 |
Les
textes originaux de cette philosophie sont si peu répandus, tellement
inaccessibles au grand nombre, et en même temps ce que l'on en connaît
dénote, chez les Arabes, des notions philosophiques puisées
à des sources si diverses, et parfois si étrangement rapprochées,
qu'on ne peut guère aujourd'hui présenter sur l'ensemble
de cette philosophie que quelques aperçus dont l'ordre et la relation
n'apparaissent pas toujours bien clairement. L'Histoire critique de la
philosophie par Brucker est le livre où se trouvent réunis
le plus de documents sur ce sujet; mais un ouvrage spécial sur la
philosophie arabe est encore à faire. Néanmoins, essayons;
à l'aide des documents qu'a recueillis et que nous a transmis l'érudition
des Pococke, des Bayle, des Brucker , de donner une idée du développement
de l'esprit philosophique chez les Arabes.
Nul chez ce peuple
avant que Mahomet lui eût imposé une doctrine religieuse unique,
ce fut sans se détacher complètement de l'idée religieuse
que l'esprit philosophique y fit sa première apparition. Les premières
sectes philosophiques, qui suivirent de près l'établissement
régulier de l'islamisme, semblent en être sorties. Brucker,
en parlant de la doctrine de l'islamisme, l'appelle à bon droit
aphilosophe (sans philosophie); en effet, s'il n'y a pas de philosophie
sans liberté d'examen et de discussion, quoi de moins philosophique
que cette théologie qui s'imposait violemment aux consciences? Mais
l'esprit humain est partout le même; partout la raison, avec plus
ou moins de mesure, cherche à se rendre compte. Aussi, du sein de
l'islamisme vit-on naître bientôt une multitude de sectes,
dont les unes furent des hérésies, et les autres des écoles
philosophiques. Brucker, d'après Aboul-Faradj, en porte le nombre
à 73. Les principales, au point de vue qui nous occupe, paraissent
avoir été celles des Motazales, des Cifatites, des Kadrites
et des Djabarites. Sous le nom de Motazales on désigne, en général,
les dissidents. Or, dans un système religieux profondément
fataliste, comme l'est celui du Coran, il n'y a pas de dissidence plus
grave que celle qui consiste à affirmer le libre arbitre de l'homme,
le mérite de ses actes et la justice rémunératrice
de Dieu. Tel parait avoir été, en effet, le fond de la doctrine
des Motazales, et particulièrement des Kadrites (kadr signifie pouvoir,
et ici il est employé sans doute dans le sens de libre arbitre).
La doctrine contraire est celle des Djabarites (djabar, contrainte); mais,
d'accord avec l'orthodoxie musulmane sur ce point, les Djabarites s'en
séparaient à leur tour en ce qui concerne la nature de Dieu,
qu'ils considéraient comme l'être pur, l'être abstrait
et sans attributs, idée renouvelée, très probablement
à leur insu, de la philosophie éléatique. Au
contraire, les Cifatites (partisans des attributs, cifât) prenaient
les attributs de Dieu dans le sens le plus littéral et le plus matériel,
et tombaient ainsi dans un anthropomorphisme grossier.
Les partisans d'une
orthodoxie sévère voyaient défavorablement toutes
ces tentatives. Cependant ils ne purent entraver la marche de l'esprit
philosophique, lorsque, sous les califes abbassides, le progrès
des sciences et le contact avec les chrétiens de la Syrie et de
la Chaldée eurent fait passer dans les mains des Arabes, par l'intermédiaire
des traductions syriaques, les ouvrages d'Aristote, de ses principaux commentateurs,
et quelques-uns de ceux de Platon. Non plus que l'Occident, l'Orient n'échappa
à la puissante influence de l'Antiquité; il eut aussi sa
scolastique. Telle fut, à certains égards, la science a désignée
sous le nom de Calâm. Qu'est-ce, au juste, que le calâm? La
critique ne paraît pas bien fixée sur le sens de ce mot, qui
signifie proprement parole (verbum, sermo, logos). La scolastique orientale
fut-elle ainsi nommée parce qu'elle traita de la parole de Dieu,
fondement de tout l'islamisme; ou bien calâm est-il synonyme de logique?
Quoi qu'il en soit, l'on sait que les partisans de la tradition, tout hostiles
qu'ils fussent d'abord au raisonnement philosophique, furent obligés
de l'appliquer aux matières théologiques pour défendre
leur opinion contre ses antagonistes, de même que nos théologiens
du moyen âge l'employèrent pour la défense et la démonstration
du dogme chrétien. C'est dans ce sens que le calâm nous paraît
susceptible d'être assimilé, jusqu'à un certain point,
à la scolastique. D'ailleurs, nous ne voyons pas d'autre moyen d'expliquer
l'opposition que présentent entre elles certaines doctrines également
comprises sous ce titre général. Brucker a donné une
liste très étendue des philosophes. faisant profession du
Calâm, et qu'on apelait Motecallemîn en hébreu Meddabberim
(loquentes). Or, à ne considérer que les principaux d'entre
eux, Alkindi, Alfarabi, Avicenne, Algazel, Thophaïl et Averroès,
il s'en faut de beaucoup que tous soient d'accord. Ainsi, Algazel, auteur
d'un ouvrage intitulé : Destruction des philosophes (Tehafot al
filasâfa), semble personnifier l'union de l'esprit religieux avec
l'esprit philosophique. Averroès, au contraire, auteur d'une réfutation
d'Algazel, sous le titre de Destruction de la destruction, représente
l'esprit philosophique dans ses plus libres allures. Commentateur d'Aristote
(on l'a appelé par excellence. le Commentateur), tel était
l'enthousiasme que lui inspirait cet ancien maître, qu'il disait
que "la doctrine d'Aristote est la souveraine vérité, et
son intelligence la limite de l'intelligence humaine. " Jusqu'à
quel point avait-il pénétré le sens du système
péripatéticien? Vossius (De philosophorum sectis), cité
par Bayle, admire la sagacité avec laquelle, sans savoir le grec,
il avait compris les pensées d'Aristote. Louis Vivès n'était
pas de cet avis, Il nous semble qu'il y a lieu de croire que là
où Averroès s'éloigne d'Aristote; c'est moins faute
de l'entendre que parce qu'il ne se fait aucun scrupule de modifier la
doctrine péripatéticienne, en y ajoutant ses propres idées
ou celles qu'il emprunte aux néoplatoniciens également connus
des Arabes. Ainsi, en prenant au péripatétisme le fond de
ses théories psychologiques sur l'âme raisonnable, et tout
en considérant l'âme dans chaque homme comme une substance
individuelle, il ne laisse pas d'admettre en même temps une intelligence
universelle, à laquelle toutes les âmes individuelles s'unissent
dans l'acte de l'entendement. Sans doute, la différence, assez obscurément
définie par Aristote, de l'âme (psychè) et de l'intelligence
(noûs), peut être considérée comme l'origine
de cette théorie; mais elle est loin d'avoir dans Aristote le sens
panthéiste qu'Averroès lui a donné. Dans un sens plus
général, la théorie péripatéticienne
de l'union de la forme et de la matière parait avoir été
reproduite dans les systèmes des philosophes arabes. Plusieurs d'entre
eux, et notamment Averroès, avaient écrit des traités
sur la possibilité de la conjonctions. Ils différaient d'ailleurs
sur des points importants; les uns considérant l'univers comme incréé,
d'autres, au contraire, s'attachant à établir que son existence
est un fait récent, et empruntant à la philosophie grecque,
mais en la modifiant, la doctrine des atomes. Moise Maïmonide, rabbin
juif, héritier et historien des traditions de la philosophie arabe,
s'explique à ce sujet très positivement dans son Docteur
des perplexes (Moré Névokim) : ¨"Ils pensaient,
dit-il, que c'est des atomes qu'il faut faire dériver l'origine
du monde; et ils ajoutaient que ces atomes, n'ayant pu exister de
toute éternité, sont perpétuellement créés
par Dieu."
En général,
on accuse les Motecallemîn d'avoir philosophé, comme nous
dirions maintenant, a priori, c.-à-d. d'avoir exposé leurs
propres conceptions plutôt que la vérité prise dans
l'examen des faits. Neanmoins, leur philosophie manque d'originalité.
Nous y avons déjà vu figurer en première ligne le
Péripatétisme, puis l'Atomisme; le Panthéisme éléatique
et alexandrin. Les doctrines Néoplatoniciennes pénétrèrent
aussi la philosophie arabe par un autre côté : à savoir,
par leurs tendances au mysticisme et à l'illuminisme, naturellement
bien accueillies chez un peuple enclin à la magie et
aux sciences occultes. Un mysticisme plus ou moins empreint de l'esprit
philosophique fut, en effet, la doctrine de deux sectes arabes, celle des
Sofis, Ssoufis ou çoufis, et celle des Ischrâkkiyyn ou philosophes
contemplatifs. Nommons encore la secte des Ascharites, fondée au
Xe siècle par Aboul-hasjan-Ali-ben-Ismaël-al-Aschari, qui,
par un compromis peu intelligible entre la puissance divine et la liberté
humaine, tenta vainement de concilier les orthodoxes avec les philosophes,
les anciens Motazales avec les Djabarites et les Cifatites. Indiquons enfin,
au sein du Calâm, les éléments sceptiques que quelques
partisans de l'orthodoxie développèrent pour combattre la
raison au profit de la foi, tactique singulière qui a été
renouvelée ailleurs avec éclat par le célèbre
Huet, et qui depuis a encore tenté quelquefois de se reproduire.
Tel est l'esprit dans lequel Algazel écrivit sa Destruction des
philosophes.
La philosophie, fort
en vogue chez les Arabes dès le Xe siècle, y atteignit son
apogée au XIIe. C'est alors que fleurissent Algazel, Averroès,
Thophail, maître d'Averroès, qui, dans son livre intitulé
l'Homme de la nature (Haï ebn Ioktan; Philosophus autodidactus
dans la traduction latine de Pococke), représente un enfant abandonné
dans la solitude, nourri par une biche, grandissant loin de la société
des hommes, et parvenant, par les seules lumières innées
de la raison, à la connaissance des vérités naturelles
et surnaturelles, à celle de Dieu, de l'âme immortelle, et
du bonheur qu'elle trouve dans son union avec Dieu et dans l'intuition
de la divinité. A partir du XIIIe siècle, la philosophie
arabe commence à perdre de son éclat; et bientôt il
n'existe plus, à proprement parler, d'écoles philosophiques.
En Espagne, à Bagdad, l'intolérance musulmane triomphe de
l'esprit philosophique. Les traditions de la philosophie arabe passèrent
alors chez les rabbins juifs, principalement par l'intermédiaire
du célèbre Moïse Maïmonide, disciple de Thophail
et d'Averroès. "Ce fut, dit Munck, par les traductions des Juifs,
traduites à leur tour en latin, que les ouvrages des philosophes
arabes, et même en grande partie les écrits d'Aristote,
arrivèrent à la connaissance des scolastiques. » C'est
par là que l'histoire de la philosophie arabe se rattache à
celle de la philosophie occidentale: Toutes deux, sorties de la grande
source des doctrines grecques, se réunissent comme deux branches
d'un même fleuve, qui, après s'être écartées
et avoir arrosé des pays différents, viendraient, au bout
d'un certain temps, se réunir dans un lit commun. (B.
-E.).
 |
Mohammed
Arkoun, La
pensée arabe, Presses Universitaires de France (QSJ),
2010.
2130582648
Présenter
l'histoire de la pensée d'expression arabe depuis l'émergence
du fait coranique (610-632) jusqu'à
nos jours, tel est l'objet de cet ouvrage. Ce long parcours est marqué
par une riche créativité (632-1300) puis des régressions,
des renoncements, des appauvrissements (1300-1800), une éphémère
renaissance (1800-1940), une hypertrophie du discours idéologique
nationaliste (1950-1980), puis islamiste fondamentaliste (1980-2003). Alors
que l'on oppose de plus en plus fréquemment l'« Occident »
à l'« Islam », cet ouvrage
situe, par l'approche historico-critique, la place de la pensée
arabe dans l'histoire générale de la pensée et des
cultures dans un espace méditerranéen remembré, par-delà
toutes les grandes ruptures historiques entre les rives du nord et du sud
de la Méditerranée. (couv.). |
|
|