma Sophie, mon adorable Sophie! que j'avais besoin de ta lettre! que tu es tendre! que tu exprimes bien ta tendresse, alors même, que tu es obligée de la contenir! Elle donne la vie à mon coeur affamé d'amour, cette lettre délicieuse, quoique si triste. Oui, mon bonheur! je puise à la source de la vie quand je reçois les assurances de ton amour, et cette ingénuité touchante, cette inimitable simplicité, si énergique, si ardente, exalte au même degré tout mon être. J'oublie ma situation et la tienne, mes maux et les tiens, mes inquiétudes, mes craintes, j'oublie tout, jusqu'à nos malheurs : je t'entends, je te vois; mais, hélas! je veux voler dans tes bras, et l'illusion est détruite, et mes yeux retombent sur mes fers, et mes larmes inondent mon visage et mon sein : larmes salutaires cependant, adoucies par l'espérance que tes lettres entretiennent au fond de mon coeur. Ah! Sophie! mon amour est le souffle de ma vie.

Cruelle amie! quel jour tu te rappelles!... Ah! je ne serai pas si courageux; je ne t'en parlerai pas, la plaie saigne encore. Hélas! nos coeurs étaient unis et confondus ; le glaive de la douleur les a divisés en deux parties... Qui pourrait cicatriser une telle blessure? »
 

(Mirabeau enfermé au donjon de Vincennes, 21 juin 1778).

A la fin de 1775, l'Essai sur le despotisme, que Gabriel avait composé à Manosque, parut à Neuchâtel sans nom d'auteur; mais, l'anonymat ayant été dévoilé, le comte de Saint-Mauris retira au prisonnier toutes ses faveurs et le somma de rentrer au château de Joux. Mirabeau prit la fuite le 14 janvier 1776, se cacha à Pontarlier, puis rejoignit à Dijon Mme de Monnier (février 1776). La mère de celle-ci le fit arrêter le 1er mars et écrouer le 20 au château de Dijon. Dans la nuit du 24 au 25 mai, il réussit à s'échapper et à se réfugier, sous le nom de comte de Beaumont, en Suisse, dans le village des Verrières.

Mirabeau se rendit  à Genève, puis à Thonon, ou il était le 12 juin; il correspondait avec son amante, qui lui proposait des plans d'évasion, et avec sa soeur, Mme de Cabris, qui favorisait ses amours. Il vint rejoindre celle-ci à Lyon ; mais, poursuivi en vertu d'un ordre d'arrestation obtenu le 4 juillet par son père, il s'embarqua sur le Rhône le 12 juillet, se rendit à Lorgues, puis, traversant le Piémont, les Alpes et la Suisse, regagna, le 23 août 1776, les Verrières, où il fut rejoint, le lendemain, par Mme de Monnier. Les deux amants partirent le 17 septembre pour la Hollande, arrivèrent le 26 à Rotterdam, et, le 7 octobre, à Amsterdam, où ils prirent le nom de M. et de Mme de Saint-Mathieu, emprunté à un fief maternel du Limousin. Mirabeau fit des traductions de l'anglais pour le libraire Rey et composa un opuscule sur la musique. 
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Extrait de l'Essai sur le despotisme

[Ce fut le premier ouvrage de Mirabeau. L'auteur lui-même avoue que le livre « fut écrit sans plan, sans ordre, et plutôt comme une profession de foi de citoyen que comme un morceau littéraire. » C'est une oeuvre de jeunesse où il y a plus d'élan que de force ; c'est le fruit d'une érudition remarquable bien qu'indigeste. Nous n'en citerons que la péroraison.]

« Hommes vertueux, luttez pour cette liberté sainte; le désir d'être utile à son pays est le besoin d'une bonne âme; et s'il est vrai qu'il vient un temps où il n'est plus possible d'arrêter le torrent; s'il est vrai qu'un peuple plié à la servitude envisage un homme qui veut le bien comme un insensé, et lui nuit réellement quand il le peut; songez du moins que l'exemple des vertus est la dette des hommes vertueux; que le courage et la justice sont les premières des vertus, dignes instruments de gloire et défenseurs de la liberté que le devoir et la conscience sont des juges et des rémunérateurs incorruptibles; et qu'il n'est aucun siècle qui n'ait honoré Caton, Helvidius, Priscus, Thraséas, Durant, Goebriolet, Turenne.

Pour moi, la persécution ne m'effraye pas, car la fortune et la faveur ne sauraient me séduire; je ne voudrais pas que ma nation méritât le reproche que Tibère faisait aux Romains, et que nos princes eussent plus à se plaindre de la bassesse de leurs sujets, que les sujets de la répugnance que leurs princes ont à entendre la vérité. Je l'ai dite telle que je la voyais. Puissé-je inspirer à des citoyens plus habiles et plus éloquents que moi le courage nécessaire pour apprendre à leurs compatriotes que chacun d'eux n'est en société que pour retirer de cette association son plus grand avantage; qu'un roi, sujet de la société, n'est institué que par elle et pour elle.  »
 

(Mirabeau).

Affilié à la franc-maçonnerie, il fut accueilli par une loge hollandaise et composa un Mémoire concernant une association intime à établir dans l'ordre des francs-maçons pour le ramener à ses vrais principes et le faire tendre véritablement au bien de l'humanité. Cependant, le 10 mai 1777, un jugement du bailliage de Pontarlier déclara Mirabeau « atteint et convaincu du crime de rapt et de, séduction », le condamna à avoir la tête tranchée et Mme de Monnier à la réclusion à perpétuité. Le 14, les deux amants furent arrêtés à Amsterdam : Sophie fut conduite à Paris dans une maison de discipline, rue de Charonne, et Mirabeau fut écroué au au donjon de Vincennes le 7 juin 1777. Le lieutenant de police Le Noir attacha au prisonnier un agent spécial, Boucher, qui montra dans ses fonctions une modération telle que Mirabeau l'appelait son bon ange. Boucher était franc-maçon, et cette fraternité avec le prisonnier explique leurs bons rapports. Il permit au captif de correspondre avec Mme de Monnier, à condition que ses lettres seraient lues auparavant et seraient ensuite restituées. C'est ainsi que fut conservée cette célèbre correspondance avec Sophie, qui fut publiée, en 1792, par Manuel. 

Mirabeau resta à Vincennes pendant 42 mois. Il se consola par un travail acharné. II traduisit Homère, Ovide, Tibulle, Catulle, Properce, la Vie d'Agricola, de Tacite, Boccace, l'Aminte du Tasse, les Baisers de Jean Second, et ses traductions de Tibulle, de Boccace et de Jean Second parurent plus tard. Il rédigea un Traité de mythologie, une Grammaire générale, un Essai sur la littérature, son célèbre livre les Lettres de cachet, une dissertation sur l'Inoculation; il composa un drame et une tragédie. Il rédigea les Mémoires sur le ministère du duc d'Aiguillon, que Soulavie fit paraître en 1792. Enfin il écrivit deux ouvrages licencieux : Ma Conversion et Erotika biblion

L'année 1778 lui fut particulièrement néfaste : il fut atteint de violentes attaques de coliques néphrétiques, et il perdit, le 8 octobre 1778, son fils unique âgé de cinq ans. Le 23 mai 1780, il eut un nouveau chagrin par la mort de la fille issue de ses amours avec Sophie. Cette longue captivité se termina le 13 décembre 1780, grâce à l'intervention de son beau-frère, le marquis du Saillant, et de sa soeur.

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Conseils à son fils

« Et vous mon fils! que je n'ai point embrassé depuis le berceau, vous dont j'arrosai de larmes les lèvres agonisantes le jour même où je fus arrêté, avec un serrement de coeur qui m'annonçait que je ne vous reverrais pas, j'ai peu de droits à votre tendresse, puisque je n'ai rien fait pour votre éducation ni pour votre bonheur. On m'a arraché à ces douces jouissances; ainsi vous ne savez pas si j'aurais été un bon père. N'importe : vous vous devez à vous-même et vous devez à vos enfants de respecter ma mémoire. Quand vous lirez ceci, je ne serai probablement plus; mais vous trouverez dans cet ouvrage ce qui en moi fut estimable : mon amour pour la vérité et la justice, ma haine pour l'adulation et la tyrannie. Oh! mon fils! bardez-vous des défauts de votre père, et que ses fautes vous servent de leçons; bardez-vous des excès de cette sensibilité brûlante qui fit sa félicité, mais aussi son infortune, et dont il a petit-être mis le germe dans votre sang. Mais imitez son courage; jurez une guerre éternelle au despotisme. Ah! si vous devez jamais être capable de le ménager, de le flatter, de l'invoquer, de le servir, puisse la mort vous moissonner avant l'âge!... Oui! c'est d'une voix ferme que je profère ce voeu terrible... Mon enfant! aimez vos devoirs; aimez vos concitoyens; aimez vos semblables; aimez, si vous voulez être aimé. Ce sentiment est le seul qui rende l'homme capable d'une joie vraie et durable; c'est l'antidote des passions dévorantes, et le remède unique du chagrin de se voir dépérir sous les coups du temps... »
 

(Mirabeau, fin de l'essai Sur les lettres de cachet et les prisons d'Etat).

Mirabeau, rendu à la liberté, fut d'abord logé au château de Vincennes, puis, en janvier 1781, chez son ami et protecteur Boucher. Il essaya d'obtenir une séparation amiable entre son père et sa mère et n'obtint d'autre résultat que de se brouiller avec celle-ci. Le 18 mai 1781, le parlement de Paris accorda à la marquise de Mirabeau la séparation de corps et de biens. Le marquis, atterré par cette sentence, consentit à recevoir son fils. L'entrevue eut lieu le samedi 19 et fut émouvante. Le mois suivant tous deux se rendirent au Bignon. Le 3 juillet, il alla furtivement à Gien où il eut une suprême entrevue avec Sophie, qu'il ne devait plus revoir. 

Au commencement de septembre, il fut blessé à la chasse par un domestique maladroit. Cependant Mirabeau en avait appelé de la sentence capitale prononcée contre lui par le bailliage de Pontarlier le 10 mai 1777. Le 2 février 1782, il quitta le Bignon, s'arrêta le 6 à Dijon, et arriva le 12 à Pontarlier où il se constitua prisonnier. Il réclama sa mise en liberté provisoire; on lui refusa. De son côté, il ne se prêta à aucune transaction et rédigea un Premier Mémoire à consulter par le comte de Mirabeau contre le marquis de Monnier, où il conclut que l'accusation de rapt et de séduction ne pouvait exister et que l'adultère n'était pas prouvé. C'est en prison qu'il eut le chagrin d'apprendre, le 3 mars 1782, la mort de son ami Boucher.

En avril, il publia un second mémoire, au grand mécontentement de son père, qui redoutait tout scandale. En mai, il fut débouté de sa demande d'élargissement provisoire. Il fit alors un troisième mémoire, où il fulmina contre le substitut Lombarde. Enfin, sur la demande de son père et de son beau-frère du Saillant, il consentit à une transaction, qui avait comme condition, d'une part, l'annulation de la sentence capitale et, d'autre part, la résidence de Mme de Monnier dans un couvent, la séparation de corps et de biens avec son mari et la renonciation par elle à tous les avantages de son contrat de mariage. En conséquence, Mirabeau fut mis en liberté le 14 août 1782. II se rendit à Neuchâtel, où il publia son livre sur les Lettres de cachet et se lia avec deux des chefs du parti démocratique genevois, Clavière et Duroveray. Sur les instances de sa sœur, la marquise du Saillant, il quitta Neuchâtel le 10 octobre 1782, et arriva le 19 au château de Mirabeau, près de son oncle le bailli, qui lui fit une réception solennelle.

Mirabeau voulut régulariser la situation de sa femme, qui vivait loin de lui. Le 28 février 1783, il fit sommation à celle-ci de le rejoindre. Le 8 mars, la comtesse s'y opposa. Un procès s'ensuivit. Le comte rédigea un mémoire, où il montra beaucoup d'égards pour sa femme. Le 20 mars, il plaida lui-même avec une grande éloquence et émut tout l'auditoire. Le 24, il obtint gain de cause, mais la comtesse en rappela. Devant la grand-chambre d'Aix-en-Provence, Mirabeau se défendit les 23 mai, 17 et 19 juin, mais il perdit son procès et un arrêt du 5 juillet 1783 prononça la séparation. Mirabeau se battit en duel avec un ami de sa femme, le comte de Galliffet, et blessa légèrement son adversaire. Puis il appela du jugement, mais sans succès. 

Il rentra à Paris vers la fin de septembre et ne put obtenir d'être reçu par son père. En août 1784, il partit pour Londres avec une jeune fille d'origine hollandaise, qui avait pris le nom de Mme de Nehra, et avec un enfant de deux ans qu'il avait adopté et qui s'appelait Lucas de Montigny. Il publia, le 20 septembre, ses Considérations sur l'ordre de Cincinnatus, et, le 28 décembre, ses Doutes sur la liberté de l'Escaut réclamée par l'empereur. Il correspondait activement avec son ami Chamfort, Le 1er avril 1785, Mirabeau revint à Paris, où Mme de Nehra l'avait précédé. Il se lia avec Clavière et Panchaud et confectionna plusieurs écrits sur des questions financières : De la Caisse d'escompte (8 mai 1785); De la Banque d'Espagne, dite de Saint-Charles; Lettre du comte de Mirabeau à M. Le Couteulx de le Noraye sur la banque d'escompte, dite de Saint-Charles et sur la caisse d'escompte (15 juillet 1785); Sur les actions de la compagnie des eaux de Paris (2 octobre 1785); Réponse à l'écrivain des administrateurs de la compagnie des eaux de Paris (Beaumarchais) (10 décembre 1783). Il s'attirait de puissantes inimitiés et sa lettre à Le Couteulx de la Noraye était supprimée par arrêt du Conseil (24 août 1785). Le genevois Etienne Dumont, Clavière, Brissot, Du Pont de Nemours étaient ses collaborateurs. 
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Apostrophe à Beaumarchais

[Voici la terrible apostrophe à Beaumarchais, qui termine sa  Réponse à l'écrivain des administrateurs de la Compagnie des Eaux de Paris. Beaumarchais, l'un des administrateurs de cette Compagnie, avait fait en leur nom une réponse spirituelle dont la froide ironie avait exaspéré Mirabeau.]

« Pour vous, monsieur, qui, en calomniant mes intentions et mes motifs, m'avez forcé de vous traiter avec une dureté que la nature n'a mise ni dans mon esprit ni dans mon coeur; vous que je ne provoquai jamais; avec qui la guerre ne pouvait être ni utile ni honorable; vous que je plains sincèrement d'avoir pu descendre jusqu'à prostituer votre plume, déjà trop avilie, à servir la cupidité de ceux-là même peut-être dont les lâches manoeuvres vous eussent imprimé la double flétrissure du ridicule et de l'infamie, si l'opinion publique pouvait jamais obéir à un coup d'autorité dirigé par l'intrigue, croyez-moi, profitez de l'amère leçon que vous m'avez contraint de vous donner. Souvenez-vous qu'il ne suffit pas de l'impudence et des suggestions de cour pour terrasser celui qui a ses forces en lui-même et dans un amour pur de la vérité. Souvenez-vous que, s'il est des hommes dont il est aisé d'endormir les ressentiments à l'aide de leur amour-propre, et qui, au prix de quelques éloges, laissent patiemment insulter leur morale, je ne suis pas un de ces hommes. La critique la plus mordante de mes ouvrages et de mes talents m'eût laissé calme et sans humeur. Vingt lignes de plates exagérations sur mon style et mon éloquence, en me dévoilant mieux votre bassesse, ne m'ont rendu que plus sévère pour vos perfides insinuations. Retirez vos éloges bien gratuits, car sous aucun rapport je ne saurais vous les rendre; retirez le pitoyable pardon que vous m'avez demandé; reprenez jusqu'à l'insolente estime que vous osez me témoigner; allez porter vos hommages à vos semblables, à ceux qui, pour tout sens moral, ont de la vanité. Pour moi qui ne me connais d'autre mérite qu'un zèle ardent à servir la raison et la justice; qui ne trouvai jamais de talent que dans une forte persuasion, de noblesse que dans la bonne foi, de vertu que dans le courage utile; moi qui, pour tout voeu, n'aspire qu'à m'honorer jusqu'au tombeau de mes amis et de mes ennemis, je laisse à jamais vous, vos injures, vos outrages, et je finis cette fatigante polémique, qui vous laissera de longs souvenirs, en vous donnant à vous même un conseil vraiment utile : Ne songez désormais qu'à mériter d'être oublié. »
 

(Mirabeau, Réponse à l'écrivain des administrateurs 
de la Compagnie des Eaux de Paris.).

Mirabeau partit pour la Prusse, le 23 décembre 1785, avec Mme de Nehra et son fils adoptif, s'arrêta à Nancy, à Francfort-sur-le-Main et à Leipzig, et arriva à Berlin le 19 janvier 1786. Il sollicita une audience de Frédéric Il, qui la lui accorda le 25 janvier Le lendemain 26, il écrivit au roi pour lui expliquer les motifs de son expatriation et lui exposer son dessein de se rendre en Russie. Le monarque lui répondit, le 28, dans les termes les plus bienveillants et l'autorisa à rester à Berlin. Mirabeau profita de la permission pour prendre des notes et pour publier, le 25 mars 1786, les Lettres du comte de Mirabeau à M*** sur Cagliostro et Lavater. Il fut reçu de nouveau le 18 avril, par le grand Frédéric, qui s'entretint avec lui de la tolérance et de l'émancipation des juifs; puis il quitta Potsdam le lendemain et partit pour la France, en s'arrêtant à Paderborn le 25 avril. Il rentra à Paris le 22 mai 1786. Il fournit, le 2 juin, au comte de Vergennes, un Mémoire sur la situation actuelle de l'Europe, et, par l'influence du duc de Lauzun et de l'abbé de Périgord, fut chargé par Calonne d'une mission secrète en Prusse.

Mirabeau partit le 3 juillet 1786, arriva le 10 à Brunswick et le 12 à Berlin. Le 17, la mort de Frédéric II lui inspira les plus vifs regrets; il écrivit : 

« L'un des plus grands caractères qui aient occupé le trône est brisé, avec un des plus beaux moules que la nature ait jamais organisés. »
Le jour même, il adressa une lettre au nouveau roi Frédéric-Guillaume Il, qui, le 20 août, le remercia. Il entretint avec l'abbé de Périgord une correspondance chiffrée, où il s'expliquait sans ambages sur la cour de Prusse, et qui fut publiée, en 1789, sous le titre de Histoire secrète de la cour de Prusse. Il se fatigua bientôt de cette situation subalterne et rentra à Paris, le 27 janvier 1787, dans l'espoir d'en obtenir une autre plus convenable à sa naissance et à son mérite. Il convoitait la place de secrétaire de l'assemblée des notables, mais il la trouva prise par Du Pont de Nemours. Alors, reprenant sa plume de pamphlétaire, il publia, le 26 février, sa Dénonciation de l'agiotage au roi et à l'Assemblée des notables, et attaqua violemment Necker, le 19 mars, dans sa Première Lettre du comte de Mirabeau sur l'administration de M. Necker

Un arrêt du Conseil, du 17 mai, supprima sa Dénonciation. Mirabeau, prévenu qu'une lettre de cachet était lancée contre lui, s'était réfugié à Tongres dès le mois d'avril, et Mme de Nehra l'avait rejoint à Liège. C'est de Tongres, le 1er mai 1787, qu'il lança sa Seconde lettre sur l'administration de M. Necker. Il envoya son amie à Paris pour sonder le terrain, vint l'y trouver, mais repartit le 24 mai pour la Prusse. Il séjourna trois mois à Brunswick, où il travailla avec le major Jacques Mauvillon au livre qu'il préparait sur la monarchie prussienne. Il se rendit à Berlin, puis à Hambourg, où il s'embarqua et faillit périr dans une tempête (fin septembre 1787). Il rapportait le manuscrit de son ouvrage sur la monarchie prussienne, qui devait asseoir sa réputation. En effet, il écrivait à son sujet, à Mme de Nehra, le 22 août 1787 : 

« Mon amie, quand cet ouvrage paraîtra, je n'aurai pas trente-huit ans; j'ose le prédire, il me fera un nom, et il se peut qu'il donne quelque regret à mon pays de laisser oisif un tel observateur et d'avoir mal récompensé de tels travaux. » 
Rentré à Paris, Mirabeau essaya de se faire employer par Loménie de Brienne et par le comte de Montmorin. Il commença même en novembre la publication d'un journal qui ne dura pas. En cette même année 1787, il fit paraître à Londres un ouvrage composé à Berlin : Sur Moses Mendelssohn, sur la réforme politique des Juifs, et en particulier sur la révolution tentée en leur fureur, en 1753, dans la Grande-Bretagne. Le 1er avril 1788, il publia son Opuscule aux Bataves sur le stathoudérat, où il énumérait les droits de tout peuple qui veut la liberté, puis il mit enfin au jour son oeuvre capitale, De la monarchie prussienne sous Frédéric le Grand, qu'il dédia à son père. En août 1788 parurent ses Observations d'un voyageur anglais sur la maison de force appelée Bicêtre, où il signalait les lenteurs de l'instruction criminelle, et le 4 décembre, une brochure Sur la liberté de la presse. Il continuait sa campagne financière par la Suite de la dénonciation de l'agiotage. Au commencement de janvier 1789, il lança contre Necker sa Correspondance entre M. C*** (Cerutti) et le comte de Mirabeau sur le rapport de M. Necker, qui amena une polémique entre lui et Cerutti.

Mirabeau et la Révolution française

Mirabeau, qui s'était, en octobre 1788, réconcilié avec son père, se rendit en Provence pour y préparer les élections aux États généraux. Il quitta Paris le 8 janvier 1789 et arriva le 13, à Aix. A ce moment parurent ses lettres de Berlin sous le titre d'Histoire secrète de la cour de Berlin. Le scandale fut grand, et Mirabeau désavoua la publication le 2 février. Dès le 21 janvier, il avait assisté à la séance de l'ordre de la noblesse de Provence et protesté contre les privilèges. Le 30, il avait prononcé un discours sur la représentation illégale de la nation provençale dans ses Etats actuels. Le 5 février, il publia une Réponse aux protestations contre le discours du comte de Mirabeau, morceau achevé d'éloquence, où se trouve la célèbre apostrophe : 
« Ainsi périt le dernier des Gracques de la main des patriciens; mais, atteint du coup mortel, il jeta de la poussière vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs, et de cette poussière naquit Marius. Marius, moins grand pour avoir exterminé les Cimbres que pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie de la noblesse! »
Il terminait par cette énergique péroraison : 
« J'ai été, je suis, je serai jusqu'au tombeau l'homme de la liberté publique, l'homme de la constitution. Malheur aux ordres privilégiés si c'est là plutôt être l'homme du peuple que celui des nobles, car les privilèges finiront, mais le peuple est éternel! » 
La lutte était donc engagée contre la noblesse. On le traitait de chien enragé. 
« C'est une grande raison de m'élire, répondait-il, si je suis un chien enragé, car le despotisme et les privilèges mourront de ma morsure. » (Lettre à M. de Comps, du 29 janbier 1789). 
Le 19 février 1789, il lança son éloquente adresse à la Nation provençale. Puis, averti que, le 10, un arrêt du Parlement avait condamné son histoire secrète de la cour de Berlin à être lacérée et brûlée, il quitta Marseille le 15 février, arriva à Paris le 21, visita quelques amis et repartit le 28 pour la Provence. A son arrivée à Aix, le 6 mars, on lui
fit une réception triomphale et on illumina la ville. On l'acclamait en criant : Vive le comte de Mirabeau! Vive, le père de la patrie! Le 18, Mirabeau se rendit à Marseille, où l'enthousiasme ne fut pas moins grand. Il profita de sa popularité pour apaiser l'émeute du 23 mars dans cette ville et celle du 25 à Aix-en-Provence. Le 4 avril 1789, il fut élu député par le tiers état de Marseille aux États généraux, le dernier sur quatre, et, le 6, par le tiers état de la sénéchaussée d'Aix, le premier sur quatre, par 290 voix sur 244. Mirabeau accepta cette dernière nomination et déclina celle des Marseillais, tout en leur exprimant sa gratitude.

Rentré à Paris, le nouveau député créa, le 2 mai 1789, le Journal des Etats généraux, dont le deuxième numéro parut le 5, lendemain de l'ouverture des Etats. Le 7, un arrêt du Conseil supprima cette feuille, que son auteur continua sous le titre de Lettres du comte de Mirabeau à ses commettants, et qui, au vingtième numéro, devint le Courrier de Provence. Le 18 mai, il combattit les motions tendant à l'envoi d'une députation du tiers aux ordres privilégiés. Le 23, il protesta contre la formule de salutation d'une lettre du marquis de Brézé à Bailly; le 27, il adjura le clergé de se joindre aux communes. Les 15 et 16 juin, il proposa de se déclarer représentants du peuple français; le 23, après la sortie du roi, il lança au marquis de Brézé une apostrophe fameuse, dont le texte a été diversement rapporté par Mirabeau lui-même et par Bailly. 

Il fit ensuite déclarer inviolable la personne des députés. Le 27 juin, il provoqua une adresse à la nation française sur la réunion des ordres. Le 8 juillet, il réclama l'éloignement des troupes qui étaient autour de Versailles; le 9, il lut un projet d'adresse au roi sur ce sujet, et le 11, malgré la réponse de Louis XVI, il insista de nouveau. Le 13 juillet, Mirabeau perdit son père, et cet événement l'empêcha de jouer un rôle actif dans la journée du 14. Le 16, il réclama le renvoi des ministres. Le 23, il parla sur les troubles de Paris; le 25, il soutint l'inviolabilité du secret des lettres et, le 29, indiqua la pluralité simple comme le moyen de déterminer la majorité dans les votes. Le 31, il demanda et obtint la réincarcération du baron de Besenval, mis en liberté sur la demande de Necker; le 1er août, il combattit, sans succès, la proposition de Regnaud de Saint-Jean d'Angely interdisant à tout député la fréquentation des assemblées de district. Il n'assista pas à la fameuse séance nocturne du 4 août, mais il en parla peu favorablement dans son Courrier de Provence. Le 7 août, il demanda la suppression des capitaineries royales et, le 8, il proposa pour gage de l'emprunt la fortune des députés. Le 10 août, il vota la suppression des dîmes (L'organisation financière de l'Ancien régime); le 13, il fut élu membre du comité des Cinq, destiné à recevoir les plans de constitution, et il déclara que les forces militaires ne devaient jamais être subordonnées aux forces civiles. Le 17 août 1789, Mirabeau proposa, au nom du comité des Cinq, une Déclaration des droits de l'homme; le 18, il prit part à la discussion sur ce sujet et, le 22, il réclama la responsabilité absolue des agents publics et la liberté illimitée de la religion.
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Sur la Déclaration des droits de l'homme

[Depuis le commencement d'août, l'Assemblée s'était occupée de la rédaction des droits. Quelques députés en contestèrent l'opportunité. Mirabeau demanda l'ajournement. Il n'était pas, en effet, sans danger de rédiger une Déclaration des droits avant d'avoir établi la Constitution. C'est au nom du comité chargé d'examiner les divers projets de Déclaration des droits de l'homme en société que Mirabeau porta la parole le 17 août.]

« Messieurs, la déclaration des droits de l'homme en société n'est sans doute qu'une exposition de quelques principes généraux, applicables à toutes les associations politiques et à toutes les formes de gouvernement. Sous ce point de vue, on croirait un travail de cette nature très simple et peu susceptible de contestations et de doutes. Mais le comité que vous avez nommé pour s'en occuper s'est bientôt aperçu qu'un tel exposé, lorsqu'on le destine à un corps politique, vieux et presque caduc, est nécessairement subordonné à beaucoup de circonstances locales, et ne peut jamais atteindre qu'à une perfection relative. Sous ce rapport, une déclaration de droits est un ouvrage difficile. Il l'est davantage lorsqu'il doit servir de préambule à une constitution qui n'est pas connue...

Une déclaration des droits, si elle pouvait répondre à une perfection idéale, serait celle qui contiendrait des axiomes tellement simples, évidents et féconds en conséquences, qu'il serait impossible de s'en écarter sans être absurde, et qu'on en verrait sortir toutes les constitutions. Mais les hommes et les circonstances n'y sont point assez préparés dans cet empire, et nous ne vous offrons qu'un très faible essai, que vous améliorerez sans doute, mais sans oublier que le véritable courage de la sagesse consiste à garder, dans le bien même, un juste milieu.  »

[Mirabeau lut ensuite le projet de Déclaration des droits préparé par le comité. Après de longues discussions, il en vint à proposer que la Déclaration des droits fût une partie intégrante de la Constitution, en formât le premier chapitre. Il demandait encore que la rédaction définitive fût renvoyée an temps où les autres parties de la Constitution seraient elles-mêmes fixées. Cette proposition fut vivement attaquée. On lui reprocha « la supériorité de talents avec laquelle il savait guider l'Assemblée vers des buts contraires. » Mirabeau reprit :]

Messieurs, je commencerai, pour toute réponse aux attaques personnelles dont quelques préopinants ont jugé à propos de m'accueillir, par manifester un sentiment qui porte plus de douceur dans mon âme que les traits décochés contre moi n'y peuvent jeter d'amertume. Si, par impossible, quelqu'un de vos décrets me paraissait blesser la justice ou la raison, j'ai tant de respect pour cette Assemblée, que je n'hésiterais pas à vous le dénoncer, à vous dire que vous devez montrer un mépris profond pour cet absurde dogme d'infaillibilité politique, qui tendrait à accumuler sur chaque siècle la rouille des préjugés de tous les siècles, et soumettrait les générations , venir aux erreurs des générations passées.

Mais je n'ai point attaqué votre décret; j'ai maintenu la nécessité d'une déclaration des droits; ma motion, laissée sur le bureau, porte ces propres mots : Qu'il sera déclaré que l'exposition des droits est partie intégrante et inséparable de la constitution. Mes doutes n'ont porté que sur le moment favorable à la rédaction de ce travail : ces doutes étaient assez motivés, peut-être, par les difficultés toujours renaissantes qu'il rencontre, par la nature des objections qu'on nous a faites, par les sacrifices qu'on a exigés de nous, par les embarras inextricables où nous jette l'ignorance absolue de ce qui sera statué dans la constitution mais, quoi qu'il en soit, j'ai pu me tromper, sans qu'il puisse être permis de jeter sur mes intentions un doute qu'aucun membre de cette Assemblée, qu'aucun citoyen au courant des affaires publiques, n'a pu concevoir sur moi.

Sans doute, au milieu d'une jeunesse très orageuse, par la faute des autres, et surtout par la mienne, j'ai eu de très grands torts, et peu d'hommes ont, dans leur vie privée, donné plus que moi prétexte à la calomnie, pâture à la médisance : mais, j'ose vous en attester tous, nul écrivain, nul homme public n'a plus que moi le droit de s'honorer de sentiments courageux, de vues désintéressées, d'une fière indépendance, d'une uniformité de principes inflexibles. Ma prétendue supériorité dans l'art de vous guider vers des buts contraires est donc une injure vide de sens, un trait lancé de bas en haut, que trente volumes repoussent assez pour que je dédaigne de m'en occuper...

Messieurs, avoir raison, ou se tromper, est peu de chose, et n'intéresse guère que l'amour-propre. Entendre soupçonner ou persifler ses intentions dans une assemblée politique où l'on a fait ses preuves, est une tolérance qu'un homme qui a le sentiment de sa dignité personnelle ne connaît pas; et j'espère que vous approuverez cette courte explication. »
 

(Mirabeau, Séance de l'Assemblée du 17 et du 18 août 1789).
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[L'ajournement fut repoussé. L'Assemblée choisit comme base de discussion le projet présenté par Siéyès. La Déclaration des droits de l'homme fut définitivement votée le 26 août.]

Le 27 août, il vota l'emprunt demandé par Necker; le 11, septembre, il développa sa théorie de la sanction royale et demanda le veto absolu, qui fut repoussé par l'assemblée. Le 11 septembre, il s'opposa à la lecture du mémoire de Necker sur le veto et expliqua le sens de ce mot. Le 15, il fit ajourner la question d'hérédité de la branche d'Espagne et demanda qu'un homme né en France pût seul être régent. Il fit imprimer un discours sur la caisse d'escompte, qu'il n'avait pu prononcer. Le 19 septembre, il combattit la motion de la non-réélection des députés pour la prochaine législature; le 23, il proposa de déclarer que le pouvoir législatif résidait essentiellement dans la nation; le 26, il fit adopter le plan financier de Necker, et, le 29, posa pour la première fois la question qui l'intéressait personnellement, de savoir si la qualité de ministre excluait de l'assemblée.

C'est à cette époque que Mirabeau se lia avec le comte de La Marck, qui s'efforça d'amener son nouvel ami à soutenir la monarchie et qui exerça dès lors sur lui d'autant plus d'influence qu'il lui prêta un argent indispensable pour subsister. Le 2 octobre 1789, Mirabeau rédigea l'Adresse de l'Assemblée nationale à ses commettants, dont les termes éloquents soulevèrent un grand enthousiasme. Le 6, au milieu de ces journées de trouble, il fit adopter que l'Assemblée nationale est inséparable du roi pendant la présente session. Le 7, il soutint que les rentes ne devaient pas être soumises à l'impôt et que celui-ci ne pouvait être accordé pour plus d'un an. Le 8, il proposa, comme formule de la promulgation des lois : 

« Louis, par la grâce de Dieu et par la loi constitutionnelle de l'Etat, roi des Français ».
Le 10 octobre, il dénonça le ministre comte de Saint-Priest; le 14, il proposa un projet de loi sur les attroupements , conforme à la législation anglaise. Le 15 octobre, il fit remettre à Monsieur, par l'intermédiaire du comte de La Marck, un mémoire conseillant au roi de quitter Paris.

C'est ainsi que Mirabeau commençait vis-à-vis de Louis XVI ce rôle de conseiller secret, qu'il remplit avec tant de fougue et le plus souvent sans succès. Il conférait avec les ministres Necker et Montmorin le 17 octobre, et il essayait, le 19, de se rapprocher de La Fayette en faisant voter par l'Assemblée, le premier jour de sa réunion à Paris, des remerciements au maire de Paris et au commandant général de la garde nationale. Le 20, il eut une explication très vive avec La Fayette, repoussant toute offre d'argent, car, écrivait-il, 

« un grand secours, je ne puis l'accepter sans une place qui le légitime; un petit me compromettait gratuitement ». 
Cependant, il l'avouait, la question d'argent était si capitale pour lui, que le paiement de ses dettes était nécessairement la base de toute entente. La Fayette lui offrit, le 21 octobre, l'ambassade à Constantinople; le 26, le comte de la Marck convint d'une somme de 50.000 F, et, le 27, Mirabeau faisait adopter qu'aucun failli, banqueroutier ou débiteur insolvable ne pourrait être membre d'aucune assemblée politique ou municipale. 

Pendant ce temps, Mirabeau dressait un projet de ministère, présidé par Necker, et où il devait entrer avec La Rochefoucauld, Talleyrand, Turgot et La Fayette. Le 30 octobre, il proposa, mais en vain, de déclarer la nation propriétaire des biens du clergé. Il était, dès lors, absolument rallié au parti royal, car il écrivait, le 25 octobre 1789, à son oncle le bailli :

« J'ai toujours pensé, comme vous, mon cher oncle, et maintenant beaucoup plus que jamais, que la royauté est la seule ancre de salut qui puisse nous préserver du naufrage. » 
Le 3 novembre, Mirabeau proposa une nouvelle division du royaume, et, le 5, il négociait avec La Fayette. Le 6, il demanda le plan d'une caisse nationale et réclama que les ministres fussent invités à prendre voix consultative dans l'Assemblée, mais, le 7, celle-ci décréta que nul député ne pourrait être ministre. Cette décision coupa court aux ambitions ministérielles de Mirabeau, mais ne ralentit pas son activité parlementaire. Le 20 novembre, il parla sur l'établissement d'une banque nationale, et, le 30, en faveur des Corses expatriés. Le 8 décembre, il fit une proposition sur l'organisation des municipalités, et, le 10, sur la gradualité des fonctions publiques. Le 24 décembre, il soutint l'éligibilité des juifs et des comédiens, et, le 29, il fit rejeter l'offre d'un don de 900.000 F, faite par la ville de Genève. 
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Mirabeau.
Mirabeau à la tribune de l'Assemblée.

L'année 1790 ne commença pas sous d'heureux auspices pour Mirabeau. Dégoûté des tâtonnements de la cour et de l'insuccès de ses avances à l'égard de La Fayette, il se montrait découragé. Toutefois, il prenait toujours part aux discussions de l'Assemblée. Le 9 janvier 1790, il attaqua le parlement de Rennes; le 21, il combattit les prétentions de la république de Gênes sur la Corse; le 22, il s'opposa à l'exclusion de son adversaire l'abbé Maury; les 26 et 30, il lut son rapport sur les troubles de Marseille. Au commencement de février, il déposa dans le procès de Favras, où on essaya de le compromettre. Le 7 février, il appuya la formation des tribunaux de famille, et, le 11, il combattit les prétentions des princes allemands. Le 9 mars, il eut une violente discussion avec l'abbé Maury sur l'affaire du prévôt de Marseille. Il prépara un grand discours sur l'abolition de l'esclavage, mais il ne le prononça pas. Le 16 mars, il établit la nécessité de commencer la vente des biens du clergé. Le 13 avril 1790, il s'opposa à la motion de déclarer nationale la religion catholique et évoqua le souvenir de la Saint-Barthélemy. Le 19 avril, il prononça un discours fameux, où il disculpa l'Assemblée nationale des attaques de l'abbé Maury et s'écria : 

« Messieurs, je jure que vous avez sauvé la République! »
Le 28 avril, il essaya; une dernière fois, de se rapprocher de La Fayette, en lui faisant entendre qu'il demandait seulement le paiement de ses dettes et la promesse de l'ambassade de Constantinople, mais le général resta sourd à ces avances. Mirabeau, auprès duquel la reine avait fait agir les comtes de La Marck et de Mercy-Argenteau, et qui avait été touché de ces démarches, se laissa entraîner définitivement dans le parti de la cour. Après avoir, le 5 mai 1790, combattu la théorie de l'abbé Maury sur les gouvernements monarchiques et républicains, il écrivit, le 10 mai, une lettre à Louis XVI, terminée par ces mots : 
« Je promets au roi loyauté, zèle, activité, énergie, et un courage dont peut-être on est loin d'avoir une idée ». 
Le 12 mai, il parla sur la surprise des forts de Marseille, et, le 15, se plaignit de l'attitude des amis de La Fayette à son égard. Le même jour, il exprima son opinion sur les différends entre l'Angleterre et l'Espagne. Le 20 mai, il donna un gage à la cour en prononçant un grand discours sur le droit de la paix et de la guerre et en défendant les prérogatives royales. Le 22, il répliqua à un discours de Barnave et fit adopter son projet de décret. Cette attitude lui valut de violentes attaques. On criait dans les rues la Grande trahison découverte du comte de Mirabeau. Il subit avec amertume cette impopularité et n'en resserra que davantage ses relations avec les royalistes. Il voulait amadouer La Fayette et, dans ce but, le 1er juin, il le compara à Richelieu et s'offrit à être son éminence grise. Le même jour; il rédigeait une note pour la cour, dans laquelle il indiquait les moyens d'annuler l'influence de La Fayette, auquel il conseillait d'opposer le marquis de Bouillé. Il joua dès lors ce double jeu. Le 11 juin, il proposa de porter pendant trois jours le deuil de Benjamin Franklin; le 17, il assista au Palais-Royal au dîner de la Société de 1789 et fut acclamé avec Bailly et La Fayette; le 19, il intervint en faveur de son frère. Les 20, 23, 26 et 28 juin, il rédigea pour la cour des notes où il réclamait l'intervention de la reine auprès de La Fayette et traitait la question du pacte de famille entre la France et l'Espagne. Le 28, il prononça un discours sur la liberté du commerce. Le 1er juillet, il adressa aux 83 départements une lettre où il répondit aux attaques rédigées contre lui. Il rédigea, les 1er et 3 juillet, trois notes pour la cour sur le duc d'Orléans et sur les moyens de diriger l'opinion publique. Le 3 juillet, à 8 heures du matin, Mirabeau eut, dans les jardins de Saint-Cloud, une entrevue secrète avec Marie-Antoinette. Il fut reconnu, et on cria dans les rues la relation d'un voyage de Mirabeau l'Aîné à Saint-Cloud. Il protesta, et, en même temps, il donnait au roi, les 7 et 9 juillet, sur la fédération, des conseils qui ne furent pas écoutés. Mirabeau se plaignit, le 16 juillet, du rôle qu'on avait fait jouer au roi et conseilla à Louis XVI de partir pour Fontainebleau. Il insista sur ce sujet le 26 juillet.

A l'Assemblée, il proposa, le 28 juillet, de déclarer le prince de Condé traître à sa patrie, s'il ne désavouait pas son manifeste. Le 30, il rédigea une note sur les cours étrangères. Les 13 et 14 août, il s'occupa de l'organisation des troupes suisses; les 17, 21 et 24, il remit à la cour des notes contre La Fayette. Le 18, il avait proposé le licenciement de l'armée et sa reconstitution. Le 22, il s'opposa à l'arrestation de Marat, qui l'avait traité d'infâme; le 23, il réclama la mise en accusation de Perrotin de Barmond; le 25, il prononça un discours sur les hostilités entre l'Angleterre et l'Espagne; le 27, il parla sur le remboursement de la dette publique, et, le 31, il demanda un prompt rapport sur les affaires des 5 et 6 octobre 1789. Le 1er septembre, il conseilla an roi de laisser partir Necker et de confier à Clavière la liquidation de la dette publique. Le 3, il fit approuver la conduite du marquis de Bouillé à Nancy, et, le même jour, il accusait La Fayette de projets ambitieux. Le 7 septembre, il insista sur ce dernier point et prononça à l'Assemblée un discours sur les élections et les brigues. Les 10, 12 et 15 septembre, il dénonça de nouveau La Fayette à la cour, et, entre temps, il expliqua, le 14, ses relations avec Trouard de Riolle, accusé de conjuration. Le 27 septembre, il réfuta les objections élevées contre les assignats, et, le 28, adressa à la cour une note sur la constitution.

Mirabeau était impliqué dans les poursuites exercées contre les auteurs des fameuses journées des 5 et 6 octobre 1789. Il avait protesté de son innocence et s'était montré très indigné que la reine eût pu croire à sa culpabilité. Le 2 octobre 1790, il se détendit avec éloquence, et l'Assemblée décréta qu'il n'y avait pas lieu à accusation contre lui. Les 3 et 6 octobre, il adressa des notes à la cour contre La Fayette et sur le choix des ministres. Le 6, il reparut à la Société des amis de la Constitution, dont il était membre, et qui l'avait appelé à faire partie du comité de correspondance. Les 14, 15, 16 et 18 octobre, il conseilla à la cour de former un nouveau ministère et de n'y admettre aucune des créatures de La Fayette. Le 21 octobre, ayant demandé que le pavillon tricolore remplaçât désormais le pavillon blanc sur les vaisseaux de l'Etat, il souleva les colères de la droite et fut traité de scélérat et d'assassin. Son attitude fut blâmée par le comte de La Marck, et, le 22, Mirabeau donnait à son ami cette explication significative :

 « Je suis un bon citoyen, qui aime la gloire, l'honneur et la liberté avant tout, et certes, messieurs du rétrograde me trouveront toujours prêt à les foudroyer... En un, mot, je suis l'homme du rétablissement de l'ordre, et non d'un rétablissement de l'ancien ordre. » 
Ce langage n'était pas pour plaire à la cour, que Mirabeau continua d'accabler de ses notes : le 24 octobre, pour conseiller le renvoi des ministres; les 24 et 25, pour attaquer La Fayette; le 28, pour dénoncer le comte de Montmorin. A l'Assemblée, il fit, le 4 novembre, décréter l'établissement d'une administration centrale des ponts et chaussées; le 6, il lut une lettre du député corse, l'abbé Peretti, et souleva les fureurs de la droite; le 9, il déclara qu'il l'allait mépriser les injures particulières; le 13, il exprima son mépris pour son collègue Foucauld et fut rappelé à l'ordre. Les 14 et 12, il signala à la cour la présence de Mme de La Motte, héroïne de l'affaire du Collier; le 17, il attaqua de nouveau La Fayette, et, le soir du même jour, assistant au Théâtre-Français à la représentation du Brutus de Voltaire, il fut accueilli avec sympathie par le public. Le 20 novembre, Mirabeau fut élu président de la Société des amis de la Constitution; le 3 décembre, il s'opposa à l'imposition des rentes; le 15, il vota la suppression des offices ministériels, et, le soir, il attaqua La Fayette à la tribune des Jacobins. Les 4, 6, 26, et 27 décembre, il remit des notes à la cour et un mémoire sur la situation de la France et sur les moyens de ruiner l'Assemblée dans l'opinion publique par l'excès même des maux qu'elle appelait sur la France. Les 18 et 19 décembre, il, avait exigé le serment civique des princes appelés éventuellement à succéder à la couronne et obtenu l'envoi à Aix-en-Provence d'un corps de troupes et de trois commissaires civils, et, le 22, il avait demandé et obtenu un congé.

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Mirabeau vu par Ad. Thiers

« Il était né sous le soleil de la Provence et issu d'une famille noble. De bonne heure, il s'était fait connaîltre par ses désordres, ses querelles et une éloquence emportée. Ses voyages, ses observations, ses immenses lectures lui avaient tout appris, et il avait tout retenu. Mais outré, bizarre, sophiste même quand il n'était pas soutenu par la passion, il devenait tout autre par elle. Promptement excité par la tribune et la présence de ses contradicteurs, son esprit s'enflammait : d'abord ses premières vues étaient confuses, ses paroles entrecoupées, ses chairs palpitantes; mais bientôt venait la lumière: alors son esprit faisait en un instant le travail des années; et, à la tribune même, tout était pour lui découverte, expression vive et soudaine. Contrarié de nouveau, il revenait plus pressant et plus clair, et présentait la vérité en images frappantes ou terribles. Les circonstances étaient-elles difficiles, les esprits fatigués d'une longue discussion ou intimidés par le danger, un cri, un mot décisif s'échappait de sa bouche, sa tête se montrait effrayante de laideur et de génie, et l'assemblée, éclairée ou raffermie, rendait des lois, ou prenait des résolutions magnanimes.

Fier de ses hautes qualités, s'égayant de ses vices, tour à tour altier ou souple, il séduisait les uns par ses flatteries, intimidait les autres par ses sarcasmes, et les conduisait tous à sa suite par une singulière puissance d'entraînement. Son parti était partout, dans le peuple, dans l'assemblée, dans la cour même, dans tous ceux enfin auxquels il s'adressait dans le moment. Se mêlant familièrement avec les hommes, juste quand il fallait l'être, il avait applaudi au talent naissant de Barnave, quoiqu'il n'aimât pas ses jeunes amis; il appréciait l'esprit profond de Sieyès, et caressait son humeur sauvage; il redoutait dans Lafayette une vie trop pure; il détestait dans Necker un rigorisme extrême, une raison orgueilleuse, et la prétention de gouverner une révolution qu'il savait lui appartenir. Il aimait peu le duc d'Orléans et son ambition incertaine, et il n'eut jamais avec lui aucun intérêt commun. Seul ainsi avec son génie, il attaquait le despotisme qu'il avait juré de détruire. Cependant, s'il ne voulait pas les vanités de la monarchie, il voulait encore moins de l'ostracisme des républiques; mais n'étant pas assez vengé des grands et du pouvoir, il continuait de détruire. D'ailleurs dévoré de besoins, mécontent du présent, il s'avançait vers un avenir inconnu, faisant tout supposer de ses talents, de son ambition, de ses vices, du mauvais état de sa fortune, et autorisant, par le cynisme de ses propos, tous les soupçons et toutes les calomnies. »
 

(A. Thiers, Histoire de la Révolution française, livre II, 1823-1827).

Le 3 janvier 1791, Mirabeau parla à la tribune des Jacobins; le 4, il fit adopter que tout prêtre francais ayant exercé le ministère pendant cinq ans serait éligible aux évêchés, cures et vicariats; le 13, il réfuta l'opinion de l'abbé Maury sur la licence des théâtres; le 14, il lut son projet d'adresse aux départements sur la constitution civile du clergé. Le 16 janvier, il fut élu chef du bataillon de garde nationale de la Chaussée d'Antin, et, le 17, il expliqua dans une note à la cour qu'il avait accepté ces fonctions pour combattre l'influence de La Fayette. Le 18 janvier, il fut élu administrateur du département de Paris, en même temps que Talleyrand. Le 21, il indiqua le parti à tirer du décret contre le clergé. Le 28, il fit un rapport sur la situation politique des puissances étrangères à l'égard de la France, et, le 29, il s'opposa à l'abolition des droits sur la culture du tabac. Le même jour, 29 janvier, il fut nommé président de l'Assemblée nationale, honneur qu'il avait jusqu'ici vainement brigué. Le 3 février, il envoya à la cour une note sur le projet de départ de Mesdames, tantes du roi. Cette note est la dernière des cinquante que Mirabeau fit remettre, depuis le 1er juin 1790, à la cour par le comte de La Marck, qui nous en a conservé le texte. Le 8 février, il eut une entrevue avec La Fayette chez Emmery. 

A ce moment, il était malade d'une fièvre opiniâtre, et une grave ophtalmie l'obligeait à porter un bandeau sur les yeux. Malgré cela, il vint présider l'Assemblée, le 10 février 1791, pour répondre à une députation de quakers qui demandaient à pratiquer leur religion en France. Le 24 février, il parla sur l'arrestation des tantes du roi, et, le 28, son opposition à une loi contre l'émigration lui valut les attaques des membres du club des Jacobins. Le 1er mars, il présenta à l'Assemblée les hommages des nouveaux administrateurs du département de Paris. Le 3, il approuva l'établissement de la caisse Lafarge. Le 21, il fit un discours sur les mines, par amitié pour son ami, le comte de La Marck, qui avait une grande part dans la propriété des mines d'Anzin. Du 22 au 25 mars, il parla sur le cas éventuel de la régence. 

Mirabeau, qui, habitait, à Paris, au n° 12 de rue de la Chaussée-d'Antin, une maison appartenant à Julie Carreau, première femme de Talma, avait récemment loué près d'Argenteuil une maison de campagne, appelée le Marais, où il allait se reposer le samedi soir. Il s'y rendit le samedi 26 mars, et dans la nuit il fut atteint de violentes coliques néphrétiques. Il vint néanmoins à Paris le dimanche 27 et parla de nouveau sur les mines. Ce fut son dernier discours. Exténué de fatigue, il repartit pour le Marais et il y passa le reste du dimanche et une partie du lundi. Sentant ses souffrances augmenter, il rentra à Paris, ou son médecin et ami Cabanis essaya d'enrayer le mal. Un mieux se produisit le mardi 29 mars, mais dans la matinée du mercredi 30, les symptômes alarmants reparurent. Le bruit de la maladie de Mirabeau se répandit; de toutes parts, on venait aux nouvelles. L'archevêque de Toulouse et le comte de Montmorin en demandèrent au comte de La Marck, qui, avec la marquise du Saillant, Cabanis, Frochot, Pellenc et de Comps, veillait le malade. Barnave se présenta, au nom des Jacobins. Le jeudi 31 mars, la situation s'aggrava encore. Mirabeau sentait la mort s'approcher, et il l'envisageait sans faiblesse. Le 1er avril, il fit son testament et institua pour son héritier universel son neveu du Saillant et pour son exécuteur testamentaire le comte de La Marck. Le même jour, il reçut Talleyrand; avec lequel il était brouillé depuis huit ans, et il lui remit le manuscrit d'un discours qu'il avait préparé sur les successions. Le samedi 2 avril, dès que le jour parut, le moribond voulut se faire raser. 

« Mon ami, dit-il à Cabanis, je mourrai aujourd'hui. Quand on est là, il ne reste plus qu'une chose à faire, c'est de se parfumer, de se couronner de fleurs et de s'environner de musique, afin d'entrer agréablement dans ce sommeil dont on ne se réveille plus. » 
Il recommanda ses serviteurs à son ami Frochot, et, à huit heures et demie, il rendit le dernier soupir.

La nouvelle de la mort de Mirabeau produisit une émotion profonde à Paris et dans toute la France. Le 2 avril, Talleyrand lut à l'Assemblée l'oeuvre suprême du maître, le discours sur les successions. Le 3 avril, des bruits d'empoisonnement ayant circulé, on procéda à l'ouverture du corps, et les constatations furent négatives. Le 4 avril, l'Assemblée décerna au défunt les honneurs du Panthéon, et, à 5 heures du soir, le cortège funèbre quitta la maison de la rue de la Chaussée-d'Antin et se rendit à l'église Saint-Eustache, où Cerutti prononça l'oraison funèbre de Mirabeau. De là on se dirigea vers le Panthéon, où on arriva à minuit. Le cercueil fut placé près de celui de Descartes. Le département et la municipalité avaient pris le deuil et les théâtres étaient fermés. Le 5 avril, le conseil général de la commune donna le nom de Mirabeau à la rue de la Chaussée-d'Antin. Le 16 avril, Olympe de Gouge fit représenter au Théâtre-Italien une pièce intitulée Mirabeau aux Champs Elysées

La popularité de Mirabeau ne dura pas; les papiers de l'armoire de fer révélèrent ses relations avec la cour et les sommes reçues par lui; le 5 frimaire an II (27 novembre 1793), la Convention décida, sur un rapport de Marie-Joseph Chénier, de retirer du Panthéon le corps de Mirabeau et de le remplacer par celui de Marat. Ce décret ne fut exécuté que le 21 septembre 1794, jour où les restes du grand orateur furent déposés au cimetière Sainte-Catherine, dans le faubourg Saint-Marcel. La postérité a été plus clémente : le 13 décembre 1881, un décret a autorisé la commune natale de Mirabeau à s'appeler le Bignon-Mirabeau, et, le 5 août 1888, on a inauguré la statue de l'illustre homme d'État à Montargis. Un pont de Paris, plusieurs rues et avenues en France,  portent actuellement son nom.

La femme de Mirabeau lui survécut; elle se remaria à Della Rocca, redevint veuve, et se retira chez sa fille, la marquise du Saillant, à l'hôtel de Mirabeau, où elle mourut, le 6 mars 1800, dans la même chambre et dans le même lit que son époux. (Etienne Charavay).

Mirabeau.
Mirabeau (Gravure de Fiesinger).


En librairie. - Jean-Paul Desprat, Mirabeau, Perrin, 2008.- Mirabeau unit en lui la Révolution, l'érotisme et la corruption; il incarne au plus haut point la lutte du tempérament et du génie, dans laquelle le tempérament finit toujours par venir à bout du génie, sauf chez lui où c'est le tempérament qui sans cesse vient soutenir un génie aux prises avec les événements fabuleux de la Révolution. Aîné d'une vieille famille provençale, détesté par son père - le fameux Ami des hommes, l'un des penseurs les plus originaux du XVIIIe siècle -, qui lui reproche sa tête énorme et son visage grêlé, il vit six des premières quarante années de sa courte vie en prison ou en exil; pour des dettes, pour des écrits, pour des femmes enlevées à leur mari. Traversant l'Europe sans un sou en poche, observant tour à tour le parlementarisme et la presse anglaise, le militarisme prussien, la tolérance hollandaise, Mirabeau apprend et réfléchit. Les deux dernières années de sa vie vont rendre Mirabeau insurpassable : elles se situent tout entières dans la Révolution dont il est, ainsi que le disait Goethe, l"'Hercule ". 
Trois époques : 

Du 5 mai au 7 novembre 1789, la Révolution juridique (la constitution, la liberté de la presse; l'abolition des privilèges; la volonté de devenir ministre pour avoir prise sur les événements ; une voie que la jalousie de ses collègues lui ferme définitivement en novembre).

Du 7 novembre 1789 au 15 avril 1790, une période de doute qui l'amène, sans s'y compromettre vraiment, dans les eaux troubles de la conspiration mais surtout à lancer les grands débats de la modernité qui n'aboutiront pas de son vivant : suppression de la traite et de l'esclavage, émancipation des juifs ( Mirabeau avait lui-même quelques gouttes de sang sépharade), liberté de conscience.

Du 15 avril à sa mort par épuisement, 2 avril 1791 : l'entente secrète et déçue avec Louis XVI et Marie-Antoinette pour promouvoir un pouvoir exécutif fort face à l'Assemblée dont il prévoit la dérive oligarchique et face à l'émeute populaire qui lui fait également anticiper la Terreur. La constitution telle qu'il souhaite l'adapter alors, avec la coexistence d'une représentation nationale et d'un exécutif fort, n'aboutira finalement qu'en 1958, avec Charles de Gaulle. (couv.). 

A. Boniface Riquetti, vicomte de Mirabeau, frère cadet du précédent, né en 1754, servit dans la guerre d'Amérique, siégea, comme député de la noblesse, aux états généraux, où il défendit constamment l'autorité royale en s'opposant aux innovations révolutionnaires. Il émigra en 1790, et mourut à Fribourg-en-Brisgau en 1792. Il avait été surnommé Mirabeau Tonneau, à cause de son embonpoint et de son goût pour le vin.
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Dictionnaire biographique
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