.
-

Paul et Virginie

Paul et Virginie. - Roman de Bernardin de Saint-Pierre. Le génie des lettres lui a, d'ailleurs, assuré pour toujours dans le souvenir des hommes, même quand elle devrait être rapidement absorbée dans le sein d'une île plus puissante, une renommée immortelle et une illustration qui ne pourra s'effacer, ni se confondre avec aucune domination étrangère, si complète et si saurage qu'elle puisse être. Le nom de l'île de France et tous ces noms qui lui appartiennent, les Pamplemousses, l'île d'Ambre, la Montagne-Longue, la Rivière-Noire, le Port-Louis, vivront aussi long-temps que le roman ou le pomme de Paul et Virginie, c'està-dire aussi long-temps que la langue française et ses derniers monuments subsisteront pour la gloire de l'esprit humain.

Ce livre est connu aujourd'hui dans le monde entier : il peut n'être pas sans intérêt de rechercher comment il est né, et de quel point obscur il est parti pour son glorieux pèlerinage. Sur quel canevas, vulgaire ou déjà poétique en soi-même, le poète a-t-il déployé la riche draperie de style et d'images qui éblouit nos regards? De quelles couleurs, empruntées à la nature réelle et à la contemplation assidue des régions intertropicales, a-t-il chargé sa palette, dont la splendeur calme et harmonieuse n'a été égalée par aucun peintre de paysage? A quels événements, peut-être enfouis dans les traditions de la vie coloniale, a-t-il demandé les principaux faits de sa Pastorale si simple et pourtant si dramatique? Voilà des révélations qu'il, serait intéressant d'obtenir, non pas seulement pour satisfaire la frivole curiosité du public, mais pour éclairer les procédés de l'art et découvrir tout ce qu'il y a parfois de poésie cachée dans la réalité même des choses qu'un grand écrivain sait voir avec les yeux du génie, et dévoiler à tous dans une lumière inattendue.

Quant aux sites, nous les avons visités, et nous avons relu, en les visitant, les descriptions qui les embellissent sans doute, mais sans dénaturer leur physionomie.

« Sur le côté oriental de la montagne qui s'élève derrière le Port-Louis de l'île de France, on voit, dans un terrain jadis cultivé, les ruines de deux petites cabanes.... J'aimais à me rendre dans ce lieu solitaire.... »
Et nous aussi, nous avons fait plus d'une fois ce pèlerinage, non pas à des ruines qui n'existent plus (etiam periere ruinae), mais à un souvenir qui vivra impérissable, à des ombres modestes et douces, qu'on croit toujours voir errantes dans ce  bassin élevé qu'enferment et protègent trois montagnes, et au-dessus duquel volent en rond les oiseaux blancs des tropiques. Nous avons reconnu les lieux que le poète avait décrits; mais surtout nous avons admiré sa puissance d'imagination. Sans lui, quel voyageur eût jamais songé à placer dans ces lieux voisins du port, et dont l'aspect ne devient poétique à la longue que par réflexion, la vie obscure et touchante de deux familles blanches récemment transplantées de la vieille Europe Nous avons exploré également le quartier et l'église de Pamplemousse, qu'on aperçoit en effet du haut de cette demeure sauvage où madame de La Tour s'était retirée comme dans un nid, par l'invincible instinct qui porte les êtres souffrants à chercher la solitude. 
-
Paul et Virginie.
L'Adolescence de Paul et Virginie.

Peut-être les belles plantations de bambous, qu'on aime encore aujourd'hui à se représenter autour de cette humble maison de prière, n'ont-elles jamais eu d'existence que dans la pensée pieuse et l'idée artistique du grand écrivain; et cependant on s'imagine, en approchant, qu'on entend le murmure de ces arbres qui ne se taisent ni jour ni nuit on aurait là, du moins, une consolation du silence des cloches, qui ne sont pas d'un. emploi fréquent dans les cérémonies saintes des colonies, et n'auraient point d'ailleurs, avec la chaude et molle atmosphère des climats équinoxiaux, cette puissante et grave sonorité qui, chez nous, s'élance de nos longues flèches de cathédrales, noyées dans un air froid et brumeux.

La rivière du Rempart, la rivière Noire, le quartier des plaines Wilhems , la Poudre d'or, le ruisseau des Lataniers, tous les quartiers de l'île qui virent les jeux, les courses aventureuses; les plaisirs ou les souffrances des deux familles créées par Bernardin, nous avons tout parcouru, tout vérifié par une comparaison de la fiction avec la réalité; et partout il nous a fallu reconnaître que sous la fiction il y avait: une base positive, mais où personne n'aurait entrevu les charmes qu'un art magique en a fait sortir. Ce ne sont pas les sires les plus beaux en eux-mêmes qui ont été choisis par le peintre pour y poser ses scènes patriarcales a la manière de Ruth et de Noemi, et ses chants dignes de l'Odyssée. Il n'a pas daigné ajouter sa poésie à la poésie primitive des lieux qui pouvaient le mieux se passer d'être vus à travers le prisme d'une imagination née pour tout embellir : les grands artistes sont plus hardis ou plus généreux. Il a donc voulu s'arrêter de préférence aux cantons incultes et d'une richesse inférieure; il a pénétré le mystère de leur beauté, il l'a révélée aux yeux qui ont besoin d'être ouverts par une main étrangère, et n'apprendraient pas, sans cela, à jouir d'un magnifique spectacle encore enveloppée de quelques voiles. 

A notre sens, dans ce panorama varié où est encadrée la touchante chronique de Paul et Virginie, il n'y a que l'île d'Ambre et son détroit qui n'aient pas reçu du même enchanteur une décoration factice et des charmes refuses par la nature l'île d'Ambre ne pouvait, par les efforts d'aucun art humain, être amenée à surpasser en éclat et en beauté ce que la nature elle-même a fait pour elle. Quand le soleil l'éclaire de ses rayons, et que, du haut des montagnes intérieures de la grande terre, on contemple cette petite île toute brillante d'une lumière d'argent, et toute verdoyante aussi, l'on croirait voir un banc compose tout à la fois de ces coraux blanchâtres et de ces herbes encore fraîches que la mer rejette à sa surface et fait échouer dans une immobilité complète à quelque distance de ses rivages. Le détroit qui sépare l'île d'Ambre de l'île de France est presque toujours comme une glace parfaitement unie qui reflète les feux du soleil, l'azur du ciel et jusqu'au passage dans l'air des oiseaux (le la terre et de l'océan. Il est, dans son état le plus ordinaire , ce qu'il fut te lendemain du naufrage où une jeune vierge, en présence de son amant, sacrifia sa vie, tout son espoir, tout son amour, à un sentiment héroïque de pudeur.

Les faits demandés par Bernardin à la réalité, n'ont pas été moins ornés que les sites où il a déroulé sa fable. En veut-on la preuve? Un travail curieux a été publie par Lemontey, de l'Académie française, sur la partie historique du roman de Paul et Virginie on peut Je consulter. Voici, au reste; quelques-unes des indications qu'il contient, et qui nous feront assister, en quelque sorte, à l'origine et aux premiers linéaments de ce poème, fait de plusieurs pièces rapportées, quoiqu'il semble avoir été fondu d'un seul bloc par une pensée en fermentation.

Le naufrage du Saint-Géran est un fait dont l'existence a été constatée, mais avec des détails assez différents de ceux du roman, dans le greffe du Port-Louis de l'île de France. Le Saint-Géran., de 7 à 800 tonneaux, partit de Lorient le 24 mars 1774, avec un nombreux équipage, et sous le commandement du capitaine Delamare, que Bernardin de Saint-Pierre a nomme M. Aubin pour les convenances de sa fable.

Lorsque le bâtiment se trouva; le 17 août, à six lieues de l'île de France et reconnut les petites îles qui en signalent l'approche, le ciel était serein, à nuit approchait, et le parti le plus sage était de mouiller dans la baie du Tombeau : c'était l'avis du premier bosseman, Alain Ambroise, qui connaissait bien tous ces parages. Mais les opinions se trouvant partagées sur ce point parmi les officiers, le capitaine leur dit : 

 Vous êtes plus pratiques que moi; il y a vingt ans que je ne suis venu ici : mes idées se sont effacées ; prenez la conduite du vaisseau. 


 Il fut arrêté qu'on tiendrait le cap pendant la nuit; mais un officier de quart, malgré cette précaution, approcha trop de terre, et tout à coup la lame jeta le navire sur un brisant avec un fracas et un craquement épouvantables. La quille se brisa et les deux extrémités du bâtiment se soulevèrent, prêtes à s'engloutir dans l'abîme. On peut se figurer la douleur et la confusion qui durent éclater à bord, lorsqu'on songera que l'équipage et les passagers étaient en grand nombre, et qu'il y avait plus de cent malades. Chacun se prépara à chercher son salut comme il l'entendrait et par les moyens qui seraient à sa portée. Deux terres, la côte même de l'île de France et l'île d'Ambre, toutes deux éloignées du Saint-Géran à la distance d'une lieue, se montraient aux malheureux naufragés comme leurs seuls refuges. Une nier calme et unie baignait ces deux rivages, car, selon l'expression de Lemontey, ce fut là véritablement un naufrage de main d'homme. Seulement, pour atteindre le bassin paisible qu'ils avaient en vue, les naufragés avaient à franchir la chaîne des brisants où le navire demeurait suspendu et dont une mer houleuse et des courants rapides défendaient le passage. 

Huit hommes de l'équipage et un passager furent les seuls qui survécurent à la destruction du navire.

Quelques circonstances, produites dans une simple déposition de matelot devant un greffier, donnèrent sans doute au chantre de Virginie l'idée de ce magnifique spectacle d'une éternelle douleur, alors qu'une jeune demoiselle, comme il le dit, parut dans la galerie de la poupe du Saint-Géran, et, luttant contre tous les efforts d'un marin pour la sauver, préféra la mort, une mort certaine et affreuse, à l'immolation de ses sentiments de pudeur. - On lit dans la déposition du matelot Janvrin, qu'au moment où le navire échoué allait être englouti dans les flots, mademoiselle Maillard était sur le gaillard d'arrière avec M. de Péramont, qui ne l'abandonnait pas.

Il ajoute : Mademoiselle Caillou était sur le gaillard d'avant avec MM. Villarnmois, Gresle, Guirié, et Longchamps de Montendre, qui descendit le long du bord pour se jeter à la mer, et remonta presque aussitôt pour déterminer mademoiselle Caillou à se sauver.

Qui peut douter, d'après cela, que mademoiselle Caillou ne soit Virginie de La Tour? Il y a encore, à l'île de France, nous l'avons vu et ne l'avons pas oublié, une famille 
noble qui a nom Caillou de Précourt; elle conserve en effet le souvenir d'un naufrage qu'elle eut personnellement à déplorer.

Quant à la résolution exaltée que Bernardin prête à Virginie, au moment où on la pressait dé quitter ses vêtements , ce fut un homme (chose bizarre, et qui paraît moins vraisemblable), ce fut le capitaine Delamare luimême qui donna cet exemple de pudeur, ridicule sans doute de sa part, et sublime de la part d'une jeune vierge. La fiction ici l'emporte sur la sèche et froide vérité, qui est consignée dans la déposition d'Edme Caret, patron de chaloupe. Ce brave marin, après avoir tout préparé pour sauver son capitaine, lui dit : Monsieur, quittez votre veste et votre culotte. M. Delamare ne voulut jamais y consentir, disant qu'il ne conviendrait pas à la décence de son état d'arriver à terre tout nu, et qu'il avait des papiers dans sa poche qu'il ne devait, pas quitter.

Ces noms eux-mêmes, Virginie et de La Tour, furent pris par l'auteur dans les plus purs souvenirs de sa vie errante. Le nom de Paul, selon Le montey, serait celui d'un moine franciscain, pour qui Bernardin de Saint-Pierre, encore enfant, s'était pris d'une si vive amitié, qu'on ne put l'en séparer ni l'empêcher d'aller avec lui faire une quête au travers de la province de Normandie, préludant ainsi à ses courses sur les cieux hémisphères par la bizarrerie (le ce pèlerinage séraphique. 

Voilà donc comme le génie procède et de quels fragments épars il sait composer mue oeuvre pleine d'harmonieuse unité. Quelle qu'ait été sa marche, applaudissons à ce qu'il a fait, nous surtout dont la chère patrie lui doit toute sa gloire, nous qui pouvons mettre, avec une sorte de bonheur inexplicable, notre obscurité à l'abri de ces noms de Port-Louis et d'île de France, dont l'illustration, grâce à un livre dédié par un hôte immortel, n'a rien à envier à la renommée d'aucun autre lieu sur la terre. (A19).

.


Dictionnaire Le monde des textes
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z

[Pages pratiques][Aide][Recherche sur Internet]

© Serge Jodra, 2004. - Reproduction interdite.