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Les Pensées, de Pascal

Les Pensées, de Pascal sont les fragments ou plutôt les matériaux d'un grand ouvrage que le pieux solitaire de Port-Royalméditait en l'honneur et pour la défense de la religion. II se proposait de confondre les ennemis communs des Jansénistes et des Jésuites, les esprits forts, les sceptiques et les impies. L'ouvrage eût été didactique; mais, pour ne perdre aucun moyen d'agir sur ses lecteurs, pour prévenir la monotonie inhérente aux écrits de cette sorte, Pascal eût sans doute mis en usage tous les artifices du style : en effet, on trouve çà et là, parmi les Pensées, des traits d'histoire ancienne et moderne, des dialogues d'un tour singulièrement vif et original, une prosopopée dont l'accent inspiré rappelle celle de Lucrèce où la Nature gourmande l'homme qui s'effraye et s'indigne de mourir (art. XII, p. 175); en un mot, toute une riche et saine rhétorique. Quant à l'ordonnance du livre, Pascal l'avait fait connaître lui-même dans un Entretien dont nous possédons l'abrégé; le plan renfermait deux parties : 
1° peindre l'homme en présence du monde extérieur, en lui-même, et dans la société, et, par le tableau des contradictions de sa nature, lui inspirer le désir de connaître enfin qui il est, d'où il vient, et où il va;

2° montrer que ni les philosophies ni les religions anciennes ne lui donnent le mot de l'énigme, mais que la religion chrétienne prouvée par les destinées extraordinaires du peuple juif, par les saintes Écritures, les miracles et les prophéties, par la doctrine et la vie de J.-C., par les apôtres, les martyrs et les saints, peut seule dissiper l'incertitude de son esprit et calmer les angoisses de son âme.

Nous connaissons par l'Entretien avec M. de Sacy sur Épictète et Montaigne, la doctrine de Blaise Pascal. Là, après avoir exposé ce qu'il considère comme le côté solide ou le côté faible de l'une et l'autre école, il conclut, en vrai janséniste, que la source de leurs erreurs est 
"de n'avoir pas su que l'état de l'homme à présent diffère de celui de sa création; de sorte que l'une, remarquant quelques traces de sa première grandeur et ignorant sa corruption, a traité la nature comme saine et sans besoin de réparateur, au lieu que l'autre, éprouvant la misère présente et ignorant la première dignité, traite la nature comme nécessairement infirme et irréparable [...]. La doctrine de l'Évangile accorde seule ces contrariétés : car, tandis que les sages du monde placent les contraires dans un même sujet, la foi apprend à les mettre en des sujets différents, ce qu'il y a d'infirme appartenant à la nature, ce qu'il y a de puissant appartenant à la grâce."
L'argumentation de Pascal tend à prouver que l'humain, condamné à l'erreur par sa nature déchue, ce que n'avaient pas vu les Stoïciens, mais capable aussi de la vérité par la grâce, ce que n'a pas remarqué Montaigne, doit s'humilier pour obtenir l'assistance divine, et qu'ainsi la foi est l'unique refuge où il puisse trouver une lumière pour son esprit et une règle pour sa conduite. Les Pensées ne sont que le développement de ce système. Pascal, mettant l'homme en présence de la nature, entre l'infini et le néant, comme entre deux abîmes, le réduit à n'apercevoir que quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel de connaître ni leur principe ni leur fin. II est vrai qu'après avoir ainsi jeté l'homme comme un atome dans l'immensité de la nature, il le proclame supérieur à l'univers par la pensée; mais c'est pour aboutir à cette triste conclusion : s'il se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante, et le contredis toujours, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible.

Considérez maintenant l'humain en lui-même, avec ses dispositions à l'orgueil et à la vanité; étudiez la puissance de l'imagination sur sa conduite, sur ses jugements et ses opinions; observez ses occupations et ses divertissements; examinez les diverses facultés de son intelligence; enfin, jetez les regards sur la société, et méditez sur les spectacles que vous offrent l'inégalité des conditions, les lois, la justice, la force et le gouvernement; tout, selon Pascal, vous attestera la corruption présente de la nature humaine, et la nécessité de chercher en Dieu, en Dieu seul, la vérité et le bonheur. En vain rend-il hommage à la raison; en vain dit-il quelque part qu'elle nous commande plus impérieusement qu'un maître, parce qu'en désobéissant à l'un on est malheureux, et qu'en désobéissant à l'autre on est un sot; il semble qu'il n'établisse la puissance de la raison que pour lui assurer le droit de se démontrer à elle-même son insuffisance. Et telle est sur ce point la hardiesse de conviction de Pascal, telle est en cela sa ressemblance avec Montaigne, qu'il a pu écrire certaines pensées qui vont jusqu'à blesser le sens commun et la notion naturelle de la justice par une apparence singulière d'audace sophistique, de déraison, et même d'iniquité. Qu'on lise ce qu'il dit des médecins et de leurs bonnets carrés (art. III, p. 34), de l'égalité des biens qu'il proclame juste (art. VI, p. 74), de la justice que fait et défait la mode (art. III, p. 37; v, 73); qu'on le voie mettre sur la même ligne, pour les poursuivre de son persiflage, les soldats de Mahomet, les voleurs, les hérétiques, etc. (art. VI, p. 93), et approuver les erreurs communes qui fixent l'esprit des hommes, sous prétexte qu'il ne leur est pas si mauvais d'être dans l'erreur que dans une curiosité inquiète des choses qui leur échappent (art. VII, p. 107); qu'on l'entende enfin s'écrier que se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher (ib., p. 115) : et l'on conviendra qu'il est difficile de contredire plus ouvertement les inspirations du bon sens, au moins en écrit, ou de toucher de plus près au scepticisme universel.

Seulement, tandis que Montaigne s'arrête à ce point, et proclame que le doute, ou, comme il dit lui-même, l'ignorance et l'incuriosité sont deux doux oreillers pour une tête bien faite, Pascal suit son chemin pour aller chercher ailleurs le repos et la félicité: La conclusion de Montaigne n'est plus que la prémisse de pascal : "Que sais-je?" Voilà le dernier mot des connaissances humaines; tenons-nous y, dit l'un, demandons à Dieu la vérité, dit l'autre. Pascal était profondément convaincu de la vérité de sa religion, et si sa confiance en la raison fut quelque peu ébranlée par les arguments de Montaigne, sa foi ne le fut pas. Mais comme il composait son ouvrage pour les incrédules, c'est par la raison, dont il avait battu en brèche l'autorité (art. III, p. 50; VII, p. 104; x, p. 152), qu'il prétendit les confondre, et il crut possible son triomphe. On ne peut le nier, il y a, dans ses preuves, de quoi surprendre et forcer à la méditation, sinon convaincre le sceptique. Et pourtant, chose étrange dans Pascal qui veut faire aimer la religion avant d'en établir le caractère divin, la sienne est plus propre à troubler l'âme et à la terrifier qu'à l'encourager et l'affermir. Y a-t-il donc une grande douceur à penser que la justice envers les réprouvés est moins énorme que la miséricorde envers les élus (art. x, p. 144), et qu'ainsi l'éternité des récompenses est plus incompréhensible que celle des châtiments? Le coeur et la raison ne répugnent-ils pas à croire qu'il faille définir la religion chrétienne "une religion contre nature, contre le sens commun, contre nos plaisirs" (art. XI, p. 170); qu'il faille, pour son salut, fuir la société de ses semblables, et répéter avec le janséniste : "On mourra seul, il faut donc faire comme si on était seul " (art. XIV, p. 188)? Peut-on admettre sans effroi que la grâce, condition nécessaire au salut, est toute gratuite, qu' elle souffle où il lui plaît, et que les impies peuvent être ainsi en peu de temps plus remplis de foi que les croyants, et ceux-ci au contraire tomber dans l'aveuglement où sont les autres? (art. IX, p. 141;492-93).

Tel est le système de Pascal. Contrairement à Descartes qui sépara nettement la religion de la philosophie, et qui lit bien, Pascal subordonne la philosophie à la religion, ou plutôt à sa religion, au jansénisme : hors de là point de salut, ni de vérité inébranlable. Ce fut sa conviction, mais aussi son tourment. Tandis que Descartes, pour avoir distingué les vérités de la raison des dogmes de la foi, pour s'être enfermé de parti pris dans le domaine de l'intelligence pure, y gagna de pouvoir se livrer, au sein d'une inaltérable quiétude, à ses méditations sur l'âme et sur Dieu, Pascal, pour avoir entrepris de prouver la révélation comme une vérité de raisonnement, vécut au milieu des angoisses : comme si ce n'était pas assez, pour agiter sa vie, de l'incertitude cruelle où le tenaient les doctrines jansénistes sur son propre sort, il prit en quelque façon charge d'âmes; il osa former le dessein de rendre désormais le doute impossible en matière religieuse, et d'assurer à jamais, par la rigueur de sa démonstration, à tous les hommes de bonne volonté la paix et la sécurité dans la foi. De son argumentation allait dépendre peut-être le bonheur ou le malheur éternel de quiconque se fierait à ses lumières. De là les efforts opiniâtres de sa pensée, toujours active et jamais satisfaite. Quoi d'étonnant, si sa vie fut un long martyre, et si son style, qui reflète tous les mouvements de son âme, atteignit une désespérante perfection? Descartes avait introduit dans notre idiome la justesse, la netteté, la lumière; Pascal, outre la force et la rigueur géométrique, lui donna l'éclat et la passion.

Quoique toutes les pensées de Pascal aient rapport à la religion, cependant le plan qu'il s'était tracé n'était pas tellement étroit qu'il n'ait su y jeter des aperçus, souvent d'une originalité au d'une hardiesse extraordinaire, sur tous les sujets qui intéressent les hommes. Précurseur de Bossuet en histoire, dans trois lignes il résumait d'avance le Discours sur l'histoire universelle (art. XIX, p. 250). Précurseur de Fénelon en critique, il a donné l'exemple de juger avec une liberté respectueuse les Anciens (Fragm. d'un traité du vide, p. 436), et il n'a pas craint de relever les fausses beautés de Cicéron (art. VII, p.115). A demi précurseur de Racine en ce qui touche les effets de l'amour (car Racine a peint l'amour surtout chez les femmes), il a écrit sur ce sujet des observations dont la grâce égale la finesse ou parfois la profondeur (Discours sur les passions de l'amour, P. 505). Précurseur du XVIIIe siècle en politique, tandis que ses contemporains ont généralement pour règle de s'accommoder à ce qui est établi, il semble prévoir déjà les principes nouveaux que les publicistes de l'âge suivant feront prévaloir (art. VI, p. 95). Dans les incrédules de son temps, sa pénétrante sagacité avait deviné la philosophie sceptique de la génération prochaine, et senti la nécessité de tourner d'avance contre elle tous ses coups (art. XXIV, p 354). (AH).



En bibliothèque - Les Pensées de Pascal, ont été publiées dans leur texte authentique, précédées d'une étude littéraire et accent d'une étude suivie, par M. E. Navet, Paris, 1851, in -8°.
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