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Les lois

L'idée la plus simple qu'on puisse se faire d'une loi (du latin-lex, qui vient de legere, parce que, suivant Varron, on avait coutume de lire la loi au peuple) est celle de certaines conditions générales et permanentes, nécessaires pour la production de tous les faits de même espèce. 

Dans un sens plus général et plus élevé, les lois sont, selon Montesquieu

"les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses." 
D'où il suit que tout a ses lois. On distingue :
1° les lois physiques, qui régissent le monde matériel : ainsi, la série des points où se trouve successivement un corps à des instants déterminés; devient la loi de son mouvement; les sciences physiques et naturelles ont pour but de déterminer les lois d'après lesquelles se produisent les faits étudiés par l'observation et l'expérimentation

2° les lois métaphysiques; en étudiant notre nature, à la fois sensible, intelligente et libre, nous trouvons encore des lors dans la succession invariable, dans la nécessité de certaines conditions; 

3° les lois morales qui relèvent de l'acceptation collectives de certaines règles, et s'expriment de façon  dans des codes, qui eux-mêmes fondent le Droit positif

Le mot loi ne signifiait à l'origine, et ne signifie encore dans le langage ordinaire, qu'un commandement et une défense qui s'adresse au nom d'une autorité quelconque à la volonté d'un être libre. Mais de l'ordre moral, social et religieux où il était renfermé d'abord, il a été transporté par les sciences dans la sphère générale de l'existence et de la pensée. Dès ce moment aussi, on lui a attribué une signification supérieure et plus générale, de telle sorte que son acception primitive est devenue simplement un cas particulier de sa signification nouvelle. Montesquieu le premier a donné de la loi une définition' adéquate, dans cette formule célèbre par laquelle débute l'Esprit des lois
" Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses." 
On peut encore, avec Franck, définir la loi :
" L'ordre constant et général suivant lequel les faits s'accomplissent, ou devraient s'accomplir quand ils dépendent de la volonté." 
Cette seconde définition n'est proprement qu'une traduction de la première; seulement elle introduit une distinction entre les lois qui régissent les êtres dépourvus de liberté et celles qui s'adressent aux êtres libres. Ainsi conçue, l'idée de loi s'applique donc à tous les rapports dont nous pouvons constater existence, et, selon la nature des choses dont nous considérons les rapports, nous pouvons distinguer trois grandes classes de lois, à savoir : les lois du monde physique, les lois du monde métaphysique, et les lois du monde moral.
"Lorsqu'un fait que nous avons suffisamment observé, dit Franck, se reproduit invariablement dans les mêmes circonstances, lorsqu'il accompagne d'une manière inévitable certains autres faits, nous le comparons sur-le-champ à un acte qui aurait été prescrit d'avance et pour toujours, à un ordre qui aurait été signifié à la nature des choses par une puissance supérieure; nous lui donnons le nom de loi. C'est ainsi que nous regardons comme une loi de la matière que les corps s'attirent en raison directe de leurs masses et en raison inverse des carrés de leurs distances. "


Les lois physiques.
C'est exclusivement par la méthode inductive que les humains peuvent s'élever à la connaissance des lois du monde physique. Au reste, tout ce que les sciences qualifient de ce nom n'a pas la même valeur. Les lois physiques et naturelles sont d'autant plus lois que leur caractère est plus général, et à la rigueur les faits qui ont un caractère d'universalité mériteraient seuls d'être appelés ainsi : telle est, par exemple, la loi de l'attraction ou de la pesanteur. Lorsqu'une loi n'a pas ce caractère, nous ne pouvons nous en prévaloir pour étendre nos vues au delà du cercle de faits d'où nous l'avons déduite, et nous ne pouvons affirmer son universalité qu'après que nous l'avons soumise à tous les moyens de vérification en notre pouvoir. Or, la première chose à faire quand on veut vérifier une induction, c'est de chercher à l'étendre à des cas que, dans le principe, on n'avait pas en vus, à varier les circonstances dans lesquelles les causes agissent afin de s'assurer si leur action est générale, et à pousser l'application de la loi aux cas extrêmes.

Une remarque importante que nous ne pouvons passer sous silence, est celle-ci : C'est qu'il ne faut pas confondre, dans l'étude du monde physique, la recherche des lois et celle des causes. La première est tout à fait indépendante de la seconde. Dans les phénomènes physiques, les lois seules sont accessibles à nos moyens de connaître, car une loi n'est que l'expression d'un rapport constant de succession ou de simultanéité entre deux ou plusieurs phénomènes, et c'est ce que nous pouvons toujours constater. Mais il n'en est pas da même des causes proprement dites. En effet une cause vraie est une force; or, nous ne connaissons les forces que par leurs effets. De là notre tendance naturelle à multiplier les forces en raison de la multiplicité des effets observés par nous, tandis que l'objet de la science est d'en réduire le nombre. 

" La grande difficulté des sciences de la nature, dit Newton, consiste à trouver, par les phénomènes que nous connaissons, les forces que la nature emploie."
Ainsi nous savons quelle est la loi des marées, puisque nous pouvons en calculer à l'avance les mouvements, mais nous ne faisons que supposer qu'elles ont pour cause la force attractive de la Lune et du Soleil.
"Les agents qu'emploie la nature pour agir sur les corps matériels sont invisibles, dit à ce sujet sir J. Herschel, et ne se manifestent que par leurs effets. La chaleur dilate la matière avec une force irrésistible. Mais qu'est-ce que la chaleur? On l'ignore encore. Un courant d'électricité qui s'écoule le long d'un fil de fer met en mouvement une aiguille placée à une distance immense; mais, l'effet à part, on n'aperçoit pas de différence dans le fil soit qu'il donne, soit qu'il ne donne pas passage au fluide. Nous n'appliquons même le terme de courant à l'électricité que parce que, sous certains rapports, elle nous rappelle quelque chose d'analogue à ce que présente un courant d'air ou d'eau. Il en est de même de la Lune. Nous voyons qu'elle tourne autour de la Terre, et comme, à nos yeux, elle n'est qu'une masse solide, que nous n'avons jamais vu de corps de cette espèce tourner autour d'un autre, à moins qu'il ne fût; retenu par une force, ou contenu par un lien, nous concluons qu'il y a une force, qu'il y a un mode de liaison entre la Lune et la Terre. Quel est ce mode? Nous n'en avons aucune idée; nous ne pouvons même pas concevoir comment une telle force peut agir à distance, à travers le vide, ou du moins à travers un fluide invisible."
C'est pour cela que, dans les sciences physiques, nous rencontrons souvent deux théories, parfois même davantage, qui paraissent expliquer également bien la même série de phénomènes naturels. Prenons encore la chaleur, telle qu'elle est conçue au XIXe siècle, pour exemple. L'un la considère comme une matière fluide, extrêmement subtile, qui pénètre tous les corps et peut même se combiner chimiquement avec eux. L'autre ne la regarde, au contraire que comme un mouvement vibratoire, ou rotatoire, imprimé aux molécules constitutives des corps échauffés. La même chose a lieu pour la lumière. Celui-ci veut qu'elle soit due à des particules véritables qui émanent des corps lumineux. Celui-là la regarde comme le résultat d'un mouvement vibratoire imprimé aux molécules des corps lumineux, et communiqué à un milieu éthéré, extrêmement subtil, parfaitement élastique, remplissant tout l'espace, et qui est apporté à l'oeil, comme le son à l'oreille par les ondulations de l'air. Ainsi donc, dans l'étude des phénomènes de la nature, c'est la connaissance seule des lois qui constitue la science, la connaissance des causes étant toujours et nécessairement hypothétique.

Les lois métaphysiques.
Tandis que nous n'arrivons que par une recherche persévérante à la découverte des lois du monde physique, nous atteignons immédiatement et, comme on dit par simple le intuition, les lois du monde métaphysique. Ainsi, par exemple, lorsque, considérant deux phénomènes dont le second suit constamment et invariablement le premier, je constate non seulement ce rapport de succession invariable, mais encore je déclare que le premier est la cause du second, où puisé-je l'idée de ce rapport de causalité qui n'est point donné par les phénomènes et qui cependant s'impose nécessairement à mon esprit? Dans la principe de causalité, principe à la fois nécessaire et universel, ainsi que nous le savons déjà, et qui constitue une loi de l'ordre métaphysique. De même, comment parvenons-nous à ces idées' absolues et universelles : de nécessaire par opposition à contingent, d'attribut par opposition à substance, de temps et d'espace par opposition à éternité et à immensité, d'infini par opposition fini? Comment étant supérieures aux phénomènes, ces idées peuvent-elles se révéler immédiatement à nous à l'occasion de ces derniers, et s'imposer invinciblement à notre croyance, si ce n'est que l'aperception des rapports qu'elles expriment est la condition même de notre pensée. Ainsi donc les lois métaphysiques expriment les rapports de termes nécessaires et absolus, dont l'un ne saurait se concevoir sans l'autre, et représentent ainsi les conditions suprêmes de l'existence et de la pensée. En effet, comme l'observe très bien un philosophe du XIXe siècle, qu'on essaie de supprimer ces rapports, on sera obligé de s'opprimer du même coup tout ce qui cet et tout ce que nous pouvons concevoir : car ce qui n'est ni fini ni infini, ni substance ni attribut, ni cause ni effet, n'est absolument rien et ne répond à aucune idée possible.

"Nous n'admettons pas, disait le même écrivain, Ad. Franck, un ordre distinct pour les lois qu'on appelle logiques, c.-à-d. pour les conditions du jugement et du raisonnement, abstraction faite de tout objet déterminé, car les lois de la pensée ne peuvent point se séparer au fond de celles de l'existence. Prenez, par exemple, deux lois : tout prédicat suppose un sujet; du même sujet on ne peut pas affirmer deux prédicats qui s'excluent réciproquement, ou le même ne peut pas à la fois être et n'être pas. Vous aurez deux principes métaphysiques : tout attribut se rapporte à une substance; toute substance existe sous la condition de l'unité et de l'identité."
Les lois mathématiques, qui expriment las rapports des grandeurs et des quantités, et se déduisent logiquement des formes et des dimensions nécessaires de l'étendue, doivent être rapprochées des lois métaphysiques. Elles ne peuvent être absolument classées avec celles-ci, car elles ne s'appliquent pas à la totalité des êtres; mais, d'une part, elles présentent comme elles un caractère de nécessité, et, d'autre part, elles ne peuvent être rangées parmi les lois physiques, puisqu'elles sont purement abstraites et ne dérivent d'aucun principe matériel.

Les lois morales.
Les lois morales s'adressent à la conscience. Par cela seul, elles diffèrent essentiellement des lois physiques et des lois métaphysiques. Les lois physiques expriment des rapports de forces aveugles, sans conscience d'elles-mêmes, et qui ne peuvent jamais s'écarter d'une fin déterminée; en outre, elles subsisteraient alors même que les humains n'existeraient pas. Les lois métaphysiques n'ont d'existence que par rapport aux humains; néanmoins elles sont nécessaires, et il ne peut s'y soustraire. Les lois morales ne subsistent également que par rapport aux humains; mais il peut s'y soustraire, ou, en d'autres termes, il peut renverser les rapports naturels dont elles sont l'expression. Les lois morales diffèrent en outre de celles dont il a été question jusqu'ici par la manière dont nous parvenons à leur connaissance. Ainsi, tandis que nous connaissons les lois physiques par l'induction, les lois métaphysiques par l'intuition, tous nos moyens de connaître sont nécessaires pour atteindre la connaissance complète des lois du monde moral. Les lois se divisent naturellement en trois grandes classes, selon que nous considérons les rapports qui existent d'un humain à lui-même, de l'homme à Dieu, et d'un humain à ses semblables. 

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