Idées et Méthodes
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La sociologie
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Sociologie. - Mot créé par Auguste Comte pour désigner la science des sociétés. Quoique le mot fût formé d'an radical latin et d'une terminaison grecque et que pour cette raison les puristes aient longtemps refusé de le reconnaître, il a aujourd'hui conquis droit de cité dans toutes les langues européennes. Nous allons essayer de déterminer successivement l'objet de la sociologie et la méthode qu'elle emploie. Puis nous indiquerons les principales divisions de la science qui se constitue sous ce nom. 

P. Fauconnet
M. Mauss
c. 1900
Objet de la sociologie

Parce que la sociologie est d'origine récente et qu'elle sort à peine de la période philosophique, il arrive encore qu'on en conteste la possibilité. Toutes les traditions métaphysiques qui font de l'homme un être à part, hors nature, et qui voient dans ses actes des faits absolument différents des faits naturels, résistent aux progrès de la pensée sociologique. Mais le sociologue n'a pas à justifier ses recherches par une argumentation philosophique. La science doit faire son oeuvre dès le moment qu'elle en entrevoit la possibilité, et des théories philosophiques, même traditionnelles, ne sauraient constituer des objections à la légitimité de ses démarches. Si d'ailleurs, comme il est vraisemblable, l'étude scientifique des sociétés rend nécessaire une conception différente de la nature humaine, c'est à la philosophie qu'il appartient de se mettre en harmonie avec la science, à mesure que celle-ci obtient des résultats. Mais la science n'a pas plus à prévoir qu'à éviter ces conséquences lointaines de ses découvertes.

Tout ce que postule la sociologie, c'est simplement que les faits que l'on appelle sociaux sont dans la nature; sont soumis au principe de l'ordre et du déterminisme: universels, par suite intelligibles. Or cette hypothèse n'est pas le fruit de la spéculation métaphysique; elle résulte d'une généralisation qui semble tout à fait légitime. Successivement cette hypothèse, principe de toute science, a été étendue à tous les règnes, même à ceux qui semblaient te plus échapper à ses prises : il est donc rationnel de supposer que le règne social - s'il est un règne qui mérite d'être appelé ainsi - ne fait pas exception. Ce n'est pas au sociologue à démontrer que les phénomènes sociaux sont soumis à la loi : c'est aux adversaires de la sociologie à fournir la preuve contraire. Car, a priori, on doit admettre que ce qui s'est trouvé être vrai des faits physiques, biologiques et psychiques est vrai aussi des faits sociaux. Seul un échec définitif pourrait ruiner cette présomption logique. Or, dès aujourd'hui, cet échec n'est plus à craindre; Il n'est plus possible de dire que la science est tout entière à faire.

Nous ne songeons pas à exagérer l'importance des résultats qu'elle a obtenus; mais enfin, en dépit de tous les scepticismes, elle existe et elle progresse : elle pose des problèmes définis et tout au moins elle entrevoit des solutions. Plus elle entre en contact avec les faits et plus elle voit se révéler des régularités insoupçonnées, des concordances beaucoup plus précises qu'on ne pouvait le supposer d'abord; plus, par conséquent, se fortifie le sentiment que l'on se trouve en présence d'un ordre naturel, dont l'existence ne peut plus être mise en doute que par des philosophes éloignés de la réalité dont ils parlent.

Mais si l'on doit admettre sans examen préalable que les faits appelés sociaux sont naturels, intelligibles et par suite objets de science, encore faut-il qu'il y ait des faits qui puissent être proprement appelés de ce nom. Pour qu'une science nouvelle se constitue, il suffit, mais il faut d'une part, qu'elle s'applique à un ordre de faits nettement distincts de ceux dont s'occupent les autres sciences; d'autre part, que ces faits soient susceptibles d'être immédiatement reliés les uns aux autres, expliqués les uns par les autres, sans qu'il soit nécessaire d'intercaler des faits d'une autre espèce. Car une science qui ne pourrait expliquer les faits constituant son objet qu'en recourant à une autre science se confondrait avec cette dernière. La sociologie satisfait-elle à cette double condition?

En premier lieu y a-t-il des faits qui soient spécifiquement sociaux? On le nie encore communément, et parmi ceux qui le nient figurent même des penseurs qui prétendent faire oeuvre sociologique. L'exemple de Tarde est caractéristique. Pour lui, les faits dits sociaux ne sont autre chose que des idées ou des sentiments individuels, qui se seraient propagés par imitation. Ils n'auraient donc aucun caractère spécifique; car un fait ne change pas de nature parce qu'il est plus ou moins répété. Nous n'avons pas pour l'instant à discuter cette théorie; mais nous devons constater que, si elle est fondée, la sociologie ne se distingue pas de la psychologie individuelle, c.-à-d. que toute matière manque pour une sociologie proprement dite. La même conclusion s'inspire, quelle que soit la théorie, du moment où l'on nie la spécificité des faits sociaux. On conçoit dès lors toute l'importance de la question que nous examinons. (Paul Fauconnet et Marcel Mauss). 



En bibliothèque - 1° Sur l'histoire de la sociologie : Espinas. Sociétés animales (préface),1867. - Lévy-Brühl, la Philosophie d'Auguste comte, 1900. - Fouillée, la Science sociale contemporaine, 1885. - Durkheim, les Sciences morales en Allemagne, dans Revue philosophique, année 1887; la Sociologie en France au XIXe siècle, dans Revue Bleue, mai 1900. - Bouglé,les Sciences sociales en Allemagne, 1896. - Groppali, la Sociologie en Amérique, dans Annales de l'inst. Internat. de sociologie, 1900.

2° Sur la sociologie en général : Comte, Cours de Philosophie positive (vol. IV-VI). - Spencer, Social Statics ; Descriptive Sociotogy, 1874 et suiv.; Principles of Sociology, 1876 et suiv., trad. franç., 1887; The Study of Sociology, 1873, trad. franc., 1880, etc. - Schäffle, Bau und Leben des sozialen Körpers,1875-81. - Espinas, op. cit. - De Greef, Introduction à la sociologie, 1986-89; Transformisme social, 1894. - Gumplowics, Grundriss der Sociologie, 1885. - Tönnies, Gemeinschaft und Gesetlschaft, 1887. - Tarde, les Lois de l'imitation, 1890-95; Logique sociale, 1895, etc. - Lester Ward, Dynamic Sociology, 1897; Outlines of Sociology, 1898. - Small, An introduction to the Study of Society, 1894. - Giddings, Principles of Sociology, 189-. - Parmi les principaux ouvrages de l'école organiciste sont : Novicow, la Lutte entre les sociétés humaines, 1893; Conscience et Volonté sociales, 1896, etc. - Worms, Organisme et Société; 1896 . - Massart et Vandervelde, Parasitisme organique et Parasitisme social ; Demoor, Massart et Vandervelde, Evolution régressive en biologie et en sociologie, 1897.

3° Sur la méthode de la Sociologie : Comte, op. cit. - Stuart Mill, Logique, I. VI. - Durkheim, Règles de la méthode sociologique, 1895. Sur quelques points, voir Bosco, La Statistica civile e penale, 1898. - Langlois et Seignobos, Introduction aux études historiques, 1898. - Tylor, On a Method of invesligation, the Development of Institutions, etc., dans Journalof the Anthropological Institute, XVIII, 1889.- Steinmetz, Studien zur ersten Enkwickelung der Strafe, 1893-95 (Introduction). - Classification des types sociaux, dans Année sociologique, 1900.


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