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Nerval

Gérard Labrunie,dit Gérard de Nerval est un écrivain né à Paris le 22 mai 1808, mort à Paris le 25 janvier 1855. Fils d'un médecin qui avait servi dans la grande armée et fait notamment la campagne de Russie, et qu'il ne voulut d'ailleurs jamais reconnaître pour son père, car il se prétendait fils de Napoléon Ier, il fut élevé à la diable, suivit cependant quelques classes au collège Charlemagne.

Il débuta dans la littérature par une traduction du Faust de Goethe qui plut fort à l'auteur. Puis il entra au Mercure de France, réussit à faire jouer Une comédie : Tartufe chez Molière, et présenta vainement à l'Odéon une autre comédie; le Prince des Sots et un drame à panache, Charles VI. Il se remit alors aux traductions. 

Vers 1830, il s'éprit follement de la fameuse Jenny Colon qui ne fit que rire de sa passion. Très malheureux, il voyage ni Italie et dissipe en peu de temps une petite fortune provenant de sa mère et qu'il avait recueillie à sa majorité. Il ne parvient pas à oublier Jenny dont la mort le plongea dans le désespoir le plus violent. Il courut l'Italie, l'Allemagne, la Hollande et poussa jusqu'en Orient. 

Dès 1841, il est atteint d'accès de folie. Soigné par le docteur Blanche, il revint à la raison et, pendant dix ans, il continua d'écrire des livres dignes des meilleurs esprits et dans les journaux et les revues, notamment dans la presse ou il rédigea avec Théophile Gautier le feuilleton dramatique, des articles extrêmement remarquables.
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Gérard de Nerval.
Gérard de Nerval (1808-1855).

Le 25 janvier 1855, à six heures du matin, on découvrit son corps pendu aux barreaux d'une grille qui fermait un égout dans une rue infecte, débouchant sur la place du Châtelet, la rue de la Vieille-Lanterne, qui a disparu depuis. Ses amis voulurent croire qu'il avait été assassiné par des rôdeurs, car ses habitudes vagabondes l'entraînaient dans les pires bouges, mais il est plus que probable qu'il s'est suicidé. Il vivait depuis longtemps dans une sorte de rêverie qui lui procurait les sensations les plus extraordinaires, Peut-être s'en est-il éveillé par cette froide nuit de janvier ou, par, la bise, il avait longtemps erré à la recherche d'un asile et, échouant à la perte d'une maison borgne, a-t-il préféré. la mort à ce qu'il appelait l'horrible réalité. 

On peut citer comme une des choses les plus poignantes qui soient la lettre qu'il adressait à un fonctionnaire de l'instruction publique pour lui dire que 300 F lui suffiraient parfaitement pour passer l'hiver. On lui fit à Notre-Dame des funérailles décentes, et deux de ses amis, Théophile Gautier et Arsène Houssaye, lui achetèrent par la suite une concession au cimetière du Père-Lachaise. 
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Adrienne

« Je me représentais un château du temps de Henri IV avec ses toits pointus couverts d'ardoises et sa face rougeâtre aux encoignures dentelées de pierres jaunies, une grande place verte encadrée d'ormes et de tilleuls, dont le soleil couchant perçait le feuillage de ses traits enflammés. Des jeunes filles dansaient en rond sur la pelouse en chantant de vieux airs transmis par leurs mères et d'un français si naturellement pur que l'on se sentait bien exister dans ce vieux pays du Valois, où, pendant plus de mille ans, a battu le coeur de la France.

J'étais le seul garçon dans cette ronde, où j'avais amené ma compagne toute jeune encore, Sylvie, une petite fille du hameau voisin, si vive et si fraîche, avec ses yeux noirs, son profil régulier et sa peau légèrement hâlée!... Je n'aimais qu'elle, je ne voyais qu'elle, - jusque-là! A peine avais-je remarqué, dans la ronde où nous dansions, une blonde, grande et belle, qu'on appelait Adrienne. Tout d'un coup, suivant les règles de la danse, Adrienne se trouva placée seule avec moi au milieu du cercle. Nos tailles étaient pareilles. On nous dit de nous embrasser, et la danse et le choeur tournaient plus vivement que jamais. En lui donnant ce baiser, je ne pus m'empêcher de lui presser la main. Les longs anneaux roulés de ses cheveux d'or effleuraient mes joues. De ce moment, un trouble inconnu s'empara de moi. - La belle devait chanter pour avoir le droit de rentrer dans la danse. On s'assit autour d'elle, et aussitôt, d'une voix fraîche et pénétrante, légèrement voilée, comme celle des filles de ce pays brumeux, elle chanta une de ces anciennes romances pleines de mélancolie et d'amour, qui racontent toujours les malheurs d'une princesse enfermée dans sa tour par la volonté d'un père qui la punit d'avoir aimé. La mélodie se terminait à chaque stance par ces trilles chevrotants que font valoir si bien les voix jeunes, quand elles imitent par un frisson modulé la voix tremblante des aïeules.

A mesure qu'elle chantait, l'ombre descendait des grands arbres, et le clair de lune naissant tombait sur elle seule, isolée de notre cercle attentif. - Elle se tut, et personne n'osa rompre le silence. La pelouse était couverte de faibles vapeurs condensées, qui déroulaient leurs blancs flocons sur les pointes des herbes. Nous pensions être en paradis. - Je me levai enfin, courant au parterre du château, où se trouvaient des lauriers, plantés dans de grands vases en faïence peints en camaïeu. Je rapportai deux branches, qui furent tressées en couronne et nouées d'un ruban. Je posai sur la tête d'Adrienne cet ornement, dont les feuilles lustrées éclataient sur ses cheveux blonds aux rayons pâles de la lune. Elle ressemblait à la Béatrice de Dante qui sourit au poète errant sur la lisière des saintes demeures.

Adrienne se leva. Développant sa taille élancée, elle nous fit un salut gracieux et rentra en courant clans le château. - C'était, nous dit-on, la petite fille de l'un des descendants d'une famille alliée aux anciens rois de France ; le sang des Valois coulait dans ses veines. Pour ce jour de fête, on lui avait permis de se mêler à nos jeux; nous ne devions plus la revoir, car le lendemain elle repartit pour un couvent où elle était pensionnaire.

Quand je revins près de Sylvie, je m'aperçus qu'elle pleurait. La couronne donnée par mes mains à la belle chanteuse était le sujet de ses larmes. Je lui offris d'en aller cueillir une autre, mais elle dit qu'elle n'y tenait nullement, ne la méritant pas. Je voulus en vain me défendre, elle ne me dit plus un seul mot pendant que je la reconduisais chez ses parents.

Rappelé moi-même à Paris pour y reprendre mes études j'emportai cette double image d'une amitié tendre tristement rompue, - puis d'un amour impossible et vague, source de pensées douloureuses que la philosophie de collège était impuissante à calmer.

La figure d'Adrienne resta seule triomphante, - mirage de la gloire et de la beauté, adoucissant ou partageant les heures des sévères études. Aux vacances de l'année suivante, j'appris que cette belle à peine entrevue était consacrée par sa famille à la vie religieuse. »
 

(G. de Nerval, extrait des Filles du Feu, Sylvie ).

Coeur aimant, écrivain sincère, Gérard de Nerval a produit des oeuvres originales et intéressantes, mais dont le mérite a peut-être été surfait. Les Filles du feu, qui passent pour son chef-d'oeuvre, sont d'une beauté froide, qui n'attire, ne retient pas.  (R. S.).
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Paris : rue de la Vieille-Lanterne.
La rue de la Vieille-Lanterne, à Paris.


En bibliothèque - On citera parmi les oeuvres de Gérard de Nerval : Napoléon et la France guerrière (Paris, 1826, in-8) et la  Mort de Talma (1826, in-8), élégies; l'Académie ou les membres introuvables (1826, in-8), comédie en vers; Elégies nationales et satires politiques (1827, in-8); Faust (1828, in-18), traduction en prose et en vers; Poésies allemandes (1830, in-8), traduction; Piquilo (1837, in-8), opéra-comique en collaboration avec A. Dumas; d'autres pièces avec la même collaboration, par exemple : l'Alchimiste (1839); les Burckart (1839) et pour en terminer avec son oeuvre théâtrale ; les Monténégrins (1849), opéra-comique en collaboration avec Albeize; le Chariot d'enfant (1850), drame en collaboration avec Méry; l'Imagier de Harlem (1851), drame en collaboration avec Méry et Lopez; Misanthropie et Repentir, drame traduit de Kotzebue, représenté en 1855 en Théâtre-Français; Seines de la vie orientale (Paris, 1848-50, 2 vol. in-8); les Nuits du Ramazan (1850, in-4); les Faux Saulniers (1851, in-4); Contes et Facéties (1852, in-42); Lorely, souvenirs d'Allemagne (1852, in-18); les Illuminés (1852, in-18), contenant des études curieuses et passionnées sur Rétif de la Bretonne, Quintus Aucler, l'abbé de Bucquoy, Cazotte, Cagliostro, Raoul Spifame; Petits châteaux de Bohème (Pâris, 1853, in-12); les Filles du Feu (1854, in-12), recueil de nouvelles (Sylvie, Angélique, Jemmy, Octavie, Isis, Emilie, Corilla) où l'auteur a intercalé, comme dans la plupart de ses écrits, des souvenirs personnels; Promenade autour de Paris (1855); Aurélia ou le Rêve et la Vie (1855, in-12); la Bohême galante (1856, in-42); le Marquis de Fayolle (1856, in-12) en collaboration avec Edouard Gorges; Voyage en Orient (1856, 2 vol. in-12), l'une des plus vivantes descriptions des moeurs et des paysages orientaux. On a souvent réimprimé les principales oeuvres de Gérard de Nerval, notamment : les Filles du feu (1889, in-8) et le Voyage en Orient (1883, 2 vol. in-12). On a donné une édition luxueuse de Sylvie (Paris, 1887, in-16) et un recueil des Poésies complètes (Paris, 1877, in-12).

Théophile Gautier et Arsène Houssaye, Articles sur G. de Nerval dans la Presse et l'Artiste, reproduits en tête du Rêve et la vie; Paris, 1855, in-12. - Eug. de Mirecourt, G. de Nerval; Paris, 1854, in-32. - G. Beli, G. de Nerval; Paris, 1855, in-8. - A. Delvau, Vie de G, de Nerval; Paris, 1881, in-18. - J. Janin, Articles sur G. de Nerval, dans Journal des Débats du 1er mars 1841 et du 5 février 1855. - A. de Pontmartin, Causeries littéraires; Paris, 1857, in-18. - Arsène Houssaye, G. de Nerval, dans le Livre, Bibliographie rétrospective; Paris, 1883. in-4, t, V, avec des portraits et une gravure représentant la rue de la Vieille-Lanterne. - Hippolite Lucas, Portraits et Souvenirs littéraires; Paris, 1850, in-1.2. - Th. Gautier, Histoire du romantisme; Paris, 1884, in-12. - M. Tourneux, Gérard de Nerval, prosateur et poète, dans l'Age du romantisme, Paris. 1857. - Jules Levallois, Préface des Filles du feu ; Paris, 1889, in-8.

En librairie - De G. de Nerval : Ooeuvres complètes (2 vol.), Gallimard, coll. La Pléiade, 1989; Les Filles du feu, suivi d'Aurélia (prés. B. Didier), Gallimard, coll. Folio, 1972; Sylvie (+ dossier pédagogique), Larousse, 1999. Voyage en Orient (prés. G. Huré), Imprimerie nationale, 1997; etc.

Etudes sur Nerval : Claude Pichois et Michel Brix, Gérard de Nerval, Fayard, 1995; Michel Collot, Gérard de Nerval ou la dévotion à l'imaginaire, PUF, 1992; etc.

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