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Histoire universelle, d'Agrippa d'Aubigné

Histoire universelle est le titre d'une oeuvre d'Agrippa d'Aubigné. - Dans les éditions définitives (1615 et 1620), cet ouvrage comprend trois divisions. La première a pour objet les guerres conduites par le prince de Condé (Louis de Bourbon) et l'amiral Coligny (1553-1570); selon l'auteur lui-même, "elle se sent de l'abrégé". La seconde commence aux préliminaires de la Saint-Barthélemy et se termine aux premiers succès de la Ligue (1571-1576). La troisième contient l'histoire de la Ligue et conduit le lecteur jusqu'à la pacification de la France sous le sceptre de Henri IV (1576-1602); c'est, suivant l'auteur, la mieux informée et la mieux digérée. Homme de passion et de parti, malgré son souci d'impartialité, il a fait l'apologie du protestantisme et la sienne propre. D'autre part, il a voulu donner à son oeuvre un plan trop géométrique : de là, trop souvent, un style sec et saccadé, qui fatigue et déplaît.
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Entretien de Coligny et de sa femme

« Le prince de Condé, voyant Paris saisi par ses ennemis [ = les catholiques] et n'ayant pas de forces que trois cens gentil-hommes et autant de soldats, quelques escholiers et bourgeois sans experience, qui n'estoit pas pour resister aux moines seulement [ce qui n'était pas même fait pour résister, n'était pas même en état de résister à ce qu'il avait de moines (dans la Ligue)]; d'ailleurs voyant declarer contre lui le Parlement, la Maison-de-Ville, l'Université (lesquels avec le clergé constituent la ville) il se fallait resoudre à quitter Paris. D'autre costé s'estoient assemblez à Chastillon sur Loin [département du Loiret], près l'amiral [Coligny], le cardinal et Dandelot ses freres [Odet de Coligny, le cardinal de Châtillon (qui quitta l'Église pour embrasser la Réforme), et François d'Andelot de Coligny, frères de l'amiral], Senlis, Boucard, Bricquemaut et autres, pour le presser de monter à cheval. Ce vieil capitaine trouvoit le passage de ce Rubicon [qui, comme celui de César, allait être le signal de la guerre civile] si dangereux qu'ayant par [ = pendant, sens du latin per] deux  jours contesté contre cette compagnie, et par doctes et specieuses raisons, rembarré leur violence, et les avoit estonnez [ = et il les avait abattus] de ses craintes, et n'y avoit comme [ = et il n'y avait pour ainsi dire] plus d'espérance de l'esmouvoir [ = de le faire changer de sentiment], quant il arriva ce que je veux donner à la posterité, non comme un intermeze [épisode fictif; intermèze, forme italienne d'intermède (intermezzo)] de fables, bien seantes aux poetes seullement, mais comme une histoire que j'ai apprise de ceux qui estoyent de la partie [ = qui ont été mêlés à ces événements].

Ce notable seigneur, deux heures apres avoir donné le bonsoir à sa femme, fut resveillé par les chauds souspirs et sanglots qu'elle jettoit : il se tourne vers elle, et apres quelques propos, il lui donna occasion de parler ainsi :

« C'est à grand regret (Monsieur) que je trouble vostre repos par mes inquietudes : mais, estans les membres de Christ [ = ceux qui composent l'Église (le corps) de Jésus-Christ; ici les Réformés] deschirez comme ils sont, et nous de ce corps [ = et nous faisant partie de ce corps], quelle partie peut demeurer insensible? Vous (Monsieur) n'avez pas moins de sentiment [ = vous le sentez aussi vivement], mais plus de force à le cacher. Trouverez-vous mauvais de vostre fidelle moitié si avec plus de franchise que de respect elle coule [ = verse] ses pleurs et ses pensées dans votre sein. Nous sommes ici couchez en delices et les corps de nos freres, chair de nostre chair et os de nos os, sont les uns dans des cachots, les autres par les champs [ = aux gibets] à la merci des chiens et des corbeaux; ce lict m'est un tombeau puisqu'ils n'ont point de tombeaux; ces linceux [ = linceuls, draps de lit] me reprochent qu'ils ne sont pas ensevelis. Pouvez-vous ronfler en dormant, et qu'on n'oye pas nos freres aux souspirs de la mort [ = qui sont aux soupirs de la mort, qui soupirent en voyant venir leur dernière heure] ? Je rememorois [ = je me rappelais] ici les prudens discours desquels [ = à l'aide desquels] vous fermez la bouche à Messieurs vos freres [= frères en religion, coreligionnaires]. Leur voulez-vous aussi arracher le coeur et les faire demeurer sans courage comme sans responçe? Je tremble de peur que telle prudence soit des enfans du siecle [par opposition aux enfants de Dieu] et qu'estre tant sage pour les hommes ne soit pas estre sage à [ = envers] Dieu qui vous a donné la science de capitaine. Pouvez-vous en conscience en refuser l'usage [de votre science militaire] à ses enfans? Vous m'avez advoué qu'elle [ = votre conscience] vous resveilloit quelquesfois; elle est le truchement [= l'interprète] de Dieu. Craignez-vous que Dieu vous face coulpable en le suivant? L'espee de chevalier que vous portez est-elle pour opprimer les affligez ou pour les arracher des ongles des Tyrans? Vous avez confessé la justice des armes [ = vous avez déclaré qu'il était juste de prendre les armes] contre eux; pourroit bien vostre coeur [ = votre coeur pourrait-il bien] quitter l'amour du droit pour la crainte du succes [ = du résultat]? C'est Dieu qui osta le sens à ceux qui lui resisterent sous couleur d'espargner le sang [Saül qui refusa de faire mourir Agag]; il fait sauver l'ame qui se veut perdre [ = celui qui veut risquer sa vie] et perdre l'ame qui se veut garder. Monsieur, j'ai sur le coeur tant de sang versé des nostres; ce sang et votre femme crient au ciel vers Dieu et en ce lict contre vous, que vous serez meurtrier de ceux que vous n'empeschez point d'estre meurtris [ = tués]».

L'amiral respond : « Puisque je n'ai rien profité [ = gagné] par mes raisonnemens de ce soir sur la vanité [  = inutilité] des esmeutes populaires; la douteuse entree dans un parti non formé; les difficiles commencemens non contre la monarchie, mais contre les possesseurs d'un estat qui a ses racines envieillies [ = contre les catholiques, possesseurs d'une situation qui a ses racines invétérées]; tant de gens interessez à sa manutention [= maintien - c'est ainsi que Du Vair prononce un discours pour la manutention de la loi salique]; nulles attaques par dehors, mais generalle paix [ = puisqu'il n'y a pas d'attaques de l'étranger qui viennent favoriser notre entreprise, puisqu'il y a paix générale], nouvelle et en sa premiere fleur, et, qui pis est, faicte entre les voisins conjurez et faicte exprès à nostre ruine; puisque les defections nouvelles du roy de Navarre et du connestable, tant de forces du costé des ennemis, tant de faiblesse du nostre ne vous peuvent arrester, mettez la main sur votre sein; sondez à bon escient vostre constance si [(vous demandant) si] elle pourra digerer les desroutes generalles, les opprobres de vos ennemis et ceux de vos partisans, les reproches que font ordinairement les peuples quand ils jugent les causes par les mauvais succez [ = résultats]; les trahisons des vostres, la fuitte, l'exil en païs estrange; là [= en exil, en pays étranger] les chocquemens [ = mauvais traitements] des Anglois, les querelles des Allemans [les querelles que leur chercheront les Allemands :  «  il restoit à trouver une querele d'Alemagne pour collorer ce nouveau changement. » (D'Aubigné, Histoire, ibid., t. I, p. 341).], vostre nudité, vostre faim, et, qui [ = ce qui] est plus dur, celle de vos enfans. Tastez [on dit encore au même sens, dans le langage familier, tâtez-vous] encores si vous pouvez supporter vostre mort par un bourreau, après avoir veu vostre mari traisné et exposé à l'ignominie du vulgaire; et pour fin, vos enfans infames [ = déclarés infâmes], vallets de vos ennemis accreus par la guerre et triomphans de vos labeurs [ = efforts]. Je vous donne trois semaines pour vous esprouver; et quand vous serez a bon escient fortifiee contre tels accidens, je m'en irai perir avec vous et avec nos amis ».

L'Admiralle repliqua : « Ces trois semaines sont achevees; vous ne serez jamais vaincu par la vertu [ = courage] de vos ennemis; usez de la vostre; et ne mettez point sur vostre teste [ =  n'assumez point sur vous] les morts de trois semaines. Je vous somme au nom de Dieu de ne nous frauder plus [ = de ne plus nous faire tort (par votre inaction)], ou je serai tesmoin contre vous en son jugement. »

D'un organe bien aimé [= de la bouche de celle qu'il aimait] et d'une probité esprouvee, les suasions [ = persuasions] furent si violentes qu'elles mirent l'Admiral à cheval pour aller trouver le prince de Condé. »
 

(A. d'Aubigné, Histoire universelle
livre III, ch. II du tome I, p. 131-133; édition princeps, 1616).
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