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Le nominalisme

Le mot de nominalisme, d'abord réservé à la désignation des doctrines du Moyen âge qui résolvaient d'une manière négative le problème de l'existence séparée des idéesgénérales, s'applique maintenant à des systèmes aussi différents que ceux d'Aristote, de Guillaume d'Occam, de Spinoza et de Stuart Mill, Quine. Cette extension de sens est, selon nous, légitime, et nous voudrions montrer que le nominalisme n'est pas la réponse à une question spéciale n'intéressant qu'une époque, mais une manière générale d'envisager ce grand problème sans cesse renaissant : quelle est la valeur en soi des déterminations que l'esprit impose aux choses? Il y a pour chaque époque des philosophes qui résolvent ce problème d'une façon dogmatique; pour eux, les déterminations que l'esprit a perçues dans la nature jusqu'à leur époque sont la seule réalité, la réalité en soi, tandis que le donné de l'expérience, non encore réduit à l'intelligibilité, ne compte pas. A ces réalistes s'opposent les nominalistes; ceux-ci s'attachent à démontrer que les déterminations observées dans la nature ne se suffisent pas quand on les hypostasie à part; ils critiquent les affirmations dogmatiques de leurs adversaires et leur rappellent que le donné est la réalité vraie. Nous allons suivre à travers les âges et sous ses diverses formes ce qu'on doit appeler, de son vrai nom, la critique nominaliste.

Les premières déterminations que l'esprit ait imposées aux choses sont celles qui se trouvent enregistrées dans le langage courant ; elles consistent à grouper les divers objets que la nature nous présente selon leurs ressemblances et différences sensibles, à les classer en genres et espèces et à faire de même pour les qualités morales. Au temps de Platon, ce travail était très avancé. Mais il fut un des premiers à s'apercevoir distinctement qu'il y eut dans le langage une science des choses enfermée. De quelle nature était cette science? Il la crut absolue. Le réalisme platonicien consista à proclamer que toutes ces déterminations ou idées étaient la réalité proprement dite, et que tout ce qui n'était pas encore déterminé, c.-à-d. tout ce qui devait faire plus tard l'objet des sciences physiques, n'était qu'une matière, espèce de non-être qui essaye d'arriver à l'être véritable des idées sans y réussir. Quant aux idées elles-mêmes, elles existent à part dans un monde transcendant où les perçoit la pure intelligence. Platon, de son vivant, fut combattu par les Cyniques qui lui opposèrent le nominalisme le plus hardi qu'on ait jamais soutenu : Il n'y a de réalité, disaient-ils, que dans les objets des sens, tels que les sens nous les présentent. D'où suivaient deux conséquences : Il n'y a pas de définitionspar concepts, mais seulement des données de perceptions. Tel humain est tel humain et rien de plus. Il ne faut donc pas parler de l'humanité, ni de quelque autre idée générale ; et les idées générales qui devraient être bannies de discours doivent l'être à plus forte raison de le réalité; il n'y a pas de monde transcendant. Mais l'école cynique se développa un peu à l'écart du grand mouvement philosophique de la Grèce, et c'est dans Aristote qu'il faut chercher un nominalisme moins radical, mais qui, du moins, eut une influence ininterrompue sur toute la philosophie postérieure. Aristote fut nominaliste dans la mesure où il combattit Platon. Platon, qui n'avait, en fait de sciences, guère pratiqué que les mathématiques, n'avait eu à aucun degré le sens de l'interprétation par l'esprit de l'expérience sensible. Aristote au contraire, surtout naturaliste et physicien, l'eut au plus haut point : c'est l'origine de son nominalisme relatif. Ayant pour sa part contribué à découvrir dans la réalité sensible des déterminations nouvelles, il comprit que les genres et les espèces ne sont pas dans notre pensée des vérités innées, qu'elles naissent du commerce de l'esprit et des choses sensibles, que par suite elles n'existent pas en soi, séparées du monde visible, mais au contraire inhérentes aux individus que la sensation nous fait atteindre. Le nominalisme d'Aristote, c'est d'avoir aperçu que les déterminations des choses ne peuvent que par abstraction se séparer de la matière qu'elles informent; que ce n'est pas en nous détournant du monde donné que nous connaîtrons ce qui est en lui intelligible, mais en nous appliquant au contraire à le contempler. En affirmant que l'expérience seule témoigne de la réalité des êtres, Aristote a ouvert la série des penseurs nominalistes.

Aristote cependant n'a pas été nominaliste sans restrictions. Les idées générales ne sont pas, à ses yeux, la substance première des choses, mais elles en sont l'essence, c.-à-d. le seul élément intelligible. Tout être particulier et réel est un mélange d'indéterminé et de détermination, ou, comme dit Aristote, de matière et de forme. Or la matière, selon lui, répugne à l'intelligibilité et à la définition. Tout être se définit par le genre prochain et la différence spécifique; mais les individus en tant que tels échappent à la science; la matière qui est en eux est un élément accidentel où règnent le hasard et la nécessité brutale que l'intelligence n'atteint pas. Donc le réel pris en soi est toujours individuel, mais du point de vue de la science, la réalité vraie, c'est la forme, c.-à-d, l'espèce ou l'idée générale. En tant qu'il a admis la matière indéterminable, peu différente de celle de Platon, et la nécessité, du point de vue de la science, de séparer la forme de la matière, l'idée générale de l'individu, Aristote a été réaliste. C'est par là qu'il a donné prise aux attaques des Cartésiens, et, en attendant, qu'il a favorisé au Moyen âge, par les équivoques possibles sur sa doctrine, l'éclosion d'un réalisme aussi outré que celui qu'il combattait chez Platon.

Le nominalisme relatif d'Aristote avait eu sa cause profonde dans l'instinct et la pratique de l'expérience si remarquables chez le maître péripatéticien. Mais le goût de la méthode d'observation s'affaiblit chez ses disciples immédiats; les derniers siècles de l'Antiquité ne le virent pas renaître, et le Moyen âge le perdit tout à fait.

Nous ne trouverons donc pas de nominalisme plus avancé que celui d'Aristote avant l'éclosion de la science moderne. Et pourtant le mot de nominalisme désigne surtout dans l'usage une doctrine du Moyen âge. C'est que toute la philosophie de cette époque n'a été que l'interprétation d'Aristote; et que le problème nominaliste, tel qu'on le trouve chez Aristote, c.-à-d. réduit à la question des genres et des espèces, est justement le seul problème métaphysique que le moyen âge ait pu, dans les premiers temps, aborder à la suite du maître. Les écoles d'Occident, après l'invasion des barbares, ne possédèrent d'abord d'Aristote que quelques traités logiques qui ne se rattachaient qu'indirectement. aux questions métaphysiques. Ce fut par hasard que ces spéculations furent suggérées aux penseurs de ce temps, grâce à un texte de Boèce qui reproduisait en latin quelques lignes de l'introduction de Porphyre au De Interpretatione

« Les genres et les espèces existent-ils en soi ou seulement dans l'intelligence; et dans le premier cas sont-ils corporels ou incorporels; existent-ils, enfin, à part des choses sensibles ou confondus en elles? Je ne le dirai point, car ce serait une trop grande affaire-».
C'est autour de ce texte qu'ont roulé les plus grandes disputes du Moyen âge. Pourquoi un tel acharnement sur cet unique problème des idées générales? C'est d'abord que jusqu'au XIIIe siècle ce fut là le seul problème métaphysique dont la philosophie antique leur eût laissé l'énoncé, et que la curiosité dut naturellement s'y porter, n'ayant pas d'autre objet. C'est aussi que ce problème se reliait avec celui des idées platoniciennes qui leur avait été transmis, très dénaturé d'ailleurs, par les derniers alexandrins, tels que le pseudo-saint Denis l'Aréopagite, disciple de Proclus. Enfin la théorie des espèces pouvait fournir des explications (les mystères de la Création, de la Trinité, de l'Eucharistie. Tels feront pendant longtemps les motifs qui attirèrent l'attention de l'École sur les idées générales, en attendant que la transmission au XIIIe siècle d'un Aristote complet vint renouveler l'intérêt de la question en la rattachant à la philosophie tour entière.

L'Ecole d'Alcuin, dès le IXe siècle, d'abord par pure curiosité pédantesque, remit sur le tapis le problème nominaliste. Un nommé Fridugise soutint, soi-disant au nom 
d'Aristote, la réalité du Néant et des Ténèbres qu'un nominaliste de bon sens, Abogard, combattit. La lecture de Boèce fit de Raban Maur, disciple d'Alcuin, le premier nominaliste conscient. Son disciple, Heiric d'Auxerre, appliqua le nominalisme à la réfutation du panthéisme réaliste de Jean Scot Erigène; ce n'était plus dès lors simple querelle d'érudits ; la religion, désormais sous couleur de nominalisme et de réalisme, allait être critiquée, Le panthéisme de Jean Scot avait rendu suspect le réalisme; le nominalisme allait l'être bien davantage. Son l'influence du réalisme, le dogme de la présence du Christ dans le pain et le vin consacrés était devenu le dogme de la présence réelle et substantielle du corps et du sang du Sauveur. On s'appuyait sur ce postulat réaliste que toute conception de l'esprit a un objet distinct d'elle et, par suite. toute parole, telle que celle-ci : Hoc est corpus meum

Bérenger de Tours, au contraire, se fondant sur l'idée aristotélicienne qu'il n'y a de substance réelle que dans les objets individuels des sens, interpréta dans un sens symbolique les paroles de la Cène. Il fut condamné. Le même esprit, rationaliste se retrouve dans le nominalisme de Roscelin, le premier nom illustre de la secte, qui fit évanouir dans une pure conception de l'esprit le mystère de la Trinité. Le réalisme reprit faveur dans l'Eglise; tandis que saint Anselme donnait la théorie réaliste du Dieu unique en trois personnes, Guillaume de Champeaux donnait la formule générale la plus nette du réalisme. Mais le nominalisme allait prendre avec Abélard sa revanche.

Abélard fut le plus grand des nominalistes de cette première période. S'appuyant sur Aristote et Boèce, grâce surtout au tour critique de son intelligence, il n'eut pas de peine à réfuter les thèses réalistes. Il montra les contradictions qu'il y avait à affirmer l'existence réelle d'un universel qui devait être tout entier à la fois en soi et dans les choses particulières, à la fois dans chaque individu et dans tous les autres. Il fit le premier un usage conscient de cette méthode d'économie, qui est si bien dans l'esprit du nominalisme, en montrant qu'il suffisait d'admettre des universaux conceptuels existant dans la pensée comme résultat de la comparaison des choses individuelles pour rendre compte de tout ce que les réalistes expliquaient à grands frais de substances imaginaires. Telle aussi vraisemblablement avait été la doctrine de Roscelin ; mais ce docteur, surtout préoccupé de ruiner le réalisme, avait dit que les idées générales n'étaient que des mots, sans dire clairement si c'était la substantialité des universaux ou bien les universaux d'une manière absolue qui n'étaient que des souffles de la voix. Abélard, qui tenait, beaucoup à séparer sa doctrine de la thèse condamnée de Roscelin; fit disparaître cette équivoque et affirma que les idées générales n'étaient pas un pur néant, mais qu'elles existaient cumule opérations légitimes de l'esprit. C'est la doctrine appelée plus tard conceptualisme, mais qui ne diffère pas en réalité du nominalisme, à moins de réserver ce nom à la prétendue thèse de Roscelin, qui n'a pas été soutenue. 

L'arrivée en Europe, au XIVe siècle, d'un Aristote complet donna contre toute attente un renfort au réalisme. C'est qu'il nous venait apporté par les Arabes et surchargé de gloses qui en dénaturaient le sens. On attribua couramment au maître l'opinion que la substance véritable appartenait aux universaux et non aux choses particulières. 

"Les individus sont dans le tout; disait un des étranges péripatéticiens de ce temps, et sont si peu quelque chose sans le tout, que c'est par le nom du tout qu'on les désigne."
Avec Alexandre de Halès, saint Bonaventure et surtout Duns Scot, le réalisme fut à son apogée. Jamais on ne crut tant aux choses en soi et si peu à l'expérience. Le remède sortit de l'excès du mal. Ce fut un disciple de Duns Scot, Guillaume d'Occam, qui protesta. Les réalistes du XIIIesiècle avaient eu le mérite de poser la question nettement. Les déterminations que l'esprit impose aux choses ont-elles une existence en soi ? Ils avaient répondu affirmativement. Guillaume tout aussi catégoriquement nia. Nous ne pouvons, dit-il en substance, rien affirmer valablement que des choses données intuitivement et individuellement par les sens ou la conscience. C'est bien longtemps avant la principale conclusion de la critique kantienne. Ce moine hardi n'eut même pas peur des conséquences dernières. Du moment que nous n'avons pas d'intuition sensible de Dieu, tout ce que nous en disons n'est qu'attributs généraux et ne porte pas par conséquent sur l'être même de Dieu. Car l'être est nécessairement individuel. Il proclamait donc qu'il n'y a de science que du donné. Cet homme, qui ne mania jamais que des syllogismes, montrait ainsi un instinct singulier de l'expérience. C'est le plus grand des nominalistes du Moyen âge et le dernier des grands philosophes de cette époque.

Le Moyen âge, en somme; après un immense détour, en était à peu près revenu à Aristote. Mais quand l'esprit humain, aux XVIe et XVIIe siècles, eut trouvé un mode nouveau de détermination des choses, il se produisit pour la première fois, depuis Platon et Aristote, un nominalisme et un réalisme original. Cette détermination nouvelle, ce fut l'application des mathématiques au réel, à la mécanique et à la physique. De ce mouvement scientifique est issu le cartésianisme. Les nouveaux philosophes se posant la question quelle est la valeur en soi des déterminations que l'esprit impose aux choses? avaient à répondre sur deux points : que signifiaient les déterminations par genres et espèces que l'école avait seules connues? Que signifiaient les déterminations nouvelles qu'on venait de découvrir? Ils furent nominalistes dans leur réponse à la première question, et réalistes vis-à-vis de la seconde. Le nouveau mode de détermination différait surtout de l'ancien en ce qu'il permettait d'atteindre les choses individuelles et s'opposait à l'ancien adage : il n'y a de science que du général : c.-à-d. de l'espèce. Tandis que les scolastiques ne pouvaient définir les choses que par leurs ressemblances générales, étant ainsi obligés d'abandonner pour chacune ce qui en faisait l'individualité, les modernes avaient trouvé un point de vue duquel on pouvait saisir, non plus des ressemblances, mais des identités entre les choses. Car les objets et les phénomènes, en tant qu'ils sont susceptibles de mesure, peuvent être rapportés à une même unité qui est identique dans chacun. On avait par ce biais un universel individuel.

Naturellement les définitions nouvelles, qui contenaient non plus seulement la différence spécifique, mais la différence individuelle, firent apparaître le grand défaut des anciennes. De quel droit, dit en substance Spinoza (Eth., II, pr. 40, sc. I) aux partisans des notions universelles, dites-vous que dans cet objet tel caractère est essentiel et tel autre accidentel? Vous n'avez d'autre moyen de discernement, sur ce point que votre imagination. Aussi vos définitions varient-elles suivant les individus. Ce que vous appelez choses en soi, êtres de raison, n'est au fond que fantômes imaginaires, entia imaginationis. Non seulement pour les cartésiens le général n'est pas réel, mais il n'est même pas objet de science. Telle est la grande critique faite par les disciples de Descartes au réalisme aristotélicien et la véritable position de leur nominalisme.

Mais c'est l'illusion constante de l'esprit de prendre pour réalité en soi ce qu'il a jusqu'ici soumis de réalité à la détermination. Et les Cartésiens n'échappèrent pas à cette erreur, rendant ainsi nécessaire a bref délai la fortune à leurs dépens d'un nouveau nominalisme. Ils admirent que ce qu'il y a dans le monde de déterminable pour les mathématiques et les idées correspondantes est la seule réalité. Le système de Spinoza, que nous appelions naguère nominaliste, est la forme la plus conséquente de ce réalisme nouveau. Tout ce qui est en dehors de la mathématique, comme le donné qualitatif de la sensation, les passions, etc., n'existe pas réellement, mais se confond du point de vue absolu avec les idées claires et distinctes de l'étendue, et l'éthique tout entière est un effort pour réduire ces apparentes à la réalité. Le sensible est supprimé en droit. L'étendue intelligible et les idées y afférentes au contraire existent en soi. Et naturellement, une fois que les cartésiens furent persuadés de tenir tout le monde réel dans les déterminations mathématiques de ce monde, ils ne manquèrent pas de se figurer qu'ils pouvaient connaître des réalités en dehors de l'expérience possible, et une nouvelle métaphysique aussi aventureuse que celle de Platon et de Duns Scot sortit de ces spéculations. Mais les protestations nominalistes ne se firent pas attendre.

Comme toujours, le nominalisme nouveau vint d'un point de vue nouveau sur la réalité concrète. Le cartésianisme était tombé dans le réalisme ou ne considérant guère les êtres qu'en tant qu'ils sont déterminables mathématiquement. Les adversaires des cartésiens considérèrent l'être justement par le côté opposé. Ils prirent ce qui restait de la réalité au fond du creuset. Les cartésiens avaient été géomètres; ils furent psychologues et détracteurs des mathématiques. Les autres n'avaient cure que de la réalité élaborée et abstraite : ils prétendirent en revenir aux données immédiates. Avec un à-propos merveilleux, ils mirent le doigt sur le point important. A ces partisans de l'existence en soi des déterminations de l'entendement, il fallait montrer que l'inclusion de ces déterminations dans les choses on faisait toute la réalité. De là, le nominalisme mathématique de Locke, Berkeley, Hume, dont le point principal est que les déterminations mathématiques des choses ne sont pas plus essentielles à ces choses, et même le sont moins que leurs qualités sensibles. Le monde des sens était réhabilité; restait à ruiner le monde métaphysique. La critique du principe de causalité remplit cet office, et par là Hume nous mène à Kant, à qui il allait être donné de fournir acte nominalistes des arguments décisifs.

Le nominalisme kantien est inspiré de Hume. Mais celui-ci, pour mieux ruiner le réalisme cartésien de l'entendement pur, en était arrivé à un réalisme phénomeniste de la sensation indéterminée. Kant trouva un équilibre entre ces tendances. A la question éternelle : quelle est la valeur des déterminations que l'esprit impose aux choses? Question que Hume avait résolue trop négativement, Kant donna une réponse qui, dans ses grands traits, nous paraît définitive, Les déterminations de l'esprit; ou, dans le langage kantien. les catégories, ne sont pas des réalités en soi, mais des formes qui exigent, pour être légitiment employées, une matière : le sensible. Prises à vide, ces catégories ne nous font atteindre aucun monde transcendant ; d'autre part, ces déterminations ne sont pas quelque chose d'arbitraire ; elles expriment les exigences de l'esprit humain. La ruine de la métaphysique antérieure et l'exaltation de l'expérience, voilà les deux traits que nous avons constamment rencontrés chez les nominalistes et qui se retrouvent chez Kant au plus haut degré.

Toutefois, le nominalisme kantien demandait a être non pas corrigé, mais simplifié. Il reste vrai que les savants modernes ont une idée a priori des déterminations les plus générales auxquelles les phénomènes se soumettent. Mais si ce ne sont pas des formes absolument vides, et le concept de causalité applicable au donné physique est malgré tout une représentation (Kant a essayé de parer l'objection par la théorie du schématisme), il est bien difficile d'admettre que ces formes, toutes semblables à certaines données de l'expérience, existent dans l'entendement pur, absolument a priori. Ce serait revenir aux idées subjectives des thomistes et ressusciter une variété du réalisme. Depuis Kant, d'ailleurs, la critique historique des méthodes scientifiques a montré que les catégories de l'esprit humain n'étaient pas absolument immuables. On a cru longtemps à la contingence des phénomènes physiques : Aristote y croyait. Si d'ailleurs les catégories n'ont pas une origine historique et expérimentale, pourquoi les unes sont-elles plus importantes dans la science que les autres ? Pourquoi dans la liste de Kant s'en trouve-t-il qui ont si peu d'emploi qu'elles y semblent mises uniquement pour la symétrie? Pourquoi la catégorie de cause est-elle de beaucoup la plus importante? Ne serait-ce pas parce que la science newtonienne venait de dégager dans les faits mêmes le concept de succession invariable et constante entre deux phénomènes même hétérogènes? Donc les catégories, en tant qu'elles peuvent avoir une application précise, sont des acquisitions de l'esprit, des habitudes prises de considérer le réel de la façon dont il nous était apparu dans un certain nombre d'expériences antérieures. 

C'est en s'appuyant sur des arguments de ce genre que les nominalistes du XIXe siècle ou empiristes, tels que Stuart Mill et Spencer, ont réduit à une faculté plus simple que l'appareil compliqué des catégories kantiennes ce qui est le propre de l'esprit. L'esprit n'est pour eux que le pouvoir de percevoir la relation en général. Tout ce qui semble une relation a priori d'un genre particulier tel que la causalité, la réciprocité, tient au vrai cette particularité de l'expérience. La causalité, par exemple, telle qu'on l'entend en physique, ne saurait dériver de l'entendement pur. Car on ne voit point comment il créerait la représentation du temps qui est essentielle à l'intelligence de ce rapport particulier. Tout vient, au fond, de l'expérience, sauf une seule exception : l'esprit a le singulier privilège de saisir ce qu'il y a d'identique dans plusieurs expériences et d'en faire une sorte de type auquel il assimilera les expériences futures. C'est ainsi que l'esprit s'enrichit de schèmes, de formes qui finissent toutes par sembler constitutives de sa nature. Mais en réalité l'esprit n'a d'autre propriété essentielle que de distinguer et d'identifier. S'il en est ainsi, le principal du système kantien, malgré ces simplifications, demeure, je veux dire, l'affermissement de la conception nominaliste. Car ces termes, distinguer et identifier, ne peuvent être conçus en soi, mais supposent des objets. Quiconque, par suite, se pénètre de l'idée que toutes les déterminations des choses par l'esprit, que toutes les vérités qu'en énonce ne sont que l'exercice plus ou moins varié de cette faculté primitive, ne sera pas tenté d'ériger en choses en soi ces déterminations et ces vérités. Il saura qu'elles se rapportent toujours à quelque objet donné et irréductible en tant que tel à n'importe quelle déterminations; puisque, en fin de compte, détermination est toujours relation. C'est ainsi que toute métaphysique ontologique sera écartée, et que l'expérience sera exaltée doublement par une doctrine qui prétend que non seulement l'objet vient d'elle, mais aussi toute relation entre objets, en ce qu'elle a de particulier. Tel nous semble le terme naturel du nominalisme, ayant toujours eu une fonction critique, il était naturel qu'il aboutit à la philosophie critique par excellence : le relativisme. (L. Enjalran).



En bibliothèque - Hauréau, de la Philosophie scolastique; Paris, 1850. - Du même, Histoire de la Philo. scolastique; Paris, 1852. - Cousin, Fragments de philosophie du Moyen âge; Paris. - Voir surtout article Roscelin et la reproduction de l'Introduction aux ouvrages inédits d'Abélard. - Stuart Mill, Logique. Spencer, Premiers Principes (de l'Inconnaissable). - David Hume, Traité de la nature humaine. - Stuart Mill, Examen de la philosophie de Hamilton. - Prantl, Geschichte der Logik in Abendlande.- Ritter, Gesch. der Schol. Philos.
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