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Démocrite

Démocrite est un philosophe grec, né à Abdère, vers 460 av. J.-C., mort vers 357. Il eut pour maître Leucippe et paraît avoir connu de bonne heure les doctrines des philosophes grecs, notamment les théories des pythagoriciens et les conceptions métaphysiques de Parménide et de Zénon d'Elée : ces dernières exercèrent sur le développement de sa pensée une influence incontestable. Animé du vif désir de s'instruire, il fit de nombreux voyages en Orient et séjourna, semble-t-il, cinq ans en Egypte : il se vante dans un fragment qui nous a été conservé, de n'avoir été surpassé par personne, même en Egypte, dans les démonstrations mathématiques. C'est à tort qu'on l'a parfois accusé d'avoir emprunté au Phénicien Moschus sa théorie des atomes. Revenu dans sa ville natale, à peu près ruiné par ses voyages, il y mena une existence paisible, interrompue peut-être par un voyage à Athènes, et tout entière consacrée à la réflexion. Ses concitoyens avaient pour lui une grande vénération et l'avaient surnommé la Sagesse.

Beaucoup d'anecdotes racontées sur lui par des écrivains postérieurs né sont que des fables. On raconte, par exemple, qu'ayant dissipé son patrimoine dans ces voyages, ainsi que dans les expériences qu'il avait faites en étudiant la nature, il avait dû se justifier devant les Abdéritains et que pour ce faire il leur avait lu un traité qu'il avait composé sur le Monde; ses concitoyens en auraient été tellement charmés qu'ils lui lui auraient fait présent de 50 talents. On raconte aussi que la bizarrerie de son genre de vie le fit plus tard passer pour fou, et que les Abdéritains ayant appelé Hippocrate pour le guérir, le sage médecin, après l'avoir entendu, déclara aux Abdéritains qu'ils étaient plus fous que lui. On raconte enfin que Démocrite riait sans cesse des folies humaines; on l'oppose à Héraclite qui, dit-on, pleurait toujours...

Démocrite avait composé un assez grand nombre d'ouvrages dont aucun ne nous est parvenu; les quelques fragments que nous en avons ont été réunis par Mullach (Frag. Philos. Graec.; Paris).

Démocrite fut un des plus grands philosophes de l'Antiquité : il soutient la comparaison avec Platon et Aristote. Il se distingua à la fois par la grande variété de ses connaissances et par la rare vigueur de son esprit; divers témoignages, entre autres celui de Cicéron, le comparent, pour la beauté et l'élégance du style, à Platon lui-même. Il est possible que Démocrite ait emprunté à son maître Leucippe l'idée première de son système, la conception de l'atome, qui devait tenir une si grande place dans l'histoire de la philosophie et de la science : mais on peut dire que, par l'application qu'il en a faite et par les développements qu'il lui a donnés, il l'a rendue vraiment sienne. Epicure ne fera que répéter, en l'affaiblissant quelquefois, la doctrine que Démocrite avait pleinement élaborée. Les Eléates avaient établi cette proposition qui ne devait plus être contestée à l'avenir, que rien ne naît de rien et que rien ne peut être réduit à rien, ou, comme ils disaient, que l'être est et que le non-être n'est pas. Mais en même temps, ils proclamaient que l'être est un et immobile, ce qui rendait inexplicables le développement et l'existence même du monde physique. Démocrite, pour expliquer la pluralité et le mouvement, brisa pour ainsi dire, en une infinité de parcelles distinctes, I'être infini des Eléates comme Platon, mais en un tout autre sens, il ne craignit pas d'affirmer la coexistence de l'être et du non-être; le non-être ou le rien, ce fut le vide; l'être, ce fut le plein, ou l'atome, parcelle indivisible, éternelle, indestructible, comme l'être des Eléates. Les différents êtres ne sont que des composés d'atomes; par là on peut dire que rien ne naît ni ne périt, au sens absolu du mot, puisque les mêmes éléments subsistent toujours; et en même temps l'apparition et la disparition des composés, la naissance et la mort au sens vulgaire, sont rendus possibles.

Il résulte de cette définition de l'atome que tous les atomes sont de même nature : il ne peut y avoir entre eux aucune différence qualitative. Mais il peut y avoir et il y a réellement des différences quantitatives: ils n'ont pas tous la même forme ni la même grandeur. Les formes sont en nombre infini; les grandeurs peuvent varier, mais l'atome demeure toujours inaccessible à nos sens, invisible. C'est une question fort débattue entre les historiens, de savoir si à ces deux propriétés géométriques, Démocrite a ajouté une propriété physique, la pesanteur. Divers historiens, entre autres Ed. Zeller, se prononcent pour l'affirmative. Mais il semble que ce soit là une idée nouvelle, introduite plus tard par Epicure, et qui altère le système; l'examen attentif des textes prouve que pour Démocrite la pesanteur n'est pas naturellement inhérente aux atomes et que, comme toutes les autres propriétés physiques, elle s'explique par le mouvement. 

Avec les atomes, le vide et le mouvement sont nécessaires pour expliquer le monde. Le vide est infini; il enveloppe les atomes et les sépare les uns des autres. Le mouvement est éternel et infini. Démocrite affirme et Aristote le lui reproche, qu'il n'a pas besoin de cause et qu'il a toujours existé. De toute éternité, les atomes, emportés par une sorte de tourbillon (dinè) sont violemment agités et heurtés les uns contre les autres. Grâce à leurs différences de forme et de dimension, ils peuvent s'accrocher les uns aux autres, former des agglomérations plus ou moins stables : ainsi ont pris naissance tous les êtres destinés à périr. C'est le système qu'on appelle le mécanisme ou la philosophie mécanique

Descartes reprendra plus tard la même idée, quand il, se chargera d'expliquer l'univers avec l'étendue et le mouvement. Il résulte de ces principes une conséquence importante. c'est que les propriétés des corps n'existent pas réellement telles qu'elles nous apparaissent. Les atomes n'ont ni couleur, ni chaleur, ni son. Il faut donc distinguer les propriétés géométriques dont nous avons parlé, éternelles et immuables comme les atomes eux-mêmes et qu'on appelle ordinairement qualités primaires, et les autres qualités, appelées secondaires, qui, résultant d'une combinaison variable, sont sujettes à disparaître et à changer. Selon Démocrite, ces qualités, loin d'exister dans les choses, ne sont qu'en nous; elles sont des affections ou manières d'être de ceux qui les perçoivent. C'est Démocrite et non Protagoras, comme on le dit habituellement, qui a introduit dans la philosophie l'idée de la relativité des qualités sensibles, le point de vue subjectif, comme on dit aujourd'hui, et cette idée, bannie par la philosophie grecque ultérieure, hormis les écoles sceptiques, devait reparaître dans la phiIosophie moderne et la transformer.
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Démocrite imaginé par Antoine Coypel (1692).

Une autre conséquence, non moins importante, résulte encore de la définition de l'atome : c'est qu'il n'y a place dans le monde pour aucune cause intelligente agissant en vue d'une fin. C'est à tort qu'on a si souvent attribué aux atomistes l'opinion selon laquelle le monde serait produit par le hasard ou la rencontre fortuite des atomes. Il n'y a pas de hasard dans un tel système; tout obéit au contraire aux lois de l'éternelle nécessité. Mais, par là même, il est impossible qu'une cause extérieure vienne modifier ou diriger les mouvements de la matière; le mécanisme suffit à tout expliquer ; il n'y a selon Démocrite ni causes finales, ni Providence

Les atomes étant en nombre infini, de formes infiniment variées, et l'espace comme le temps étant sans limites, il y a eu un nombre infini de mondes divers ou semblables, qui ont tous commencé et doivent finir. Dans le monde où nous sommes, les atomes, non pas les plus lourds, mais les plus gros, se sont agglomérés au centre et ont formé la Terre; les autres ont formé, toujours en vertu des lois du mouvement, l'eau, l'air et le feu. Les astres sont des corps terreux qui ont été enflammés par le mouvement rapide du ciel. Le Soleil et la Lune ont une grandeur considérable; la Lune est, selon Démocrite, comme une Terre, et les figures qu'on y aperçoit sont des ombres projetées par des montagnes. 

Esquissant à grands traits la science de l'univers, Démocrite enseignait que les mondes sont chacun entourés d'une enveloppe (atmosphère) particulière, et qu'ils sont en nombre infini.

"Les uns sont, dit-il, semblables, et les autres tout différents entre eux; il y en a sans aucun soleil, et d'autres avec plusieurs soleils; quelques-uns sont encore près de leur naissance, et d'autres ont atteint tout leur développement; d'autres enfin sont formés d'atomes ronds, angulaires ou crochus " (Cicéron, Acad. III, 17. Aristote, De Caelo, III, 4. - Plutarque, de Placit. Philos., II, 7.).
Démocrite émet le premier l'opinion que la lueur de la Voie lactée est due à une innombrable quantité d'étoiles, dont chacune en particulier échappe à notre vue à cause de son éloignement. 

Le philosophe explique par les mêmes lois la formation des plantes, des animaux, du corps humain. L'âme, d'après lui, est formée d'atomes lisses et ronds, qui sont les plus mobiles, si bien qu'elle est toujours en mouvement. Elle est d'ailleurs présente dans toutes les parties du corps; entre deux atomes corporels s'intercale, partout un atome psychique. Ces atomes se renouvellent sans cesse par la respiration; quand la respiration cesse pour une cause quelconque, la mort s'ensuit.

Démocrite enseigna une théorie de la connaissance qui est restée célèbre : la théorie des images. Quoique cette doctrine soit différente de celle qu'Épicure défendit plus tard, le principe en est le même. Les corps émettent des images, composées d'atomes fort subtils, et ces images mettent en mouvement l'air interposé entre les corps et nous. Cet air vient frapper nos yeux et ainsi se produit une sorte d'empreinte qui est la connaissance. Nous voyons par le livre de Théophraste sur les Sens que Démocrite avait étudié de très près les questions relatives aux fonctions des sens. Il rendait compte, d'une manière analogue à celle qui vient d'être indiquée, des sensations de l'ouïe. Pour ce qui est de la valeur de ces connaissances, on a vu plus haut ce que Démocrite en pensait; c'est ici surtout que sa doctrine se distingue de celle d'Epicure qui est, à vrai dire, en complète opposition avec elle. Quoique Aristote fasse dire à Démocrite que toute sensation est vraie, il ne paraît pas possible que le philosophe ait directement soutenu cette proposition. Les sens étaient au contraire à ses yeux trompeurs et incertains, et, comme l'a montré Natorp, à la connaissance sensible, obscure et ténébreuse, il opposait la connaissance rationnelle. C'est sans doute parce qu'il a été vivement frappé du caractère relatif des perceptions sensibles et qu'il avait bien vu les difficultés de la science, que. quelques historiens, entre autres Ritter, ont voulu voir en lui un sceptique. Cette interprétation de sa doctrine est certainement erronée.

En morale, Démocrite ne pense pas encore à poser, comme le fait Socrate presque au même moment, des principes d'un caractère scientifique. Il a cependant écrit un grand nombre de traités éthiques, dont la doctrine ne paraît pas d'ailleurs se rattacher à son système, sans cependant le contredire, et fout nous prouve que ce grand observateur de la nature s'était aussi vivement préoccupé de la conduite de la vie humaine. Comme dans sa théorie de la connaissance il met la raison au-dessus des sens, de même, en morale, il préfère les biens de l'esprit à ceux du corps. Si selon lui le but suprême de la vie est de se réjouir le plus possible et de souffrir le moins possible, il ajoute tout aussitôt que ce n'est pas le corps et la richesse qui rendent heureux, mais la droiture et la raison. Le bonheur et le malheur, dit-il encore, ne résident pas dans les troupeaux et dans l'or ; c'est l'âme qui est le siège du démon. Le bonheur est essentiellement la bonne disposition et le calme constant de l'âme, la bonne santé et la bonne humeur. Et l'art d'être heureux est à la portée de tous: il consiste à profiter de ce qu'on a et à s'en contenter, Nous trouvons aussi chez Démocrite des idées fort sages sur le gouvernement et l'Etat. Il veut que les meilleurs gouvernent, et la loi est à ses yeux la bienfaitrice des humains. S'il dit que le sage doit pouvoir vivre dans tous les pays et que le monde entier est la patrie d'une âme forte, il ajoute que rien n'est préférable à un bon gouvernement. Il aime mieux vivre pauvre et libre dans une démocratie que riche et dépendant dans une oligarchie. Enfin, si tout le système de Démocrite lui interdit de reconnaître l'action du divin dans le monde, il respecte cependant les croyances populaires qui représentent à l'imagination certaines idées physiques ou morales. Il admet même l'existence dans l'air de certains êtres bienfaisants ou nuisibles, non pas immortels, mais vivant plus longtemps que les humains. On peut souhaiter de les éviter ou de les rencontrer; par là s'expliquent aussi les présages.
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La théorie musicale de Démocrite

Diogène Laërce (IX, 7) a donné, d'après Thrasylle, une nomenclature des écrits laissés par Démocrite. On y rencontre dans la section Musique des traités sur les rythmes et sur l'harmonique ou science de la mélodie; ces ouvrages ont péri ainsi que tous les autres et nous n'avons aucune donnée sur leur contenu. Toutefois, comme Démocrite, s'il faut en croire un certain Apollodore de Cyzique, fut en rapport avec Philolaüs, il est probable qu'il adopta ses doctrines mathématico-musicales, bien que, sur d'autres points, il combattit les pythagoriciens. (C.-E. R.).

Telle est l'oeuvre de ce penseur qui a introduit dans la philosophie quelques-unes de ces idées qui, toujours discutées, reparaissent toujours et s'imposent à l'attention des humains. Contemporain de Platon, qui ne le cite jamais (la critique moderne croit cependant deviner quelques allusions) et animé d'un tout autre esprit, il a accompli une oeuvre à bien des égards semblable à celle de l'illustre Athénien. Les analogies qu'on découvre sont bien plus nombreuses que ne le feraient d'abord soupçonner le matérialisme de l'un et l'idéalisme de l'autre, et il est permis de dire que, dans l'ordre spéculatif, Démocrite a fait preuve d'un génie presque égal. (Victor Brochard).

Le Pseudo-Démocrite et l'alchimie de l'école démocritéenne.
Démocrite et les traditions qui s'y rattachent jouent un rôle capital dans l'histoire des origines de l'alchimie. Parmi les livres venus jusqu'à nous et qui contiennent des recettes et des formules pratiques, l'ouvrage le plus ancien de tous, celui que les auteurs ayant quelque autorité historique citent, et qui n'en cite aucun, c'est celui de Démocrite, intitulé Physica et Mystica. Cet ouvrage est pseudonyme, mais il se rattache à l'oeuvre authentique de Démocrite par des liens faciles à entrevoir.

Démocrite, en effet, avait écrit avant Aristote, qui le cite fréquemment, sur toutes les branches des connaissances humaines et il avait composé divers ouvrages relatifs aux sciences naturelles. Il avait voyagé en Egypte, en Chaldée et dans diverses régions de l'Orient, et il avait été initié aux connaissances théoriques et peut-être aussi aux arts industriels, mélangés de pratiques magiques, de ces contrées. Ces voyages étaient de tradition parmi les premiers philosophes grecs, qui avaient coutume de compléter ainsi leur éducation.

Ces faits authentiques changent de physionomie dans Pline l'Ancien. Pline est le premier auteur connu qui ait transformé le caractère du philosophe rationaliste, et qui lui ait attribué cette qualité de magicien, demeurée dès lors attachée à son nom pendant tout le Moyen âge, d'après les récits de Synésius et de Georges le Syncelle, suivant lesquels Démocrite aurait été initié à l'alchimie par les prêtres égyptiens et par Ostanès le mage (Les alchimistes d'Alexandrie). On rencontre le même mélange de traditions, les unes authentiques, les autres apocryphes, dans l'étude des ouvrages de Démocrite.

Les oeuvres de Démocrite et son école formaient dans l'Antiquité une sorte d'encyclopédie philosophique et scientifique, analogue à l'ensemble des traités qui portent le nom d'Aristote. Elle fut réunie et classée en tétralogies par le grammairien Thrasylle, du temps de Tibère. Malheureusement ces oeuvres sont aujourd'hui perdues. Il y figurait dès lors, à côté d'oeuvres authentiques, des ouvrages d'histoire naturelle et d'agriculture, ou les livres authentiques, les compositions équivoques et les traités tout à fait apocryphes se confondent dans les citations transmises par les anciens auteurs.

Ainsi Diogène Laerce attribue à Démocrite des traités sur le suc des plantes (cités aussi par Pétrone), sur les pierres, les minéraux, les couleurs, les métaux, la teinture du verre, etc (La chimie pratique dans l'Antiquité). Sénèque dit encore que Démocrite aurait découvert les procédés suivis de son temps pour amollir l'ivoire, préparer l'émeraude artificielle, colorer les matières vitrifiées. Quemadmodurn decoctus calculus in smaragdum converteretur. Qua hodièque coctura inventi lapides in hoc utiles colorantur. Ceci rappelle les quatre livres sur la teinture de l'or, de l'argent, des pierres et de la pourpre, assignés plus tard par Synésius et par Georges le Syncelle à Démocrite. Olympiodore, auteur alchimiste du IVe siècle, parle encore des quatre livres de Démocrite sur les éléments : le feu et ce qui en vient; l'air, les animaux et ce qui en vient; l'eau, les poissons et ce qui en vient; la terre, les sels, les métaux, les plantes et ce qui en vient, etc. Tout cela semble se rapporter à des ouvrages antiques.

Les sujets que ces livres traitaient, notamment l'étude de la teinture des verres et émaux, nous expliquent comment les premiers alchimistes, empressés à se cacher sous l'égide d'un précurseur autorisé, ont donné le nom de Démocrite à leur ouvrage fondamental, Physica et Mystica.

Celui-ci est un assemblage incohérent de plusieurs morceaux d'origine différente : fragment sur la teinture en pourpre; évocation magique du maître, mort avant d'avoir eu la temps d'initier son disciple aux mystères de la science; enfin partie technique constituée par deux chapitres, l'un sur la chrysopée ou art de faire de l'or; l'autre sur la fabrication de l'asèm, assimilée à l'art de faire de l'argent. Ces deux chapitres sont en réalité des collections de recettes ayant le même caractère pratique, c.-à-d. relatives tant à la préparation de métaux teints superficiellement, qu'à celle d'alliages d'or et d'argent. Les recettes mêmes sont comparables de tous points à celles du Papyrus de Leyde, à cela près que chacune d'elles se termine par les refrains mystiques : la nature triomphe de la nature; la nature jouit de la nature; la nature domine la nature, etc. Cependant il n'y a ni magie, ni mystère dans le corps même des recettes. Donnons-en le résumé en quelques lignes.

Art de faire de l'or.
Première recette. On éteint le mercure, en l'alliant avec un autre métal; ou bien en l'unissant au soufre, ou au sulfure d'arsenic; ou bien en l'associant avec certaines matières terreuses. On étend cette pâte sur du cuivre pour le blanchir. En ajoutant de l'électrum, ou de l'or en poudre, on obtient un métal coloré en or. Dans une variante, on blanchit le cuivre au moyen des composés arsenicaux, on du cinabre décomposé. Il s'agit donc, en somme, d'un procédé d'argenture apparente du cuivre, précédant une dorure superficielle. 

Troisième recette. On grille la pyrite cuivreuse, on la fait digérer avec des solutions de sel marin, et l'on prépare un alliage avec de l'argent ou de l'or. Le claudianon (alliage de cuivre, d'étain et de plomb avec le zinc) est jauni par le soufre, ou l'arsenic, puis allié à l'argent ou à l'or. 

 Cinquième recette. On prépare un vernis jaune d'or avec la cadmie, ou la bile de veau, ou la térébenthine, ou l'huile de ricin, ou le jaune d'oeuf. 

Sixième recette. On teint l'argent en or, par une sulfuration superficielle, obtenue au moyen de certaines pyrites, ou de l'antimoine oxydé, joints à l'eau de soufre (polysulfure de calcium) et au soufre même. 

Septième recette. On prépare d'abord un alliage de cuivre et de plomb  (Molybdochalque) et on le jaunit, de façon à obtenir un métal couleur d'or. 

Huitième recette. On teint le cuivre et l'argent à la surface en jaune, au moyen de la couperose verte altérée. Puis vient une recette d'affinage de l'or, rappelant le cément royal. 

Suivent trois recettes de vernis, pour teindre en or par digestion avec certains mélanges de substances végétales, safran, chélidoine, carthame, etc., recettes qui rappellent des procédés tirés du Manuel Roret. L'auteur dit finalement : 

« Cette matière de la Chrysopée accomplie par des opérations naturelles est celle de Pamménès, qu'il enseignait aux prêtres en Egypte. »


Art de faire de l'asèm.
II expose ensuite la fabrication de l'asèm, ou Argyropée (c.-à-d. l'art de faire de l'argent). 

Première recette. On blanchit le cuivre au moyen des composés volatils de l'arsenic; cette action opérée par sublimation étant assimilée à celle du mercure.

Deuxième recette. Le mercure sublimé est éteint avec de l'étain, du soufre et divers autres ingrédients; et l'on s'en sert pour blanchir les métaux. 

Cinquième recette. Préparation d'un alliage blanc à base de plomb.

Sixième recette. C'est un simple vernis superficiel pour donner au cuivre, au plomb, au fer, l'apparence de l'argent; ce vernis étant fixé par décoction et enduits, sans l'action du feu.

Toutes ces recettes du Pseudo-Démocrite sont réelles, positives, sans, mélange de chimère. Ce sont des recettes d'orfèvres qui avaient pour objet de fabriquer des imita- tions ou falsifications d'or et d'argent. Mais elles représentent la véritable origine des procédés de transmutation et des prétentions alchimiques. Plus tard sont venus les philosophes et les commentateurs, étrangers à la pratique et animés d'espérances mystiques, qui ont cru à la possibilité de transformer ces imitations en réalité, en changeant les alliages en or et argent véritables par des tours de main et avec le concours des puissances surnaturelles.

On voit comment le nom de Démocrite se rencontre à l'origine de ces traditions : non seulement dans les manuscrits grecs du Moyen âge, mais dès l'Antiquité. Le nom de Démocrite en effet se trouve à deux reprises dans le rituel magique des Papyrus de Leyde, papyrus qui renferment à la fois des recettes magiques et des recettes alchimiques. On rencontre aussi dans ces papyrus, sous le titre de Sphère de Démocrite, une table en chiffres destinée à pronostiquer la vie ou la mort d'un malade; table toute pareille aux tables d'Hermès et de Petosiris qui existent dans les manuscrits de nos bibliothèques et à certains tableaux circulaires destinés à prévoir « la destinée d'une personne » qui se vendent encore aujourd'hui. Tout cela, je le répète, montre quelles traditions étaient attachées au nom de Démocrite en Egypte, à l'époque des premiers siècles de l'ère chrétienne.

Il existait en effet en Egypte, vers le commencement de l'ère chrétienne, toute une série de traités naturalistes, groupés autour du nom et de la tradition de Démocrite. Ainsi Columelle signale certains écrits fabriqués par Bolus de Mendès (ville d'Egypte) et attribués à Démocrite. Ces mémoires étaient appelés chirocmeta, c.-à-d. manipulations, nom qui a été aussi donné aux écrits de Zosime. Pline, qui croit les mémoires de Démocrite authentiques, déclare qu'ils sont remplis du récit de choses prodigieuses. Un autre ouvrage sur « les sympathies et les antipathies » est assigné tantôt à Démocrite par Columelle, tantôt à Bolus par Suidas. Ce livre a été publié par Fabricius dans sa Bibliothèque grecque : c'est un amas de contes et d'enfantillages; mais Pline est rempli de recettes et de récits analogues.

Aulu-Gelle dit formellement que des auteurs sans instruction ont mis leurs ouvrages sous le nom de Démocrite, afin de s'autoriser de son illustration. Cependant il n'est pas prouvé que Bolus ait commis sciemment cette fraude. Il semble s'être plutôt déclaré de l'école de Démocrite, suivant un usage très répandu autrefois. C'est à quelque ouvrage de l'ordre des siens que semblent devoir être rapportées les recettes agricoles, vétérinaires et autres, attribuées à Démocrite le Naturaliste dans les Geoponica, recueil byzantin de recettes et faits relatifs à l'agriculture. Quelques-uns de ces énoncés se ressentent même des influences juives ou gnostiques; par exemple celui-ci :

« d'après Démocrite, aucun serpent n'entrera dans un pigeonnier, si l'on inscrit aux quatre angles le nom d'Adam ». 
Bolus n'était pas le seul auteur de l'école démocritéene. Nous trouvons aussi dans les manuscrits alchimiques l'indication des Mémoires démocritéens de Pétésis, autre Egyptien. Le livre de Sophé l'Egyptien, c.-à-d. du vieux roi Kheops, est attribué tantôt à Zosime, tantôt à Démocrite.

Cette littérature pseudo-démocritéenne, rattachée à tort ou à raison à l'autorité du grand philosophe naturaliste, est fort importante : car c'est l'une des voies par lesquelles les traditions, en partie réelles, en partie chimériques, des sciences occultes et des pratiques industrielles de la vieille Égypte et de Babylone ont été conservées. Sur ces racines équivoques de l'astrologie et de l'alchimie se sont élevées plus tard les sciences positives; la connaissance de leurs origines réelles n'en offre que plus d'intèrêt pour l'histoire du développement de l'esprit humain. (M. Berthelot).



Heinz Wismann, Les avatars du vide, Démocrite et les fondements de l'atomisme, Hermann, 2010.

Pierre-Marie-Morel, Atome et nécessité : Démocrite, Epicure, Lucrèce, PUF, 2000; Démocrite et la recherche des causes, Klincksieck, 1996; Démocrite et l'atomisme ancien, Pocket, 1993.

Jean Salem, L'atomisme antique : Démocrite, Epicure, Lucrèce,  LGF - Livre de Poche, 1997; Démocrite : grains de poussière dans un rayon de soleil, Vrin, 1996.

Paul Nizan,Les matérialistes de l'Antiquité (Démocrite, Epicure, Lucrèce), rééd.  Arléa, 1999. - "Il y a des époques, observe Paul Nizan, où toutes les valeurs qui définissent une civilisation s'effondrent. L'accumulation des richesses économiques à un pôle unique de la société n'empêche pas l'appauvrissement général [...]. Aux valeurs civiques se substituent des valeurs d'argent. Un capitalisme du crédit se développe, et les nouveaux riches étalent leurs nouvelles fortunes."

C'est le temps d'Epicure, de Démocrite et de Lucrèce (du IIIe au Ier siècle avant notre ère) qui est ici visé par la description de Nizan, si parfaitement transposable à notre époque. Dispensé pendant des siècles, l'enseignement des grands matérialistes de l'Antiquité n'a rien perdu de son acuité subversive, et c'est à cette utile redécouverte qu'invitent les textes choisis, traduits et commentés par l'auteur d'Aden Arabie

Nietzsche, Sur Démocrite, fragments inédits, Métallié, 1990.

Editions anciennes - Mullach a recueilli les Fragments de D., Berlin, 1843. G. Ploucquet a écrit: De Placitis Democriti, 1767. On doit à Lafaye une dissertation sur la Philosophie atomistique, 1833.



Fragments de Démocrite (site Philo5).

Parallèles entre l’Ethique de Démocrite et celle d’Epicure (site L'amour de la raison universelle).

Démocrite de Sicyone, sculpteur grec, de l'école athénienne de Critios, qui vivait dans le premier tiers du IVe siècle av. J.-C. C'était un faiseur de portraits. On cite de lui plusieurs statues ou bustes de philosophes (Diogène de Laërce, IX, 49 ; Pline, Hist. nat., XXXIV, 87).
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