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XIe
et XIIe siècle.
La France
des premiers Capétiens est le
berceau de la littérature française,
et le XIe
siècle entendit ses bégaiements.
Elle a commencé par l'épopée.
La première forme musicale que la langue française adopta
est la longue strophe monorime et irrégulière consacrée
aux exploits des paladins de Charlemagne.
Rien n'était mieux fait pour venir en aide à la mémoire
de ces vieux poètes qui savaient émouvoir ou peindre avec
énergie, et qui ne savaient pas écrire. La Chanson de
Roland ,
par un art véritable de composition, par la conviction sérieuse
et virile, par la force des images et quelquefois la beauté de l'expression,
mérite le nom d'épopée. Mais en est-il beaucoup d'autres?
Faut-il nommer du nom d'épopées cette foule de compositions
qui ont amusé les Médiévaux
sans autre intention visible que celle d'enchérir sur les conceptions
merveilleuses du prédécesseur, ou même de faire rire
les auditeurs aux dépens de Charlemagne et des héros du temps
passé? Quoi qu'il en soit, si la littérature française
n'a pas son Virgile, elle a eu Ennius,
un Ennius anonyme; car le Théroulde à qui certains critiques
font honneur de la Chanson de Roland est un poète problématique
qui a été gratifé d'une existence posthume. Quant
à l'époque de cette vieille épopée, il serait
intéressant de penser que ces strophes imposantes dans leur vétusté
sont celles-là mêmes que fit entendre le trouvère
guerrier Taillefer, chantant Roland, dans la bataille
qui décida, en 1066, de la conquête de l'Angleterre ;
mais ces vers frustes, que nous possédons, sont encore d'une langue
rajeunie par rapport à ceux que Taillefer jetait au milieu de la
mêlée, et la Chanson de Roland, telle qu'elle existe;
parait être des premières années du XIIe
siècle.
On appelle Chansons
de geste les poèmes du cycle
carolingien consacrés à Charlemagne,
à sa famille et à sa cour. Ce nom exprime plutôt les
prétentions que la nature de ce genre littéraire. Ces chanteurs
ou rapsodes qui débitaient des couplets de quinze ou vingt vers
de dix syllabes terminés par une assonance, en s'accompagnant de
la viole, ce n'était rien moins, à les en croire, que les
historiens des guerres de Charlemagne contre les Arabes et les Saxons.
Dire le vrai est la principale vertu dont ils se piquent, et leur protestation
de véracité est le premier de leurs lieux communs.
Comme ces fruits qui perdent leur saveur
en mûrissant, la vieille poésie
épique française semble s'être corrompue à mesure
que la forme des vers se perfectionnait. Malgré l'assonance devenue
à la fin du XIIe siècle une
véritable rime, malgré l'essai du croisement des rimes dans
un même couplet, la Chanson de geste
tomba dans le discrédit. Elle fut peu à peu remplacée
par les poèmes de la Table ronde,
et par les romans d'Alexandre ou de la
guerre de Troie ;
oeuvres plus savantes, plus polies, mais il leur manqua le souffle héroïque
et l'heureux hasard d'un génie créateur.
Lambert le Court
et Alexandre de Bernay écrivirent
vers la fin du XIIe siècle, non
plus pour des auditeurs qu'assemblait la vielle du trouvère,
mais pour des lecteurs et pour des esprits un peu lettrés, le
Roman d'Alexandre, ou Quinte-Curce singulièrement
enrichi de peintures chevaleresques, de prodiges et de magie. Ils nous
ont donné le vers alexandrins, le vers français par excellence.
Cependant on se ferait illusion, si l'on croyait qu'il a jailli tout armé
du cerveau de notre trouvère de Bernay. Le vers de Corneille
et de Racine est né monorime comme celui
des Chansons de geste; ou plutôt c'étaient
deux vers de six pieds, dont le second seulement se terminait par une rime
ou sept fois répétée.
Trois noms de rois dominent la poésie
épique de ce temps, Charlemagne, Alexandre,
Arthur.
Alexandre est considéré comme le type idéal d'un monarque
brillant, prince victorieux, esprit passionné pour la science et
les arts, en un mot tel que pouvaient le désirer les poètes.
Mais Alexandre n'était pas populaire : il n'y avait pas, par le
pays de légende sur son compte. Son nom n'était pas attaché
à ce torrent, à ce rocher, à ce précipice,
hantés par l'imagination du peuple. Arthur, au contraire, avait
sa légende et sa chronique comme Charlemagne, mais plus délicate,
Plus raffinée. Les
Chansons de geste
carolingiennes sont tout animées de l'esprit guerrier; elles
ne connaissent qu'une vertu, le courage; qu'un crime, la trahison. La légende
d'Arthur se complique de toutes les nuances de l'amour,
de la chasteté, du mysticisme chevaleresque,
répandues sur un fond touchant et mélancolique. La Bretagne ,
qui a trouvé dans son coeur cette légende, racontait qu'Arthur,
son roi, combattant contre les Saxons, envahisseurs de son royaume, avait
disparu. Ce prince, idéal nouveau d'une royauté aimée,
quoique malheureux, elle l'ornait de toutes les vertus, et l'entourait
des chevaliers les plus parfaits. Mais en passant de Bretagne en Angleterre
et en France ,
cette loyale et religieuse histoire d'Arthur et de la recherche du Saint-Graal
s'altéra profondément. Pour le fond, elle ouvrit carrière
à l'imagination romanesque, et devint le répertoire de la
galanterie de ces temps reculés. Sans doute l'esprit français
y apprit à exprimer ces délicatesses de la pensée
et du sentiment, qu'il goûte si bien. D'autres altérations
plus graves firent de ces poèmes du cycle d'Arthur de longues histoires
d'un amour qui n'était pas toujours l'amour ingénu, et la
reine Guenièvre, représentée d'un pinceau trop fidèle
et trop curieux, fit tomber sur le roi Arthur des malheurs qui n'ennoblissaient
plus sa destinée. Pour la forme, ces poèmes plus raffinés
s'affranchirent de l'antique vers monorime de six syllabes, et adoptèrent
le vers octosyllabique à rimes plates.
Le XIIIe
siècle.
Le XIIIe
siècle passe pour l'âge d'or de la littérature
française du Moyen âge ,
et, en effet, il est plus complet que le siècle précédent,
plus créateur que le suivant. Cette rare fécondité
se répandit surtout en récits. Outre des poèmes de
chevalerie, la France de Louis IX a fourni l'Europe
de narrations de toute sorte, pieuses, historiques, fictives, allégoriques.
A cette époque, il y eut toute une littérature de fablaux,
pleine de peintures animées. Ici point de bel esprit, point de pédanterie
savante, chevaleresque ou autre; encore moins d'intentions édifiantes
ou morales.
Si le XIe
et le XIIe siècle ont inventé
les Chansons de geste, le XIIIe
a créé la grande épopée
ironique du Roman de Renart ,
dont il n'est pas nécessaire aujourd'hui de faire l'éloge,
et le Roman de la Rose ,
autrefois jouissant d'une incroyable popularité, aujourd'hui peut-être
menacé d'une réaction injuste. Jusqu'au XIIIe
siècle, le Roman de Renart n'est qu'un canevas dont l'invention
même est disputée à la France par l'Allemagne ,
la Flandre ,
les Pays-Bas .
C'est le germe dont parle Pascal, et qui n'a pas
encore produit son arbre. Arbre est le mot propre pour caractériser
cette forêt, cette puissante végétation de trente mille
vers, partagés en une trentaine de branches ou gabets. Ces branches
sont de différents auteurs; quatre seulement se sont fait connaître,
entre lesquels Pierre de Saint-Cloud et Richard de Lison. Cette ample comédie
aux cent actes divers a pour personnages des animaux, mais représentant
les passions humaines et les vices du siècle; Noble, le lion, juge
et souverain, le Charlemagne de l'époque des bêtes; puis les
seigneurs, Ysengrin le loup, ou la force accompagnée de la sottise
et de la voracité; Renart le goupil (Renart est le nom d'un personnage
du temps), ou la ruse triomphant partout en ce monde; puis la plèbe,
Chante-cler ou le coq, pauvre mari; Pinte ou dame poule, image du sexe
faible; Coarz, le lièvre fuyard; Drouineau, le misérable
moineau; sous ces masques la société tout entière
décrite, non pas en de longues énumérations , comme
dans les poèmes allégoriques, mais en action et dans des
récits qui ne languissent pas, voilà le roman de Renart.
Le Roman de Renart
avait ses précédents, non pas son modèle, dans les
fables
d'Ésope, ou, comme on les appelait alors,
les Ysopets. Le Roman de la Rose
a aussi ses sources et son origine, et ce sont les chansons d'amour. Non
seulement on y trouve le même sujet, mais la même manière
de le traiter, allégories galantes, abstractions fines. Thibaut,
comte de Champagne ,
dut à ses chansons gracieuses, quelquefois délicates, une
réputation qui passa même les Alpes. Sans doute ses
chansons rappellent trop les canzoni
provençales et italiennes pour avoir tout le prix de l'originalité;
mais elles ont leur caractère propre : la passion n'en exclut pas
la finesse et même l'enjouement. Grâce à une certaine
perfection de style pour laquelle je le nommerais volontiers le premier
en date de ces poètes français classiques les vers de Thibaut
sont les plus modernes de tout le XIIIe
siècle; mais est-il bien sûr qu'ils n'aient pas été
retouchés çà et là? Ajoutons qu'il a la bonne
fortune d'avoir croisé les rimes masculines et féminines
: bonne fortune en effet, puisqu'il le doit à la musique
sur la quelle ses vers étaient mesurés. Voilà donc
à sa source la grâce principale du vers français :
musicale tout ensemble et dédaigneuse, elle a jailli de la viole
de quelques grands seigneurs.
Le Roman de la Rose
appartient au XIIIe siècle par sa
première partie, et par son auteur, Guillaume
de Lorris. Est-il digne de la même admiration que le Roman
de Renart ?
Oui, disent ceux qui tiennent grand compte du détail, et qui n'admettent
pas qu'une popularité de plusieurs siècles soit une erreur
non, disent ceux qui gardent rancune de l'ennui que leur ont causé
les allégories de la Rose, de Bel-Accueil,
de Loisir, de Richesse. L'auteur de la première partie de ce poème
sur les peines et les plaisirs de l'amour se distingue
par le choix du détail, la naïveté des couleurs, la
simplicité au milieu même du raffinement. Cette vision d'un
riant jardin où se cache la Rose, allégorie de la Beauté,
est un cadre ingénieux de la galanterie de ce temps, non plus héroïque
comme dans les romans de la Table ronde ,
mais encore distinguée, aristocratique, telle qu'elle pouvait être
pratiquée par des classes riches, cultivées, et libres de
leur temps. Ce n'est pas seulement le code de l'amour; c'est le code de
la politesse dans un siècle qui sortait à peine de la barbarie
et de la grossièreté. Avec Jehan
de Meung ce n'est plus simplement la clarté, la précision,
la délicatesse, qui font notre plaisir : c'est la vigueur des pensées,
l'énergie des peintures, quelquefois même l'éloquence
du discours, que nous admirons. En un mot, Guillaume de Lorris est un doux
et agréable poète d'un temps primitif, et Jehan de Meung
un rare écrivain, d'une époque plus mûre, quoique d'un
siècle plus troublé. Jehan de Meung oublie, il est vrai,
son sujet qui était l'art de plaire : il en fait un cadre pour des
discours satiriques. Mais cette faute même fait sa supériorité
: et que nous importe à nous si l'amant va par le bon chemin à
la conquête de la Rose? Ne voilà-t-il pas un beau dénouement
d'épopée? J'aime bien mieux
les quatre ou cinq digressions dans lesquelles Raison, l'Ami, Nature, Génius,
et surtout Faux-Semblant, touchent à toutes les questions morales,
politiques, sociales, et y laissent l'empreinte d'un génie audacieux
sans doute et désordonné, mais puissant et original. D'ailleurs,
ce que le goût sans système a jugé sur ce point, l'événement
le confirme; c'est Jehan de Meung qui a fait la grande popularité
du Roman de la Rose. Les allégories, lieu commun du Moyen
âge ,
doivent être pardonnées à une oeuvre qui a porté
la parleure délitable dans toute l'Europe ;
c'est à travers ces allégories que la littérature
française, émancipée pour la première fois,
et secouant un instant tous les jougs, a essayé sa jeune liberté.
XIVe
siècle
Avec le seul nom de Jehan
de Meung, on fait l'histoire de la poésie au XIVe
siècle. Sa continuation du poème de Guillaume
de Lorris, suite quatre fois plus longue que le commencement, est une
image de son siècle tout entier. Dans l'art comme dans la poésie,
dans les cathédrales comme dans
les romans, le XIVe
siècle est un continuateur. Mais avec ce respect de la tradition
il mêle une singulière indépendance; il entre dans
le plan des devanciers, en y apportant un esprit nouveau.
Après Jehan de Meung, la vieille
poésie
française, celle qui était née en plein coeur du Moyen
âge, ayant pour cadre la langue d'oïl,
et pour forme dernière le vers babillard de huit syllabes à
rimes plates, semble finie : elle se répète, se raffine,
et s'épuise. C'est maintenant le tour de la prose; non que le XIIIe
siècle n'ait prouvé en ce genre encore sa fécondité
: outre
Villehardouin et Joinville,
il a des romans déjà en prose, des fablaux
desrimés; il a Aucassin et Nicolette ,
moitié en prose, moitié en vers; il a même des moralistes,
si l'on peut donner ce nom à l'auteur du Trésor, Brunetto
Latini, le maître de Dante, cet Italien
qui préféra notre parleure à la langue de la Vita
nuova. Mais Froissart est le premier prosateur
de profession ; le premier entre les grands noms, il a entrepris de plaire
sans employer la mesure et la rime. Les vers qu'il a faits, en trop grand
nombre, semblent placés à côté de ses Chroniques
pour mieux marquer la langueur de la poésie et le triomphe de sa
rivale.
Au sein d'un peuple cultivé, tout
ce qui arrive est de l'histoire; il n'en est pas de même des époques
primitives : il faut alors des événements extraordinaires,
des spectacles puissants, pour faire naître le sentiment du grand,
sans lequel l'histoire n'est pas. En France ,
les deux premiers textes historiques sont nés des Croisades ;
mais le sentiment du gand est surtout visible dans l'oeuvre de Geoffroy
de Villehardouin : sa Conqueste de Constantinople, narration
souvent éloquente sans le secours de l'art, est une belle inauguration
de l'histoire dans un siècle chrétien
et chevaleresque. La Chronique de Joinville,
plus conforme aux qualités familières de l'esprit français,
est le premier modèle de ces Mémoires où excelleront
plus tard les écrivains français. Merveilleux du pays lointain,
admiration du roi Louis IX, personnalité
franche et naïve, on ne sait lequel des trois prête le plus
de charme du récit du bon sénéchal.
Mais Froissart
est à Villehardouin et à
Joinville
ce que Jehan de Meung est à Guillaume
de Lorris. Il est un écrivain : nous pourrions même dire
un lettré; car messire Jean Froissart, prêtre de Valenciennes,
raconte par vocation, pour son plaisir et pour celui des lecteurs, ce qu'il
sait, non pour y avoir mis la main comme homme de guerre, mais pour l'avoir
vu et entendu comme savant clerc, habile en beaux récits. Peintre
admirable de toutes les scènes anecdotiques de son temps, il excelle
à mettre sous les yeux des situations. A ceux que les redites perpétuelles
de la poésie de ce temps attristent,
il faut recommander la lecture de Froissart; ils ne seront pas tentés
de déclarer le XIVe siècle
un siècle de décadence. Au reste, ce siècle, que nous
voyons à travers les désastres de Crécy
et de Poitiers ,
à travers les troubles des minorités, des révoltes,
de la guerre civile, et le nuage sanglant de la Jacquerie, effaça
le précédent par les splendeurs, par la richesse, par la
puissance. Il est le siècle de la chevalerie jetant son plus vif
éclat au moment de sa ruine, et Froissart, qui dit si bien-:-"Si
suis venu au monde avec les faits et les aventures", en est le miroir
le plus fidèle. Le brave clerc flamand, né au pays des Rubens
et des Téniers, vécut entre la France
et l'Angleterre ,
se trouvant chez lui partout où il voyait princes, cours brillantes
et chevalerie. Ses pages sont tout empreintes du goût du monde et
de l'amour de la société. Il est peut-être le premier
de nos lettrés qui ont vécu dans les cours, et créé
une littérature de l'aristocratie sans en être, cherchant
curieusement ses informations de toutes parts, mais, comme il dit à
merveille, "aux coûtages des hauts seigneurs de son temps".
XVe
siècle.
Le XVe
siècle est un temps d'arrêt dans toutes les littératures
de l'Europe
: l'esprit moderne, à son confluent avec le courant de la Renaissance ,
sembla troublé, hésitant, avant de reprendre son cours grossi
d'un si magnifique tribut. Mais cette lenteur du XVe
siècle
n'est pas tout à fait stérile : nous lui devons la ballade,
le rondeau, et la chanson,
telle qu'elle est parvenue jusqu'à nous; on lui doit le commencement
du théâtre français.
La littérature commence dès
lors à présenter l'image d'un conflit qui devient manifeste
au siècle suivant, la lutte des petits genres avec des genres plus
ambitieux et plus savant. Alain Chartier et
Christine
de Pisan sont les poètes savants de ce siècle; ils suivent
le modèle du Roman de la Rose ,
qui est le prototype de la poésie savante; surtout sous la plume
de Jehan de Meung; mais ils ont de plus hautes
visées littéraires; ils passent par-dessus Jean de Meung
et Guillaume de Lorris pour se mettre au
niveau de Boèce et de Cicéron;
ambition louable, s'ils avaient été mieux servis par la langue,
instrument très imparfait et surtout par leur style plus imparfait
encore. Le Songe de Scipion et la Vision Boèce dominent
toutes leurs conceptions, et leur exemple sera fidèlement et ennuyeusement
suivi jusqu'à Jehan Marot, le père de Clément
Marot : toujours des visions, politiques, philosophiques, morales;
la vision est le cauchemar de la vieille littérature
française.
Alain Chartier,
mieux inspiré dans ses traités moraux et politiques, trouva
la prose plus docile à ses imitations de la période cicéronienne
ou florentine et je veux croire que le baiser dont Marguerite d'Écosse
honora les lèvres du poète endormi, était destiné
au prosateur. Quant à Christine de Pisan,
elle fut savante; et femme de lettres comme on en trouvait plus d'une en
son pays d'Italie .
Ses poésies sur les malheurs de la
France, son poème destiné à venger les femmes
des méchancetés du Roman de la Rose ,
contiennent quelques vers gracieux, mais bien moins que dans des ballades
dont peut-être elle ne faisait pas grand état.
La ballade,
la chanson, le rondeau,
telles sont les oeuvres modestes, mais originales, de la poésie
du XVe siècle. Ces petits genres,
qui ne semblaient que des jeux de rimes, furent l'école, la longue
école de la poésie française. Le vers français
y fut pour la première fois coulé en un métal durable.
L'envoi qui termine surtout les ballades, antérieures à Villon,
adressé comme il est au prince du puy,
c'est-à-dire au président du concours de poésie, en
rappelant l'origine de ce genre, est une preuve qu'il était destiné
à subir un jugement, et que la molle facilité des vieux poèmes
n'y était, plus admise. Béranger, un arrière-neveu
de Villon, mais plus sage, nous apprend que, le refrain et le cadre une
fois trouvés, sa chanson était faite, mais que le difficile
était de les trouver. Eustache Deschamps,
Charles
d'Orléans, Villon, ont été dans leur temps de
patients chercheurs de refrains et de cadres pour leurs ballades. Pour
combien faut-il compter le service rendu à la langue française
et à ses vers par des refrains heureux ou naturels, qui s'imprimaient
dans la mémoire du peuple? Eustache Deschamps, poète longtemps
ignoré, montra un des premiers ce que les petits genres pouvaient
recevoir de grâce et de délicatesse de l'esprit français
Mais il trouva dans son coeur de bon citoyen telle ballade qui s'élève
à l'accent lyrique.
En faisant parvenir Charles
d'Orléans à la publicité, il y a deux siècle,
le hasard s'est chargé, pour ainsi dire, de le mettre en parallèle
avec Villon, dont la popularité n'avait
jamais souffert d'éclipse. Le premier, poète princier et
royal, est, avec Thibaut de Champagne ,
une exception brillante dans une noblesse qui demeura peu lettrée
jusqu'au XVIe siècle : il peut être
aussi revendiqué comme un devancier par ceux des écrivains
français qui, par leur élégance, ont le plus, contribué
à faire de la poésie une poésie de grands seigneurs.
Le second, François Corbueil, décoré du nom de Villon
pour ses villonneries ou dérèglements, enfant de Paris
et écolier de l'Université ,
mais écolier qui fuyait l'escolle, est à meilleur
droit encore un ancêtre, et sa lignée plus populaire compte
un grand nom, La Fontaine. Autre différence
plus sensible; Charles d'Orléans imite Pétrarque
et les Italiens; il se comptait
aux subtilités allégoriques de Guillaume
de Lorris; Villon, plus gaulois, est admirable d'accent; de ses ballades,
de son Grand Testament, et même de ses Repues franches,
presque rien n'a vieilli, tout est vivant. Enfin Charles d'Orléans
est l'agréable poète d'une seule idée, l'amour; son
vers enjoué ou doucement mélancolique ne sort pas du sourire
et des larmes, des charmes du printemps et des ennuis de l'hiver. Villon
a toutes les notes du coeur humain, il est poète véritable,
et on l'amoindrit quand ont en fait un joyeux compagnon ou un mélancolique;
gracieux et fin sans y songer, pathétique par l'énergie des
peintures; il rencontre l'élévation dans la bassesse même.
Sa ballade des Neiges d'antan est un joyau de la poésie
française.
Nous n'avons, pas nommé Olivier
Basselin, le foulon chansonnier de Vire, l'inventeur des vaudevilles,
ou Vaux de Vire; suivant l'étymologie traditionnelle. Mais
avons-nous les vraies chansons bachiques
de cet artisan joyeux et peu belliqueux des premières années
du XVe siècle? Contentons-nous d'avertir
le lecteur que les chansons d'Olivier Basselin ne furent connues qu'au
commencement du XVIIe siècle.
La prose, abonde au XVe
siècle, et les prosateurs sont rares : des chroniques, qui ne manquent
pas d'ambition; beaucoup de romans et de contes,
vieux poèmes et vieux fablaux desrimés,
parmi lesquels on remarque le nom de Louis XI;
des sermonnaires tels que Menot et Maillard, ingénieux à
surprendre, à émouvoir, à divertir le peuple, et dont
nous sommes réduits à deviner le vrai langage sous un latin
qui est la platitude même; des orateurs tels que Gerson,
en de rares occasions politiques; une prose courante, qui est tout à
la fois l'oeuvre et l'instrument de tout le monde; mais, au milieu de cette
médiocrité en progrès, pas un nom saillant, si ce
n'est, à la fin du siècle, Philippe
de Commines.
De Froissart
à Comines il y a la distance du chroniqueur agréable et brillant
à l'historien grave et sérieux, l'intervalle entre la jeunesse
et la maturité. Bien que le conseiller du roi Louis XI n'ait écrit
que ses Mémoires; c.-à-d. ce qu'il a vu et su par
lui-même, son livre s'est élevé à la dignité
de l'histoire, parce qu'il est l'oeuvre
d'un politique, et qu'il ne raconte que pour enseigner. Quel, est cet enseignement?
Pour le bien comprendre, il faut, je crois, avoir lu Machiavel,
c.-à-d. la loi politique d'une génération
de convoitises et d'astuces sanguinaires. La littérature
française a fait entendre la première, par la voix de
Commines, sinon le véritable accent de vertu indignée, du
moins le langage d'une sagesse, et pour me rapprocher de son style, d'une
prud'homie bien inspirée par l'expérience de la vie. Deux
circonstances ôtent un peu de son autorité à l'enseignement
de Commines : il a servi sous Louis XI, ce qui
fait penser aux beaux discours de morale de Salluste;
il a passé de Charles le Téméraire
à Louis, ce qui refroidit un peu, pour nous les belles pages où
il peint la démence des despotes qui courent à leur ruine.
Il est beau cependant qu'en un tel siècle une plume, et celle d'un
homme d'État, se soit chargée de montrer
comment; le respect du bien d'autrui et de la vie humaine est la meilleure
des habiletés.
Le
théâtre.
On ne saurait assez admirer le chemin
que le théâtre a fait du seuil
des cathédrales, où il est
né, jusqu'à l'enceinte de pourpre, d'or et de lumière
que Louis XIV lui donna à Versailles .
Comme chez les Grecs, ses commencements
furent religieux et municipaux : les échevins de la commune en étaient
les chorèges naturels; le jour de la fête
patronale, on représentait une pièce religieuse, surtout
quand le patron était illustre et que sa légende méritait
les honneurs d'un mystère. L'Église
livrait au théâtre ses parvis, et lui prêtait ses ornements.
Le premier théâtre régulier, durable, fut fondé
à Paris ,
au commencement du XVe siècle, par
des artisans, sous le nom de Confrérie
de la Passion. On y joua le plus ancien et le plus populaire de ces
drames pieux, celui de la Mort du Christ, mais grossi de tous les
détails que l'entente déjà visible du dialogue amenait
avec lui. Le divertissement prit peu à peu toute la place dans les
mystères
: on n'en peut dire autant de l'art; quand le mystère s'émancipa
en des tentatives nouvelles, il était déjà devenu
le plaisir de la populace, et il se perdait dans la vulgarité. Lorsque
le parlement défendit, en 1540, la représentation des mystères,
le goût public les avait sans doute déjà condamnés.
Ce n'est pas seulement un Eschyle qui a manqué
à ce théâtre religieux : il n'a pas rempli la condition
vitale de tout théâtre, celle de plaire également à
tous.
Cependant, reconnaissons que le XVe
siècle, tantôt pédant, tantôt vulgaire, a donné
naissance à l'art dramatique en France .
Outre les mystères, les Confrères
de la Passion jouèrent des moralités,
dont les personnages étaient des vertus et des vices, allégories
creuses qui ne durent un peu de vie qu'à la satire morale et religieuse.
Les Enfants Sans-souci, première
ébauche d'une troupe d'acteurs, eurent
en partage les Soties ou représentations
des folies humaines : ils mirent en action un texte fort guetté
alors dans toute l'Europe ,
la société tout entière considérée comme
une maison de fous. Mais, outre que ces satires ne vivaient que sous le
bon plaisir des rois, elles devaient s'épuiser bien vite et mourir
de leur belle mort. Les farces ou comédies
populaires, tirées des contes et des
fablaux,
furent la seule branche féconde de cet art encore naissant. Les
clercs de la Basoche, à qui échut
en partage ce genre inépuisable comme la gaieté française,
sont les vrais devanciers de Molière.
La classique comédie de Patelin
de Brueys et Palaprat, au XVIIe
siècle, n'est qu'une froide copie de la célèbre farce
de Maître Pathelin, faussement attribuée à Blanchet
de Poitiers ,
et dont nous ne connaîtrons jamais l'auteur. Peinture de moeurs et
de caractères, scènes bien conduites, bon style, mots heureux
qui résument des situations Comiques, enfin tous les secrets de
l'art devinés comme par intuition et avec une avance de deux siècles,
n'est-il pas merveilleux de trouver tout cela dans une farce anonyme? La
meilleure pièce de Molière n'a pas fourni plus de proverbes
et de mots populaires.
Influence
de la littérature française sur les littératures étrangères
L'histoire de la littérature
française au Moyen âge
ne serait pas complète si l'on omettait de dire l'influence qu'elle
a exercée sur les littératures voisines. C'est l'épopée
française qui a joui de la plus grande vogue à l'étranger,
et cela sans doute dès la fin du XIe
siècle. On a traduit en anglais,
mais à une époque assez tardive Roland ,
Fierabras ,
Otinel ,
Ferraguti,
les Conquestes de Charlemagne, et enfin Huon de Bordeaux ,
à qui Shakespeare a emprunté
le charmant personnage d'Obéron du Songe d'une nuit d'été;
en allemand, Roland (Ruolandes
Liet du curé Chuonrat), Mainet (Kart Meinet de
Stricker), Guillaume d'Orange
(Wolfram d'Eschenbach, Ulrich de Turheim et
Ulrich du Tüirlin); en néerlandais, Roland, Ogier
le Danois ,
Guiteclin, Renaud de Montauban, Maugis ,
Girard de Vienne ,
Huon de Bordeaux, Mainet, Charles et Elegast, les Lorrains ,
Fierabras; en norois, Girard de Vienne, Beuve d'Hanstone et
l'immense compilation sur Charlemagne, la
Karlarnagnus Saga; en italien,
Beuve
d'Hanstone, Berte ,
Mainet, Ogier le Danois, Renaud de Montauban, etc. (il faut noter que,
de bonne heure, les Italiens ne
se contentent pas de traduire, mais brodent beaucoup, si bien que la poésie
chevaleresque italienne du XVe et du XVIe
siècle ne se rattache à l'ancienne littérature française
que par un fond assez maigre sur lequel des remaniements successifs ont
déposé une couche épaisse d'italianisme); en provençal,
Fierabras.
L'Espagne
a connu aussi de très bonne heure la Chanson de Roland, mais
au lieu d'accepter docilement les chants des trouvères,
elle les a étouffés, par chauvinisme, sous des romances
qui en sont la contre-partie, mais qui ne leur en doivent pas moins leur
naissance.
Nous ne pouvons, on le comprendra, passer
de même en revue les imitations en langue étrangère
des romans bretons ( Cycle
d'Arthur), des romans d'aventures, de la
poésie
lyrique, etc. Il suffit d'indiquer le fait : les détails appartiennent
à l'histoire littéraire de chacun des pays intéressés.
Nous notons simplement que la force expansive de la littérature
française va decrescendo du XIIe
au XVe siècle. Au XIIIe
siècle, le Roman de la Rose
a encore un succès qu'on peut qualifier d'européen; mais,
dès le XIVe siècle, l'Italie
se fait la promotrice de la renaissance de l'Antiquité ,
et, pour un temps au moins, la France
perd peu à peu le singulier privilège qu'elle avait eu au
Moyen âge
d'être comme le foyer littéraire de l'Europe
occidentale.
En regard de cette expansion de la littérature
française, les emprunts qu'elle a faits aux littératures
étrangères sont insignifiants. Au XIIe
siècle, elle doit certainement à la littérature
anglo-saxonne plus d'un sujet du cycle breton : c'est d'après
l'anglais que Marie de France compose
son recueil de fables (elle le déclare
expressément) et aussi, sans doute, plusieurs de ses lais.
La littérature allemande,
qui a tant emprunté à la littérature française,
est demeurée absolument inconnue en France au Moyen âge :
même dans les légendes relatives à Charlemagne ,
elle n'a rien fourni. De la littérature
italienne, on n'a guère traduit que le Decameron
de Boccace (Dante a attendu
jusqu'au XVIe siècle). Cette traduction,
oeuvre de Laurent de Premierfait, exécutée à Paris
en 1414, a d'ailleurs exercé une influence incontestable sur la
littérature française du XVe
siècle : il suffit d'indiquer les Cent Nouvelles nouvelles .
C'est à une autre oeuvre de Boccace, le Filostrato, que se
rattache aussi la gracieuse nouvelle Troïle et Cressida ,
par Louis de Beauvau.
La littérature
française a une dette vis-à-vis de la littérature
provençale à propos de la poésie
lyrique; qu'on y ajoute, si l'on veut, quelques sujets de chanson
de geste (geste de Guillaume d'Orange ).
Voilà tout ce qui est arrivé en France des littératures
voisines en langue vulgaire. La littérature
espagnole, en effet, ne paraît à aucun degré, avant
le XVIe siècle, avoir agi sur la
littérature française. (R. S. / A. Th). |
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